‹ Le siècleChapitre 6 sur 62 · FREDERIC 50B11E · texte numérisé non relu

FREDERIC 50B11E

Puis, se tournant du roté de l'esclave, il ajouta :

— Hola, Kaëb! qu'on fasse venir Raymond LombÈrd. L'esclave noir sortit sans qu'aurun signe de ses yeux ou de

«a fte eûi témoigné qu'il avait entendu ou compris cet ordre, et celui que le jeune homme a>ait appelé Saissac se ;e\a S SOfl tO'jr comme frapjir de coustcrnatiou.

— Rayn;0'.id Lombard ! s'éeria-t-il; obi Roger, mon enfant, lu m'avais promis de ne plus consulter ce niisétable; il te fousseia â (juelque mauvaise action dnt tu te repentiras un jour.

— Pourquoi ne le pas consulter? répondit sèchement !e jeune Roger; n'est-il pas après nous le premier du pays de CartdSsez. le bayle de l'honneur du comtat'/ et n'a-t i' pas été réguliéiement élu psr l'oèjuc de Car assoiinc, selon le dro'l qui lui en a été cédé, durant ma minorité, par mon digne et prudent tuteur, le châtelain de Saissac?

— l'unie reproches bien cruellement u;ie concession faite rourme rachelcrd unevioimee commise dans ion intérêt, reprit le châtelain ; ma s je n'y pundrai pas carde si ce reproche me prouve que lu connais le danger de perdre l'un de tes droits, et surtout le malheur qu'il y a à les voir passer aux mains des é\è ucs de tes villes. J'aim.rais mieux te voir vendre la justice de tes domairus du Carcassez ù un homm? de rûct" juive, comme lu as fait a Samuel pour ceux d'Alby, malice lis canons du concile de Lomber.'.; je piétérerais\oir admettre au nombre de tes sergens et de tes arbalétriers tous Us hérétiques el Va -dois du comté, au mépris de la censure <!u légat du saint-père, q le de penser qcc tu feras un marche ou un accoid avec Déranger, ton évé^iue, su: tout si ce Ra;.» aond Lombard s'en mêle.

— ^e crains rien, Saissac, répliqua Roger avec dédain. Je ne lui céderai pas ma justice pour les actes passés sous ma minorité; el le fait de l'élection de Lozon ne sera pas recherché.

Un vif mécontentement se peignit sur le visage du vieux chevalier. Cepend;.nt il garda lesilence,etsui\itiiuel(|ue temps des y :ux la promenade active que. faisait le jeune huraice, de la porte h la fenêtre el de la fenêtre à la porte, tout en sifilant un air de ehans.on. Saissac semblait (iiscuter en lui-même s'il devait encore essayer une dernière objection contre une résolution qui semblait si invariablement prise. Ccpendani, après un moment d'hésilaticn et après avoir pronoiué tout bas un nom qu'il semblait invoquer, il releva h téie , prit sa Ifique de drap qu'il a\ait déposée sur le trépied d'or, s'avança solennellem^'nt en face de Roger, et se plafa lièrement devant lui. Roger s'arrêta de même, le souicil froncé et l'ail menaçant. Le cliàleîain lui dit alors d'un Un fe:me et grave :

— Vicomte de Bcziers, car je n'ai plus rien, "i dire à mon pupille, voici deux fois que tu me lappclles avec aigreur un fait do:it l'ab-oUilinn m'a été depuis longtemps accc^rdée par l'cvéque de INarboTii.c. Tu étais Lien jeune t^ l'éiioque de ce jugement, et presque enfant lorsi;ue je commis la viole .ce dont il fallut me faire abbourfre. 11 y a si Icngirmps (ju'on ne parle plus ni de l'un ni de l'autre, que j'en ai cru le souvenir f Seinl dans la mémoire des hommes. Mais puisque je le trouve si présent dans ton (sprit, il faut que tu saches ce qui me détermina ù celle époque, et tu jugeras si j'ai lialii tes ieti'i êls et abandonne les droits. En 1 11)7, lu avais alors douze ans, Pons d'Amély, abbé d'Altt, (il eniûurer .sa ville et son monastère de murailles, loniraircnunt i tes dioils de suzrruinelé. Je me pvêpaniis à l'en punir lorsqu'il mourut. I.cf religieux d'.Mel. sek.n leur règle cinonL-ue, élurent leur abbé dans la nuit qui suivit la mort de Pons d'Amély; mais ■811 mépris de ton pouvoir temporel, ils firent celte élection en rebelles, portes closes et hcr.'^es levées. Le choix ([u'ils firent fff Ecrnard de Saint-Féréol m' éclaira, encore plus sur leurs dciseiiis que l'irié-u'anté de son éliclirn, car je le savais fenlu aux intrigues du cxmie de Foix, à qui il avait promis

■4'honiniagc du monasièie d'Akl, de son château et de ses faufcourgs, du moment qu'il en serait abbé. Je mandai aux religieux de procéder à une nouvelle élection , et sur l'heure «Cmc je me rendis avec trente chevaliers pour prévenir une ocuvclle révolte. Assurément bien me prit d'arriver le pre-

mier ; car à deux lit urs d'Alet je rencontrai le sire de Terrides, bayle du château de Mirepoix, qui marchait vers Alet avec quinze lances, pour en prendre sans doute possession. Je lui fis demander par mon écuyer, lances basses et visières baissées, pourquoi il meltail le pied et chevauchait ainsi sur le territoire du vicomte de lîezicrs; il répondit en biaisant, comme un homme surpris à faire une niauvaise aclion, qu'il s'était laissé aller à la poursuite de ([uelques routiers qui désolaient la contrée; mais qu'il était prêt à sorlir du pays sur ma réclamation. Ainsi fit-il, et nous relevâmes nos lance.'. Nous entrâmes dans Alel, et sans quitter nos selles, au grand tiot de nos chevaux, nous envahîmes le monastère. Il était temps, car déjà les créneaux étaient garnis d'arbalétriers, ec les sergens de la gari-'e abbatiale étaient requis de défendre leur seigneur. Ma diligence prévint la rébellion des religieux. Au niomenl où j'entrai dans l'église, Eernard s'asseyait sur son siège, et s'aiiprêtait à recevoir l'hommage des habitans d'Alet, età le rcndreau comte deFoix en h personnede son bayle, le sire de Terrides. Juge de son etl'roi lorsqu'au lieu de celui ci il rous vit entrer moi et mes lances. Je marchai droit à lui, je l'arrachai de ma propre main de son siégo usurpé. Sans dé^emparer, je fis extraire de son caveau et de sa bière le c>rps de l'ons d'.\mely : il fut assis comme vivant dans la chaire abbatiale, ((ui, d'après les saints canons, ne peut rester vacante, et moi, l'épée nue à côté de ce cadavre, el chacun de mes chevaliers l'épée nue à côté de l'un des nioines, nous finies faire une nouvelle élection. C'est ainsi que Bozon a été nommé abbé d'Alet ; voili le fait que lu me reproches, tel qu'il s'est passé. Certes, si quelque plainte .s'éleva alors, elle n« partit ni des nobles de tes comtes, ni des chapitres de tes bourgeois, car tous m'approuNèrent. Déranger seul, ton évèque deCarcassonnc, voulut maintenir l'éleclion de Bernard, et casser celle de Bozon ; j'appelai de sa décision à son évêqu? métropolitain de Narbonne, eU'électioii fut maintenue, et ma conduite approuvée. A cette époque, Inibert, légat de t'.éleslin III, parcourait les provinces, réglant les différends des seigneurs el des religieux, et je fus averti que Déranger voulait porlerdcvant lui la cause de Bozon et de Dernard. D'après ce que j'appris des démarches du comte de Foix auprès de ce légat, je fus assuré qu'il jugerait en faveur de liernard, et je compris ([ue la ville d'Alet était perdue pour loi. En cette circonstance, je pensai que je pouvais transiger pour prévenir ce jugement, et ce fut à celle occasion que je cédai ù Bélanger le droit de nommer le viguier de Carcassonne, à condition qu'il ne contesterait plus l'élection de Bozon. Voilà œ fait auciuel tu viens de faire allusion à deux fois diffèrenies, elje te demande en quoi tu le trouves rcprihensible ou de mauvaise tutelle , parce qu'a l'heure de nous séparer je n» vt-ux pas que lu puisses dire à queUiu'un ([uc j'ai laissé usurper tes droits ou que je lésai abandonnés.

Après ces paroles, le châtelain se tut, attendant la réponse de Roger. Celui-ci, qui l'avait impatiemment écoulé, porta alors sa main sur la poignée de la large épée de Saissac ; puis, la prenant et la liraiiidu fourreau, il l'éleva au-dessus de sa tête, et, frappant d'un coup terrible le fauteuil d'olivier que Saissac venait de quitter, il le fendit dans toute sa hauteur; il considéra ensuite la lame, et, la remettant à Saissac, il lui dit :

— Celle épée était cependant assez forte pour briser um> miire d'évêque aussi bien qu'une mitre d'abbé, si elle eûl élé dans une Loiine main.

— Tu es fou, Roger, répon 'it doucement le châtelain ; ton bras est jeune, et ton é;iée bien forte : mais crains de la briser contre le bâton blanc de quebiue pauvre religieux, I ne violence de plus m'eût coûté à celte époque une concession de* plus. Tes nobles l'aiineiil comme le plus brave d'entre eux, tes bourgeois ont conliance en ta parole, tes comtés sont riches , tes chevaliers nombreux, les ihàlcaux épais et bien munis; mais ils ne te défendront ni d'un anathème, ni d'une trahison, et tu te les attireras par le mépris que tu fais de l'Église et de ses serviteurs. Pourquoi fairo venir Raymond Lombard ?

— Parce qu'il me faut de l'argent ! répliqua avec rage !e jeune vicomte, e< qu< celai -li m'eû trouvera... Celui-îù qœ

LE ^TCOMTK DE BË7JERS.

je foulerai aux pieds comme un reptile qu'il est, s'il me résiste.

— Encore quelque violence dont le bruit retentira jusqu'à ia cour du saint-père. Prends parde, Roycr! Ta ville d'Alby est le refuge de tous les li^réliques. Pierre de Casteluâu s'en est plaint à toi, et tu u'as pas tenu compte de ses remonirances. •

— Pierre de Castelnau est mort et ses remontrances avec lui.

— Le légat Milon les renouvellera bientôt; il arrive, dit on.

— Faut-il donc ((lie je me fasse le questionneur de chacun de mes bourfceois et do mes serfs sur les articles de la foi? et, si par hasard je découvre qu'ils portent des sandales au lieu de chaussures couvertes, dois-je les faire bn'iler pour ce crime? Je n'ai ni assez de bois ni assez d hommes pour ce jeu-là, et je le laisse à mon oncle de Toulouse. Quant à ce que j'aMends de Béranger et de son viguier, ce n'est point une taxe forcée, mais un marché amiable, un marché qu'ils désirent depuis longtemps.

— Alors, reprit gravement Saissac, entre dans son église, renverse son tabernacle, prends ses vases sacrés et fais-les fondre plutùt, car un marché fait avec Béranger, et par l'intermédiaire de Raymond Lombard, c'est un piège, à coup sur, un piège où tu laisseras les p'.us belles fleurs de ta couronne de comte.

— Je te dis, Saissac, qu'il me faut de l'argent! s'écria Roger hors de lui; pour de l'argent à cette heure, vois tu, je vendrais m,"n château de Beziers, mes armures d'acier trempées à Ponte-Loches, et mon cheval Algibeck; je te \tn Irtii, loi, si tu valais un marc d'argent fin.

Cette apostrophe irrita le vieux chevalier au point qu'il ne garda plus de mesure, et répondit avec une colère égale à celle de Roger :

— Il te faut de l'argent, vicomte de Beziers, pour payer des baladins et des jongleurs, n'est-ce pas 7 et les faire danser la nuit dans tes salles parfumées, au bruit des inslrumens et des cithares! il te faut de l'argent pour courir avec une troupe de jeunes libertins dans la rue Chaude de Montpellier, pour y ramasser de maison en maison toutes les ribaudes aux(iuclles Pierre d'Aragon donne asile, pour les \ê.ir c'e soie et de velours, et les chasser devant vous jusqu'à l'église, où vous les ferez asseoir dans les bancs des plus nobles dames et des plus riches bourgeoises, qui seront ainsi forcées d'écouler la messe debout ou à genoux sur la pierre, comme le menu peuple et les serfs! VoilS pourquoi il te faut de l'avgenf.

Ce te accusation, au lieu d'éveiller la fureur de Roger, comme il semblait que ccladùl arriver, lefit Sfulement devenir tiist '. Car, répondant à Saissac. et en même temps sans doute à quelque pensée sec. ète, il lui dit doucement :

— Tu as raison, car elle me l'a aussi reproché.

A qui s'adressait ce souvenir? Quelle voix si bien gravée au cœur de Roger lui a ait fait ce reproche? Les amis de !\oger eussent pu en nommer cent et ne pas se rencontrer , car la rêverie qui suivit ce mot fut si profonde, qu'elle venait assurément de quelque amour puissant, de l'un de ces amours qu'on cache et qu'on ne jette pas au flux des paroles d'une cour.

A ce moment Kaëb rentra, et Roger se contenta de le regarder. Au coup d'œil qu'ils échangèrent, le vicomte comprit que ses ordres avaient été exécutés. Le silence revint et chacun demeura à la place qu'il occupait ; Saissac, ne pouvant se résoudre, malgré sa colère, à quitter la partie, tant que sa présence pou\ait être un obs'acle à la conilusion du marché ; et Roger n'osant pas chasser de sa présence celui que, pendant dix ans, il avait considéré comme son père.

Enfin Saissac, avec cette obstination d'ami qui ne se fatigue ni des refus, ni des insultes, ni du silence, comprenant qu'il fallait consentir à quelque chose pour obtenir quelque chose à sou tour, et voulant, au moins par la forme, diminuer le danger de la concession qui allait être faite, Saissac se hasarda à demander quels droits, quelle justice Roger voulait céder à l'évéque. Le vicomte, décidé qu'il était à en finir malgré ses observation»;, éuit prêt à lui répondre, lorsqu'un

quatrième personnage entra sans se faire annoncer^ C'était Raymond Lombard.

Quoique bayle, ou viguier de l'honneur du comtat, et, par conséquent, bien que ses fonctiuns fussent plutôt ccllis d'un chevalier ipie celles d'un juge, il porlaitcependant le costurac desviguiers et bayles de simple justice, c'est-à-dire, une longue robe d'un drap brun, garuie au bas, aux revers des manches et à la [loitrine, d'épaisses fourrures, et serrée à la ceinture par une corde de laine. Il était sans armes d'aucune espèce, et, contre l'ordinaire dos nobles de cettiî époque, il portait toule sa barbe. Cette apparence pacifuiue, Raymond Lombard l'afTeclait dans sa personne comme dans son cOitume. Ainsi il entra les sv.ux baissés, se courba humblement devant Roger et devant Saissac, et d'une voix manifestement étudiée, il dit qu'il se rendait aux ordres qu'il avait reçus. Saissac détourna la tête devant son salut, et Roger ne le lui rendit pas. Lombard parut ne pas le remarquer et attendit qu'on lui adressât la parole. En considérant cet homme, il semble que d'inspiration chacun edt pu le nommer le m&ii: songe. En effet, cette tète et ces membres' qu'il venait do courber étaient si athléliquement dessinés, celte main qui allait manier une plume était si large et si musculeuse, cette voix tlillée pouvait devenir si retentissante, et quand il relevait ses paupières d'un l.>run rouge, le regard qui s'échappait de ses yeux gris était si aigu, ((u'il était impossible de ne pasreconnaitre, sous son enveloppe hypocrite, le tigre souple comme le serpent, fort comme le lion. Le dédain que lui témoignaient Roger et Saissac était à la fois une preuve qu'ils connaissaient ce caractère et une preuve qu'ils ne le connaissaient pas. Ainsi donc ils le méprisaient parce qu'ils le savaient un homme fourbe et sans loyau'.é ; mais ils lui montraient ce mépris et marchaient imprudemment sur soa orgueil parce qu'ils le croyaient incapable de relever le tête.

Après un court silence, Roger prit la parole le premier, et s'adressa à Lom.bard ; mais espérant prévenir les objection» de Saissac, il dit d'un ton amer:

— Sire Raymond Lombard, je vous ai fait mander pour achever avec vous un marché commencé ,dep.uis trop longtemps.11 y a douze an*;. . n'est-ce pas, Saissac, qu'il y a douze ans ? mon digne tuteur a cédé à Béranger, notre évoque, le droit d'élire le viguier de l'honneur de ce comtat? Mais ce droit est bien vain, si cet élu ne peut juger qu'en notre nom,

j et si, sa justice relevant de la nùtre, il peut voir casser tous sesarrê;s par notre refus de les approuver. Cet état de choses embarrasse le cours des affaires et il doit cesser; il faut que la justice du Carcasscz appartienne tout entière au comte ou à l'évoque; n'est-ce pas votre avis?

— Oui, seigneur, répondit froidement Lombard.

— Sans doute, s'écria Saissac, et si pour la racheter il faut à l'évêché de l'or, des donations, des vœux, qu'il dise ses prétentions, et parmi tes chevaliers et tes bourgeois, Roger, nous trouverons des hommes qui engageront leurs biens et leur parule pour toi. Et le premier de tous ces hommes ce sera moi, fallût il livrer mon château et ses terres, dussé-je devenir chevalier citadin, sans domaines ni chàtelîenie, avec ma seule lance et ma ceinture militaire pour toute discrétioB et toute fortune.

A ces mots, Roger se tourna vers Saissac et lui dit :

— Donc, pour ceci, tu sauriis me trouver des gages et de J l'or?

j — Pour tout ce qui est de l'honneur de Ion comté, répondit Saissac, des gages et de l'or, du sang même s'il le faut, tu peux tout demander ; mais pour tes profusions et tes caprices de jeune homme, rien ! tu n'obtiendras rien !

Celte réponse rendit à Roger toute sa colère, et il s'écria vivement :

— Et vous, messieurs les nobles de mes comtés et les bourgeois de mes villes, vous vous ferez juges de mes actions, n'est-ce pas? et vous direz dans vos chapitres : Allons, on peut bien donner un sou d'argent à cet enfant pour jouer et s'acheter un mail ou un bracelet de jais, car il a été sage ei rangé; ou bien si vous trouvez les franges d'or de ma robe trop loDgufts à votre coût, ou si j'ai taché ma bavcUe de vio

FRÉDERii: SPCLIE.

dtLimoux, vous arrêterez mes folles dépenses cl me mettreï en péflitenee! Ah I certes, messieurs, il n'en sera pas ainsi. La tutelle vous a giité la main, sire de Saissac. Faites yous maUre d'école xi l'envie de régenter vous lient encore. Sire Lombard, quelle est la justice attachée à votre vi;;uerie ?

— Le droit de justice, pour les crimes d'homicide, d'adultfre et de vol, sur tous les babilans de Caroassonue et de se» fuubourç;s, répondit Lombard.

— Je te les cède, et tu en fixeras le prix.

— Vous ne le pouvez pas, dit vivement Saissac ; la justice appartient bien plus ix ceux ii qui on la fait qu'à ceux qui la readent ; que les ecclésiastiques acceptent leur évêque pour juge, cela se peut; mais les bourgeois et les chevaliers ne p.>uvent relever que de votre autorité.

— Ce ne sont pas mes chevaliers ni mes bourgeois que je livre ù Béranger, ce sont les voleurs, les homicides et les adultères, et ceuxli ont besoin déjuges rigoureux.

— Jésus-Christ n'a pas dit cela, mon fils, ajouta Saissac tristement.

Uoger ne s'arrêta pas i celle réflexion et ajouta :

— Quel prix Béranger mettra-t-il ù celte jusiice? \ — Six mille sous melgoricns par an.

— Je la lui cède pour un an.

Saissac respira. Kuger se promena vivement, puis il ajouta en se tournant vers Raymond Lombard:

— Il me faut encore de l'argent, ^'oyons, sireviguier, qu'a- Tez-vous encore à demander?

— La justice souveraine sur les hérétiquei vaudois, cathares et paiarins.

— Oh! oli! repiit TiOger; Béranger se fait glouton parce qu'il a une dent sur nos droits. Non, non, beau sire, vous n'obtiendrez pas cette jusiice. L'homiuide, l'adultère cl le vol sont crimes qu'il faut prouver et qui apparaissent par quilque acte; mais l'hérésie, messieurs du chapitre ecclésiastique, l'hércsie ! c'est un crime qu'on commet, à votre dire, en éle-riiuant ù gauihc plulôt qu'ù droite. L'hérésie, ce serait |)Oar vous une vache à lait, que vous pourriez bien traire jusqu'au sang. Ne vi/is-je pas ce que Foulques de Toulouse tire de l'htré.sio? Avec elle il paie ses créanciers elles orne- Tueus dont il charge ^n église. Ne tient-il pas en pri.son, sous acjiubaiion d'hérésie, onze bourgeois propriétaires de fran( alleu, parceriu'ils ont refusé de lui céder le droit de vendre seil «on vin sur le port de Toulouse, le jour de la foire de Saint- Saturnin? et n'a-t-il pas voulu faire brûler ce pauvre Vidal, parce que, a\i milieu de sa folie, il s'est souvenu que Foulques avait éié trouvère et jongleur, et que ses vers étaient mauvais? Oh 1 messieurs, vous seriez trop à l'aise avec la justice eU'hérésie; Béranger serait homme a rôtir tous les Juifs de Carcassonnc, s'ils se plaignaient qu'il fait métier d'u.sureù leur préjudice, et qu'en outre il rogne d'un denier cha<{ue sou qui sort de ses coffres. Toi-même, Lombard, fei-ais héréli(iues tt condamnerais au feu tous les galans qui passent sous la fenêtre pour y voir ton esclave Foc, la noire Africaine, ta belle maîtresse aux yeux de feu, que tu rends, j'en suis sur, la plus malheureuse des femmes.

— Et que vous voudriez bien consoler, ajouta Lombard, «'efforçant à sourire taudis que ses dents claquaient de colère.

— Pas moi ! répondit élourdiment Roger.

Un regard do Kaëh brisa la parole sur les lèvres de Roger, et I..ombard s'écria :

— Qui donc?

ïl promena alors ses yeux perçanssur Saissac, qui,- plongé dans une profonde médilation, ne paraissait pas avoir en tendu; I les arrèla longtemps sur K;ië!i, qui, l'œil lixé sur le sien, gardacettf iinmobilit- étrange et glacée derrière laquelle il ne semblait y avoir ni inielligcnce ni pensée. Cet exam^n rassura ou parut rassurer Lombard, et il dit froidement à Uoger:

— Cependant, sire vicomte, je suis autorisé h ne pas vous ciîEfir moins de cinquanie mille sous melgoriens en monnaie jicptcnne pou • celte jusiice,

— Pour rien au monde, messire, pour rien vous ne l'obtiendrez; quand Béranger m'offrirait tout l'or que l'Arlége

peut fournir en mille ans et que je serais sans asile ni paln-< je ne lui céderais pas cette jusiice. N'en parlons donc plus-, et voyez si vous avez d'autres propositions à me faire.

— J en ai d'autres. Béranger demande k se racheter des droits de chevauchées extérieures et intérieures pour lesquelles il vous doit cinquante hommes lorsque vous jKtrtea la guerre hors de vos comtés, et cent lors(iue vous eombattez sur vos terres.

— Je l'affranchis de la première-, s'il me plaît d'aller chercher querelle à mes voisins, c'est à moi ix suilire; mais je m diminuerai pas d'un archer le nombre des hommes que j'ai droit d'appeler à la défense de notre territoire. Demandezvous autre chose?

— Béranger souhaKe encore s'affranchir du droit d'alber-gue, pour lequel il doit logement et nourriture à cinquanta de vos chevaliers toutes les lois ([ue vous venez dans voira ville de Carcassonne.

— C'est un service ijue je rends ."i mes chevaliers en lenp cherchant un autre gite. Je ne sache pas de manant qui n« leur donne meilleure table et meilltur asile. Que ra'offrez-voihi pour toutes ces concessions?

— Encore six mille sous melgoriens.

— Et quand me seront-ils comptés? reprit Roger.

— A l'instant même, répomiit Lombard.

— Dressez dune l'acte, et linissons-en, continua Roger.

— Il nous faut des témoins. Qui nous en servira? dit le viguier en regardant autour de lui.

— Ce n'est pas moi du moins, dit Saissac eu s'avançaut vers la porte. Puis s'arrélant cl se tournant vers son ancien pupille, il lui dit solennellement :

— A loi Roger, viiomle de Beziers, je te déclare dégager ma chûlelleiiie de ta suzeraineté, n'a\anî ni épie ni lance au service de celui qui n'a plus au uiieu ni asile ni justice.

— El où chercheras-tu asile et jusiice, Saissac? cria Roger en l'arrêtant violemT.ent par le bras.

— Saissac est un ch.iteau bien haut placé pour ton vol, jeune homme, répondit le chàtelaàn en se dégageant de Ja main de Roger.

— Les flèches de mon esclave l'atteindraient du premier coup, dit Roger avec mépris. Voyons, Ka 'h, montre à mon tuteur jusqu'ûii tu peux aller déincli-r un vautour.

Kacb prit ;N ces paroles un arc l'ait de bois d'éi)''ne, et, le tendant de toutes ses forces, il visa le sommet du clocher de Saint-Nazaire, et frappa au sommet l'immense croix doréa qui le dominait.

— C'est un coup d'cnfanf, dit Saissac avec mépris; quand j'avais ton -''ge, esrlave, j'aurais arrêté cette (lèche au vol. A peine elle passerait la larj-eiir de mes fossés. Dcnne-moi cet arc, je vais te montrer à quelle hauteur est le nid du vieux vautour.

I-e ch;"ilelain prit l'arc, le lendit à son tour, et, sans but marqué, il enleva une flèîlie j"! uno hauteur si prodigieuse qu'elle disparut uu moment dans l'azur du ciel et retomba à ([uelques pieds de la croisée, avec un silllemcnt aigu.

Le viguier sourit ^ ces deux essais. L'on peut dire que fa main lui démangeait de s'empirer i\ son loiir de l'arc et de» flèches, et peut-être eût-il c dé ."i la tentation malgré son affeetation ù ne savoir faire usage d'aucune sorle d'armes, lor^ que Roger le prévint. A son t'iur il ajusta ure flèche sur l'arc qu'il avait arraché i) Saisine, puis il sembla chercher au ciel quelque but éloigné. Au-sitOt, et s;ins i)u'il parût en avoir trouvé un, la fléclic parti' si raiiidement que l'œil d« put la suivre, et qu'on l'eût dit • dispaïue comme par enchantement; et même, pendaiH quehiuKs iusians, Saissac et Lombard attendirent quelle retombât. Ent'n un point noir qui semblait immobile dans l'espare s'agita tou'-:'i-coup, il approcha en se grossissant, et l'on vil descendre en se débattant, un aigle percé de la n;,l:c de Roger. Le visage de Lombard se rembrunit, et Saissac baissa la tête.'

— Kaôb, dit alors Ro^er en me-uranl sou tuiewr et le viguier d'un œ;l de colère, •a me chercher une plume de cet aigle. C'est avec elle que je veux signei- ce traité, afin qu'il

LE VICOMTE DB BEZrSRS.

fil reste bon souvenir à ceux qui l'improuvent comme à ceux qui Tont le ooncliire.

A|jrf < ces paroles, Saissac sorlil, et Lombard se mit en devoir d'écrire.

LV VICOMTESSE DE DEZIERfl.

Quelques heures après la scène que je viens de rapporter, le thâleau de Carcassoniic éiail loiit en mouvement. Ou voyait qu'il s'agissait des apprêts d'un dt'part, lar les valets rangeaient les armures dans U'S eluis, et les chevaliers i-n longue robe, le chaperon sur l'oreille, louraient dans les cours et corridors appelant leurs domesli(|UfS à haute voix : Cfuxlà recomm.indant bien qu'on visitât Its fiTs du cheval qu'ils veulaient monter, d'auires désignant le cosiunie qu'ils comptaient me tre eu route; tous joyeux et ria s, et se promeltiuit joie et plaisir pour bientôt, car le vicomte Roger avait fait annoncer aux chevaliers de sa lance qu'ils allaient à Montpellier où les attendait Pierre d'Aragon, seigneur de cette Tille, qui devait les recevoir et les fêter, ainsi que le comte de Toulouse et ses hommes nobles. Sur quoi chacun préparait tta plus magniliques habits ; car sans doute il y aurait cour plénière, et ce serait une magnifique réunion. Au milieu de toute cette agitation qui animait du sommet à la base le vieux château de Carcassonne, Roger était resté seul dans la chambre où nous l'avons laissé.. Il avait quitté sou magnifique costume du matin, et n'était vêtu que d'un justaucorps fort simple et d'un pantalon de couleur brune-, il n'avait d'autre coiffure qu'un petit couvre-chef en feutre noir, et avait tout-àfait la tournure de quelque jeune bourgeois, ou d'un écolier de la savante ville de Toulouse. Il n'avait ni épée ni poignard; mais à une petite chaîne attachée k sa ceinture pendait un énorme couteau fermé, et il était appuyé sur un long bâton garni de fer à ses deux extrémités. Il paraissait attendre l'arrivée de quehiu'nn avec impatience. Le jour était près ds finir, et Roger suivait avec anxiété les ombres qui voilaient déjà les objets les plus éloignés de la campagne. Enfin Kaéb entra suivi de plusieurs hommes pliant sous le poids d • sacoches de cuir pleines d'argent. Au même moment un homme à ligure chétive et jaune se présenta; il avait un énorme Ij'ousseau de clefs à la ceinture et regarda les sacoches d'un air de bonne humeur.

— Peillon, lui dit le vicomte, voici de l'argent pour défrayer nos hommes à Montpellier; tu partiras demain matin en escorte de mes chevaliers, et prends garde d'égarer queli|ue sac en chemin, comme cela t'est arrivé à notre dernière visite à Beaucaire, car je te fais vendre au marché comme un âne ou un bouc, si cela t'arrive.

— Qui voulez-vous qui achète un misérable comme moi? dit l'argentier en souriant du mieux qu'il put, et que pourriei-vûus en tirer'?

— Celui qui t'achèterait, vilain, lui dit le vicomte moitié riant, moitié sérieux, je le connais et toi aussi.

— Qui serait ce donc? reprit Peillon d'un air qui affectait la niaiserie.

— Qui? répliqua Roger. Toi! beau sire, et si tu donnais pour ne-pas tomber aux serres de quelques malaulrins la moitié de ce que lu m'as volé , j'aurais fait une plus belle affaire que de vendre à notre évéque ma ju tice sur les voleurs et les honrc des.

— Vous avez vendu votre justice sur les voleurs? dit Peillon d'un ton surpris.

— Tu as peur pour ta peau, argentier d'enfer, dit Roger en riant ; que Diru sv it donc en aide à toi et aux li ns, car j'ai cède aissi à Béranger ma justice sur les adultères, et j'e-spère bien teV'dr un jour penlu â une branche d'orme, et la femme pronience nue par les faubourgs, v a--elle tmijours se con'esserù Ribian l'E^perou, le beau chanoine de Sais/t- Jacques ?

— Quelquefois encore, répondit avec un sourire Indicible le vieux hibou ; puis ils vont ensemtde pleurer et p^-ier sur la tombe de madame la comtesse Adélaïde votre mère.

LE SIÈCLE. — n.

— Mécréant! s'écria Roger plus pille qu'un mort, prend» Cl t argent ; il y a là douze mille s kis raclgori 'Us ; .% il y manque un denier, n'oub ie pas que je n'ai vendu ni mou bàloa, ni mon couteau. Sc.rs.

Quïnl l'argentier eut fait enlever les sacoches et qu'il tut parti, Roger se prit à se promener activement, et, sous i'irapiet^inn que lui avairni caii-ée les dernières paroles de Peillon, il se laissa allcr-à parer toui haut.

— Ah! je uiériierais, moi, n'ùire pendu et promené h» hart !^ur le ion pour la soiie intempérance de ma langue. J'ai attiré a la mémoire de ma raére une injure de ce misérable. V.l l'inliiiiie savait qu'il me rendait un coup de poignard ponc un coup d'épingle.

Kaéb, k ce mot de poignard, fit un geste signitlcalif à Rager, en lui montrant le court damas qu'il portait à son côté.

— Punir cette injure, dit Roger, ce serait la comprendre. Va, Kaeb, mène nos chevaux k la poterne : dans i(p8 deciiheure je suis à toi.

Kaéb et Roger descendirent de la tour; l'un continua jus* qu'au rez-de-chaussée; le vicomte s'arrêta et entra dans les vastes salles du preoiiereiage Une foule de valets y étaient en mouvement, ils s'arrêtèrent à l'aspect du vicomte, et formèrent la haie. A mesure qu'il s'avançait, chacun, serf, ou libre bourgeois, ou noble de ceux qui habitaient le château^ venaient se ranger sur son passage, et il les salua tous dé leur nom avec un air de courtoisie et de bienveillance dont chacun paraissait charmé. Ainsi de salle en salle, partout accueilli par les témoignages d'une affection sincère, Roger arriva jusqu'à une vaste chambre où son entrée fut le signal de vives acclamations Mille questions se pressèrent en foule, et l'on interpella le vicomte de tous côtés.

— Oui, compagnon, leur répondit-il joyeusement, nous serons sous deux jours à Montpellier, chez notre beau-frère le roi d'Aragon, avec noire oncle le comte de Toulouse. Il y aura bals et banquets durant le,s nuits, tournois et carrousels durant le jour. Holà ! mes chevaliers, j'ai compté sur vos épées pour riii'nneur du jour, comptez sur moi pour l'éclat des. nuits. J'ai de l'or à faire damner la belle Constance et l'ermite de la montagne noire. Préparez-vous, je veux que vous soyez beaux, mes chevaliers, et que les filles nobles et bourgeoises de Montpellier nous jettent des fenêtres leurs branches île lilas qu'elles baiseront en nous regardant.

Et les jeunes chevaliers, après cette harangue, s'enfuirent en applaudissant et appelant plus fort que jamais leurs valets et leurs esclaves pour soigner les apprêts de leur départ. Un seul demeura pensif dans l'embrasure d'une croisée. C'était un jeune homme de vingt ans au plus, pâle et brun, frappé au cœur d'un malheur solennel ou d'une passion profonde et sans espoir. Roger le considéra un moment, il contempla en silence ce beau et jeune visage, si triste et si résigné. Dans son regard, plein d'une tendre compassion, on pouvait deviner que Roger se retraçait l'histoire des douleurs de celte jeune existence, car une larme vint presque à ses yeax, et il lui dit, d'une voix émue :

— Sire Pons de Sabran, vous me suivrez, n'est-ce pas?

— Cest un devoir en guerre, seigneur vicomte, répondit gravement le jeune homme.

— Ce serait amitié en partie déplaisir, reprit affectueusement Roger.

— Amitié ! répéta le jeune homme avec un triste sourire» Amitié I

— Pons reprit le vicomte en Un tendant la main, vlens-y, je t'en sup lie. viens-y Puis hésitant un moment, il ajouta : — Le comte Aimerv de ^arboune y se'a.

-El san douié Élionneit avec lui? mtirmura le jeun« chevalier <n c anc-lant e- le regard éf,aré.

— Éiieniietie y se a, r< prit Roger , n assurant «a voin ; la belle Etuu elle, la I.OŒ* de Penaultier , ciuisent à suivre son suzerain, le c mte de Narbunne, et à qu.tler'ses mon* ta.ncs pour la cogr du roidaragon.

— Et pour l'amour du vicomte Roger, reprit froidemeW, le I jeune Pons.

• — Et pour l'amour de toi, si lu veux ne plus être un en-

FRÉDÉRIC SOULifi.

fant ?t ne pas l"pffaroi<fiiT 'Je ce noii de Louve qui lui sert (le Diasiiiie aux y-ux ()^8 sots tt des f jus.

— El où sont les^otset les foas' s'écria impét 'eus m' nt ie sire de Sabran en portant laïuain sur la garde de son épée.

— I.e piemiiT des sots est son maà ; le plus gra^ d des foas c'e-i toi, qui vi-uslai-^rz prendre à sesgriiuiici'S et i ses colères, réjiliqua doucemeni le vicomte

— Oiil lai -lui, Roger, dit le jeune liomm-, lais-l'.i ! L'avoir aimée deux am ees entières! à tli.nnie lnure à chaque minute de le- deux années, ;ivo r fait d (Ile ma vie, mon tulle, ma croy.<iice; l'avuir vénérée ju^qu à caindre de lui faire injareeri l)aisant la place où ses pieds s'élaieut posés ei savoir que, dan> une nuit d'orgiV, loi, Roger, lu l'as conduite, déliranie et folle, et pend le à t^^s 'èvres, de la .•-a!!»; du festin jusqu'à ton lit, ah! c'est touffrir l'enfer que d'y pen- BOT. yue serait ce si j" le voyais?

— Ce ♦rait ion tnur, eafant, si tu la voyais.

— Ne me dis p-iscela, Ro^er, ne me t.)is pascmlre qu'elle se d'innerait it mni cnmnieellea fait à to', cir alors elle serait ane d.hiiuchée. ou rant s s liras «ux caresses de tout am:int : dis moiN qu ■• c'' laii une nuit de sabbat ; (pie lu l'as fascinée, froaipéc ; dis moi que lu l'as enivrée, rendue folle, épurée, perdue ; mais ne nie dis pas que pour «loi aussi elle relrou- Terait ces brûlans b:iiser.^ et ces inslans d'amour que tu nous as si cruellement raco'it's; c;^r ce serait vice alors et non plus folie , ce erail crime, et je la nh«priscrais.

— Et lu rie l'aimerais dIus an mo:ns?<lit doucement Ro^er.

— Oh ! ajouta Poiis avec un regard d'une in -xprimable douleur, je l'aimerais toujoirs; et il cacha sa tête dans ses nains.

Roger le quitta et en'ra dans une vaste chambre niagnifl- »|uenieDt meublée. A. son aspect, des femmes richement vêtues s« le-èrent ci laissèrent voir leur surp;iM>de la vi;nue du vicomte; l'une d'elles s'a anca p air soulever le rideau de la porte qui coiidui-.iit aux apparuuiens plus éloignés.

— C'est iuiiiile. dit Roger; avertissez Ariiauldde Mar'oill Aj»"". je l'attend';. Ne dites pas à la vicomi' - se que je suis ici.

Puis il se init !i se pronien. r acti^cmeni, S' Ion sa coutume. T)e rapides réflexions se pressaient daiis son c-prit et venaient successivement ^'écrire sur son front, où c succédaient de Tive.s physionomies d'inipaiienceei de col- re; il semblait (|u'il rrdoutât l'enli-' tien qu'il • Mail avoir, et qu'il s'irritât par avan'C des remoriirmcrs (ju'il piévoyaii. Il était si absorbé dans celle sor'e de disciis- ion anii ipce, qu'il ne vit pas entrer la personne qu'il attendait.

Arnauid de Marvoill avait é:é 'e poète le plus célèbre de son époque; il a^ait pas^éen cuir- pour l'un .les hommes les plus reniLHiuabies p.r sa gr c et sa beauté ; mais, à l'époqu île cctt- hi^toire, de jeunes riv4i:x lui ava'cn succi'dé dans li faveur des priiie s e des iiani'S, et ce n eiail qu'.ivec un vinlent cha/rin qu'il avaii vu ariivir re ch angem. m. Cep n 'ant il avaii ri te.<M, a iiaiii qi:e p ss ble, les souven rs du pjssé. Son costume preMjue romain se C"iiiposaii e core de la tnniijueei de la 'Oge du siècle |)récédeni. Des bandelelt'S pourpres, croisée» ?ur les j inities, y a tacbaieni celle sorlc de pantalon qu'avait adopte la inoljesse nu li s-!-'in:iire ; il pu lait des cheveux Cou: is 't sa barne encore n lir éia'l soigne isemeiilp- gnée et parfuinéi'. Il atteii'lii un m iment que Roger lui adressât la parole; enfin il Ini parla le premier.

— '\'iconie l'.ogcr, vous m'avez 'ail 'letander?

— J'ai ^ le fi.irler, .\tpauld, répondit le jeune homme sans arrêter sa pronrfTnSdft'T

— .le le ciois, dit Arfi.iuld.

— Sais tu ceqnej'ui ij te dire?

— Je crains de le devinei .

Roger \ara;na Arnauid; il \ii (|uo le ii-^èle s'é ait préparé k ne pas fléchir d;Mis la disciusioii qu'il p é-oyr.it. et une teinte d hiinieur et de chagrin se niftlra sur son visag- Il reprit sa marche, el. 5-^ parlant à lufXK^mr, il s'exalia peu à peu.

— Toujours des ob^iacl s' 'lit il. des Immines qui se nnr. ment mes amis et qui s'arment conlre moi d» ma cûiides-eiidance.T-:c<iuie, .itriVàuld. je viens do ToirSaissac; le vieuN fou

m'a quitté en me menaçant et en se dégageant de ma soieraine'é.

— C'est que vous avez fait quelque chose de mal, dit Marvoill en interrompant le vioime.

— Peux-tu parler a nsi ? dit Roger, Saissac est ton ennemi.

— Sans doute, mais II csi votre ami.

— Eh liien ! s'écria Itoger. ^uii ou ennemi , ."Saissac m'a résisté et m'a bravé ; il a épuisé tout ce que j'ai de patience, lîcouie-moi donc el obéis.

— J'éi ouierai d'aborJ, répondit froidement Arnauid.

Roger '0 mesura de S'>n regard de feu ; mais le poèie, cérame pour éctiapper à cette puissance, tenailles yeux baissés, et le vicomte co tinua.

— Demain 'u partir-s pour Mon'pellier avec celle enfant dont tu as lérlamé le soin.

— Quelle enfant '! dit Arnauid.

— Quelle enfant ? reprit tris'ement Roger, cette enfant à laquelle lOi et ma mère m'avez lié pour la vie. Celle fille au berceau dont vous .vez fait ma tenime, toi et ma mère, pendant que votre volonté était la mienne, pendant que Saissa* perlait d'un autre côté mes piviéges.

— Lors(|iip la m re, m- i et le conseil de tes tuteurs nons t'avons fait épouser Agnès, le lesiament de Guillaume, qui lui assurait le comté de Montp.Uier pour bciitage, existait encore.

— Oui, répliqua avec dérision le vicomte, Pierre d'Aragon vous l'adirmait et peuplant ce temp; il épousait Marie, la sœur aînée d'Agnès, la pauvre déshéri ée, comme il la noamail. Puis, l rsiitie Guillaume est mort, il ne s'est plus trouvé de testament. Le roi ii'.\ragon a eu le comté, et moi j'étais marié avec une femme au mai lot.

— Elle a grandi, seigneur, dit M;irvoill.

— Et ma haine pour elle, aussi, répondit sèchement Roger.

— Pourquoi la haïssez-vous? vous ne la connaissez pas.

— Je ne la connais pas et ne veux pas la connaître. Je la hais comme je bais toute chaîne qui ma été imposée et qui met obstacle à nies volontés. IN'est elle pas aujourd'hui i'écueil l'use l:ri>eiit tons mes projets? Sans elle, Sanciem'ap-

I portail le comté ^'e Coiiniiinges. 11 y a un an, je pouvais choisir entre E'iiiengarde (t Douice, filles d'Aynieiy de Lara, el INarbonne m'appartenait, ou Conserans était â moi. Mais non; on m'a f.iii épouser à douze ans une fille en nourrice, el lors- (jue, pendi'iit ma mînoiilé , on a laissé briser le testament qui lui assurait le c .mté d Montpellier, lorsqu'on l'a laissé lAchement retourner à Mfirie, sa sœur, el par suite à Pierre d'Aragon, l'époux de Marie, il faudra que toute ma vie je trouve Celle enfant â mon ei. centre comine une barrière à mes désirs : non, c'csi assez, el je veux en finir.

Arnauid regaid:iil aiteiilivimeni Rog-r; un iirperceptlUle souiired incréilul tf aiiilaii ses lè\res pend.iiit qu'il écoutait, et il lui ré|iondii di.'!iceinciil avec une légère leii.te diroitie :

— .le ne s;:vais pas ([uc le vicomte lîoger fit conquête de doniaii:eset de suzeraiiiiiés â la pointe d'une plume de sén-^chai ou de notaire. Ji croyais (ju'il lai sait re métier .1 son oncle (le Touloii>e, qui épouse et répudie p.ir spéculaiion, qui en es! je crois, à sa ciio|nienie lémiiie et .'i son cinquième (?ointé, ei qui en sera î ientôt an sixième, je sui'pose.

Ces derniers mots frappèrent le vicomte, mais il feignit de ne (las les avoir entendus, el s II murmura toni bas les mots : — Pas eiC're, bel oncle, pas encore', il répondait pli:t(;ità lui-iiiénie (lu'à Marvoill. Celui-ci coniinna donc :

— Et pcul-oii savoir maintenant, pour expli(|uer celte résolution d'en finir (lui Mius est si soudain-meni venue, qu le alliance se présinie si glorieuse? il s'agit sans doule d'un duiliéou d'un maninis.it.

— Il s'at,it, dil Roger d'un air sombre, que je le veux. Je ie l'ai dit, Arnauid : .Saissai' arpuisé ma paii^nce. songe à m'ol)éir: driiiain tu partiras a\ec ceite enfant |iour Montpellier.

— Je ne partirai pas, sire vicomte, répliqua sérieusement Arnauid; je n'emmènerai pas votie épouse liors du lerritoVe de vos domaines; je ne la conduirai p.is U Montiiellier, où Pierre d'Aragon el Haymoiid sont préisà trafiquer de répudiations. Qu'ils chassent de leurs lits leurs épouses pour en

LE VICOMTE DE BEZIERS

prendre de nnuw'llfs ce nr si'ra chose bien étrajige pour aiieoiip. Marie de Monlpelher ii'isi-elle pas à s^n Iraisii-me mariage? ei É éOHori- irAijgm a ili1apprew<lre san.s d. u'i <|iie sou frère, en la duni aia ;i Uasmond, lui g.ir ail une .hane assez prorbamede liberté; aiihsi toutes defix Oiilassme leurs riches dnuaires. Mais .'. gnés e>l une lil e livrée à vitre eu rc:i, <iui tombera demain dans la uiisèie d'une esclave, si vous la répU'iiez.lci,en presen.ede vos chevaliers elde vosb(jur,;;eois, qui lui ont r< ndu hommage comme à leur vicomtesse, uu tel acte vous épouvante et vous n'osez le faire : mais à Montpellier, sous l'infl'.ence de Pierre et de Uayniond , loin de toute reiuoniran.e et de tout frein, vous le feriez, Roger, ei Agnès serait p: rdue. Je ne la conduirai pas à Mo;itpeilier.

Le vicomte regarda xirnauld d'un air stupéfait, puis il s'éeria violemment :

— Ces hommes sont fous et ne comprennent rien ! As-tu eateiidu que je t'ai dit, Arniuld, (|u'il fallait qu'Agnès me suivi t. *! Montpellier? Pour qiiels desseins? que l'iinpoiie? La seule chose qu- tu doives bien entendre, c'e>tque je le veux, et que ce mo- est inflexible et satis retour. INe vas-tu pas faire comme Saissac, qui, par ses refus, m'a forcé à deniander de l'argent â Raymond Lombard? Faudja-t-il que ce qui aurait pu êire un simple et facile accord des deux paris, tourne encore de ce cuié n violence et folie? et veu>-lu que j'appelle quelques archers qui emporteront Ajinès en, croupe comme une proie, et mêla jetteront à Montpellier, comme une fille de basse-cou'' ramassée sur le chemiii ?

— Vous ne le ferez pas, R^ger, dit Arnauld alarmé de la colère que le vicomte ra-itait dans ses paroles.

— Je le ferai ! s'ecria le vicomte.

— Cependant...

— Ceiieiidajit?... reprii Roger, en répétant ce mol avec rage, et en paraissant d'iier arnauld d'achever sa phrase.

A ce n.onient, une main hlaïuhe et fi-éle souleva légèrement la portière de damas qui lachait l'etitiée des anlres appariemcii.s. et une voix ^i profondément émue qu'on l'entendit à peine, pronoi.ça ces par les :

— Sire de Marvoill, nous partirons demain pour Ménlpellier.

Roger tourna vivement ses regards vers l'endroit où cette voix inconnue s'ét lit fait entendre: mais il ne vit rien que le balancement de la tenture qui était retombée. Il se sentit confus et regarda Arnaud comme pour l'in lerroger; i«ais, après un moment d'tiesitatinn, il se deciitaà sortii", et courut vers la poterne où l'attendait Kaêb.

l'esclave.

Ij nuit comiy.ençait et les sommets des Pyrénées se perd^iiiiit dans les biUMts qui s'élevaiei.'t a l'horizon, lorsque Roger arriva A la poterne. Deux chevaux éiaieiit préoiirés, non (loini tardés de- fi r et le froniaii eu tèie coiiiniH pour une bataille, mais lous deux avec une éti'oile couxerie en f.iur rure de renard, retenue p.ir une sr-ule sangle suis é'rier- ni cauarjçi.ns. Un lilet suffisait â les gouverner. Tous deux de taille moyenne, tous deux de pure race arabe; l'un noir et luisant comnie le p'umage d'un corbeau, l'autre de ce baibrun ondulé comme l'écurce des chAtHignes niùres. A l'approihe de Roger, les chevaux pointèi-eni leur-; courtes oreilles, elle btau ci.ur>i.-r noir heunit a diverses fois eu re.evant la tète ei en piétinant.

— bien, Algibecli, dit Roger en le dallant, lu es beau, non cheval; alerte! cette nuit nous allons voir Cilherine.

El il sauia sur le nobleanimai, qui partit comme un lr-.it ; et Roger, calmant sa foiigueuse rapidité, se penchait ju-que surboncou; et, passant ses nrainsdans ses longs crins, lomœe s'il caressait un enfant, iU'apaisait et lui parlait tout bas :

— Doucement, mon beau cheval, lui disait-il, la roule est longue, et, si tu pars ainsi, tu épuiseras ton haleine. INous

n'allons pas si-ulement aujourd'hui .1 l'abb ive de Saint-Hilaire boire le vin des reli,;ienx, au miiii-ii d s danses et des chansons des jongl, iir> ; liOus n'allon.'. pa- non plus chez le^ recluses de C.ampen lu, où ies mains blain lies des plus belles filles du Razez le donnent l'avoine ei le préparent un lit de fougère. Je n'ai p us désir ni de leurs voix célestes, ni de leurs baiser» d'amour; ces courses de (|uelques heures t'ont rendu impatient; uais i aime-toi, car nous ne verrons pas l« but de notre voyage avant la nuit prochaine. Montpellier est lûiH d'ici; et je ne veux pas que lu arrives sous les fenêtres de Catherine, haletant et fourbu. Je veux qu'elle te trouve beau aussi, noble Aigibeck : doucemcnl! plus doucement encore.

Et le joyeux coursier volait en bondissant; quelquefois il recourbait sa tète de côié , comme s'il voulait mordie le bout du pied qui serrait ses (lancs. Alors il caracolait , il semblait agacer son cavalier; il arrondissait son galop en ployant, comme un cygne, son cou noir et nerveux, puis il le relevait vivemeul comme un arc <|ui se détend, et, sélançant plus rapide, l'œil hrûlaut, les naseau^it ouverts, il jetait au vent ii*s flammèches d'écume et faisait siffler derrière lui les pierres du che:iiiu ijuil br-iyait tieses p'cds mordans. Ainsi coururent Jongien ps le cheval et son cavalier, comme deux compagnons qui se comprennent : le maître, quelquefois irainoflile et pensif sur la course unie et facile de son cheval, d'autres fois gai et souriant, t;nidis que le coursier hennissait, secouant sa crinière et foueitant l'air de sa queue; tous les deux quelquefois lourmentani, l'un sa pensée par d'amères réflexions qui se combattaient dans son esprit, l'autre son galop qui devenait inégal et henrlé.

Kaêb venait, --uivant son maitre le près. Cependant, depuis qu'il é ait parti, si marche était restée uni orme, et, bien que son clieva: parùi moin; vigoureux (jue celui de Roger, sa rapidiié patent- l'avait ma ntenit a une c^urie distance, sans que ricndéc'lât en lui la moindre fatigue, l.a nuit était eniin t'mh'C, et soit crainte de surprise, soit toute autre raison, kaéb. peu à peu, s'éta t rapproché de Roger, elbienlùl il ma cha tout-â-iait à ses cotés. Roger jeti un leg- r •oiip d'œi' sur son esclave Puis, aj rès un moment de silence, il lu dit j

— Je n'ai pas éié content de lui ce matin, Kaêb, à vingt ans on LnU' e une flèehe mieux que tu no l'as fait.

— C'est i;ue mes bracelets me g.'neni, répondit Kaéb eB montrant ces signes de son esi lavage.

— Fais-toi chrélieii, et ris r mberonl deoain, repritRoger.

— \ 01 e pape écr ivi: la n;ême chose (jue vous venez de me dire, a .\sser, calife de Bigdal : savez-vo is ce que celui-ci lui répondit? — Je me fe.ai chrétien quand vous vous lerez maliométan.

Reste donc ce (|iie lu voudras, ajouta Roger avec insouciance; uiais, musu mau ou chréi en, cclave O'i libre, lâche de savoir n ieux le servir d'un arc et d'une flèche.

— La Ce. lie e>l une arme qui a l'œil et le vem p ur guides, répondit iioidenient Kaéb ; le poigiiird est plus sur, il ne qulit pas a main.

— Mais, api t.i Roger tn faisant allusion à sa querelle avecSai^sa., le ni I du vauionr et si élevé quehiuefois que nul lira- ne peut l'atieiiulre, et qun le vol d'une flèche y peut seul arriver.

— Les ser- en^ de lAfiique. reprit Kaeb toujours insensible, se nourri.vseni d s œu s du con lor qui batii son aire sur des pointes de ii.c où nulle flèche ne pourrait monter.

— El comment y arrivenii s? répliqua Roger avecdéeiain.

— En rampant! réiiondii l'esc'ave.

A ce moi, Rog- r. par un mouvement in^tin tif, sera dans sa main son Ion. b.iton ferré avec lequel il jouait nonchalamment ; il rei;a da Kaeb, mais rien ne tran:^pil■ait sur son visage des si-nnmei s d- son âme. C'était un masque imaiobil . un regaid indi;ïérent, une inexpression complète. Ils continuèrent leur route. T/ui à-coup, cnime -i'un commun accord, le>. clievau ■ ra'enliient leur course: celui de Kaéb asp ra l'iira-ec forceei pointa sesoieilles. L'iiiipatient Aigibeck lui luè e piii aussi un galop mo ns hardi, el, le ne?, au >eut, il seuibia flairer l'espace. Le vicjmte se retourna vers

FREDERIC SOLLTE

Kaôb, qui ne laissa voir ni surprise ni crainte; seulement son «il plus ouvert, rtqui rayonnait d'un écla. singulier, semblait voul ir pener l'oliscurité.

— Il va qup|(|u'un sur la route? dit le vicomte d'un ton d'lni*rrogaiioii et de menace à la foi' .

— Oui, dit Raëb, des liomnies à cln*Tal, car nés coursiers, d'abord iniimidés, repreni.enl leur vol , voyez comme ils s'étendent et se déploient : il y a quelque cavale sur < etie rou e.

Et, en effet, l.g deux chevaux s'allongeaient rasant la terre comme des lévrieis, côte à côte, déjà rivaux, essayant d"édianger une morsure, ruant dans leur K'alop ethennissantaux fades odeurs de la bri-e. Ils s'animPreni lun l'autre, et, bien que liaêb ne parût pas presser son coursier plus nu'i n'avait fait jusi|H'à ce moment, sa marche devenait si rsplde qu'elle dépassait quelquefois la course d'Algibeck. Un soupçon vint a l'esprit de lloger; il savait combien d'ennemis sa fougueuse jeune.sse lui avait attirés. L'un d'eux n'avait il pas pu être averti par son esclave de ses projets de voyage? une embûche ne pouvait elle pas avoir été dressée sur son passage? et Kaêb ne l'entrainait-il p. s alors dans un piège adroitement préparé? Le vicomte discutait avec lui-même ce qu'il devait résoudre-, car, quoique la conduite de Kaëb ne lui

gl jamais donné lieu de croire à une trahiscu de sa part, pendant suu caractère laciturne pouvait cacher une pro fonde astuce aussi bien qu'un complet devoûmeni. La rapidité delà course de Kaeb s'augmentait encore, et Uog-r s apprêtait à l'arrêter, lorsqu'une bouUée de v nt ieurap,]Oria le bruit loin.ain d'un hennissem nt. et s. udain 1^ chenal de lesdave, bondissant de.ix rois sur lui-même, s'arréia immobie cl comme si ses pie s s éiaient lixvs eu terre. Roger retint Algibeck, et l'Africain, se ivurnani aljrs vers sou niaiire, lui dit:

— Roger, mon maître, ceci e.>-t l'heure de la vie ou de la luort pour moi. l'our toi, c'e.~t l'h-^ure de faire de Kaèb un niulheureux (|ui brisera sa cnain-, tutelle .l'acier; dûi-il le faire avec son poignard, aiijuuni'hui ou de.n. in, dans sa poitrine ou dans la tienne. C'csilhiure aussi de f.lre • e Kaêi) un esclave a ec un cœur de chieii et les ongles d'un li^re, un csr.la>e i|ui le prêtera son co ps pour niarchejMed, qui t'o^bélra comme ta main l'obeit, (jui fiapjjtra cumine ta iiia:ii peut f/apper, sans lellt-xi- n ni levoliC. Cet esclave sera un bras de pius a ion corps . un br^s (|ui descendra ou moncra où le vicomte Rdger ne p,'ui, pent-être, ni mont»-, ni descendre. Ce sera un œil qui verra iput, une «reille (jni ente-dra tout, une bou^ lie qui uiia 'out. Ce st fa un domme nui n'a au cœur, ni rraiiie siipcrsli ieusequi fasse plier ses genoux ou son poignard devant l'anathèuie d'un prêtre chrétien, ni fol orgueil qu. l'empêche de se couchera terre pour attendre ses ennemis dans l'ombre. Choisis eniie ces deux hommes.

— Je ne crains pas le premier et n'ai pas besoin du second, ré|)ondit haulainement Roger , mais tu m'as menacé, esclave, et tu seras puni: tourui' la bride de Ion cheval et rentre à Carcassonne.

Pour la première fois, depuis un an que K,iëb appartenait à Roger, lobèissance ne fut pas aussi rapide que le commandement. Roger était presque sans armes, et Kaëb avait gai dé son sabre courbé et son poignard de Damas ; le vicomte re. prit tout -à-coup ses soupçons.

— M'as-;u entendu, esclave? s'écria-l il ayec colère.

— Je t'ai enlen.lu, mailrc, répondit Racb avec résolution ; mais loi, tu ne m'as pas entendu. \ois cette route, chassemoi de ant Im dn côté où nous allons, au lieu de me faire retourner en ariière, et tu auras l'esclave lidele , tu auras le cceur, le b' as et la vie d'un hi.mme, plus à loi que ton bras, ^u« ton cœur, que la propre vie; car lu pourras les jeter à qui tu voudras, à un crime et à un bourreau. Mais si tu me fais retourner en arrière, alors, Roger, ce s ra le serpent que tu auras dans ta main.

— Encore une menace ! répliqua le vicomte avec emportement; retourne!

Et comme Kaêb n'oheii pas, un coup du lourd béton de H«ger tomba sur la main gauche qui tenait la bride, et la main brisée bissa pendre la bride sur la crinière du che- »iU. Nul cri ne s'échappa de la poitrine de Kaeb à wlle dou-

Ir-ur: on eût même dit qu'il n'avait pas été atteint; car, la ' tête tournée vers l'horizon, il semb'aii écouter, t'ne rafaU de vent leur apparia encore le même bruit, le même henni»sement, mais plus lointain et comme plaintif Kaèb ra'r,ena ses regards sur son nuitre, et, soulevant sun poignet qui pendait inerte et sanglant, il lui dit doucement:

— Et maintenant encore, accepte, Roger, acceide.

— Des conditions de mon esclav.e! reprit le vicomte, i\> cune !

— Alors, dit Kaëb, tue-moi tout de suite, car je ne retou^ nerai pas. Pens-tu cette haleine de vent qui m'apportait la vte que tu vas m'oter? laisse-moi la respirer un moment.

■ Et le bruit lointain arriva encore une fois, mais si effseô qi;'il troubla à peine le profond silence de la nuit, Kaêb tressaillit.

— Oh' maître, dit-il en sanglotant et en montrant la route, là-bas, là-bas!

Roger, étonné de cette obstination, ne put s'empêcher do lui dire :

• — Mais nous y courions tous les deux.

— Mais il faut que j'arrive seul, dit l'esclave, seul à l'endroit d'où part ce bruit. Retardez d'une heure votre course, d une deiui-heure seulement, e-i cet instant vous aura valu une longue vie dedévoi'iment.

— Mais p ur.|noi? demanda Roger en qui la curiosité faisait place à la colère.

— Paiw que... repondit Kaëb. Et, comme il allait eonttnuer, une nouvelle ondé^-deveni siiu:eva les cheveux de Roger; m.iis niueite et sans rien ap|iorteravecelle, ni bruit pour Roger, ni espi rance ni joie pour Kaèb ; il baissa trislemeni la léie.el, toiiriiant son cheval du côté deCarcassoune, ildlê a voix bas.se :

— Ail! ma vie s'en va, ma vie s'en est allée!

Rog' r le regard-jit s'éloi^ncr^ lorsque Kaêb se redressa soudain, et revin; près de son maitie; puis, avec une inexprimable pi ièie dans le regard, dans la voix, dans le geste, il lui ilii en lui tendant >a main dioi'e :

— Mai.re. casse-moi eioore ce bras et laisse-moi partir.

— kaëb, lui dit son maille, vaincu par ceite sin^iulière el sombre résolution, pars ilonc ; lu vas A un amour <M à une vengeance; car on ne marche pas si obsiinemeiit a une trahison, niais je te veux rendre le temps qii'- je t'ai ravi. Prends cette ècharpe de lin, enveloppe ton bras et monte mon bel Algibeck qui te portera comn.e le vent.

— Roger, lui rê|)ondit Kaêb avec un regard de joie, garde ton I lieval et t- n échaipe, tu m'as donné tout ce que je voulais de toi, et pour ce (lue tu m'as donne, je t"appar. eus désormais car ces! moi qui me d niic à loi maiiiti nani. Regarde don.: ce que tu as acheté pour un mot, car tu ne connaissais ni Kaëb ni S'-n coursier.

Aussitôt, de sa main droite, il descendit jusqu'à son poignet le bracelei d or qui entourait son bras gauclie, Ci , le ser* rant violemment dans ses dents, il l'aplatit et le rendit assez étroit pour maintenir afraelnie; puis, s'inclinant sur le garrot de sou cheval, il le lit pariir ivec une rapidité dont nulle expression ne peut donner l'idée.

Algiheck, surpris de ce départ, s'élança i son tour, et tandis que Roger s'occupait à le calmer et à le retenir, Kaëb disparut, et bientôt après le bruii de son galop arden. diminoa rapideiui^iit, et s'éteignit tout-à-fait dans le silence de la nuit.

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