CHAPITRE XXXIV
gladiateurs qui descendaient dans l'arène un cimeterre à k main et un bandeau sur les yeux. Quelques légères différences dans le culte et dans le dogme avaient produit de# guerres horribles; et quand, depuis la restauration jusqu'à nos jours, on a attaqué tout le christianisme presque chaque innée, ces disputes n'ont pas excité le moindre trouble ; on n'a répondu qu'avec la science : autrefois c'était avec le fer
et la flamme.
C'eît surtout en philosophie que les Anglais ont été le» maîtres des autres nations. 11 ne s'agissait i.lus de systèmes ingénieux. Les fables des Grecs devaient disparaître depuis longtemps, et les fables des modernes ne devaient jamais paraître. Le chancelier Bacon avait commcucé par dire qu'on devait interroger la nature d'une manière nouvelle, qu'il /allait faire des expériences : Boyle passa sa vie à en faire. Ce n'est pas ici le lieu d'une dissertation physique; il suftit dn dire qu'après trois mille ans de vaines recherches, Newtot est le premier qui ait découvert et démontré la grande loi de la nature, par laquelle tous les éléments de la matière s'attirent réciproquement, loi par laquelle tous le» astres sont retenus dans leur cours. Il est le premier qui ait vu en etfet la lumière; avant lui on ne la connaissait pas.
Ses principes mathématiques, où règne une physique toute nouvelle et toute vraie, sont fondés sur la découverte du calcul qu'on appelle mal à propos de l'infini, dernier effort delà géométrie, et effort qu'il avait fait à vingt-quatre ans. C'est ce qui a fait dire à un grand philosophe , au savant Halley, « qu'il n'est pas permis à un mortel d'atteindre de plus près
1 à la Divinité. »
Une foule de bons géomètres, de bons physiciens, fut éclairée par ses découvertes, et animée par lui. Bradley Irouv* enfin l'aberration de la lumière des étoiles fixes, placées au moins à douze millions de millions de lieues loin de notre
petit globe.
Ce même Halley que je vieus de citer eut, quoique simple astronome, le commandement d'un vaisseau du roi en H)98 : c'est sur ce vaisseau qu'il détermina la position dt-s éloih'sdu pMe anUrctique, et qu'il marqua toute» les variations de b
boussole dans toutes les parties du globe connu : le voyage des Argonautes n'était en comparaison que le passage d une barque d'un bord de rivière à l'autre. A peine a-t-on parlé en Europe du voyage de Halley.
Cette indifférence que nous avons pour les grandes choses devenues trop familières, et cette admiration des anciens Grecs pour les petites, est encore une preuve de la prodi- Rieuse supériorité de notre siècle sur les anciens. Boileau en France, le chevalier Temple en Angleterre, s'obstinaient à na pas reconnaître cette supériorité : ils voulaient dépriser leur liècle pour se mettre eux-mêmes au-dessus de lui. Celte dispute entre les anciens et les modernes est enfin décidée, du moifi^ en philosophie ; il n'y a pas un ancien philosophe qui serve aujourd'hui à l'instruction de la jeunesse chez les nations éclairées.
Locke seul serait un grand exemple de cet avantage que notre siècle a eu sur les plus beaux Ages de la Grèce; depui. Platon iusqu'àlui il n'y a rien : pemnne dans cet intervalle n'a développé les opérations de notre «me; et un homme qui saurait tout Platon, et qui ne saurait que Platon, saurait peu
et saurait mal. . . ■ j o„
C'étuil, t la vérité, un Grec éloquent; son Afologie de Sourate est un service rendu aux sages de toutes les nations: il est Juste de le respecter, puisqu'il a rendu si respectable ta vertu malheureuse, et les persécuteurs si odieux. On crut longtemps que sa belle morale ne pouvait être accompagnée d'une mauvaise métaphysique; on en fit presque un Père de l'ÉKlise à cause de son Ternaire, que personne n a jumai. compris. Mais que penserait-on aujourd'hui d'un philosopha oui nous dirait qu'une matière est l'autre, que le monde est une figure de douze pentagones, que le feu qui est une pyramide est lié à la terre par des nombres? Scra.t-on bien reçu à prouver l'immortalité et les métempsycoses de 1 âme, en disant que le sommeil nattde la veille, la veille du sommeil, te vivant du mort, et le mort du vivant? Ce sont là le» raiwnnements qu'on a admirés pendant des siècles, et de» idée, plu» extravagantes encore ont été employée, depui. à 1 éducation dM hommes.
OHAPITRE XIXIV.
Locke seul a développé l'enteadement humain dans un Uyre où il D'y a que des vérités; et, ce qui rend l'ouvrage parfait, toutes ces vérités sont clairet.
Si l'on veut achever de voir en quoi ce dernier siècle l'enaporte sur tous les autres, on peut Jeter les yeux sur l' Allemagne et sur le Nord. Un Hevelius, à Dantzick, est le premier qui ait bien connu la planète de la lune; aucun homme avant lui n'avait mieux examiné le ciel : parmi les grands hommes que cet âge a produits, nul ne fait mieux voir que ce siècle peut être appelé celui de Louis XIV. Hevelius perdit par un incendie une immense bibliothèque : le monarque de France gratifia l'astronome de Dantzick d'un présent fort au-dessus de sa perte.
Mercator, dans le Holstein, fut en géométrie le précurseur de Newton : les Bernouilli, en Suisse, ont été les dignes disciples de ce grand homme. Leibuitz passa quelque temps pour son rival.
Ce fameux Lerbnitz naquit à Leipsick : il mourut, en sage, à Hanovre, adorant un Dieu, comme Newton, sans consullor les hommes. C'était peut-être le savant le plus universel de l'Europe : historien infatigable dans ses recherches, jurisconsulte profond, éclairant l'étude du droit par la philosophie, tout étrangère qu'elle paraît à cette étude ; métaphysicien assez délié pour vouloir réconcilier la théologie avec la métaphysique; poète latin même, et enfin mathématicien asseï bon pour disputer au grand Newton l'invention du calcul de l'infini, et pour faire douter quelque temps entre Newton et lui.
C'était alors le bel âge de la géométrie : les mathématiciens s'envoyaient souvent des défis, c'est-à-dire des problèmes à résoudre, à peu près comme on dit que les anciens rois de l'Egypte et de l'Asie s'envoyaient réciproquement des énigmes à deviner. Les problèmes que se proposaient les géomètres étaient plus difficiles que ces énigmes : il n'y en eut aucun qui demeurât sans solution en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France. Jamais la correspondance entre les philosophes ne fut plus universelle; Leibnitz servait à l'animer. On a vn une république littéraire établie insensiblement dans
f lîurope, malgré les guerres et malgré les religions différentes. Toutes les sciences, tous les arts ont reçu ainsi des secours mutuels : les académies ont formé cette république. L'Italie et la Russie ont été unies par les lettres. L'Anglais, l'Allemand, le Français, allaient étudier à Leyde. Le célèbre médecin Boerhaave était consulté à la fois par le pape et par le ctar. Ses plus grands élèves ont attiré ainsi les étrangers, et sont devenus en quelque sorte les médecins des nations; les véritables savants dans chaque genre ont resserré les liens de cette grande société des esprits répandue partout, et partout indépendante. Cette correspondance dure encore; elle est une des consolations des maux que l'ambition et la politique répandent sur la terre.
L'Italie, dans ce siècle, a conservé son ancienne gloire, quoiqu'elle n'ait eu ni de nouveaux Tasse, ni de nouveaux Raphaël ; c'est assez de les avoir produits une fois. Les Chiabrera, et ensuite les Zappi, les Fiîicaia, ont fait voir que la déUcatesse est toujours le partage de cette nation. La Méro]^ de MaÔei, et les ouvrages dramatiques de Melastasio, sont de beaux monuments du siècle. ^
L'étude de la vraie physique, établie par Galilée, s est toujours soutenue malgré les contradictions d'une ancienne philosophie trop consacrée. Les Cassiui, les Viviani, les Manfredi, les Bianchini, les Zanotti et tant d'autres, ont répandu sur l'Italie la même lumière qui éclairait les autres pays; et quoique les principaux rayons de celle lumière vinssent de l'Angleterre, les écoles italiennes n'en ont point enfin détourné
les yeux. , . , • *4^
Tous les genres de littérature ont été cultivés dans cette ancienne patrie des arts autant qu'ailleurs, excepté dans les matières où la liberté de penser donne plus d'essor à l espri chez d'autre:^ nations. Ce siècle surtout a mieux connu lan- Uquité que les précédents. L'Italie fournit plus de monumenU que toute l'Europe ensemble ; et plus on a déterré de ces monuments, plus la science s'est 'cndue.
On doit ces progrès à quelques sages, à quelques gémes. répandus en petit nombre dans quelques parties de l'Europe, presque tous longtemps obscurs, et souvent persécutés : ils
ont élairé et coDsolé îa terre» pendant que les guerres la désolaient. On peut trouver ailleurs les listes de tous ceux qui ont illustré l'Allemagne, l'Angleterre, l'Italie. Un étranger serait peut-eire trop peu propre à apprécier le mérite de tous ces hommes illustres. 11 suffit ici d'avoir fait voir que dans le siècle passé les hommes ont acquis plus de lumières, d'un bout de l'Europe à l'autre, que dans tous les âges précédents*