CHAPITRE XXX
t subsisté de laisser jouir de la noblesse tous ceux dont le* pères ont exercé vingt ans une charge de judicalure dans une cour supérieure, ou qui sont morts dans leurs emplois. En mortifiant ainsi une compagnie de magistrats, il voulut encourager la noblesse, qui défend la patrie, et les agriculteurs, qui la nourrissent. Déjà, par son édit de 1666, il avai accordé deux mille francs de pension, qui en font près de quatre aujourd'hui, à tout gentilhomme qui aurait eu douze enfants, et mille à qui en aurait eu dix. La moitié de cette gratification était assurée à tous les habitants des villes exemptos de tailles; et, parmi les taillables, tout père de famille qui avait eu dix enfants était à l'abri de toute imposition.
11 est vrai que le ministre Colbcrt ne fit pas tout ce qu'il pouvait faire, encore moins ce qu'il voulait. Les hommes n'étaient pas alors assez éclairés ; et dans un grand royaume il y a toujours do grands abus. La taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de province à province, qui rendeot une partie de la France étrangère à l'autre, et môme ennemie, l'inégalité des mesures d'une ville à l'autre, vingt autres maladies du corp^ politique ne purent être guéries.
La plus grande faute qu'on reproche à ce ministre est de n'avoir pas osé encourager l'exportation des blés. Il y avait longtemps qu'on n'en portait plue à l'étranger. La culture avait été négligée dans les orages du ministère de Richelieu; elle le fut davantage dans les guerres civiles de la Fronde. Une famine, en 1601, acheva la ruine des campagnes, ruine pourtant que la nature, secondée du travail, est toujours prèle à réparer. Le parlement de Paris rendit, dans cette année malheureuse, un arrêt qui paraissait juste dans son principe, mais qui fut presque aussi funeste dans les conséquences que tous les arn-ls arrachés ii cette compagnie pendant la guerre civile : il fut défendu aux marchands, sous les p<iines les plua graves, de contracter aucune association pour ce commerce» et à tous particuliers de faire un amas de graius. Ce qui était bon dans une disette passagère devenait pernicieux à la longue si décourageait tous les agriculteurs. Casser un tel arrêt dans
un tcmpi de crise et da préjugés, c'eût été soulever \êh
peuples.
Le ministre n'eut d'autre ressource que d'acheter chèrement chez les étrangers les mêmes blés que les Français leur avaient précédemment vendus dans les anni^es d'abondance. Le peuple fut nourri, mais il en coûta beaucoup à l'État; -* l'ordre que M. Colbert avait déjà remis dans les tinaîicea rendit cette perte légère.
La crainte de retomber dans la disette ferma nos ports à l'exportation du blé : chaque intendant dans sa province se fit môme un mérite de s'opposer au transport des grains dans la province voisine; on ne put, dans les bonnes années, Tendre ses grains que par une requête au conseil. Cette fatale administration semblait excusable par l'expérience du passé; tout le conseil craignait que le commerce du blé ne le forçât de racheter encore à grands frais des autres nations une denrée si nécessaire, que l'intérêt et l'imprévoyance des cultivateurs auraient vendue à vil prix.
Le laboureur, alors plus timide que le conseil, craignit de le ruiner à créer une denrée dont il ne pouvait espérer un |rand profit; et les terres n« furent pas aussi bien cultivées qu'elles auraient dû l'être. Toutes les autres branches de l'administration étant florissantes, empêchèrent Colbert de remédier au défaut de la principale.
C'est la seule tache de son ministère : elle est grande; mais ce qui l'excuse, ce qui prouve combien il est malaisé de détruire les préjugés dans l'administration française, et comme il est difficile de faire le bien, c'est que cette faute, sentie par tous les citoyens habiles, n'a été réparée par aucun ministre pendant cent années entières, jusqu'à l'époque mémorable de 1764, où un ministère plus éclairé a tiré la France d'une misère profonde, en rendant le commerce des grains libre, avec des restrictions à peu près semblables à celle» dont oo use en Angleterre.
Colbert, pour fournir à la fois aux dépenses des guerre», des bâtiments et des pVaisirs, fut obligé de rétablir, vers l'an 4672, ce qu'il avait voulu d'abord abolir pour jamai», Impôt» en partie, rentes, charges nou\ellas, augmentation de
OBAPITRE XXX.
gages; enfin ce qui soutient l'État quelque temps, et l'obèw pour des siècles.
Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes ki; instructions qui restent de lui, on voit qu'il était persuadé que la richesse d'un pays ne consiste que dans le nombre des habitants , la culture des terres, le travail industrieux et le commerce ; on voit que le roi, possédant très-peu de domaines particuliers, et n'étant que l'administrateur des biens de ses sujets, ne peut être véritablement riche que par des Impôts aisés à percevoir, et également répartis.
U craignait tellement de livrer l'État aux traitants, que, quelque temps après la dissolution de la chambre de justice qu'il avait fait ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil qui établissait la peine de mort contre ceux qui avanceraient de l'argent sur de nouveaux impôts. Il voulait par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais imprimé, effrayer la cupidité des gens d'affaires. Mais bientôt après il fut obligé de se servir d'eux, sans même révoquer l'arrêt : le roi pressait, et il fallait des moyens prompts.
Cette invention, apportée d'Italie en France par Catherine de Médicis, avait tellement corrompu le gouvernement par la facilité funeste qu'elle donne, qu'après avoir été supprimée dans les belles années de Henri IV, elle reparut dans tout le règne de Louis XIll, et infecta surtout les derniers temps de Louis XIV.
Enfin SuUi enrichit l'État par une économie sage, que secondait un roi aussi parcimonieux que vaillant, un roi soldat à U tête de son armée, et père de famille avec son peuple, Colbert soutint l'État, malgré le luxe d'un rnaîfre fastueui qui prodiguait tout pour rendre son règne éclatant.
On sait qu'après la mort de Colbert, lorsque le roi se propose de mettre Le Pelletier à la tête des finances, Le Tellier lui dit : « Sire, il n'est pas propre à cet emploi. — Pourquoi? « dit le roi. — U n'a pas l'âme assez dure, dit Le Tellier. — ■ Mais vraiment, reprit le roi, je ne veux pas qu'on traita • durement mon peuple, i» En effet, ce nouveau ministre était bon et juste Mais, lorsqu'en 1688 on fut replongé dam U guerre, et qu'il fallut se soutenir contre la ligue d'Auge-
ilÊCLE DE LOUIS XIT.
bourg, c'esl-à-dîre contre presque toute l'Europe, 11 «e vît charge^ d'un fardeau que Colbert avait iroMvô trop lourd; le facile et malheureux expédient d'emprunter el de créer de« rentes fut sa première ressource. Ensuite on voulut diminuer le luxe; ce qui, dans un royaume rempli de manufactures, est diminuer l'industrie et la circulation, et ce qui n'est cohy^ cable qu'.-ï une nation qui paye son luxe à l'étranger.
Il fut ordonné que tous les meubles d'argent massif, qu'oc ▼oyait alors en assez grand nombre chez les grands seigneurs, et qui étaient une preuve de l'abondance, seraient portés à la monnaie. Le roi donna l'exemple; il se priva de toutes cet tables d'argent; de ces candélabres, de ces grands canapés d'argent massif, et de tous ces autres meubles qui étaient des chefs-d'œuvre de ciselure des mains de Ballin, homme unique en son genre, et tous exécutt s sur les dessins de Le Brun. Ils Avaient coOté dix millions ; on en retira trois. Les meublci d'argent orfévri des particuliers produisirent trois autres raillions. La ressoun e était faible.
On tit ensuite une de ces énormes fautes dont le ministère te s'est corrigé que dans nos derniers temi^s ; ce fut d'altérer iRs monnaies, de faire des refontes inégales, de donner aux #k:us une valeur non proportionnée à celle des quarts : il arriva que, les quarts étant plus forts, et les écus plus faibles, tous les quarts furent portés dans le pays étranger; ils y furent frappés en écus, sur lesquels il y avait à gagner, en les reversant en France. 11 faut qu'un pays soit bien bon par lui-môme, pour subsister encore avec force, après avoir essuyé si souven* de pareilles secousses. On n'était pas encore instruit : la finance était alors, comme la physique, une science de vaint*i conjecture. Les traitants étaient des charlatans quilrompaient le ministère ; il en coûta quatre-vingts millions à l'État. UluJ faut vingt an<^ de peines pour réparer de pareilles brèches.
Vers les années 1*>1M et 1092, les finances de l'État parurent donc senriblement dérangée». Ceux qui attribuaient Taffaiblissement des sources de l'abondance aux profusions da Louis XiV dans ses bâtiments, d:ms les arts et dans les plain'rs, ne savaient pas qu'au contraire les dépenses qui encouragent rindustrie enrichissent un État. C'c;^î 11 guerre qui