LE LOUP
Lorsque Roger se fut ainsi séparé de son esclave, il ralentit sa marche et se laissa peu à peu gagner par des léflexions sérieuses. D'abord il avait essayé, pour amuser sa route, d» c'ianter ou de siffler tous les airs des rimes qu'il savait. Puis il avait joué avec son bàlnn ferré, lantôt en le faisant volef autour de lui ainsi ipi'eûi pu le faire le plus habile luontagnard. ou en le lançant en l'air et en k raitra^aut malgré
LE VICOMTE DE BEZIERS
l'obwurité, comme les bateleurs basques. Mais il s'étail bientôt ennuyé de ees deux occupiilions, et, par un de ces i apriees si ordinaires à l'Iuimmo, il rrlva (|ue son eselave auciuol il u'eOi peui éire i as dil un nuit ni demandé un service durant t«ul le reste de la roulf, lui M l'anle ei (ju'il se repentit d'avoir éié assez indulyeui pour le laisser partir. Puis une l'ois sur le c^i- pitre de sa propre iulnlircnee, il se irouva tiopbon; il sa reproiha de n'a\oir pas fait ai rèler Saissac, s'aci usa en Ini-mèuie d'avoir laissé a l'eiilon la langue i|ui avait insulté la iMémuiredesa mè e, et U résistance d'Arnauid lui parut mériter une punition éehilanle. Toutefois, ce concours de volontés qui s'étaient opposées à la sienne, ces deux amis (jue lui avait lègues la tendresse d'Adélaïde, et qui sembl^'iit acquitter, en sollicitude et en dévoi'iment pour le (ils, une dette de bonheur contractée avec la mère ; ees deux rivaux qui avaient étouffé pour lui une vieille haine d'amour et qui se trouvaient réunis dans leur résistance; l'insolente répartie ëe l'argeniier, et jus([ir;i la facilité de Lombard, toutes ces circonstances revinrent à l'esprit du vicomte: il se sentit convaincu ([u'il faisait mal, sans pouvoir (i'abord s'en rendre compte; cl, comme il n'était plus face à face de ces observations qu'il avait si hautement repoussées, il se laissa aller à les disuiler du moment (pic ce n'éiait que lui-Uième qui se les faisait.
Et nous, comme le diable (!c Lcsage, enlevons à la pensée •on toit sous lequel elle se déshabille et se met toute nue, cachée (lu'elle croit être aux regards, et, comme lui, plongeons dans les secrets de l'intcrieur, si singuliers et si in- Vaisemblaiiles quelquefois. Or, c'était une curieuse élude que celle de la tètedri3 lloger; c'était uneàme et un esprit ardens et vastes qui s'y .iisputaient et (|ui avaient !i l'ordre de leur victoire un bras de fer et un coips inlatigabic et brave. El c'est ce q e vous allez lire (|ue le vicomte et Roger se disaient l'un à l'autie en cliuvaiiclianl oui seul.
— Or, commençait le vicomte, l'hérésie gagne tous les liabitans delà province; l'Albigeois est infecte de Vaudois; et moi, le pltis faible souverain de ce pays, je leur offre asile et prot-clion, en désobéissance des bulles du pape et des Canons des saints conciles. ^'oublil IIS pas (lue je n'ai pour voisins que des hon,nies sans courage ni résclution, qui ni'abandcnneroiit à la première attaque sérieuse, et qui me jetteront, moi, faible en territoi.re e; en chevaliers, ù la mercide la colère de UonicT.
-^Mais, répondait Roger, si je permets aux hérétiques d'entrer rt de trouver sftrelé di<fis nos villes, du moins suis je bon chrétien; et si la guerre me menace, quelle lance \oudrait jouter contre ma lance, quelle épée se croiser avec la mienne'? Mon oncle- Raymond me vendrait pour une labourée de terre, mais c'est un l;':chc que je ferai trembler en le regardant ; d'ailleurs, n'est-il pas responsable de l'assassinat de Pierre de Castelnau, légal du saint-iiôrc'? n'e-t-ce pas un de ses hommes ([ui l'a frappé? et l'excommunication que lui a lancée Home pour ce fait ne le jelle-t-elle pas dans mes mains? Mon beau-frére d'Aragon ist un brave soldat, mais c'est un libertin queje m-^'iuTai parla souquenille de la première jolie ribaude que je lui donnerai. Aimcry de Lara et son cemlé de Narbonne sont entre mes'deux griffes de Carcassonne et de Beziers ; que je serre la main et je l'écrase. Le comte de Foix est le plus enragé hérétique de la province, et mon premier appel le trouvera lidéle à sa cause.
— Mais, reprenait le vicomte, lÉglise gémit et se plaint " des progrés de l'hérésie; voici venir M Ion, légal du pape, qui menaceet qui promet de faire de l'Albigeois une nouvelle îSinive. I a croisalecontre les Albigeois se prêche en l'rance comme s'il s'agissait de Sarrasins ; on a déjà semé ia dis» corde entre les seigneurs du pays ; les prêtres qui ont viulu garder leur indépendance ont été dépouillés de leurs sièges parles commissaires de Rome; et les nouveaux choix qu'on a faits attestent un esprit de conspiration contre la noblesse du pays. Ainsi, ils ont chassé de Toulouse le vénérable Raymond de Rabastens dont l'indulgence était Iceul crime, ^lui, l'eiemple de toutes les vertus patriarcales; et ils ont mis à sa place ce misérable Foulques, ([ui suscite à Raymond deT»uloui» dos querelles avec ses bourgeois, qui sùuie lu di\islQ|i
entre les châtelains qui relèventdelni, qui l'affaiblit dans son autorité par les intrigues les plus inq)udeutes, mais qui a pour excuse aux yeux du pape d'être sans piiié pour les hérétiques, car il donnerait son bras pour en faire un brandon à allumer leur bijcher. N'out-ils pas aussi niaintenu, ma'gréles censures des coui'.iles delà province, l'abbé de Maguelonne, qui enlève les plus belles filles de ses domaines et les cache dans les cellules de ses moines? F-t quoiqu'il frappe de la monnaieaucùin 'le l'anlechrist Mahoin, dans laquelle il met un tiers de cuivre, disant (jue c'est œuvre chrétienne que de voler les inlidèles, ne l'ont-ils pas cuilirmé parce qu'il fait chasser les hérétiques à épieux et îi chiens, comme des bêles fauves ? Chacun des évéques du pays ne marclie-t-il pas ardemment, sous ^impnl^ioude Rome, à usurper les droits des seigneurs, les uns par la force, les autres par la ruse? Toutes les abbayes, au lieu d'être gouvernées par des prévc^ls nommés par les suzerains, n'ont-elles pas pris ou acheté le droit d'avoir des abbés et de les élire elles-mêmes? Et toi, viiorale, if as tu pas faii une faute encore aujourd'hui ? et parce que tu as fait payer ta jnsiicc à Fiéranger, l'en ai-tu moins perdue? et tes hommes ne s'accoutumeront ils pas, peut-être, it voir leur seigneur lA oii ils trouveront leur juge ?
— Oh! non, répondit Uoger, les choix mêmes des légats perdront la cause qu'ils veulent défendre. On ne croira point à la religion qui veut triompher par le mensonge, à l'humanité qui ne piêche que bilchers, i"! la; vertu qui n'a d'autres dé;énseurs que la dissolution ei le vice. J'éclairerai P.aymond, et Foulques n'est (ju'un faquin dont je sifflerai les sermons; (juaut aux abi es, ils pensent plus à lioirc et à se goberger qu'à toute autre chose; et celui de Helhoune, dont on nous fait tant de peur, applique toute sou ad viié à établir une ligne d'hommes à cheval ipii se rejoigneni les uns et b'S antres, et qui lui apportent du poisson fiais de la côte de ISarbonne et de celle de Bordeaux, pour servir le même jour sur sa table un saumon du grand Océan et un.: lu Ile dorade de la Méditerranée. Allons! la première fuis (|ue j'irai à Toulouse, je pousserai jusipu', chez lui et j'ir^ii lui demander à siuper. Pou" mon éNêqiieKéranger, s'il s'avise d'êlre trcqijusle pour mes hommes libres, je ferai fondre ses vases d or pour lui racheter mes droits, et je lui mettrai le manche de mou poignard dans la gorge pour l'empêcher de crier ; ou s'il cri» encore, va pour la lame.
— ?ilais, reprenait le vicomte, un tel crime attirerait sur toi l'anaihéme de toute l'Église, eisur tous ceux qui te prêteraient assisiance; tu n'aurais plus ni cbevaliers, ni serfs même pour dénouer tes éperons. Et puis le pays est épuisé de tailles, de quét s, et de toules srr.'es d'impôts; les routiers le ravagent, b^ùl'^.t les reçoit' s-el arrachent les vignes, pendant que tu vas chaiitant et courant le pays en aventurier. Quil jalux n'as-lu alarmé par tes amoureuses entreprises? quel chevalier n'as-tu humilié de tes airères réflexions? quel prêtre n'as-tu pas longuement moqué cl raill^Jusqu'à te faire crier : Assez ! par les plus iiapies ? quel ménagement as-tu gardé avec tes voisins, et combien en est-il dont tu as saccagé le pays parce qu'un de leurs chieus avait poursuivi un daim de leurs terres jusque sur les tiennes, ou étranglé un de tes cerf» qui s'étail réfugié sur les leurs? Ton capiice a été ta loi, et la violence ton droit.
— J'ai été vain((ueur ; et la victoire, c'est la raison, reprit Roger.
— Mais, ajouta le vicomte, h mille signes certains, il est évident que Torar'C approche. Des religieux, le bftton blanc à lambin, parcourent la France, ei excitent les habiians d'outre Loire i\ se verser cor lue un torrent dans les plaines de l'Aqui* taine et de la Provence; prends garde: tu es le plus jeune, ils t'altaqueront le premier.
— Je suis le plus fort; et ils s'adresseront mal, d't Roger.
— Si tu es le plus brave, ils s'adresseront bien ; car t i détruir, toute la chaîne seigneuriale s'échappera maille à maille, ville à ville, chat; au it ch.'iteau. Penses-y.
— J'y ai pensé, répondit Roger, j'y ai pensé; et la coup plénièredeMontpe lier étonnera, certes, ceux qui y viendront, et ceux qui ne s'en proaiellenl que plaisir.
FREDERIC SÛULIE.
— Mais, n'fsi-i! pas trop t..rd, et no vas-tu pas i erdre des jours précieux ?
El toiiinie le iconile ava^l r. isnn, Roger, fa'igaé delà discussion, sVtiia tout haut san-- > 'aire »a>iitio < :
— Dtniiin, a|)rrs-dcmaiii , ce sera assiz lot quand j aurai dépf lise nii s beaux sous melioru-ns, et que jauiai rivu Catherine.
Puis il pres^^a doucem- nt <\'g heck du talon-, et la course reeomnien^a r-pide et oaiir'ci'usf.
Pcu.iaiil ccne longue disser<a:ion du vicomte av^c Ini-nième, la nuit s'ét:iii p sf-éc, il le nutin nuani,'aii l'iioiizun de ponimeluies empourprées: avec 11- jour, e i)ruii s'évei.iail et les joyeux oisraux comiiicnçaienl I uis criants. Roger remarqua < e e.idani que les cliauips élliieiit déserts. Quelques rares paysans, disp-rsés daus la campagne, UMiiairnt le h.isard d'une récolle, peui-êire saccagé.- avant il'arriver il sa n.alurité. et picsque assurément eiilc\ée \y.:r les quêteurs des monastères et les honinies d'armes des cliàl lans, s'il advenait (|ue li-s routiers réparguasseiil et ne la lissent point paitrc à leurs chevam. lîo-er iiaversjii alors une partie du cointé de Ndrbûiine, et il éiablissaii une eom|)ar.iion a^a' la^-eiise |iour ses dom-ines; car, mal;;ré la iiéyligenk' adniin siration du vicomte, il avait cepi-uJant défeiida ses iioinnies d.- ue quesunes des calamités qui dévoraient (i; beau , ay. Sa niaijnifi CCI ce avait sans doute pressuré d'impôts les l'ûu geois et les serfs de ses comtés; il avait souvent jeté en fêles it en banquets les sommes quï. devait à la réparation des murailles de Ses villes ; mais son esprit guerrier avait ik-iivré le pays des dévastations dis Aragi niiais et de- Mal .mlrins, et sa haine contre le clergé avait réprimé les-exaciiuns des évéques.
Ainsi Roger avançait ilai s sa route et dans sa propre apologie, lorsque des cris lointains appelèrent son attention. Au milieu du Ions murniuie qui biuissail au loin, on eni.eiulait s'éltver de :emps j"» antre la ddHieiir d alarme : Au loup! au loup! RogCi- reconnut ([UC c'était un «le ces animaux, lances par des paysans, qu'on poursuivait, et bientôt les aboiensens des chiens, les sons du ccrnei à bec d argent, lui appriient que c'était une chasse en rè;^le qui avait lieu. Il sy précipita avec rapidité, et tout plein du désir d'abattre la bêteferuce. Il courait jo\ciix de penser qu'il allait arriver sous son dégnisèment parmi de nobb s dames et des cljevalier.> ; il se >oyait Inconnu au milieu de toute celte compagnie; les .seigneurs irrités de ce (ju'il leur avait uilevé leur proie, les danns souriant a sa bonne grâce, les valets et c.hasseuis l'itiieu bvé contre lui, et lui, l-.ogrr, après avoir n ndu un somiiv aux dames, jeié un regard ins'.leiil aux clievalieis et b;'i oniié quelques serfs, s'écliapiiani sur son In n cl.eva Algibeck. I;aiis cet esp ir,ei regarii;;nl ficj i ce ([u'il avait rêvé cunnne accompli, il courait a faire sifiler l'air autour de lui. A m- sure i|u'il av;ii>çait. les cri^ devenaient de plus en plu- bruya.is; mais ils n'avaiei t posce leardenr sérieuse d'une chasse haidie: et puis II s 1 biens m- duuna i nt qu'.'i peine ; on eiiieiHlail qu'ils avaient besoin d'éire exciiés par le f .uet; et, en consu tant l'allure de son < hi val. il ne vii pas que, dans sa rapidité, elle (ût lien d-' cette i* enne que ]■.'. meilleur coursiir garde a l'odeur d'une bêie f.ui e. Algiheik jouaii en (ouranl, sa tête ni son divillen' laimtlendies et immobiles. Le vicomlconpçûiina que ce pouvait être (|ueliiucjci de serfs et d'rnfai;s,et il repi il sa niarclie ind lenie. A peiiic a>aii-il fait ainsi quel ques p:)s, (liïe la chasse, qui d'abord semblait fuir «'cvaiil lui, se raiiproVlia sùuùaii.cnient. iliinli't les cri>: An loup!... devinrent iilns distincis. et il entendit ((iiil s'> mêlait clairement des é(la:s de rire et des huées liniyantes- les aboiemens de- cldens, (pioiiiue mous et inégaux, contiiiu.-ienl, et les cornets retenlissaienl de lout leur lirait cii.iid e' discordant.".' ans ce momeni, le vi(-omie se trouvait dai, s un eh. min I reux, entre deux éiévaiions couronnées d iii'bnis doni qui 1ques-un*. pendaient sur la route. Le bruit, les cris, les rir<s se' rapp.o baient de plus en plus, et de temps a autre il s'y mêiai: des lamenlaiions d'une iiatme ci singulière, (jtie R ger s'arrêla oui court, linlin, sur la paiiie du bois qui s'éle-ait à sa droite, il entend crier les bruyères et se'l'riser 1- s hallier^, et bientôt, sur les braiiilns l'nn ailirc presque In rizoiitaiement couché au-destus de la route, il voit s'élancer un
monstre énorme ayant la brune couleur d'un loup. Cet animal court avec légèreté jus(|u"aux extrêmes brandies de l'arore, qui se plient e se brisent so s ton poids "et il tombe lourd nicni a'x pieJ>d'.\li;ibick, qi.i ti'abord se cabie épouvanté, et qui |ire>que jussiiôtse rai proche et se pei chesurleninnstre en lu fldiranl. A l'iiis ant même, les valets armés d' pieux anivtn ; quelque^ chiens des plus vUliues >e precipi e.it «t pi>rleni a deni sur ranimai haleiant. Un cri de douleur atioca s'é.biipi^e de celle peau tau e .1 velue: c'est un cii d'homme ; un cri à b iser l'àiiie d'un bourreau. D'un tour de son bâton lerré , Roger écarte les chiens et empêche les valets d'approcher.
0— Hol;"i! mana' t, lui crie un tmeui de lesse, lu as fr.ppé les chiens d un noble ho iime; commence par payer six deniers d'amende à n\oi son forestier, ■■l laisse ce loup à la dent des niAtins, si tu ne veux qu'ils fassent de toi comme de lui.
— - Si tu ne veux que je fasse de loi comm?, de Us c'iieis, repart le vicomte reponds : quel misérable et quel infâme, se disant libre et noble a pu te coin mander celle ail'reuse expéditi-n?
— Si lu veux le sivii'*, il te le dira bientôt liiim^me, car il accourt en compagnie de, sa noble ei dame siizera'iie ; mas comme il pourrait bien nous faire foueiier pour n'avoir pas fdit se On ses ordn s, va-t'en, à moins que nous m' lui montrions pour excuse deux peaux-sanglantes au lieu d'une. Sus! ir.eschiins, sus au manant!
I\ûg. r lit to-rner son bftion , Algibeck lança une preste ru:de aux chiens oui ven;;i>ni le lUirer, et deux ou trois matins éclopés, hurlant a anii-uier une contrée, al f'rent s« caclier derriire le foresiier. Celui ci et Us valets qui arrivaient l'un après l'aulr', indignés de l'audace du manant, biaiid.rent leurs épienx contre lui ; mais Roger les prévenant, adicssi im coup de bât'ii si furi ux sur la lêie du forestier, i|ue celui-ci, aprcs êireresli' imniobiie un monicni, ouvrit et ferma 1 s.yi'ux convulsivement deux ou Ir.sis fois, ei tomba comme une lourde niasse. 'J'ous tes autre- serfs reslèrenl épouvantes. Cepcndaui, à l'instigation de l'un d'eux qui parai sait plus hardi que les aune , ils allaient se piéciniter sur Roger, iorr(|ue les nas nés chevaux retentirent dans un diemiii qui abouti sait à la roue, et bientôt quelques cavaliers déb uchèr.nt à deux pas du vicomte.
Le inalluureiix que Roger venait de sauver avait proll'édu relâche qui lui était si s ludainemeiit arrivé pour essayer de s'échappei-, et i s'étaii traîné x qu Iques pas < ie l'endroit Où le >icOiiite tel ait en resp et cliass uis ei cliicns. A pe.ne l>-8 cavaiie s av<iieiit-i!s paru sur la r ule, que l'ioger des endit d cheval, et se tourna du cùié du niaihenrtux gi ant qu'il cht relia à secourir Onelle fut sa urpiisi- en reconnaissanl sou cebi/arreaceontieiiiriit, tout recouvert de iicauxileUnip, ae une tel- ari. ée de dents ennm.s, le laineux l'iene Vidal, P'^èie piûvencal ! To ' de p' ésie, et W plus souvent fou rt'aiii ur, il é.ai.célô re par s s nombreu esexirava,;ances; et ses lenta ives preso i plueuses lui arai n' vain plus d'une mésaveniure. Kogi r comj.rii sur-le-c'iainp quel a ait pu êtr» h- crim (le \ id d ; mais il ne devna pas qui avait pu inve. ter nnesi barbare pnnirion d'une folie si connue. Pendant e peu de te : ps qui sucet à Roger po ir cette découverte a ces réfiexions,d''Ux iiouvea x persnnnagt-s arnvèrcni sur la route, cl la voiv d'un h ninie se lit enicndre.
— (h-, vous allez voir, noble dame, comment v/ s serviteurs j-avcnt punr ceux qui insulteni par burs désir.^ à l'austiriié devû revenu. Il 'I;! ! forestier, apnort.'zen hommai;e îi voir niaiiress.' a patlede c t animal. C'tst la main no) le d.2me qui vous insulta en v033 écrivant de,< vers li'amour qui parlaient d espérance. Ave celte corrc ion, le bout de langue qu'un Sicilien lui lit couper à Marseille pour avoir conté de longui-s lii.-.toires ;i sa remnie, et l'oreille ([ue lui arracha I!e,\u(lo;n pour avoir écout' les doux prop s ''e s;i sirur , je p nse que la bêie sera guérie de la poésie et de l'amoiir.
Aprèsceltecûurleh rangiie, le cavalier s'arrêta et demeura flirt étonné de 'ne pas voir le for.siier présentant à la dame la ma.n de \ idal coupée co-inue un pied de loup. Il répéu
LE VICOMTE DE BEZIERS
son ordre, et, s'irritani du silence qui répondit seul, il s'é- ■ cria :
— Holà ! manans et éciiyers, où est donc notre giliier et notre forestier? amiez-viius Uissé 6( happer le premier, ei le second se seraii-il échappé tout seul, de peur de notre fouet ?
— Hélas! sire vidanie, répond't le valet qui aTa't voulu ameuter s.'S camarades contre Iioj;er, nous tenions le niaudt animal, lorsipiece manint ^'est jeié entre lui ei n.'Us et a frappé Vds chiens de sin b;'iton.
— Et le forestier ne l'a pas étendu mort à ses pieds? s"é- «ria le vidame furieux. Par la Pâque, il a trahi sa maîtresse, en me Iaiss,int ce soin.
— Il n'a p's trahi sa maîtresse, répond le s^rf, et il vous a laissé plus de soin que vous ne croyez, car il étaH homme lige de cette châtclcnie, et \ous devez vensjeance.isa mort.
Et en disant ces paroles, le sert montra au cavalier le oorps (!u forestier etcnlu la face contre terre et !-• bras jeté en vaut d>' sa it le. A cet a.'-pcct. leihasseur, sans réponilre un mot, se précipita sur Royer l'cpieu levé; maisee i.i-ci se retouruiint vnenicul. lit voler d'un coup de si u liâion larme du chevalier, < t, le saisis anl p r une jambe, le renversa durement de son cheval; puis, s'éiançint sur lui, il lui posa le pied sur la gorge, avant quil eût le tcmi)S de se reconaitre, et lui cr a :
— Vassal lâche et fanfaron, si lu bouges, je le brise le crâne.
Le chevalifr voulut fe dégager, niS'S le pied du vicomte lui pesait com'ie une enclume sur la poitrine; et les va'et-, le Toy^ni ainsi livré a la mer. i de Uog r, n'osaient s'avanrer pour le Si'Ci'urir. La dame, à cet aspect, puussa vivement son cheval du côté de Pvoger; mais eu le regardant frle s'arrêta. et une subit' pâleur lui blatichit le visage. Le vicoii.t',à snu tour, lai sa percer sur ses lèvres un sourire d'indi .nation et de mépris; et. retiiant alors son pied de la gorge du uallieureux, il oia son chaperon et dit à la dame dvec une courtoisie déiiaigneuse :
— Ce sent de pareils loi'ps qu'il faut à la Louve de.Penaultier, je le sais, el ne m'en étonne p s; mais peut on saojr depuisquand elle les i basse, depuis quand il faut des hommes aux dents de ses chiens ?
Puis il ajouta à voix basse et presque inintelligible :
— Est-ce le rebui de ses bais<>rs qu'elle leiir;etle?
La pâleur d'Éli-^nnette devint presque atlreitse, malgré sa surprenante beaitté Cepemiaut elle contint l'expression delà rage qui ranimait et lit sigr.e à s in \ida ■ e de se tenir à k quelqu' s pas. Puis du haut d'- son cheval, regardant Roger, les paupiér. sa demi < loses faisant glisser sr^: regards à Irav. rs ses lon,<s cils elle lui jeia un so rire, et, d uie voix qui tremhl lit douremeui, elle lui dt eu paraissant \o;luir respecter le mystère de .^cn déguisement ;
— Étes-vous SI m.'.l appris, mou jeune bourgeois, de ne pas savoir que ce qui est permis à l'un est défendu à l'autre? Si vous m'aviez plus connue, vous en seiii'z p r.suadé.
— Ce diint |e suis p.-isuadé avan^ tout, reprit Rosier sans faire simblant de comprendre ce que v ulait ui rappeler Étiennetie c'est qu'il n'est p-riiiisà personne d'user d'un chrétien comnie d'ur:e bête fauve el ce (|ue je tiens pour vrai, c'csi que le (lias eur qui jiréte son bras el s n riietal à ce eruel cai.rice dune f mme, est indigne de la ceinture militaire.
Étiennelte, qui voyait qu'une querel'e allait s'engager, se hâta de prévenir la répense du chevalier, et dit sèchement à Hoger :
— Vaître bourgeois, si vous allez à Montpellier, priez de ma part .a belle Catherine Rebuffe de votis dire s'il y a grande différence entre 'e ]■ n^leur qui se fait loup pour pi; ire à la dame qu'il aiine, et le suzerain de quatre comtés «lui se fait manant pour tire rebute par la tille d'un insolent bourgeois.
Ce fut le tour de Roger d'être interdit; il regarda Étiennelte avec colère : elk; lui répondit par un regard de mépris. Cependant il se remit, et répliqua à la châtelaine :
— La différence, c'est que l'un sait ce qu'il fait el où i! va,-
ta'idis que celui-ci est un pauvre fou dont on se sert comme d'un jouet.
— lis SHiit aussi fous l'un que l'antre, dit une voix-forte a côté de P.o er; seu ement l'uikest fou île 'a tète et l'autre du oœur, et tous deux soiil des jimels de femme.
En se reionrnant. Étiennelte et Roger aperçurent un homme d une taille colos'^ale. le vis;ige barbu, le fr nt presque cou ert de cheveu \ noirs el crépus. Il ét.it à pied, el portait, comme Roer, un long bàtuii ferré et un énorme couteau. Roger le regarda sins se rappi 1er r:tvoir jamais vu. Étiennetie eut un mouvement de joie en le reconnaissant.
— S'ils sotil fous tous deux, réi'.oiidit Roger en froufant le sourcil, du moins il y en a un pour qui nul de vous ici n'a les dents assez longues; el celui-là 'il que ce sont des lâches, qui déchirent le faible et qui n'oseraient égra igner le fort.
Le nouveau venu répondit fièrement :
— Voici un couteau qui a dépecé plfis d'une peau qui se croyait plus dure que c lie d'un lnup.
A cesparides, Etiennelte et cet homme échangèrent un regard où tout un marché sembla conclu dans un instant. Le miilheui-eux jongleur, peu 'anl cette disciiss on s'étaii traîné jusqu'aux p'e.'s du vicointi\ Il était couvert île norsure- el inondé de sang; il se souleva un peu lorsqu'il fut près du cheval d'Étiennelie, et. se mettant à genuux, il lui dit d'un» voix faible et presque inar.iculée :
— Je suis voire loup, n'esl-il pas vrai? je suis votre loup? Oui, sire, repnt-il, en se retournant, vers tîoger la farouclie Étiei-nette, lioni la vertu sauva. e lui a valu ce titre si beau de Louve de Penaultier celte lière châtelaine m'a dit : Je ne veux pas perdre ce nom que lu aimes, et pouriant je t'aime autant que tu aimes ce nonr : deviens mon loup, et la Louve te- récompensera.
Roger jeta un regard de pitié sur le malheureux poète; puis s adressant a la cliâteliine, il lui dit amèrement ,
— Oh ' je comprends inainten int les paroles de votre vidame ■ il faut effacer des propos de nos chevaliers le souvenir d'une nuit trop fameus.'; 'e traitement fait à cet amant doit ser-ir de deiiienti au Iraitement fait a un anire. Du sang répandu s r une ro'ne blanche y cachera des taches de vrn, et quel [U es pe.iux de loup jetées sur un lit en voileroni le honteux désordre. N'est-ce pas cela, Étiennelte?
n e ne comprit que troj) ci lie allusion a u e nuit d'orgie ; mais elle n'eut pas la présence d'esprit d'y répondre ; l'inconnu s'en chargta, et il ajouta avec un signe si..nificatif :
— Cela . st vrai, mais le c'noix est mal fait; car un peu de sans; noble et un habit de manant coiiviendraicnt mi-u\ à cet empoi.
— Tu as raiî^n, s'écria la dame de Penaulti' r, tu as raison !
Cette fois, le sign^ d'intellig nce qu'elle échangea avec l'incomu lie put éehapper au vicomte. Il coiupiit toute la menace reiifeimée dans les paroles de cet lioiiiiiÉe, et l'assentime' t 4onué A cette n n ne. Il regar a a t ur de lai, et vit qu'il n était entouré (jue d'eiuenii-i : cependant il étaii ass né qu'Étienneti-- n'oserai command'-r mamlesiem. ni un metirtre à s.'S serviteurs, el qu'en se nommant il arièuraii l'obéiss.tnce des [dus dévoués. Mais .i un uiste quel e lit, tous s'éloignère t et disparurent da; s le cl'.emin par où il,N étaient arrivés. Étiennetie elle-même poussa s n cheval vers ce chemin; mais, se reioutnaut toijl-ù-eoup, elle revint sur ses pas et s'arrêta près de Ro,er. Le malheureux Vidal élait éendu mourant a ses pieds ; l'inconnu, à quelques pas, restait immobile, appuyé sur son bàion. La dame de Penaultier regarda un mometi Roger; elle sen Mail se complaire à parcou: ir ces beaux traits si fiers et si calmes; on pouvait voir qu'un iessouvcnir faisait battre scn cœur, enCaft mail ses joues d'une vive rougeur et aCais'-ait scus une pensée eni- V ante le dur é' lat de ses yeux: elle sembla combattre un memen! celte pensée; puis, s'en laissant clomîn.r toui-a-fait, elle tira de son, sein une longue liesse el dit à mi-voix à Roger :
— Voici de beaux cheveux coupés sur le seul front qui se soit jamais appuyé sur mon eceur; ahl que j'en possttie en.
FREDERIC SOULlE.
c«re une fois autant, et j'en ferai une ctiatne qui mz liera ooniiue une i srlave et une servante !
En disant tts paroles, la voix dÉtiennetle était faible et supplianle, son firps, h (Itnii ^lenc é sur son cli val, était co'i.nic suspt'nilu au-dessus de U"feer, elle pl.inaii, pour ainsi dire, sur lui, et son regard 1-j dominait et IVmbrnSsait à la fois. Un sourire de Roger, et il S'^mbl^^ quell' tombait éperdue dans ses bras. Le vicomte rc-cula d'tiu pas, et, s:nis lui répondre, il couvrit dédaigneusement sa tèle de son c!ia|ieroii, et lui c-idrd ces clieveux dont elle te ait une tiesse si R0ii,Miru3emenl conservée. A (C mouvemeni, Étieniielle se redies>a sur sou cheval et cria à rbieonnu :
— Peidriol, il me f;iul de se* cheveux, c'est .'i loi à m'en donner. Voici de quoi li s reconnaiire!
Et en même temps elle lui jeia la tresse qu'elle avait es ses mains et une lourde bou.se. L'incoiinu la saisit, et la faisant sonner, il répondit avec un horrible sourire :
— Si beaux (|ue soient ces cheveux, voici de quoi payer toute la chevcUiie.
Aussitôt la dame de Penaullier, tournant bride, s'élança dans le chemin par où ses domestiques s'étaient éloignés, e*, du pied (le son cheval, die heurta en passant le malheureux Vidal, (lui, ainsi rappelé à lui, trouva la force de murmurer encore ; *
— J»sui» votre loup... je suis voire loup, n'est-ce pas?
LES ROI'TIEUS.
Le nom que la dame de Penaullier venait de prononcer eitt alarmé tout autr« que le vicomte, car il lui apprenait qu'elle le laissait seul avec le plus fameux des brii^ands (|ui, sous le nom de routiers ou de mainades, désolaient la Provence. On ra/ontait des choses merveilleuses de son audace et de sa force. Sa cruauté avait jeté l'épouvante dans les campagnes, et Uo^'er ne devait pas iporcr (|u'il était pour cet homme un objet particulier de haine. Eu effet, il avait expulsé sa compajïnie de ses territoires et n'avait jamais nian(iiié de faire jieudre au gibet de ses châteaux, soit les morts (jue les routiers avaient laissés dans ces rencoiitres, soit les prisonniers qu'on avait faits dans le combat, llojjer, après un moment de silence, se prit à considérfr son ennemi. Celui-ci resta immobile durant cet examen. On eût dit qu'il se complaisait ii laisser parcourir ainsi son énorme stature et la musculeuse ondulation de ses membres. Peut-être, en sa pensée, se plaçait-il ainsi en face de Uoger comme un destin vivant et inévitable; car il ne paraissait pas probable qu'un jeune homme, au corps élégant et frêle, put tenter une lutte avantageuse contre cet athlète puissant, dont les formes, développées jus(|u'aux extrêmes de la force, attestaient que ce qu'on racontait de sa vigueur n'était pas mensonge et vaine renommc-e. Une sorte de satis'action vaniteuse se laissait voir sur le visage de Pcrdriol, et l'air moqueur, le perfide sourire avec leqiud il supportait l'inspection curieuse de Koger, semblaient une assurance intime de sa supériorité et de la crainte i|u'elle devait jeter dans l'Ame du jeune homme.
Quelque redoutable (|ue fiU l'aspect de ce bi'isand, il n'inspira lepe.idant aucune appréliension au vicomte, iloger avait à la fois Cf courage (jui méprise le dain;er le plus certain et cette conliance de jeune homme qui ne voit de danger nulle part. Toutefois, il pensa que le résultat d une lutte avec Pcrdriol, si elle ne lui était désavantageuse, lui causerait du moins un retard c(Misidéral,le, et il voulut di'cider sur-lechani|i (jud pai ti il lui fallait prendre pour en lliiif au plus vile. Ainsi donc il adressa la parole au routier el lui dit :
— Couddcu l'a doiu;é la be le Louve pour ma tète et mes ehcveux, maître brigand'? Dis-moi un peu ce qu'elle estime mort celui a (jui elle n'a ri'n refusé vivant?
Pcrdriol secoua déoaigneubement la lête à celte questien et répondit à Uogi'r :
— l'^iiennelte est une folle, el je ne l'ar|acherais pas un chevi'u de la tète pour ces vingt nièces d'Or, bien qu'elles
soient de monnaie pure et sans alliage, et frappées au coin des comtes de Cominiiiges.
— Alors, dit le vicomte, en voici vingt autres el laisse-moi passer. El il lui jeta une bourse d'une peausoupU et mince, et dont la forte odeur décelait l'origine.
. — Ce n'est pas à ce prix, rêpliipia le brigand, en laissant tomber la bourse à terre, que je traiterais de la rançon, »i j'avais dessein de le faire, i-t il.nie fau irait d autres sommes que les viiigt pièces d'or pour le rendre la liberté. Mais sache, vicomie de lieziers, (|ue moi-même j'eusse donné cet argent, sache que j'en eusse donné cent fois auianl pour l'heore qui e.'-l arrivée. Erilin, l\oger, grand justicier de quatre belle» comtés, tevoiden la justice du bri-^and Perdriol. Sur les o» dispersés de mes compagnons pendus par tes ordres, je le. jure que la mienne ne sera ni en arrière ni en avant de la tienne, et que tout ce (|ue lu as fait te sera fait.
— Pour cela, repli(|na Roger, il faut tenir ton prisonnier. Allons, puis(4ue mes pièces d'or ne te conviennent pas, voyons si lu trouveras mon bàlon de meilleur poids.
Et, sans autre explication, le fongueux vicomte s'apprêtait à attaquer Perilriol, lorsque des deux cêués de la route, s'élancèrent sur lui une foule d'hommes qui, malgré ses efforts, l'eurent bientôt terrassé et désarmé. Quand Roger eut reconnu que toute lutte devenait impossible, il se laissa paisiblement lier les mains -, puis, tandis que les routiers l'emportaient rapidement clans le taillis voisin, il reprit sa figure insoucianle, et recommença à siffler selon son habitude; il regarda tous ces visages sinistres, qui l'entouraient, d'un air calme et le plus souvent moqueur. Les brigands étaient déjà à quelque distancée de la route, dans un taillis épais où se trouvait une sorte de clairière, lorsque Roger s'écria toutà-coup :
— Certes, je suis un grand étourdi ; j'ai oublié sur la route ce pauvre Vidal et mon bel Algibeck ; allez me les cliercher sur le-champ !
Les routiers se mirent à rire de cet ordre donné avec une aisance toute particulière. Le vicomte qu'ils avaient couché par terre, se relevant vivement, leur cria avec colère :
-Or ça, bandits, m'avez-vous entendu? sur mon âme. Je vous ferai ecarleler avant ite vous faire pendre, si vous n'obéissez sur l'heure. Je vous dis que mon cheval Algibeck est ici près, etciue le pauvre fou Vidal est sur la roule étendu et couvert de blessures.
Les routiers se regardèrent entre eux, surpris de celte "assurance. Quelijues-uns, la prenant pour une bravade, y répondirent par un sourire de pitié; d'autres, n'y voyant (lu'une insulte, menacèrent Roger de leur bàlon ; car nul de ces brigands n'était autrement armé que Perdriol. On en verra bientôt la raison. Cependant, au milieu des murmures qu'avait soulevés l'ordre de Roger, une voix s'écria :
— Que parle- t-il d'Algibeck? est-ce ce beau cheval de race africaine qu'on dil valoir plus de trente marcs d'argent (in?
— C'est lui rêpli(|ua Roj^er, et j'accorde sa grâce â celui d'entre vous i|ui iiie le ramènera.
Celle fois, ce fut un éclat de rire bii'n franc qui répondil» cel te parole de Roger. Perdriol lui-même, qui causait parli- (•ulièrcmenl dans un groupe séparé de routiers, retourna la lèteel regarda dédaigneusement le vicomie pai-dessus l'épaule. Roger continua :
— Oui, sa gràie i"! celui qiii'ramènera mon cheval, el sa grâce à celui (jui ramassera Vidal et (jui le pansera et le sauvera.
— N'est-ce pas un fou ?.. demanda l'un des routiers.
— Oui, repi il uravi-menl Roger, un fou de ceux (|ui ont étévisilés par fllsprit de Dieu, et dont la raison humaine a suivi cet hôte immortel, lorsqu'il est letourné au ciel.
Plusieurs des audiieurs se signèrent a cette déclaration.
— Cdui(iui bat un fou, dil l'un des brigands, sera maudit il mourra dans la lune de sa malédiction.
— Ce ni qui le laisse nu et ^ans pain, reprit un antre, n'aura ni pain ni vêtemciil durant autaiil de jours que le fou aura prononcé de paroles pour i'im|)lorer.
— Et celui, dil Roger en élevant la voix, qui le laissa mourir déchiré de morsures cl saignant par dix plaies, sera
LE VICOMTE DE BEZIERS
(lécliirti par dix fuis, et par -dix fuis tûiliiié de la niaiu du boiiri'faii.
Quelques brigands voulurent murmurer à cette menace; l'un d'eux les prévint et s'écria:
— Ce serait justice; c'est un fanfaron bavard, mais il a raison pour le fou. Trois fois malheur à celui qui ne le secourt pas ijuand il le peut! j
Quelques hommes îe détachèrent alors de la troupe, et allèrent enlever Vidal. Penlriol qui, fans avoir l'air de l'ei-oulîr. avait entendu tout ce qui venait de se dire, s'approcha de Uoger; mais celui-ci, sans daigner le regarder, lui tourna le dos et répéta à ceux qui étaient prés de lui :
— Personne ne veut-il donc gagner sa grûce en me ramenant mon cheval'?
Les routiers entourèrent alors leur chef, se mirent à plaisanter cruellement sar l'assuran e du vicomte, et sur son désir de revoir son cheval ; Perdriol , après les avoir écoutés, leQr répondit en regardant Roger d'un œil qui semblait par avance se repaître des tortures qu'il lui ferait subir :
— lia raison ; n'est-ce pas une coutume de chevalier^ qu'on jette dans sa tombe le cheval sur lequel il avait coutume de combattre?
Trois ou quatre voix de jeunes routiers répondirent par une jovease au-.laraation à cette parole du chef, et i s s'élancèrent du coté de la route, en criant :
— Au chev.-! ! au cheval !
Roger sourit en les voyant s'éloigner, et, reprenant son indifférence, il se recoucha paisiblement sur la terre. Pendant ce temps, Perdriol donna quelques ordres, et ce fut alors que Roger comprit pourquoi tous les rouiiers, au lieu d'être, se* Ion leur coutume, le sabre au côté et la lance au poing, étaient vêtus comrae des marchands et des campagnards. Il vit, ù travers le bois, qu'ils avaient avec eux des mulets c'uargés, et beaucoup plus de chevaux qu'il n'en faliail pour les monter tous. Devinant alors leurs projets, il s'adressa à l'un des hommes qui veillaient plus particulièrement sur lui.
— Ainsi, lui dit-il, vous allez à Montpe lier?
— Oui, certes, lui répondit !e irigand; la foire libre de Montpellier a été déclarée hier et restera ouverte pendant huit jours, à partir de demain, c'est à dire durant tout le séjour du roi en cette ville.
— Comment, s'évria le vicomte, malgré les représentations de tous les seigneurs, le roi d'Aragon a fait cette folie l Ainsi la noble vi;le de Montpellier sera pendanthuit jours lieu d'asile pour tous les criruinels, et vous irez sans doute vendre impunémenlYOs marchandises à ceux à qui vous les avez volées.
— Oui, vraiment, répondit le brigand en ricanant, et si tu ne devais être justicié ce soir, je me ferais plaisir d'aller le vendre ion cheval Algibeck.
— El je te le paierais d'un bon coup de hache sur la tt le , répliqua Roger.
— Non pas, sire, non pas, reprit le brigand ; les bourgeois ne sont pas de cet avis; ils ont payé à leur seigneur, le roi d'Arisgon, la^mmc dedix mille sous raymcnJlens pour leur fjiie libre; ils en défendront les privikgei, el nous psotégeronl de leurs lances. Ils savent bien qu'il n'y a que ceite bonne foi (|ui puisss faire prospérer teur commerce- Si ie roi d'Aragos faisait arrêter un seul homrrie pour un fait antérieur à ces huit jours, ce serait une trahison indigue, et i! méritsrait d'être dégra.-c de sontiirede suzerain.
— C'est un moyen infime rie se procurer de l'argett, qxe délaisser liuitjùurs de relàciie, huit juurs d'imfunilé, a des brigands de votre sorte! s'écria Roger.
— Cen'est pas plus ir.fànie, dit PerJriol, qui, tout en disposant «hacun de ses hommes et en visilint ses muiets, ne per'ait pas un mot de ce qui se di.sa't; ce n'est pas plus infâme que de vendre sa justice à un évc'que qui s'appile Bérangcr.
Rog^r fut vivement surpris de ce que le routier connaissait ton marché. En lamenant successivement dans sa lêle ie souvenir de tout ce qui s'était passé depuis la conclusion de cette affiire, il cr.iiguit que Kaeb ne fit un trsiire qui neJ'ava-t devancé que pour avertir le brigîini de sou passage. Cependant
Iftvicomtedissimu'aàla fois sa surpriseef sacolôte, et comme il l'avait déjà fait, il se détourna de P.rdriolavec un air de méjiris. Ce mouvement, que personne n'avait remar<iué la premiè:e fois, frappa tout le mon;'e, et le chef lui-même e« parut vivement inité. Mais, à ce moment, les rouiiers qui avaient été enlever Vidal r; p;irurenl. Outre le misérable peète, ilsrimenaient deux homnus dont l'aspect était singulièrement remarciuable.
Ils étaient attachés par une cbaine rivée au bras droit de l'un et au bras gauche de l'autre : cette chaîne avait cinq ou six pieds de longueur, el devait être passablement lourde à traîner; le plus jeune de ces hommes était un religieux de l'ordre de Ciieaux; sa taille était élevée, sa ligure d'une pâleur et d'une maigreur remarijuables; ses yeux ardens et sombres avaient une puissance d'interrogation inconcevable. Il semblait que cet honmie dût lire la vcriié dans le fond des âraes,el que, lorsqu'il avait fait une quesiioir appuyée de l'inquisiiioii surnaturelle de ce rt'gard, il fût impossible de lui répondre un mensonge. Celui qui raccompagnait était un homme court et amagii p^r l'abstinence, mais qui gardait encore sur son visage iesrfStes pourprés d'une ancieiine habitude de bonne chère. Cet homme pouvait bien avoir une cinquaniain* d'années, et il tremblait de tousses membres. Il portait une robe floitante qui ne descendait pas plus tas que le genou et ouverle sur le côté, à la hauteur des bras qui sortaier.t nus de ce vêiemen!. Une croix en feutre étaii cousue sur la poi rii e et sur les épaule?. Cette croix était rouge, li partie verticale fort longue, et la barre Irinsversalc fort courte, contre l'usjge oïdinaiie. Cet tomme n'était autre qu'un hértiique vïudois, accomplissant quelque grande péîiiience ; et le religieux qui raccompagnait était sans doute un de ceux qui, voyant que les prédications ne ramcnaieat point les chrétiens égarés, s'étaient voues au salut de quelques âmes en les accompagnant dans leurs pèlerinages. Le peu d'esprits exailés qui avaient embrassé celte rude tâche de conversion étaient l'objet particulier de la haine des bérciiqu'S.etne trouvaient que peu d'appui parmi les évoques. Car si, par rexemplc de leurs ausières vertus, ils avaient souvent rallié à la foi romaine beaucoup de cœ-jrs indécis, ils avaient en'mème temps fait la plus cruelle satire du luxe et de l'impudicité des abbés et des moines de l'époque. Ces homm.es étaient arrivés en Provence à la suite de l'évéque d'Osma. La i.ouveauté de leurs prédications, et surtout la pauvreté dont ils faisaient affeciation, les avaient mis dans le mépris de tous. Mais bientôt le peuple les considéra comme des apôtres. Les évèques, en présence de celte nouvelle milice patiente et pauvre, furent facilement jugés par la comparaison et condamnés, dans leur débordem«us et leurs ambitions; leurha'ne mit donc le plus d'obslacle qu'elle put à l'empire qu'ils acquéraient chaque jour. D'un autre côté, les bo)is hommes, ou prêcheurs hérétique,», dont la meilleure arme contre le clergé était les vices mêmes de ce clergé, compfirnit qu'ils lutteraient dé.savanlageusement avccde pareils antagonistes; aussi n'é!ait-il embûches et gueire dont ilsne les eussent entoures : mais la persévérance de ceux qui avaient entrepris cette lutte était appuyée sur une religion ou un fanatisme si puissant, qu'aucun danger ni aucun dégoût ne les rebuta.
Cependant celte sorte d'appariemenf, par lequel un religieux se vouait àla pénitence d'un pécheur pour veiller à ce qu'elle s'accomplit certainement, était une chose assez rare, el elle n'avait lieu que lorsqu'il s'agissait, pour la religion, d'une conquête imp(»rlante et de quelque personne considérable, doril l'exemple pu t cntrairer un grand nombre de consiicnces. C'est ce que savaient les routiers, et c'est ce qui les avait décidés à s'emparer des deux péniîeas, pour voir s'il n'y avait pas à en tirer ranç in. A peine fureia-ils anivcs près de Perdriol, (ju'un son de cor rctenlit au loin; le clicf en parut joyeux comn;c u'un signal qu'il a'.lenduii.
— Ceci m'Lnuonce, s'écria l-il, que Duai s'est empar.i du
château de Jîont-â-Dieu ; nous y passerons le jour. C.eiie nuit
nous reprendrons notre route, car jusqu'à c,' que nous ayons
atteint les terres du comté de .Montpellier, il n'y a de sûreté
i pour nous que dans nos lances, dans l'o nbre de la nuit, ou
FREDERIC SOI LIE
dans une bonne enceinte de murs; et romnie nous avons laissé nos lances pour prendre des bâtons de niarciiands, et que le jour commence, il faut nous enfermer sûrement. Allons, qu"on attache tous ces prisoniiif rs à la queue de nos muets; noas rî'glcrons leurs coinplcs à soujer. Tout le monde estil ici ?
— Oui, répondit (picli'iu'un , excepté les deux g.irnrmens
qui ont tenté d'attraper le cheval du vicomte : dtpuis un quart d'heure (ju'ils courent après, ils n'ont pas pu l'approcher: s'ils n'y renoncent pas, il leur fera faire du chemin.
— Je le crois, se dit Rogfr, en lui méuiG avec un sourire de saiisfaction.
— Tant pi.s pour eux, dit Perdriol.
— Tant pis pour toi, pensa Roger.
On se mit en route, et, par des sentiers détournés , Perdriol et les routiers gai^nèrent le cliûleau de Mont-i-Dieu. Il était situé sur un rocher, et l'on n'y arrivait que par une roule escarpée. Plusieurs fois, pendant la marche, le chef des rouli-ers s'était approché du vicomte, soit pour le narguer, soit pour le menacer. A. chaque fois, Roger, qui causait familièreuient avec ceux qui l'entouraient , avait afTecté de se détourner, comme avec dégoût, de l'entretien de Perdriol. Dans sa colère le capitaine avait essayé de s'en preadre aux autres prisonniers; mais sa faiblesse et sa folie prolégeaieiil suftisammei.t le malheureux Vidal: et lorsque Perdriol voulut s'adresser au religieux, cflui-ci garda un si absolu silence, qu'il fallut se contenter des plaintes et des gémissemeiis du I)auvre péuilenl i|ui se lamentait à chaque menare du terrUjle
bandit.
La conduite df Roger était-elle le résultat d'un calcul ou celui d'une hauteur naturelle? était-ce imprudence ou juste appréciation de sa position? C'est ce qu'il était dilhcile de pénétrer; mais (ctte conduite n'en attirait pas moins l'altenlion des bandits, et le mépris qu'il afléelait pour leur capitaine, sans le leur adresser à eux-mêmes, fit naître dans leur cœur une sorte de curiosité et pres(|ue d'intérêt en sa faveur. Il est hors de doute que Roger savait (jue nul ihef ne pouvait disposer d'un prisonnier sans l'assenlinient de tousses associés, (.tuell'." <iue fut d'ailleurs la pan rés-^rvée au capitaine, c'était la compagnie en masse qui décidait si le captif devait périr ou être admis à rançon. Aussi Roger n'avaitil pas fi craindre (jue sa façon d'agir lui atlirôt immédiatement quelque brutalité de la part de Perdriol-, toutefois, il ne jiaraissailpas prudent de l'iriiter, et quel(|ues routiers furent si surpris de la conduite du vicomte, (|ue l'un d'eux lui dit d'un ton où la brutalité se mêlait à ([uelque chose de triste :
— N'es-tu pas assez sûr d'être coupé par morceaux, jeune homme, que tu aiguises encore le couteau?
Roger répondit froidement à cet homme:
— Eh! mon caniaïade, je n'oublierai jamais (|u'un jour j'avais forcé un jeune lièvre à la course; je le tenais par les pattes de derrière, et j'allais l'achever sur Uh oreilles avec le manche de mon couteau, lorsque le pauvre animal se retourna furieusement et me morilit la main avec une (elle l'age, r|ue je le laissai tomber et ([u'il m'échappa. Je smIs pris comme le lièvre, mais j'ai les dents bonnes, et le couteau n'est pas eui'ore levé sur moi.
Cejicndant on arriva au château, et les cûm[)agnons de Perdriol, (jui s'en élaienl emparés, y reçurent io>eusenieartfur capitaine et ceux qui le suivaient. Peidriol et lUiat se flacércnl sous la p^}rle étroite dont la herse était levée, et tirent len!ement déiili'r tous les routiers devaiil eux. Perdriol, s'a- «Iressant alors a son lieutenant, lui dit :
— Nous nesomnii's pas restés inactifs non plus, et voici des oiseaux pour la ca:i:e(|ue tu as prise.
— Quel est ce jeune fauuju?dil Puât eu montrant l'.oger, dont le visage parut le frapper d une vive sur|irise ; il ne me parait pas de coudiiiciii :i en tirer quelques belles plumes pour eiHpenner nos tlèelies (|ui s'ebarl'eut tous Us jours.
— (Test pourtant ce (|ue j'ai da mieux, dit Per.lriol, et à défaut de plun.e.i, r.ous lui tirerons du sang, du p'us noble et du plus i>ur dj toute la Provence.
— .\ ce bourgeois? dii'lUial.
— Ce bourgeois, reprit Perdriol, s'appelle le vicomte de Beziers.
A ce nom, Bual pâlit et une émotion profonde l'agita. Cependant tous les bandits qui étaient dans le château se précipitèrent vers la poite, et regardèrent passer Roger avec une ardente curiosité. Mais leur attention fut détournée par liuat, (jui , d'abird resté comme anéanti à l'aspect du vi- Tomte, s'écria vivement en voyant le religieux et son pénitent qui s'avançaient à leur tour :
— Sur mon hme, je ne me trompe pas, cet hcréti(iue enchaîné à ce va nu-pieds est une de mes anciennesconnaissances. Jour du ciel ! Perdriol, voici notre meilleure prise. Saistu (luel est cet lioiunie ainsi accouplé à ce chien tonsuré?
— Quel est ii? s'écriat-on de t.Tutes parts.
— Eh! par Dieu ! répliqua Euat, c'est Pierre Maurau, dit Jean-l'Evangéliste, le chef des \audois de Toulouse, le plus riche bourgeois du comté. 11 a plus de terre que nous n'en pourrions parcourir en un jour au trot de notre meilleur alezan ; il a plus d'or que n'en pourrait porter notre plus vigoureux mulet. Ripaille, compagnons ! ripaille!.. Le jour est heureux; qu'on dresse la table dans la giande salle; les caves sont bien garnies.
Aussitôt les routiers se dispersèrent dans le château, et, quelque nombreux qu'ils fussent, ils eurent bientôt trouvé de quoi faire un splendide repas. Imi moins d'un rien, les outres de vin de Roussillon, les cruches de vin de Linioux et de Calioro furent montées à la grande salle, et les tables dressées; les penlioirs furent dégarnis, la basse-cour massacrée : les feux allumés dans les cuisines rôtissaient d'énormes (juartiers (le bœuf, des moutons presque entiers; il ne manquait ni de cuisiniers ni de rôtisseurs, chacun se donnant beaucoup de peine dans l'espoir d'un magnituiuc banquet. ,
Pendant ce temps, Pierre Mauran, toujours attaché à son religieux, était assis par terre, dans un coin de la grande cour que formaient au centre du château ses (|uatre tours et les corps de logis qui les unissaient. Pierre Vidal, couché sur de la paille, y recevait les soins empressés de quelques routiers. Ou l'avait dépouillé dt sa peau de loup et vêtu d'un habit plus convenable. Ce malheureux, qui semblait être devenu insensible, voulut résister lorsqu'on le déshabilla, et il répétait sans cesse avec de grands cris :
— Je suis son loup, je suis le loup de la belle Louve! Laissez, elle ne me reconnaîtra plus.
On ne tint compte de ses plaintes et l'on pansa ses blessures. Pendant ce temps. Puât et Perdriol se promenaient rapidemt'ut d'un bout à l'autre de la cour, tandis (|uc Roger, nonchalamment appuyé à l'angle d'un mur, les observait avec soin. Ces deux hommes, associés à une même vie de crimes et de pillage, étaient cependant lout-.'i-fait dissemblables d'apparence. Perdriol, colosse vigoureux, aux formes re|)oussanles et brutales, au langage dur et toujours menaçant, élail le véritable type du brigand,.! vice inné, pour (|ui le vol, l'assassinat et la cruauté étaienl une vi^' de nature et d'instinct. Ruât, au contraire, jeune homme au front élevé, à l'œil n(d)leet lier, p.'ileet sérieux toutes les foisi]u'il ne s'animait pas ù (juel(|ue parole féroce ou à (|uelque action cruelle, semblait é, rejeté là hors de sa nature. Celle existence ne lui convenait pas à coup sur; c'était un résultat du malheur ondes circonstances qsi l'avait mis oii il était. Perdriol, cemme un torrent qui s'éehappe d'un haut rocher, n'avait eu et n'avait pu avoir qu'une. pente; il avait nécessairement débordé dans le crime comme dans son lit naturel. Il n'en était pas de n;êiiie de liuat, et en le voyant, l'on eût pu dire (ju'i! avait dû tenir sa vie un moment sus|>en(luc dans sa main comme un buveur tient sa coupe, ct(iu'après avoir discuté longtemps avec lui même, il l'aviilt, de sa volonté, \crsée du côu> funeste. Mais , par cela même ([u'il s'itait jeté <la!is la fatale voie par sa volonté, cette volonté de fer l'y rendait souvent plus implaiable (|ue Perdriol; et Roger, (jui les consiilérait attentivement, ne dut attendre d'eux aucune espérance de salut, tant ils par.!isiaient d'ac^oi'd dan-; leurs seiilimens sur son compte.
LE VICOMTE DE BEZIERS
— Tout l'or (lu'il a oblcnii de rc'vt'quc de Carrassonne ne nous vaul pas une goiitie de sou saug, disait Pcrdriol.
— Tu as raison, répondit Huit rn jflanl un singulier regard sur le vicomte; d'ailleurs, l'ierre Mauran nous paiera les deux rançons.
Uoger entendit celle dLinière phrase, de l'entretien des deux brigands, et elle ne lui laissait plus de doule ni sur la traliisen de Kaéb, ni sur le peu de clianccs qui lui restaient d'échapper à la mort, h'un autre ciMé. le nom de l'ierre Mauran l'avait vivement frappé; souvent il avait entendu Catherine parler de cet homme comme du frère de sa mère, et l'immenss fortune, ainsi que la qualité d'hérélique que lui donnait lîual^ ne lui laissaient plus de doule sur l'identité du pénitent.
Tout s'apprélait cependant pour le festin des routiers; les tables élaient dressées, et, comme la nuit approchait, on avait attaché au mur d'énormes flambeaux de résine lires des forets de Bellesiat. D'après les ordres de Buat, on p'aca les prisonniers à l'entrée de la salle, sous la garde de quatre rouliers. Tous les autres compagnons, au nombre de deux cents environ, prirent place autour delà table étroite (jui occupait les trois autres Cotés de la salle. Ils élaient tous assis le dos appuyé à la muraille, de façon que le milieu de la pièce était libre. Ce grand espace servait ordinairement ù faire danser les histrions et les bateleurs, et c'est lu que se |)lai,-aienl les jon- ' gleurs qui chantaient des rimes pour égayer le repas des châtelains. Quelquefois ceux-ci y recevaient les hommages de leurs bourgeois, et il y en a qui y tenaient leurs plaids particuliers entre ceux qui relevaient directement de leur justice. Ce soir-là, cette place était destinée à devenir le théitre d'un plus triste speelacle que celui auquel elle avait habitude de servir. En effet, ce cliAteau appartenait à Bernard de Got, bourgeois du comté delVarbonne, qui, le malin même, avait (juillé sa dcmeuic avec tous ses domestiques, se confiant dans le traité que Pcrdriol avait passé avec son seigneur, et par lequel toutes les terres qui relevaient de sa comté étaient exemptes de pillage, moyennant une redevance de dix chevaux d'armes ou de cinquante marcs d'argent, au choix du comte. Bernard de Got, dont la richesse était immense, allait à Montpellier rivaliser de magnificence avec les plus hauts seigneurs de la Provence, portant gravé sur son écu ce vieil adage provençal qui fut un moment éirit dans la loi gothique : Ce/ui là est noble qui rit nuIjUment. Il emmenait avec lui ses valets et ses jongleurs qu'il nouriissait et habillait cximme l'eût fait un roi; Buat n'avait donc trouvé dans le château d'autres défenseurs qu'un vieux serviteur et quelques femmes, et s'était facilement en.'paré de la [ilace.
Cependant le repas était servi, la nuit tout-àfait tombée, et le moment où le sort des prisonniers allait se décider était probablement venu. Nous avons dit quelle était la disposition du festin, il faut que nous en fassions connaître l'aspect.
A voir la porte d'entrée de la grande salle oli le festin avait lieu, on eût dit une caverne de l'enfer. Les nombreux flambeaux de résine, fichés aux murs, répandaient dans la salle nne clarté rougeritre; la fumée qui s'en échappait lourde et noire montait péniblement jusqu'aux voûtes, ondulant comme les nues pesantes d'un orage, s'abaissant çà et là, s'amoncelant minute à minute. Elle cacha bientôt le plafond sous un voile sombre, épais et suffoquant. Les convives, sinistrement éclairés de la flamme sanglante des torciies, s'agitaient à iravers les gobelets et les coupes, tandis que le vin ignoblement répandu sur les tables et sur le sol, les cris des uns, les ap- P'-ls des autres, les espérances des plus paisibles, et enfin le rire des plus cruels, faisaient une horrible fè:e de ce repas. r>oger, qui le considérait avec soin, remarqua que Euat, si ;,rdenl à exciter tout le monde, gardait pour lui-nième une sage retenue, et goûtait à peine le vin qu'on lui ver.-^ail, ou le réj andait à terre; et cependant il s'agitait ainsi que les autres, feignant l'ivresse et se plaignanl^qu'il n'y eût pas assez de gai:é parmi les convives. Bientôt cette gai é s'alluma à l'ardeur des vins qui ruisselaient de toutes parts et à l'as- |)ect lugubre du banquet succéda bientôt un tableau non moins lùdeux, niais plus animé, plus bruyan', [l'us terrible.
Tnefois l'ivresse ajoutée à la rudesse ordinaire de ces bandits, ce fut un odieux spectacle que de les voir autour de cette longue fable, s'entrechoiurint les uns les autres; se levant à demi sur leurs bancs, et retombant lourdement sur la table; renversant les cruches, dispersant les mets, pnis brandissant leurs coupes d'un air féroce qui finissait par un rire hébété; commençaiit une chanson qui se perJait dans un bégaiement obtus et invincible; essayant des récits qui se croisaient les uns les autres, s'embarrassaient, se contredisaient, et finissaient par quelque coup violent assené à l'un des raconteurs, qui allait lourdenu'ni fermenter sous les pieds de ses compagnons. Les uns s'interpellaient, se menaçant de quelque vieille haine, et, levés l'un contre l'autre, tombaient avant de pouvoir s'attaquer; les autres édiangeaient leurs coupes, se juraient des fraternités d'armes, et s'enlrebaisaient en pleurant d'at endrissement dans une accolade qui les eiilrainait dans une même chute. Ceux ci, mornes et abrutis, buvaient coup sur coup, s'emplissant avec l'impassibilité d'un tonneau, jusqu'à ce que la machine débordât : ceux-'à, joyeux , voulant montrer leur adresse, jetaient en l'air les damesjeannes, pour les rattraper au vol, et les dames-jeannes, brisées en tombant, répandaient le vin à flots. Quelques-uns faisaient ce jeu avec leur poignard, qui vei ail parfois leur clouer la main sur la table, et le sang se mêlait au vin. Les spectateurs riaient, les blessés hurlaient, la fumée s'abaissait par degrés. C'ét^t un grincement de deux cents voix rauqu's et cassées; c'était l'exhalaison de deux cents baleines puantes et avinées; c'était la clarté rouge, voilée et enfumée d'une fournaise : c'était une effroyable orgie.
Pourquoi Buat. lui si calme, atlisaii-il ainsi la débauche et l'ivresse? Avait-il peur que Roger ne glissât au coeur des compagnons quelque inlérèi de sa jeunesse quelque terreur de la venge^ince des siens, et vou'ait il prévenir ces sentiniens? Le vicomte ne savait qit*en penser; il dut croire cependant que tel était son dessein, lorsque, au milieu de ce cliquetis dédiants, de plaintes et de menaces, la voix de Buat s'éleva puissanle et terrible, et cria :
— Enfans ! le capitaine Perdriol dit que c'est le moment de juger les prisonniers.
Roger, qui n'avait pas quitté Buat du regard, comprit qu'il y avait quelque ruse cachée dans sa conduite; car Perdriol, faiuré de vin jusqu'à l'abrutissement, n'avait d'autre force que de se tenir droit et immobile sur son siège, tandis que sa figur-e, rouge ù crever, luisait comme un lison dans la furuèfi qui commençait à pendre jnsqu'aux têtes les plus é evées. ►"A peine ces mots furent-ils prononcés, que les rou iers, qui veillaient sur les prisonniers et (lui n'avaient pris aucune paît L-». repas, les enti'ainêi-ent au milieu de la salle : le pauvre Vidal comme les auires. Ce fut une chose remarquable, que, dans leur malheur commun, le religieux et Roger se regardèrent attentivement pour la première fois, chacun pai-a'ssant s'occuper davantage du sort de l'autre que du sien prope; tous deux cependant, pus curieux qu'intéressés, s'examinant plutôt pour se connaître que pour se plaindre ou se secourir.
Alors chacun se prépara pour le supplice annoncé.