CHAPITRE XXIII
Corneille eut à combattre son siècle, ses riyaux, et le cardinal de Richelieu. Je ne répéterai point ici ce qui a été écrit tnr le Cid; je remarquerai seulement que l'Académie, dam les judicieuses décisions entre Corneille et Scudéri, eut trop de complaisance pour le cardinal de Richelieu en condamnant l'imour de Chimène. Aimer le meurtrier de son père, et poursuivre la vengeance de ce meurtre, était une chose admirable. Vaincre son amour eût été un défaut capital dans l'art tragique, qui consiste principalement dans les combats du cœur mais l'art était inconnu alors à tout le monde, hort à l'auteur.
Le Cid le fut pas le seul ouvrage de Corneille que le cardinal de R.cbelieu voulut rabaisser : l'abbé d'Aubignac nous apprend qie ce ministre désapprouva Polyeucte,
Le Cidy après tout, était une imitation très-embellie de Guilhem de Castro, et en plusieurs endroits une traduction <. Cinna, qai le suivit, était unique. J'ai connu un ancien domestique de la maison de Condé, qui disait que le grand Condé, à l'âge de vingt ans, étant à la première représentation de Cinna, versa des larmes à ces paroles d'Auguste :
le suit maître de mot comme de l'uniTert;
Je le suis, je teux l'être. O siècles t 6 mémoire!
CoDservei à jamais ma Doutelle victoire.
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
De qui le Bouvenir puisse aller jusqu'à vous :
Soyons amis, Cinna; o'eat moi qui t'en couTie.
C'étaient là des larmes de héros. Le grand Corneille faisant pleurer le grand Condé d'admiration , est une époque bien célèbre dans l'histoire de l'esprit humain. , La quantité de pièces indignes de lui qu'il fit plusieurs années après n'empêcha pas la nation de le regarder comme un grand homme, ainsi que les fautes considérables d'Homère n'ont jamais empêché qu'il ne fût sublime. C'est le privilège» du vrai génie, et surtout du génie qui ouvre une carrière, de (aire impunément de grandes fautes.
I. Il y aTait deux tragédies espagnoles sur ce sujet: U Cid, de Guilhem de Ga>> tro, et el Honraior de tu padre, de Jean-Baptiste Diamante. CorndJUe inita a». taat de icèoes de Diamante ^u« de Castro. {Notêdi Voltain,)
Corjeille s'était formé tout seul ; mai» Louis XIV, Colbert, Sophocle et Euripide, contribuèrent tous à former Racine. Une ode qu'il composa à IMge de dix-huit ans , pour le mariage du poi, lui attira un présent qu'il n'attendait pas, et le détennina à la poésie. Sa réputation s'est accrue de jour en Jour, et celle des ouvrages de Corneille a un peu diminué. La raison en est que Racine, dans tous ses ouvrage», depuis ion Alexandre, est toujours élégant, toujours correct, toujourt vrai; qu'il parle au cœur, et que l'autre manque trop souvent à tous ces devoirs. Racine passa de bien loin les Grec» et Corneille dans l'intelligence des payions, et port* la douce harmonie de la poésie, ainsi que les grAce» de la parole, au plu» haut point où elle» puissent parvenir. Ces hanmes enseignèrent à la nation à penser, à sentir et à s'exprinaer. Leur» auditeurs, instruits par eux seul», devinrent enfin des juge» sévères pour ceux mêmes qui les avaien.l éclairés.
Il y avait très-peu de personnes en France, du tîmps du cardinal de Richelieu , capable» de discerner les défaut* du Cid; et en 1702, quand Mhaiie, le chef-d'œuvre delà scène, fut représentée chez madame la duchesse de Bourgogne, le» courtisans se crurent assez habiles pour la condamner. Le temps a vengé l'auteur; mais ce grand homme est mort sans Jouir du succès de sou plus admirable ouvrage. Un nombreux parti se piqua toujours de ne pas rendre justice à Racine. Madame de Sévigné, la première personne de son siècle pour le style épistolaire, et surtout pour conter des bagatelles avec grâce, croit loujour» que « Racine n'ira pas loin. » Elle et Jugeait comme du café, dont elle dit « qu'on se désabusera « bientôt. » Il faut du temps pour que les réputations mûrissent.
La singulière destinée de ce siècle rendit Molière contem^ porain de Corneille et de Racine. Il n'est pas vrai que Molière, quand il parut, eût trouvé le théâtre absolument dénué de bonnes comédies-, Corneille lui-même avait donné leMentewr^ pièce de caractère et d'intrigue, prise du théâtre espagnol, comme leCid; et Molière n'avait encore fait paraître quedeui de ses chefs d'œuvre, lorsque le public avait la Mère coquette de Quinault, pièce à la foi» de caractère et d'intrigue, et môm#