CHAPITRE XXI
Charlei, son compétiteur, grossissait son parti et ses forces en Catalogne : il était maître de l' Aragon, de la province de Valence , de Carthagène , d'une partie de la province de Grenade. Les Anglais avaient pris Gibraltar pour eux, et lui avaient donné Minorque , Iviça et Alicante : les chemins d'ailleurs lui étaient ouverts jusqu'à Madrid Quin 1706); Galloway y entra sans résistance, et fit proclamer roi l'archiduc Charles : un simple détachement le fit aussi proclamer
à Tolède.
Tout parut alors si désespéré pour Philippe V, que le maréchal de Vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoyens, homme toujours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables, et tous singuliers , proposa à la cour de France d'envoyer Philippe V régner en Amérique : ce prince y consentit. On l'eût fait embarquer avec les Espagnols attachés à son parti ; l'Espagne eût été abandonnée aux factions civiles ; le commerce du Pérou et du Mexique n'eût plus été que pour les Français ; et, dans ce revers de la famille de Louis XIV, la France eût encore trouvé sa grandeur. On délibéra sur ce projet à Versailles; mais la constance des Castillans et les fautes des ennemis conservèrent la couronne à Philippe V. Les peuples aimaient dans Philippe le choix qu'ils avaient fait, et dans sa femme, fille du duc de Savoie, le soin qu'elle prenait de leur plaire, une intrépidité au-dessus de son sexe, et une constance agissante dans le malheur. Elle allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zèle, et recevoir les dons que lui apportaient les peuples : elle fournit ainsi à son mari plus de deux cent mille écus en trois semaines. Aucun des grands qui avaient juré d'être fidèles ne fut traître : quand Galloway fit proclamer l'arcbiduc dans Madrid, on cria : Vive Philippe ! e à Tolède, le peuple ému chassa ceux qui avaient proclamé
l'archiduc.
Les Espagnols avaient jusque-là fait peu d'efforts pour toutenir leur roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, et montrèrent en cette occasion une espèce de courage contraire à celui des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, et qui se rebutent. Il est difficile de donner un
roi à uûe nation malgré elle. Les Portugais, les AnglaU, les Autrichiens, qui étaient en Espagne, furent harcelés partout, manquèrent de vivres, firent des faute» presque toujours inévitables dans un pays étranger, et furent battus en détail : enfin Philippe V, trois mois après être sorti de Madrid en fugitif, y rentra triomphant, et fut reçu avec autant d'acclamations que son rival avait éprouvé de froideur et de répugnance (22 septembre 1706).
Louis XIV redoubla ses efforts quand il vit que les Espagnoli en faisaient ; et tandis qu'il veillait à la sûreté de toutes les cotes sur l'Océan et sur la Méditerranée, en y plaçant des milices, tandis qu'il avait une armée en Flandre, une auprèt de Strasbourg, un corps dans la Navarre, un dans le Roussillon, il envoyait encore de nouvelles troupes au maréchal de Ber\vick dans la Castille.
(25 avril 1707.) Ce fut avec ces troupes, secondées des Espagnols, que Berwick gagna la bataille importante d'Almanza sur Galloway. Almanza, ville bâtie par les Maures, est sur la frontière de Valence : cette belle province fut le prix de la victoire. Ni Philippe V ni l'archiduc ne furent présents à cette journée, et c'est sur quoi le fameux comte Peterborough, singulier en tout, s'écria «qu'on était bien bon de se battre « pour eux. » C'est ce qu'il manda au maréchal de Tessé, et e'est ce que je tiens de sa bouche : il ajoutait qu'il n'y avait que des esclaves qui combattissent pour un homme, et qu'il fallait combattre pour une nation. Le duc d'Orléans, qui voulait être à cette action, et qui devait commander en Espagne, n'arriva que le lendemain ; mais il profita de la victoire : il prit plusieurs places, et entre autres Lérida, Técueil du grand
Condé.
D'un autre côté, le maréchal de Villar», remis en France à la tôte des armées, uniquement parce qu'on avait besoin de lui, réparait en Allemagne le malheurde la journée d'Hochstet. U avait forcé les lignes de Stolhoffen au delà du Rhin, dissipé toutes les troupes ennemies, ^ndu les contributions à cinquante lieue» à la ronde, pénétré jusqu'au Danube. Ce succès passager faisait respirer sur le» frontières de l'Allemagne | ' cuai» en Italie tout était perdu. Le royaume de Nàples, sans
CHAPITRB ZXl.
défense, et accoutumé à changer de maître, était sousicjoug des victorieux: et le pape, qui n'avait pu empocher que le» troupe» allemandes passassent par son territoire, voyait, sans oser murmurer, que l'empereur se fît son vassal malgré lui. C'est un grand exemple de la force des opinions reçues, et du pouvoir de la coutume, qu'on puisse toujours s'emparer de Naple» sans consulter le pape, et qu'on n'ose jamais lui eo refuser l'hommage.
Pendant que le petit-fils de LouisXlV perdait Naples,raleuî était sur le point de perdre la Provence et le Dauphiné. Déjà le duc de Savoie et le prince Eugène y étaient entrés par le col de Tende. Ce» frontières n'étaient pas défendues comme le sont la Flandre et l'Alsace, théâtre éternel de la guerre, hérissé de citadelles que le danger avait averti d'élever. Point dépareilles précautioïis vers le Var, point de ces fortes place» qui arrêtent l'ennemi , et qui donnent le temps d'assembler des armées. Cette frontière a été négligée jusqu'à nos jour», sans que peut-ôtre on puisse en alléguer d'autre raison, sinon que le» homme» étendent rarement leur» soin» de tous le» côtés. Le roi de France voyait avec une indignation douloureuse que ce môme duc de Savoie, qui un an auparavant n'avait presque plu? que sa capitale, et le prince Eugène, qui avait été élevé dans sa cour, fussent près de lui enlever Toulon et
Marseille.
(Août 4707.) Toulon était assiégé et pressé : une flotte anglaise, maîtresse de la mer, était devant le port et bombardait. Un peu plu» de diligence, de précautions et de concert, auraient fait tomber Toulon ; Marseille sans défense n'aurait pas tenu ; et il était vraisemblable que la France allait perdre deux provinces. Mais le vraisemblable n'arrive pas toujours : on eut le temps d'envoyer des secours. On avait détaché des troupes de l'armée de Villars, dès que ce» province» avaient éti'' menacées; et on sacrifia les avantages qu'on avait en Allemagne pour sauver une partie de la France. La pays par où les ennemis pénétraient est sec, stérile, hérissé de montagnes, les vivres rares, la retraite difficile. Les maladies, qui désolèrent l'armée ennemie, combattirent encora pour Louis XIV. Le siège de Toulon fut levé (22 août 1707), et T. I. 16