‹ Le siècle de Louis XIV [microform]Chapitre 61 sur 285 · CHAPITRE Xi · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xi

Ut la pluparl des places hollandaises ; ils disaient que ce n'était point avec des garnisons que l'on prend des États, mais avec des armées; et qu'en conservant une ou deux places do guerre pour la retraite, on devait marcher rapidement à la conquête entière. Louvois, au contraire, voulait que tout fût place et garnison : c'était là son génie ; c'était aussi le goût du roi. Louvois avait par là plus d'emplois à sa disposition; il étendait le pouvoir de son ministère; il s'applaudissait de contredire les deux plus grands capitaines du siècle. Louis le crut, et se trompa, comme il l'avoua depuis ; il manqua le moment d'entrer dans la capitale de la Hollande; il affaiblit son armée en la divisant dans trop de places; il laissa à son ennemi le temps de respirer. L'histoire des plus grands princes est souvent le récit des fautes des hommes.

Après le départ du roi, les affaires changèrent de face. Turenne fut obligé de marcher vers la Vestphalie, pour s'opposer aux Impériaux. Le gouverneur de Flandre, Monlcrey, sans être avoué du conseil timide d'Espagne, renforça la petite armée du prince d'Orange d'environ dix mille hommes. Alors ce prince fit tète aux Français jusqu'à l'hiver : c'était déjà beaucoup de balancer la fortune. Enfin l'hiver vint : les glaces couvrirent les inondations de la Hollande ; Luxembourg, qui commandait dans Utrecht,fit un nouveau genre de guerre inconnu aux Français, et mit la Hollande dans un nouveau danger aussi terrible que les précédents.

Il assemble, une nuit, près de douze mille fantassins tirés 4es garnisons voisines. On arme leurs souliers de crampons. Il se met à leur tète et marche, sur la glace, vers Leyde et ▼ers la Haye. Un dégel survint : la Haye fut sauvée. Son a? mée, entourée d eau, n'ayant plus de chemin ni de vivres, était prête à périr. Il fallait, pour s'en retourner à Utreclil, marcher sur une digue étroite et fangeuse, où l'on pouvait à peine se traîner quatre de front. On ne pouvait arrivera celte digue qu'en attaquant un fort qui semblait imprenable sans artillerie. Quand ce fort n'eût arrêté l'armée qu'un seul jour, elle serait morte de faim et de fatigue. Luxembourg était sans ressource; mais la fortune, qui avait sauvé la Haye, sauva son irmée par la lâcheté du commandant du fort, qui aban-

donna m>D poste sans aucune raison. Il y a mille évéïiements dans la guerre, comme dans la vie civile, qui sont incomprôhensibles ; celui-là est de ce nombre. Tout le fruit de cette entreprise fut une cruauté qui acheva de rendre le nomfrançais odieux dans ce pays. Bodograve et Svammerdam, deux bourgs considérables, riches et bien peuplés, semblables à nos villes de la grandeur médiocre, furent abandonnés au pillage des soldats pour le prix de leur fatigue. Ils mirent le feu à ces deux villes; et, à la lueur des flammes, ils se livrèrent à a débauche et à la cruauté. 11 est étonnant que le soldat français soit si barbare, étant commandé par ce prodigieux nombre d officiers qui ont avec juslice la réputation d'être aussi humains que couragcuA. Ce pillage laissa une impression 81 profonde, que, plus de quarante années après, j'ai vu les livres hollandais dans lesquels on apprenait à lire aux enfants retracer cette aventure, et inspirer la haine contre let Français à des générations nouvelles.

(tG73.) Cependant le roi agitait les cabinets de tous les princes par ses négociations. Il gagna le duc de Hanovre, L électeur de Brandebourg, en commençant la guerre, fit un traité, mais qui fut bientôt rompu. Il n'y avait pas une cour en AHemagne où Louis n'eût des pensionnaires. Ses émissaires fomentaient en Hongrie les troubles de cette province sévèrement traitée parle conseil de Vienne. L'argent fut pro^ dîgué tu roi d'Angleterre, pour faire encore la guerre à la Hollande, malgré les cris de toute la nation anglaise, indignée de servir la grandeur de Louis XIV, qu'elle eût voulu abaisser. L Europe était troublée par les armes et par les négociaions de Louis. Enfin il ne put empêcher que l'empereur, i Empire, et l'Espagne, ne s'alliassent avec la Hollande, et ne lui déclarassent solennellement la guerre. H avait tellemen changé le cours des choses, que les Hollandais, ses alHés naturels, étaient devenus les amis de la maison d'Autriche L'empereur Léopold envoyait des secours lents, mais H montrait une grande animosilé. Il est rapporté qu'allant à Égra voir les troupes qu'il y rassemblait, il communia en chemin, et qu'après la communion iî prit en main un crucifix, et appela Dieu à témoin de la justice de sa rause. Cette action

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eût été à sa place du temps des Croisades ; et la prière Ce Léopold n'empôcha point le pi ogres des armes du roi de France.

Il parut d'abord combien sa mariue était déjà perfectionnée. Au lieu de trente vaisseaux qu'on avait joints l'année d'auparavant à la flotte anglaise, on en joignit quarante, sanf compter les brûlots. Les officiers avaient appris les manœuvres savantes des Anglais, avec lesquels ils avaient combattu celle des Hollandais, leurs ennemis. Celait le duc d'Yorck, depuis Jacques II, qui avait inventé l'art de faire entendre les ordres sur mer par les mouvements divers des pavillons. Avant ce temps, les Français ne savaient pas ranger une armée navale en bataille : leur expérience (Tonsistait à faire battre un vaisseau contre un vaisseau, non à en faire mouvoir plusieurs de concert, et ù imiter sur la mer les évolutions des armées de terre, dont les corps séparés se soutiennent et se secourent lûjluellement. Ils firent à peu prés comme les Romains qui <sn une année apprirent des Carthaginois l'art do combattre sur mer, et égalèrent leurs maîtres.

Le vice-amiral d'Estrées et son lieutenant Martel firent honneur à l'industrie militaire de la nation française dans trois batailles navales consécutives, au mois de juin (7, 14 et 21 juin 1673), entre la flotte hollandaise et celle de France et d'Angleterre. L'amiral Ruyter fut plus admiré que jamais dans ces trois actions. D'Estrées écrivit à Colbert : « Je vou- « drais avoir payé de ma vie la gloire que Kuyter vient d'ac- « quérir. » D'Estrées méritait que Ruyter eût ainsi parlé de lui. La valeur et la conduite furent si égales de tous côtés, f ue la victoire resta toujours indécise.

Louis, ayant fait des hommes de mer de ses Français par .es soins de Colbert, perfectionna encore l'art de la guerre sur terre par l'industrie de Vaubcin. Il vint en personne assié- :;cr Maësiricht, dans le temps mOme que ces trois batailles uwales se donnaient. Maastricht était pour lui une clef dos aya -Bas et des Provinces-Unies; c'était une place forte dé- Ludue par un gouverneur intrépide, nommé Fariaux, né l'rançais, qui avait passé au service d'Espagne, et depuis à celui de Hollande : la garnison était de cinq mille bomœci.

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Jauban, qui conduisit ce siège, se servit pour la première fois des parallèles inventées par des ingénieurs italiens au service des Turcs devant Candie ; il y ajouta les places d'armes que on fait dans les tranchées, pour y mettre les troupei en bataille, et pour les mieux rallier en cas de sorties. Louis se montra dans ce siège plus exact et plus laborieux qu'il ne l avait été encore : il accoutumait par son exemple à la patience dans le travail sa nation accusée jusqu'alors de n'avoir quun courage bouillant que la fatigue épuise bientôt. Maêstrichtse rendit au bout de huit jours (29 juin 1673)

Pour mieux affermir encore la discipline militaire, il usa d unersévérité qui parut même trop grande. Le prince d'Orange, qui n avait eu, pour opposer à ces conquêtes rapides, que des officiers sans émulation et des soldats sans courage, les avait formés à force.de rigueurs, en faisant passer par la main du bourreau ceux qui avaient abandonné leur poste. Le roi employa aussi les châtiments la première fois qu'il perdit une place. Un très-brave officier, nommé Du-Pas, rendit Naerden au prince d'Orange. Il ne tint à la vérité que quatre jours; mais il ne remit sa ville qu'après un combat de cinq heures, donné sur de mauvais ouvrages, et pour éviter un assaut général, qu'une garnison faible et rebutée n'aurait point soutenu. Le roi, irrité du premier affront que recevaient ses armes, fit condamner Du-Pas à être traîné dans Utrecht, une pelle à la main, et son épée fut rompue : ignominie inutile pour les officiers français, qui sont assez sensibles à la gloire pour qu'on ne les gouverne point par la crainte de la honte. 11 faut savoir qu'à la vérité les provisions des commandants des places les obligent à soutenir trois assauts ; mais ce sont do ces bis qui ne sont jamais exécutées. Du-Pas se fit tuer, un an après, au siège de la petite ville de Grave, où il servit volontaire. Son courage et sa mort durent laisser des regrets au marquis de Louvois, qui l'avait fait punir si durement. La puissance souveraine peut maltraiter un brave homme, mail non pas le déshonorer.

Les soins du roi, le génie de Vauban, la vigilance sévère de Louvois, l'expérience et le grand art de Turenne, l'active tolrépidité du prince de Coudé : tout cela ne put réparer la

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