CHAPITRE Ht
It9
canon (27 Juillet 1675). Il n'y a personne qui ne sache les circonstances de cette mort; mais on ne peut se défendre d'en retracer les principales, par le même esprit qui fait qu'on en parle encore tous les jours.
Il semble qu'on ne puisse trop redire que le même boulet qui le tua, ayant emporté le bras de Saint-Hilaire, lieutenant général de l'artillerie, son fils, se jetant eu larmes auprès de lui : « Ce n'est pas moi, lui dit Saint-Hilaire, c'est ce grand « homme qu'il faut pleurer : » paroles comparables à tout ce que l'histoire à consacré de plus héroïque, et le plus digne éloge de Turenne. Il est très-rare que, sous un gouvernement monarchique, où les hommes ne sont occupés que de leur intérêt particulier, ceux qui ont servi la patrie meurent regretté» du public; cependant Turenne fut pleuré des soldats et det peuples. Louvois fut le seul qui ne le regretta pas : la voix publique l'accusa môme, lui et son frère, l'archevêque de Reims, de s'être réjouis indécemment de la perte de ce grand homme. On sait les honneurs que le roi fit rendre à sa mémoire, et qu'il fut enterré à Saint-Denis, comme le connétable Duguesclin, au-dessus duquel l'opinion générale l'élève autant que le siècle de Turenne est supérieur au siècle du connétable. Turenne n'avait pas eu toujours des succès heureux à la guerre; il avait été battu à Mariendal, à Réthel, à Cambrai : aussi disait-il qu'il avait fait des fautes, et il était assez grand pour l'avouer. 11 ne fit jamais de conquêtes éclatantes, et ne donna point de ces grandes batailles rangées, dont la décision rend quelquefois une nation maîtresse de l'autre; mais, ayant toujours réparé ses défaites, et fait beaucoup avec peu, il passa pour le plus habile capitaine de l'Europe, dans un temps où l'art de la guerre était plus approfondi que jamais. De même quoiqu'on lui eût reproché sa défection dans les guerres de la Fronde, quoiqu'à l'âge de près de soixante ans l'amour lui eût fait révéler le secret de l'État, quoiqu'il eût exercé dans le Palatinat des cruautés qui ne semblaient pas nécessaires il conserva la réputation d'un homme de bien, sage et mo^ déré, parce que ses vertus et ses grands talents, qui n'étaient qu'à lui, devaient faire oublier des faiblesses et des fautes qu lui étaient communes avec tant d'autres hommes. Si on pou-
■^-■^. . -. mM. 1^ .jm>\ -^a^TWIM
«f > i".' TT * J *~^
▼ait le comparer à quelqu'un, on oserait dire que, de tous les généraux des fiiècles passés, Gonzalve de Cordoue, surnommé le grand capitaine, est celui auquel il ressemblait davantage «.
Né calviniste, il s'était fait catholique l'an 1668. Aucun protestant, et môme aucun philosophe, ne pensa que la persuasion «eule eût fait ce changement dans un homme de guerre, dans un politique âgé de cinquante années, qui avait encore des maîtresses. On sait que Louis XIV, en le créant maréchal général de ses armées, lui avait dit ces propres paroles, rapportées dans les lettres de Pellisson et ailleurs : t Je « voudrais que vous m'obligeassiex à faire quelque chose de « plus pour vous. » Ces paroles, selon eux, pouvaient avec lo temps opérer une conversion ; la place de connétable pouvait tenter un cœur ambitieux : il était possible aussi que cette conversion fût sincère. Le cœur humain rassemble souvent la politique, l'ambition, les faiblesses de l'amour, les sentimenti delà religion. Enfin, il était très-vraisemblable que Turenne ne quitta la religion de ses pères que par politique; mais les catholiques, qui triomphèrent de ce changement, ne voulurent pas croire l'ûme de Turenne capable de feindre.
Ce qui arriva en Alsace immédiatement après la m^rt de Turenne rendit sa perle encore plus sensible. Montecuci»}!!, retenu par l'habileté du g(^néral français trois mois enticrt au delà du Rhin, passa ce fleuve dès qu'il sut qu'il n'avait plus Turenne à craindre ; il tomba sur une partie de l'armée qui demeurait éperdue entre les mains de Lorges et de Vaubrun, deux lieutenants généraux désunis et incertains. Cette irmée, te défendant avec courage, ne put empêcher les Impériaux de pénétrer dans l'Alsace, dont Turenne les avait tenus écartés. Elle avait besoin d'un chef, non-seulement pour k conduire, mais pour réparer la défaite récente du maréchal de Créqui, homme d'un courage entreprenant, capable des actions les plus belles et les plu» téméraire», dangereux à »a patrie autant qu'aux ennemi».
I. Voir Napoléon, Ses opiniont et $es jugements, t. Il, «o nr ♦ Twwiit. Mim» «M rend une éclatAnto juilice à ce grand homme <Je guen«.
li*- ..'
OHAPITM XZ2.
Créqol venait d*etre vaincu par m faute a Consarbruck (Il août 1675). Un corps de vingt mille Allemands, qui assié* geait Trêves, tailla en pièces et dispersa sa petite armée : il échappa à peine lui quatrième. Il court, à travers de nouveaux périls^ se jeter dans Trêve», qu'il aurait dû secourir avec prudence, et qu'il défendit avec courage. Il voulait s'ensevelir sous les ruines de la place : la brèche était pratii cable ; il 8*ob8tine à tenir encore. La garnison murmure. Le capitaine Bois-Jourdain, à la tête des séditieux, va capituler »ur la brèche. On n'a point vu commettre une lâcheté avec tant d'audace : il menace le maréchal de le tuer s'il ne signe. Créqui se retire avec quelques officier» fidèles dans une église; il aima mieux être pris à discrétion que de capituler.
Pour remplacer les hommes que la France avait perdu» dan» tant de sièges et de combats, Louis XIY fut conseillé de no »e point tenir aux recrue» de milice, comme à l'ordinaire, mais de faire marcher le ban et l'arrière-ban. Par une ancienne coutume, aujourd'hui hors d'usage, les possesseurs de» fiefs étaient dans l'obligation d'aller à leurs dépens à la guerre, pour le service de leur seigneur suzerain, et de rester armés un certain nombre de jours. Ce service composait la plus grande partie des lois de nos nations barbares. Tout est changé aujourd'hui en Europe; il n'y a aucun État qui ne lève des soldats, qu'on retient toujours sous le drapeau, et qui forment des corps disciplinés.
Louis XIII convoqua une fois la noblesse de son royaume : Louis XIV suivit alors cet exemple. Le corps de la noblesse marcha, sous les ordres du marquis depuis maréchal de Rochefort, sur les frontières de Flandre, et après sur celles d'Allemagne ; mais ce corps ne fut ni considérable, ni utile, et ne pouvait l'être. Les gentilshommes aimant la guerre, et caiiablesde bien servir, étaient officiers dans les troupes; ceux 4ue l'âge ou le mécontentement tenait renfermé» chez eux n'en sortirent point ; les autres, qui s'occupaient à cultiver leur» héritages, vinrent avec répugnance au nombre d'environ quatre mille. Rien ne ressemblait moin» à u^e troupa guerrière. Tous monté» et armés inégalement, sans expé» rience et sans exercice, ne pouvant ni ne voulant faire un
ÎU