‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 137 sur 285 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

de tant d'inquiétudes. On prétend que ses lignes étaient trop étendues ; que le dépôt de ses magasins dans Marchiennes était trop éloigné; que le général Albemarle, posté à Dénain, entre Marchiennes et le camp du prince, n'était pas à portée d'être secouru assez tôt s'il était attaqué. On m'a assuré qu'une Italienne fort belle, que je vis quelque temps après à la Haye, et qui était alors entretenue par le prince Eugène, était dans Marchiennes, et qu'elle avait été cause qu'on avait choisi ce lieu pour servir d'entrepôt : ce n'était pas rendre justice au prince Eugène de penser qu'une femme pût avoir part à ses

arrangements de guerre. ^ r^ •

Ceux qui savent qu'un curé, et un conseiller de Douai, nommé le Fèvre d'Orval, se promenant ensemble .vers ces quartiers, imaginèrent les premiers qu'on pouvait aisément attaquer Dénain et Marchiennes, serviront mieux à prouver par quels secrets et faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. Le Fèvre donna son avis à 1 intendant de la province; celui-ci au maréchal de Montesquieu, qui commandait sous le maréchal de Villars ; le général 1 apnrouva et l'exécuta. Cette action fut en effet le salut de la France, plus encore que la paix avec l'Angleterre. Le marechai de Villars donna le change au prince Eugène : un corps de dragons s'avança à la vue du camp ennemi, comme si 1 on se préparait à l'attaquer; et tandis que ces dragons se retirent ensuite vers Guise, le maréchal marche à Dénain avec son armée sur cinq colonnes (24 juillet 1712). On force les retranchements du général Albemarle, défendus par dix-sept bataillons; tout est tué ou pris : le général se rend prisonnier avec deux princes de Nassau, un prince de Holstein, un prince d'Anhalt, et tous les officiers. Le prince Eugène arrive à k

hâte, mais à la fin de l'action, avec ce ^^'^1 P^"^f°^^^f .f troupes; il veut attaquer un pont qm conduisait a Dénain, et dont les Français étaient maîtres ; il y perd du monde, et retourne à son camp, après avoir été témom de cette

défaite. , , o ^ -^«»

Tous les postes vers Marcmennes, le long de \a Scarpe sont

emportés l'un après l'autre avec rapidité (30 juiUet 1.12). On

pousse à Marchiennes, défendue par quatre mille hommes;

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on en presse le «iége avec tant de vivacité, qu'au bout de troli jour» on les fait prisonniers, et qu'on se rend maître de toutes les munitions de guerre et de bouche amassées par les ennemis pour la campagne. Alors toute la supériorité est du côté du maréchal de Villars : l'ennemi déconcerté lève le siège de Landrecies, et voit reprendre Douai , le Quesnoy, Bouchain (septembre et octobre 1712); le» frontières sont en sûreté : l'armée du prince Kugène se relire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris depuis le combat de Dénain jusqu'à la fin de la campagne. La victoire la plus signalée n'aurait pas produit de plus grands avantages.

Si le maréchal de Villars avait eu cette faveur populaire qu'ont eue quelques autres généraux, on l'eût appelé à haute voix le restaurateur de la France ; mais on avouait à peine les obligations qu'on lui avait ; et dans la joie publique d'un succès inespéré, l'envie prédominait encore >.

Chaque progrès du maréchal de Villars hâtait la paix d'Utrecht. Le ministère de la reine Anne, responsable à sa patrie et à l'Europe, ne négligea ni les intérêts de l'Angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique : il exigea d'abord que Philippe V, affermi en Espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de France, qu'il avait toujours con- «ervés ; et que le duc de Berri, son frère, héritier présomptif de la France, après l'unique arrière-petit-fils qui restait à Louis XIV, renonçât aussi à la couronne d'Espagne, en cas îu'il devint roi de France. On voulut que le duc d'Orléans fil

1 . I« maréchal de Villar» eut a Vergaille» une partie de l'appartement qu'avait Wîcupé Moîiseigneur, et le roi l'y Tint voir, l'auteur des Mémoires de Maintenons çui confond tous le» temps, dit, tome V, page 1 19 de ces Mémoires, que le maréchal de Villan arriva dans les jardins de Marly, et que le roi lui ayant dit ■ qu'il t était trè»-conteut de lui, • le maréchal, se tournant vert les courtisans, leur dut î Messicura, au moins vous l'entendei. » Ce conte, rapporté dans cette occasion, ferait tort à un homme qui veuait de rerdre de si grands services. Ce n'est pas lans ces moments de gloire qu'on fait ainsi remarquer aux courtisans que le roieat Bontent. Cette anecdote déB^'urée est de l'année 17it. Le roi lui avait ordonné d« ae point attaquer le duc de Marlborough. Les Anglais prirent Bouchain. Ou morœurait après le maréchal d« Villars. Ce fut ..près cette campagne de 17H , que !• roi lui dit qu'il était content ; et c'eat alors qu'il pouvait convenir i un général 4'imposer silence aux reproches des courtisans, en leur disant que ton souverva MaiA aitiffai» de «a conduite, auoiaue malheureuse. {Note de \oltaw* )

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la môme renonciation. On venait d'éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes, il n'y a point encore de loi reconnue qai oblige les descendants à se priver du droit de régner auquel auront renoncé

les pères.

Ces renonciations ne sont efficaces que lorsque Tinlérôl commun continue de s'accorder avec elles. Mais en'nn elles calmaient, pour le moment présent, une tempête de douze années ; et il était probable qu'un jour plus d'une nation réunie soutiendrait ces renonciations, devenues la base de l'équilibre et de la tranquillité de l'Europe.

On donnait par ce traité au duc de Savoie l'île de Sicile, avec le titre de roi; et dans le continent, Fenestrelle, Exilles, et la vallée de Prajelas : ainsi on prenait pour l'agrandir sur la maison de Bourbon.

On donnait aux Hollandais une barrière considérable qu'ils avaient toujours désirée ; et si l'on dépouillait la maison de France de quelques domaines en faveur du duc de Savoie, on prenait en effet sur la maison d'Autriche de quoi satisfaire les Hollandais, qui devaient devenir à ses dépens les conservateurs et les maîtres des plus fortes villes de la Flandre. On avait égard aux intérêts de la Hollande dans le commerce; on stipulait ceux du Portugal.

On réservait à l'empereur la souveraineté de huit provinces et demie de la Flandre espagnole, et le domaine utile des villes de la barrière; on lui assurait le royaume de Naples et de la Sardaigne, avec tout ce qu'il possédait en Lombardie, et les quatre ports sur les côtes de la Toscane : mais le conseil de Vienne se croyait trop lésé, et ne pouvait souscrire à ces conditions.

A l'égard de l'Angleterre, sa gloire et ses intérêts étaient en sûreté : elle faisait démolir et combler le port de Dunkerque, objet de tant de jalousies; l'Espagne la laissait en possession de Gibraltar et de l'île Minorque ; la France lui abandonnait la baie de Hudson, l'île de Terre-Neuve, et l'Acadie; elle obtenait pour le commerce en Amérique des droits qu'on ne donnait pas aux Français , qui avaient placé Philippe V sur le trône. Il faut encore compter parmi les articles

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glorieux au ministère anglais, d'avoir fait consentir Louis XIV à faire sortir de prison ceux de ses propres sujets qui étaient retenus pour leur religion : c'était dicter des lois, mais des lois bien respectables.

Enfin la reine Anne, sacrifiant à sa pairie le droit de son sang et les secrètes inclinations de son cœur, faisait assurer et garantir sa succession à la maison de Hanovre.

Quant aux électeurs de Bavière et de Cologne, le duc de Bavière devait retenir le duché de Luxembourg et le comié de Namur, jusqu'à ce que son frère et lui fussent rétablis dans leurs électorats ; car l'Espagne avait cédé ces deux souverainetés au Bavarois en dédommagement de ses pertes, et les alliés n'avaient pris ni Namur ni Luxembourg.

Pour la France, qui démolissait Dunkerque, et qui abandonnait tant de places en Flandre, autrefois conquises par ses armes, et assurées par les traités de Nimègue et de Rysvick, on lui rendait Lille, Aire, Béthune et Saint-Venant.

Ainsi il paraissait que le ministère anglais rendait justice à toutes les puissances; mais lesWighs ne la lui rendirent pas; et la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine Anne pour avoir fait le plus grand bien qu'un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné le repos à tant de nations: on lui reprocha d'avoir pu démembrer la France et de ne l'avoir pas fait ^

Tous ces traités furent signés l'un après l'autre dans h cours de l'année 4713. Soit opiniâtreté du prince Eugène, soit mauvaise politique du conseil de l'empereur, ce monarque n'entra dans aucune de ces négociations. 11 aurait eu certainement Landau et peut-être Strasbourg, s'il s'était prêté d'abord aux vues de la reine Anne : il s'obstina à la guerre»

1. La reine Anne envoya au mois d'août son secrétaire d'Etat, le yicomte de Boliogbroke, consommer la nésocialion. Le marquis de Torci fait an très-grand éloge de ce ministre, et dit que Loui:. XIV lui Gt l'accueil qu'il lui deTait. En effet, il fut reçu à la cour comme un homme qui venait donner la paix; et lorsqu'il Tint à l'Opéra, tout le monde se leva pour lui faire honneur; c'est une grande calomnie, dans tes Mémoires d* madame de Maintenon, de dire, page ll5dqtome V : « que le mépris que Louis XIV témoigna pour milord Bolins'broke tae prouve point « quil l'ait eu au nombre de ses pensionnaires. » Il est plaissnt de voir ici une femme parler «inai des plas grands hommes (Note de Voltaire).

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