‹ Le siècleChapitre 8 sur 62 · LE MOINE · texte numérisé non relu

LE MOINE

D'abord, il seraî.la qu'il allait s'élever une querelle pour savoir par qui l'on commencerait; mais Buat ^ mit fin aussitôt. Il se pericha vers Perdriol, (omme pour le consulter; et, feignant d'avoir reçu sa réponse, il annonça que la volonté du capitaine était que l'on s'occupât d'abord du religieux et de Pi«rre Mauran.

— Les afi'aires d'abord, cria Buat, les plaisirs après: rançonnoi'.s ceux-ci, nous nous amuserons ensuite des deux autres.

La plaisanKrie eut du succès, et les quatre bandits qui n'é-

FREDERIC SOULIE

laient pas ivres firent bruialenieiit avancer le reli^^'ieux et Mauran, niellant pour le mùmeiii Piirre Mdal el Ungcr en résene <-l à l'.cjrt. Lorsque les dux prisonnifrs furent ainsi offcrls l'ux yeux de tous. • ne sorte de silence s'établit sur cette triple ligne de visages tnluniiaés. Pc minnes et perçans sourires qui espéia'Cnt une bonne rançon ; des ilignemens d'yeux moqueurs et cruels; des doigts tendus pour montrer les victimes ; de petites confidtncps ï voix basse pour se dire secrètement quelque airoce invention de torture propre à bien dépouiller le prisonnii.T ; quelques-uns, les coudes sur la table, se casant commodément pour le spectacle (|ui allait avoir liai: les beaux parleurs apprêtant des plaisanerics qije la vanité d'fl'e plus gais l'un que l'autre promettait de pousser jusqu'au délire de la cruauté ; des^ visages Si renfrognant comme des tètes déjuges; et, par-dessus tout la belle et pile figure de Buat qui jeta comme Satan un long et superbe regard sur sa troupe avinée ; toutes ces cir. onstanccs Orent de ( e silence quelque cbose de plus terrible que le désordre qui ra\ait précédé, car la cruauté n'en était pas chassée, et la solennité y pénétrait.

Buat rompit le premier ce silence, et dit ù voix haute en s'adrtssant à Pierie Mauran :

— Or sus, maître Pierre Mauran, lu vas ouïr ce que veut de toi la bonne et sainte assemblée devant la'juelle tu es admis; réponds d'abord à ces questions • d'où viens-tu?

— De Toulouse, où, après avoir été promené nu ctla corde au cou dans la ville, el llagellé durant toute cette manhe, j'ai été appelé ii faire amende honorable devant chacune des principales églises de la cité.

— Ensuite?

— Ensuite, j'ai été lié au vénérable religieux que voici poar aller avec lui en pèlerinage en dix-sept églises différcnles, pour autant d'années qu'a duré mon crime et mon impiété.

— C'est bien, dit Buat ; et le comte de Toulouse a permis que les légats du pape traitassent ainsi l'un de ses plus riches bourgeois?

— Dieu l'a voulu, et le comte l'a permis, répondit Pierre Mauran.

— Le lâche ! murmura Buat en grinçant les den's et avec l'amer sourire d'un homme à qui revient un affreux souvenir; puis il continua:

— Alors tu lui diras ceci : Que le suzerain qui laisse arracher à l'un de ses hommes un poil' de la moustache par la main de l'Eglise y laissera un jour toute sa barbe.

— Tu blasphèmes, bandit, ré|)liqua sévèrement le rvV^ gieux ; c'est la main Ai Dieu qui a puni cet homme, et qui frapi)era le comte de Toulouse (juaiid il en sera temps ; songe qu'elle est levée sur toi comme sur tous.

— La main de Dieu ! répliqua Buat avec une dignité qu'on ne lui eiU pas supposée, la main de Dieu est p'eiiiede miséricordes et non de châtimens. Puis, reprenant sa figure ordinaire, il ajouta: — Mais, vous autres moines, vous lui avez mis au bout des doigts les gi itfes de Satan ; c'est ce qui la rend si rude aux pauvres chré iens. Tais-toi, moine, et laisse répondre cet homme. Crois-lu, Pierre Mauran, que pour le salut de ton âme il faille accompliriez dix-sept pèlerinages auxquels tu t'es soumis ?

— Je le crois, répondit Pierre Mauran.

— Le croyez-vous aussi? ajouta Buat en s'adressani au religieux.

Celui-ci le considéra avec attention, puis il répondit après un moment de silence:

— Une heure de martyre peut le sauver comme dix années de pénitence. '

Buat sourit dédai jncussm.ent à cette réponse, dont lui seul en ce moment comprit la duplicité ; car le moine croyait avoir ainsi échappé au piège que Buat lui avait tendu en lui adres. sant sa question ; puis il répliqua au religieux:

— Avcz-vûus le droit de changer la pénitence de cet honimf ?

— Je suis prêtre, dit le religieux, et il est dit au prêtre • — Ce que tu lieras sur la terre sira lié dans le ciel ; ce que tu délieras sur la terre sera délié daus le ciel.

— Il suffit, dit Buat ; voici nos volontés.

Jus qu'.*! ce moment, le plus grand nombre des brigands r.e savait où Puât en vouloir venir ; mais, sûre do son inipiti\vable cruauté, la troupe étonnée atienduii, palionîe, alieniive, et presi|uc calme. B.iat m^-Uta alors debout sur la table, et, doiiiinaut toute lasal'e, il dit solennellement:

— Nous, coni(»agiions de Perdriol, voulant en cette occasion gagner les bonnes giilces de l'Église, nous permettons à son intention audit Pierre Miuran de continuer son pèlerinage, moyennant ([u'il nous paiera mille marcs d'cr pour dicit de péage sur nos terres, droit auquel nos sermeiis nous empêchent de rcnon er.

— Bien ! très bitn ! cria-l-on de toutes parts.

— C" droit ne peut être acquitté par cet homme, dit le religieux ; car tous ses biens doivent revenir à l'Église, par don qu'il a promis d'en faire à la sainte abbaye de Bolbonne, une fois, sa pénitence achetée.

Un violent murmure accueillit cette réponse. Buat l'apaisa de la main el répliqua:

— Je m'en doutais; mais puisque la rançon ne peut être acquittée, que nous manquerions à nos premières règles de compagnie en délivra:it un piisonnier sans ranço:i. et que nous ne pouvons cependant laisser périr ainsi une âme faute de iiénitence, nous infligerons à ce vénérable bourgeois le martyre qui peut la remplacer, selon l'opinion de ce moine, et de cette façon nous aurons satisfait ;\ nos lois et aux ordres de l'Église. Préparez donc les lacets et les courroies, ù moins que ce saint religieux, qui ptuil tout lier et tout délier, ne veuille consentir à ce que ledit Pierre Mauran continue son pèlerinage au prix que nous exigeons.

A cette réplique, un assentiment unanime éclata dans toute la salle, et mille félicitations furent adressées à Buat sur la bonnî tournure que prenait l'affaire. .Mais Pierre Mauran, secouant sa chaîne, se prit ù pousser des cris lugubres en implorant la pitié des brigands.

— GiSce ! (lisait il ; je vous donnerai mes chàteatjx et mes terres pour le salut de mon corps, et ce digne religieux consentira à cet emploi de ma fortune, puisqu'il me permettra d'accomplir ma pénitence et de tatisfaire au salut de mon âme.

— Tes châteaux et tes terres, dit le religieux, appartiennent à l'Église; tu n'en peux disposrrsans apptler sur loi l'anaihème de Dieu et ks tortures de l'enfer.

— C'est juste, dit Buat; ton Jme au ciel, tes chAteaux à l'Égliie, Pierre Mauran. Vois ton bonhiur, tu touches au martyre. Allons, bienheureux hérétiiiuc, voici que tu deviens un saint.

En ce moment, en effet, les quatre exécutairss'app'ochèrenl, portant des courroies ayant leur boucle avec son ardillon à leur extrémité, et ils se mirent en devoir d'en frapper Pierre Shu:an Les routiers souriaient, quelques uns se frottaient ks mains.

— Arrêtez! cria Mauran; qu'cxigez-vous? que faut-il faire?

— Signer sur ce parchemin, reprit Buat, la vente volontaire de toutes les propriétés, et les engager pour mille marcs d'or à ton parent r»astoing, qui nous lt>s paiera ii Montpellier pendant la foire libre ((ui va s'ouvrir.

— Pierre Mauran, dit k religieux,*l'Eglise a reçu ta promesse; songe que ses cbàtimens t'attendent hors d'ici.

— Pii-rre Mauran, reprit Buat (jui s'animait à mesure qu'il voyait son projet se développ.^r et s'accomplir, c'est une belle chose (|ue le marlyra et le salut éternel, nous allons te fouetter avec nos cou; roies, comme le Seigneur fut frappé de VTges, jusqu'à ce que ta pi-au se déchire, jusqu'à ce ((ue tes chairs se gonflent et cièvciit, jusqu'à ce (jue ton corps ruisselle comme les fentes d'un rocher après l'orage.

— Aon! non !... s'écria Pierre Mauran, je ne veux pas 1... je signerai.... je vais signei !

— Et alors, s'écria le leliiiicux en l'arrêtant par le bras, hérétique relaps A sans espérance, tu seras excommunié et interdit, tu iras par les.hemins demandani l'aumùne, sans que nul chrétien puisse te la donner; chacun aura le dioit de te crac'ner au visage ; tu seras ciiassé àô toute habitation humaine ; lu n'auras d'asile que les cavernes, de nourriture que

LE VICOMTE DE BEZfEUS.

■il

les fruits sauvages; ti toml)prasilesoif, de froid et de faim, car le piiii, le feii et l'eau !e senni inlerdi s; l'ou anicuicra contre loi es chiens dcsiampagnes, elTon tejetlera les pierres des ( hemins, juS'iu'a ce que tu en fois écrasé.

— Miséricorde! eria Maurau, mieux vaut mourir ici : et il tomba à genouN.

— Qu'il soit fait comme tu veux, dit Buat ; à l'œuvre, en-' fans; faites un saint d'un héréiique, mes braves excommuniés; ceci est curieux, compagnons.

Et aussitôt deux des routiers dépouillèrent Mauran jusqu'à la ceiniure, et les deux autres se mirent à le frapper de toutes leurs forces. Bieniùt les chairs bleuirent, les meurtrissures suèrent le sang, et les plaies s'ouvrirent abondâmes et vives. A chaque coup desr(.utiers, un sourd gcuiissenient du patient, a chaque gémissement du patient une prière niu-'lte du religieux qui, les yeux au ciel et les mains sous sa haire, gardait une ligure immobile. Puis les gémissemens d'abord reteuus et amortis par Pierre Mauran, percèrent amèrement; puis ce furent de cruelles plaintes, pui« des cris aigus; et les rouiiers, accompagnant chaque coup d'un mouveaient du corps et d'une joyeuse clameur d'assentiment, il en résulta une sorte de chant général et de balancement universel qui ne s'arrêta que lorsijue le patient se releva, brise, haletant et en s'éeriant :

— Assez! assez! je vais signer... signer tout ce que vïus TC'udrez...

— Bah! bah! dit Buat; tu veux sauver ton corps aux dépens de ton ûme ; tu te (rompes.

— Non, non! s'écria Pierre ; donne ceparehemin,je vaisle signer.

— Si la main touche ce parchemin, dit le religieux, la justice du légat Milon t'attend. Le bourreau brfilera ta main comme celle d'un pestiféré; tes chairs seront ouvertes par des tenailles ardentes, et tes blessures cicatrisées par du plomb fondu.

— Oh! pitié i criaMaui^n, pitié... laissez-moi signer, mon père.

— Arrête, ou je le maudis, répliqua le moine, l'œil en feu, les mains tendues, et la voix tonnante.

— Courage donc, dit Buat en ricanant atrocement; l'Eglise est habile, mais les routiers sont fins; vos tortionnaires sont savans, mais nos iiucslionneurs sont vigoureux. Qu'on chaulle le dosa ce cuistre.

Et les routiers apportèrent un brasier : ils approchèrent le misérable des charbons qui pétillaient, et exposèrent ses saUj^lantes blessures à leur cuisante chaleur.

— Courage, martyr! disait avec un enthousiasme ardent le pile religieux ; courage, ou la malédiction éternelle l'attend !

— Approchez le feu, disait Buat.

Pierre Mauran pleurait et criait. Les routiers applaudisfai£nt.

— Point de faiblesse, ou le tourment d'une heure sera celui de l'éternité ! éprouve le pour le craindre, s'écria le moine.

— Soufflez, soudiez, disait Buat ;sûufllez le feu, mes amis !.., 'le ciel ne peut s'achettyj trop cher.

Le patient criait et hi:riait; les routiers crièrent aussi et se dressèrent sur les tal;les.

— Meurs, s'il le iaut, reprenait le religieux; meurs plutôt que de vivre pour voir la maladie te ronger les os comme un chien aGemé jusqu'à l'heure de la mon.

— Ce feu s'éteint, criait Duat ; de l'huile au feu, du vinaigre aux blessures.

Pierre Mauran se tordait aux yeux des routiers, qui riaient et se balançaient dans une sorte d'extase de contentement, lorsque la voix du malheureux, comme le déchirement d'un chêne dans l'orage, éclata par-dessus to^ites avec un cri horrible.

— Je signerai ! dit-il.

Et s'arrachant aux mains des routiers, il s'élança vers la table où élait le parchemin, traînant le religieux à sa chaîne. Tous les routiers, le cou tendu, restaient béans et rians, en le suivant des yeux. Roger s'approcha de lui.

Pierre Mauran saisit la plume et voulut signer : l'implacable moine l'ai rêta.

— Encore un effort et je l'absous, lai dit-il rapidement.

— Très bien, dit liuat ; voîlI le couteau pour te dépouiller 1« crâne.

— Chrétien! cria le moine, le ciel s'ouvre devant toi : sanve-lûi, résiste!...

— Encore mieux, répliqua Buat... voici de quoi l'arracher les ongles... sauve-toi.

— Pierre, reprit le religieux, le Feigneur t'appelle, il te tend sa droite, il t'assied parmi ses élus ; sauve-toi !

— Pierre, ajouta Buat... le fer rougit pour te crever les yeux et l'arracher la langue; sauve toi!...

—Et ton irae sera au ciel... ditle religieux. -T Et tes châteaux aux mains desmoinnes de Bolhonne, dit Buat.

— Et tu verras avec mépris les faux biens de ce monde, repiit le religieux.

— Et les moines se gorgeront de tes recolles, répéta Buat.

— Et tu t'exalteras dans la gloire du Seigneur, s'écria le premier.

— Et.les moines, ivres de tes vins, se pâmeront de rire à ton histoire, ajouta le brigand.

Le moine, h côlé de Mauran, le pressant et l'appelant, semblait prêt à le précipiter dans les abîmes de l'éternilé ; tandis que Buat, debout sur la table, suspendait au-dessus de sa tête les instrumensdu supplice avec un cruel ricanement : et le malheureux, haletant, flagellé par ces deux voi\, l'une terriWe et forte, l'autre acre el féroce, la tête perdue et la raison chancelante, regardait tour à tout le moine el Buat d'un œil déjà atone et stupide.

— Allons, s'écria Buat, signe ou meurs.

— Picfuse ou sois damné ! cria le religieux d'une voix où tonnait le fanatisme.

Le malheureux Pierre lomba anéanti.

— Qu'on en finisse, dit Buat irrité d« ne pas encore avoir vaincu cette résistance; qu'il meure à l'instant...

— Meurs aujourd'hui, dit le religieux, pour ne pas mourir éternellement.

le supplice allait recommencer; Roger s'avança.^.

— Prêtre, eria-t-il au religieux, la vertu est celle d'un lâche, ta rigidité celle d'un barbare ; si tu es chrétien, rappelle-toi l'exemple du Sauveur très miséricordieux, regarde ces épaules ouvertes et brû ées, prends pitié de ce misérable et ordonne-lui de signer.

♦ — Si lu es chrétien, vicomte de JBeziers, répliqua le moine avec un mépris froid et hideux, apprends comment le Christ souffrit pour l'exemple des hommes, regarde ma poitrine, et conseille-lui de persévérer. •■

Et à ces mots, ouvrant sa haire, il fit voir sa poitrine déchirée et sanglante, sa pcitrine qu'il avait bâchée de la poinie d'un poignard à chaque torture qu'on avait fait subir à sou pénitent. Tous reculèrent épouvantés ; Buat lui-même devint pensif; les routiers poussèrent un profond soupir d'étonnement ; Perdriol ricana ; Roger se tut.

Cependant le courage de Pierre Mauran était épuisé : il signa. Le religieux, ouvrant alors avec une petite clef la chaîne qui les unissait, m sépara de lui, et, étendant la main sur sa tête, il lui dit :

— Pierre Mauran , hérétique relaps, je t'ajourne devant Foulques, évêque de Toulouse, au saint jour de Pâques...

— Pierre Mauran, dit Roger en écrivant un mot sur ua parchemin, va dans ma bonne ville de Beuiers ; tous ceux qui en habitent les muis sont libres et respectés, hérétiques ou catholiques. Prends cvite sauvegarde : les hommes d'armes de tous les comtes de la Provence ont coutume de la respecter, et, si les moines ne le faisaient pas, je les y habituerais.

— Tu rendras compte de cette action au concile des évêques de la Provence, dit le religieux à PiOger; tu auras à te laver d'avoir arraché un hérétique à la vengeance de l'Église.

— Et qui m'y accusera? dit le vicomte.

— Moi, dit le moine.

— Et qui es-tu pour oser le faire ? s'écria Roger furieux.

— Je suis un simple religieux d'Osma, répondit le moine,

FREDERIC SOULIE

un serviteur du ciel, qui manhe jiieds nus, et dors sur le bords des chemins, et à qui tes hommes d'armes ne pourront enlever ni riche obbaye ni prieuré ; mais saehe que si la voie du ciel est rude, la vo'onté du chréiien est puissante.

— Ton nom, moine? dit Roger.

— Je m'appelle Dominique, ropondit le religieux.

Pais, après ces mots que les routiers avaient écoutés dans un profond silence, DuaisVcria en af;itanl le parchemin :

— Quant à nou«, nous avons pris mille marcs d'or à l'Eglise et reniuunc âme au diable : c'est double profil pour des routiers.

Roger regarilait avec attention ce moine qui ver.ait de se dé<oavrii' à lui si fanatique et si implacable; il le mesurait en sa pensée comme l'un de ca hommes destinés aux grandes fortunes, si le hasard ne les brise à leur départ.

En ce moment même où un danger personnel l'assiégeait, Roger ne pouvait s'empêcher de lui garder son attention, lorsque les cris unanimes des routiers lui rappelèrent que son tourétaitvenu de répontiredevant ce terrible tribunal. Après ce qu'il venait de voir de Buat, il s'attendait à être livré par lui à la colère de tous ces hommes en humeur de férocité, comme on jette une nouvelle proie à celle de limiers déjà alléchés par une première victime. Sa surprise fut donc extrême quand Buat se rassit paisiblement dès qu'il fut question de lui. Un routier secoua alors Perdriol avec violence, et, l'appelant dans son ivresse comme s'il était plongé dans un lourd sommeil, il lui cria :

— lié ! capitaine, voici vclre prisonnier : qu'en prétendezvous faire?

— Ah! dit Perdriol avec un stupide sourire et en-balbuliant... c'est vrai... c'est mon prisonnier, le vicomte de Beziers ; il m'appartient... il est à moi... lié ! hé! hé! ce que j'en veux faire?... je veux le boire et le manger...

Ce propos épouvanta les plus atroces Quelqu-^suns, a'rivcs à un degré d'hébi temciit hideux, répondirent par un grognement (le joie. Roger remarqua le regard p rcant de Buat, qui s'attachait ardemment sur lui. Cependant Perdriol continua, en tirant son poignard et en se îoulevanl à demi...

— Apportez, apportez-moi mon prisonnier...

— Je ne suis point ton prisonnier, s'écria le vicomte de Beziers ; je ne suis pas le prisonnier d'un lâche...

Buat sourit ù ce mot qui effleura comme un flèf-he aiguë l'enveloppe d'ivresse et d'abrutissement (jui recouvrait le cœur de Perdriol ; le ca|)ilaine en devint pâle, et son œil hagard sembla reprendre un érlair d'intelligence.

— Un l.lche ! révéla t-il en essayant de franchir la table. *

— Oui, reprit le vicomte, et j'en appelle à tous les c.impagnons. Perdriol, tu t'es trouvé avec moi, Ion mortel ennemi, face à fac-' dans un chemin enfoncé où il n'y avait d'issue ni à droite ni à gauche. J'avais en main un b.llon, et un couteau à la ceinture; et toi à la ceinture un couteau, et à la main un bâton ; et quoique ce soient l:'i les armes d'un bandit plutôt que celles d'un chevalier, je t'ai défié et tu as eu peur, et m'as fait désarmer par trente de les hommes. Je dis donc (jue tu n'es qu'un lûche!

Le terrible Perdriol, redevenu rouge et halelant, rugissait sans pouvoir parler et faisait de vains efforts pour s'élancer par-dessus la table. Buat, d'un léger signe de tête, fil comprendre à Roger qu'il fallait continuer ; les routiers, qui estimaient, malgré leur férocité, tout ce ([ui attestait un courage personnel, se taisaient et attendaient.

— Perdriol, continua Roger, quoique lu sois le plus Infime brigand de la Provence, si jamais dans une rencontre je l'eusse trouvé à la longueur de mon épée, je te jure que je n'eusse commis à personne le soin de te punir ; mais alurs je te croyais digne d'une mort de soldat, et je vois que tu ne vaux que le gibet.

Perdriol, suffoqué de colt're, retomba sur son banc ; et là, écumant, f touffe, il essaya quebiues ordres inarticulés, et ne put se faire entendre. Buat le regarda un moment, et ai.rès lui tous ses compagnons ; l'alieniion était immense, mais indécise ; il hasarda de la déterminer : il se mit à rire, et la moitié des routiers fit de même. Roger sentit que Buat voulait le

sauver ; mais la raison de Perdriol s'éveilla à celle audace de ses compagnons, comme elle avait fait un moment à l'insulte de Roger. 11 se redressa, et, fromenanl un regard presque as&uré sur sa troupe interdite, il s'écria d'une voix redevenae soudainement intelligible :

— Mes compagnons! attendez, attendez pour rire que je sois mort-, et qu'on ait allaché la pierre de ma tombe avec des chaînes de fer scellées de plomb fondu, ou jamais sonrii e de fec.me n'aura coulé lant de larmes (|ue le vôlre. Quant à toi, vicomte, j'ai promis ton sang au sang de nos compagnons versé dans les combats, et tes us aux os de nos compagnons pendus et llotians ù tes fourches patibulaires; et ceii n'est pas pour rire, je le le jure.

Ces mois furent d'un effet prodigieux; ils remirent Perdriol et le vicomte chacun ii sa place. Le capitaine reprit son ascendant et re|)arut dans toute sa force; Roger retomba un objet de haine et d'exécration pour les routiers. 11 voulut reprendre ses avantages, et s'écria vivement :

— On ne verse que le sang de ceux qui combattent courageusement, et je n'ai pu faire pendre que ceux qui ne fuyaient pas assez vile ; aussi, es-tu sain et sauf, Perdriol.

Mais Bual n'osait plus rire, et les routiers nruiiiiurèrent ; cnr Perdriol se tint debout, ferme sur ses jambes, l'œil étendu sur tous. Puis, ce reproche de lâcheté, qui les avait pres- (|ue surpris d'abord à la vue de leur capitaine ivre et impuissant, leur semblait une insulte qui ne pouvait l'atteindre, maintenant qu'il se replaçait à leurs yeux dans sa postur« d'audace inouïe et de force irrésistible. Le silence était grand; chacun demeurait immobile, et Bual, la tête dans ses mains, semblait renoncer à «onduire cette nouvelle scène, comme il avait fait (le celle de Pierre Mauran. Roger lui-même jeta autour de lui un regard inquiet, comme pour découvrir un secours dans queliiue hasard ; mais il s'aperçut ([ue la fuite ou le combat était impossible. Sur un signe de Perdriol, les quatre louliers avaient tiré leur poignard sur lui; la mort était inévitable.

Roger parcourut de nouveau toute cette salle, et rencontra la figure du moine allentive et joyeuse. Sur un nouveau sigi)« de Perdriol, les quatre routiers s'approchèrent du Ticomte; il essaya encore d'interroger du regard tout (-e qui l'entourait, cherchant une arme, une issue, un incident, quelqus chose à tenter enfin; mais il ne vit i|u'un cercle de visages béans qui dejù se ravivaient ù l'espoir du sang et des supplices. Cependant il fallait se résoudre ù mourir en tendant la tête comme une victime, ou prendre un parti désespéré d« défense. C'était du moins une chance de mort plus facile. Dans une lutte, pensa Roger, les brigands ne ménageront pas la victime comme dans un supplice, et, si je dois périr, c« sera au moins d'un coup de poignard ou de bûton bien asséné qui en finira tout de suite. Roger mesura donc de l'oeil les (leux hommes qui étaient le plus près de lui, cl sur de les renverser, il se décida à s'élancer sur Perdriol, à s'aKacher à ce colosse et à le jcler vivant sous ses pieds. C'était encore une chance de salut; car la troupe des bandits pouvait vouloir racheter la vie de Perdriol ainsi menacée. Roger allait exécuter son projet, lorsque tout-à-coup Buat releva la tête et commandant le silence de la main, d'un air étrangement alarnu', il parut écouter. Ce mouvement riéiourna l'attention de Roger, et quelcjucs brigands eux-mêmes prêtèrent l'oreille comme s'ils avaient entendu un sou lointain. Mais le bruit que chacun avait cru saisir ne se renouvela pas, ii moins que ce bruit ne fût le triste et doux gémissement qui partit de l'un des coins dt la salle. On regarda, et l'on vit Pierre Vidal qui se soulevait; lui aussi paraissait écouter quelque signal perdu dans l'espace, et, l'oil animé, souriant ù sa folie et à son espérance, il balançait lenlemeni la léle et nuirnuirait doucement une chanson. Le rcspicl qu'inspirait la folie, joint a la vénération que celle époque portait aux poètes, lit diversion aux senlimens cruels des routiers, et lorsqu'on put entendre que Vidal voulait (hanter, loul le monde se tut soudainement cl on l'é. outa en silence. Voici la chanson qu'il disait et qu'il avait Ini-niênie composée et adressée à ses rivaux, en y conservant toute l'allégorie que le surnom bizarre de la dame de Penaultier permettait d'y introduire :

LE VICOMTE DE BEZIERS

Elle dort, dites-TOtis, seule sur sa montagne; Allons troupeaux joyeux, y clie.rcher pour compagne (^tle blanch"^ brebis pour quelque fier héliT. Fuyez, béliers, agneaux ! l'uye/., troupeaux sanr. f jrce ! Oli ! ne vous laissez pas attraper à l'amorce Qui la fait voir si douce ^ l'œil de son gibier. Vous y péririez tous, comme sons l'avalanche. Dispersés et meurtris; car cette brdùs blanche, C'est la Louve de Penaultier.

Le supplice de Roger n'était pas assez ardemment fîésiré PQur que la troupe n'acL-eplât \rii la distraction qui s'offrait, en attendant l'autre : aussi elle écouta ce couplet avec attention ; d'aillsurs, la voix de Pierre Vidal avait quelque cbû e de si pur et de si sonore à la fois, qu'elle vibrait parmi ces flots de fumée et ces exhalaisons fétides de vin et de débauche, comme un rayon de la lumière du ciel, comme un souffle frais de la mer.

Perdriol voulut parler.

— Pauvre fou ! s'écria Buat avec un accent de pitié pour Vidal et de reproche pour le «ipitaine.

Les routiers furent de l'avis de Buat , si laconiquement exprimé, et il se fiinna une sortede nuirmuri' général des mois : — Oui ! oui ! qu'il chante I — C'est la bénédiction du ciel que les c'.iansons d'un fou. — C'es^t un pronostic de joie

— C'est un bouclier conire la mort, dit Buat en adressant ce mot à Roger.

Le bruit assez calme qu'avait fait naîire ce petit incident fut encore interrompu par l'attention qu'on prêta à un son lointain qui semblait avoir pénétré dans la salle; mais celte fois était-ce une plainte de Vidal, le gémissement d'un hibou, le son d'un cor, ou l'une de ces imitations des instrumens que quelques jongleurs poussaient jusqu'à la perfection, et dont ils se servaient pour appeler l'attention de leurs auditeurs? Aucun des brigands n'était! assez calme pour en juger, excepté Buat pent-éire; mais il parut n'avoir rien entendu. Aussitôt le second couplet mit lin à toute réflexion à cet égard.

Ah ! vous avez voulu vous approcher encore. Et vous tremblez, agneaux, car sou œil vous dévore. Sa griCfe vous retient, sa dent vous fait érier. Oh ! ce n'est pas ainsi qu'il faut que l'on approche : Cette Louve terrible e»t reine sur sa roche : Malheiar ^ qai la flalte 04 la veut supplier! C'est en la menaçant qu'il lui faut apparaiiro. •

Failes-volis loups, agneaux : un loup sera le maître De la Louve de Penauliier.

Les routiers connaissaient l'histoire du pauvre Vidal, et ils se prirent à rire ù cet avis qui lui avait si mal réussi pour lui même. Mais ce rire fut aussitôt interrompu par le son bien distinct d'un cor à une distance assez rapprochée.

— C'est Kacb, pensa Roger.

Toute la troupe s'émut et se tourna vers son capitaine. Buat était plus pâle que jamais; il semblait indécis entre deux partis qui se combattaient dans son esprit. Un silence glacé s'étendit sur toute la salle, et Perdriol lui-même, se redressant sur son banc, cherchait à donner des ordres. Un nouveau son éclata, mais si rapproché qu'il scaiblait que celui qui faisait mtcndrc successivement ces ajipels arrivût sur les ailes du vent.

— C'est Kaëb, pensa de nouveau Roger, Kaëb monté sur son agile coursier.

— Trahison ! s'écria soudainement Buat : que personne ne sorte ! On a livré le secret denotre séjour ici. Que chacun songe à se défendre.

* El d'un geste partirulier il désigna ù Roger Pierre Vidal qui élait |irés de lui. Le vicomte s'en rapprocha toul-à-fait sans trop comprendre le but de ce qu'on lui indiquait, lorsque Perdriol s'écria au milieu de son ivresse :

— Tuez d'abord ! sus au vicomte ! sus ! frappez I Les quatre routiers s'élancèrent sur lui; mais, par uu mouvement instinctif de protection, Vidal, à l'aspectd? leurs poignards tirés, se dressa entre eux et le vicomte, et les bras s'arrètèretit. Roger comprit le geste de Buat, e", s'emparant alors de

Vidal avec la force supérieure dont il était dou*, il s'en fit un bouclier, selon l'expression du brigand.

— l'rappez!... frai>pez!... criait Perdriol; fou et vicomte, tue?,! tuez!...

Mais Buat s'élança sur la table, et d'une voix retentissante, interrompant A temps les ordres de Perdriol, il s'écria de nouveau :

— Trahison ! vous dis-je, cnfans, on frappe à la porle du château : nous sommes vendus!

Celtenouvelle allocution surprit les rouiiers;car véritablement des coups redoublés ébranlaient la porte qui élait en tê.e du pûiil-lcvis.

— lSus ! sus ! au vicomte ! criait Perdriol avec rag"".

Mais déjà les routiers ne l'écoutaient plus ; ceux même qui étaient près de lui cherchaient à le maintenir pour mieux juger du bruit. On parvint à écouler, et l'on reconnut que les coups étaient précipités, mais faibles. Un éclair de rage et presque de désespoir passa dans les traits de Buat.

— Ce sont des enfans ijui jouent, reprit Perdriol. Au vicomte! au vicomte!... A moi son sang, puisi|ue personne ne vent me le verser ! Et à son tour il s'élança Eur la table à cùté de Buat.

— Aux armes! cria celui-ci avec violence, et, en retenant le capitaine de sa- main de fer ; j'ai entendu le pas des chevaux : aux armes !

Ce cri, répété par les brigands, couvrit bientôt les violentes réclamations de Perdriol. Tous les routiers s'élancèrent hors de la salle pour aller chercher leurs armes. Le capitaine, furieux, se débarrassa enlln des mains qui le tenaient et voulut se précipiter sur Roger, mais un coup de poignard de Buat rétendit mort. Roger et le religieux demeurèrent stupéfaits. Buat s'approcha du vicomte et lui demanda avec une singulière autorité :

— Me connais-tu, Roger?

Roger le considéra ; il crut retrouver d'ans ses traits, qu'il n'avait vus que de loin, une ressemblance singulière, mais inexplicable.

— Connais-tu ceci? s'écria lejeune hemme;et il montrai Roger une iraîçe peinte sur vé in.

— Grand Dieu! cria le vicomte, ma... -, et il reporta avec stupéfaction ses regards sur Buat.

— Tais toi, Roger, lui dit Buat assez haut. Puis il ajouta plus bas : îlaiutenant, ta foi de chevalier que tu m'accorderas à Montpellier la protection que lu as trouvée ici.

— Je t'en donne ma parole, dit le vicomte. •

— Je t'en relève, dit le religieux.

Les deux jeunes gens le regardèrent avec colère et mépris à la fois : mais il soutint fièrement leurs regards.

— Viens donc, dit Buat, et emmenons ces misérables ; car, lorsque mes compagnons verront Perdriol ainsi tué, ils voudront vous massacrer tous.

Et il les fit passer par une porte basse, qui, de corridor en corridor, conduisait au rempart. — Ils y marchèrent quelque temps, Roger portant Pierre Vidal, et le routier le pauvre Mauran : le religieux les suivait.

— Et toi, dit Roger en avançant, que diras-tu pour nous avoir laissé fuir?

— Moi, répondit Buat en montrant Pierre Mauran, voilà ma justification : supplice et rançon; le misérable a payé pour tous. Je voulais les dégoûter des cris et des tortures, et l'obtenir les honneurs du combat pour te sauver, ainsi que j'avais cru que c'étaitla pensée; mais cela a tourné autrement, tant mieux.

— Mais pour Perdriol, demandî Roger avec un intérêt qui prenait un caractère d'allée; ion, que diras-tu?

— Que je l'ai lue parce qu'il trahissait, reprit Buat.

— Comment ?s'é(ria Roger.

— A Montpellier, à Montpellier, répéta le btigaîid, tout s'éclaircira. Nous voici à la porte du rempait. Allons, sortez et prolégez-vous maintenant.

Buat leur ouvrit alors une porte basse, et jls se trouvèrent au pied d'une tour qui semblait à pic au dessus d'un précipice.

FREDERIC SOU LIE

— Cliargez-voiis de voire ancien compagnon, dilRogerau religieux, je porterai celui-ci.

— Dieu l'a maudii, cl maudit soit-celui qui lui pri'torason aide, dii Dominique en s'éloignant, après avoir étendu sur lui et tiir Roftr ses bras en signe de malédiction.

Le vicomte (i:t (ente de 1,^ punir. Cependant Pierre Mauran, rappelé à lui par la fraîcheur de la nuit, essaya de mar-

cher, et, grâce à ces efforts prodigieux dont l'i orame est capable lorsqu'il tente son salut, ils gagnèrent un sentier plus praticable. A peine y furent-ils arrivés, que Roger siffla douccuîent, et presque aussilûl sou eluval Ali;ibeck arriva ù côté de lui, etiMimcdiatcr.:cnt iprèsKaëb les rejoignit. lis placèrent chacun l'un des malheureux en avant de leur cheval, et s'cloignèrcGt bientôt à toute course.

Page 1