CHAPITRE XVI
râleur de tous ces jeunes princes et de la plus florissante noblesse du royaume, fit à la cour, à Paris et dans les provinces, un elTet qu'aucune bataille gagnée n'avait fait encore.
M. le Duc , le prince de Conti , MM. de Vendôme et leurs amis trouvaient, en s'en retournant, les chemins bordés de peuple ; les acclamations et la joie allaient jusqu'à la démence; toutes les femmes s'empressaient d'attirer leurs regards. Let hommes portaient alors des cravates de dentelle, qu on arrangeait avec assez de peine et de temps. Les princes, s'étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé négligemment ces cravates autour du cou : les femmes portèrent des ornements f^iits sur ce modèle ; on les appela des steinkerques. Toutes les bijouteries nouvelles étaient à la steinkerque. Un jeune homme qui s'était trouvé à cette bataille était regardé avec empressement. Le peuple s'atiroupait partout autour des princes : on les aimait d'autant plus que leur faveur à la cour n'était pas égale à leur gloire.
Ce fut à cette bataille qu'on perdit le jeune prince de Turenne, neveu du héros tué en Allemagne ; il donnait déjà des espérances d'égaler son oncle. Ses grâces et s'^'ï esprit l'avaient rendu cher à. la ville, à la cour et à l'armée.
Le général, en rendant compte au roi de cette bataille mémorable, ne daigna pas seulement l'instruire qu'il était malade quand il fut attaqué.
Le m(}me général, avec ces mêmes princes et ces mêmes troupes surprises et victorieuses à Steinkerque , alla surprendre, la campagne suivante , le roi Guillaume, par une marche de sept lieues, et l'atteignit à Nervinde. Nervinde est un village près de la Guette, à quelques lieues de Bruxelles. Guillaume eut le temps de se retrancher pendant la nuit, et de se mettre en bataille : on l'attaque à la pointe du jour (29 juillet 1693); on le trouve à la tôte du régiment du I\uvigni, tout composé de gentilshommes français, que la fatale révocation del'édit de Nantes et les dragonnades avaient fermés de quitter et de haïr leur patrie. Ils se vengeaient sur elle des intrigues du jésuite La Chaise et des cruautés de Louvois. Guillaume, suivi d'une troupe si animée, renversa d'abord kt escadrons qui se présentèrent contre lui, mais enfin il fut
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renversé lai-même sous son cheval tué. 11 se releva, et cootinua le oombat avec les efforts les plus obstinés.
Luxembourg entra deux fois, l'épée à la main, dans le vi1« lage de Nervinde. Le duc de Villeroi fut le premier qui sauta dans les retranchements des ennemis : deux fois le village fui emporté et repris.
Ce fut encore à Nervinde que ce môme Philippe, duc de Chartres, se montra digne petit-fils de Henri IV. Il chargeait pour la troisième fois, à la tête d'un escadron : oette troupe étant repoussée, il se trouva dans un terrain creux, environné de tous côtés d'hommes et de chevaux tués ou blessés. Uo escadron ennemi s'avance à lui, lui crie de se rendre : on le •aisit; il se défend seul, il blesse Tofficier qui le retenait prisonnier ; il s'en débarrasse. On revole à lui dans le moment, et on le dégage. Le prince de Condé, qu'on nommait BL le Duc, le prince de Contl, son émule, qui s'étaient tant signalés à Steinkerque, combattaient de même à Nervinde pour leur Tie comme pour leur gloire, et furent obligés de tuer des ennemis de leur main, ce qui n'arrive aujourd'hui presque Jamais aux officiers généraux, depuis que le feu décide tout dans les batailles.
Le maréchal de Luxembourg se signala et s'exposa plus que Jamais : son fils, le duc de Montmorenci , se mit au-devant de lui lorsqu'on le tirait, et reçut le coup porté à son père. Enfln,le général et les princes prirent le village une troisième fois, et la bataille fut gagnée.
Peu de journées furent plus meurtrières. Il y eut environ vingt mille morts : douze mille du côté des alliés, et huit de celui des Français. C'est à cette occasion qu'on disait qu'il tallait chanter plus de De profundis que de Te Deum,
Si quelque chose pouvait consoler des horreurs attachées à ia guerre, ce serait ce que dit le comte de Salm, blessé et prisonnier dans Tirlemont.Le maréchal de Luxembourg lui rendait des soins assidus : « Quelle nation étes-vous! lui dit ce c prince: il n'y a point d'ennemis plus à craindre dans une < bataille, ni d'amis plus généreux après la victoire.»
Toutes ces batailles produisaient beaucoup de gloire, mais peu de grands avantages. Les alliés^ battus à Fleurus,â Steio-
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kérque, à Nervinde, ne l'avaient Jamais été d'une manière complète : le roi Guillaume fit toujours de belles retraites; et quinze jours après une bataille, il eût fallu lui en livrer une autre pour être le maître de la campagne. La cathédrale de Paris était remplie des drapeaux ennemis. Le prince de Conti appelait le maréchal de Luxembourg le tapissier de Notre-Dame : on ne pariait que de victoires. Cependant Louis XIV avait autrefois conquis la moitié de la Hollande et de la Flandre, toute la Franche-Comté, sans donner un seul combat; et maintenant, après les plus grands efforts et les victoires les plus sanglantes, on ne pouvait entamer les Provinces-Unies, on ne pouvait môme faire le siège de Bruxelles.
(I et 2 septembre 1692.) Le maréchal de Lorges avait aussi, de son côté, gagné un grand combat près de Spirebach ; il Evaitmôme pris le vieux duc de Virtemberg : il avait pénétré dans son pays; mais, après l'avoir envahi par une victoire, il avait été contraint d'en sortir. Monseigneur vint prendre une seconde fois et saccager Heidelberg, que les ennemis avaient repris; et ensuite il fallut se tenir sur la défensive contre les Impériaux.
Le maréchal de Catinat ne put, après sa victoire de Stafarde et la conquête de la Savoie, garantir le Dauphiné d'une irruption de ce même duc de Savoie, ni, après sa victoire de U Marsaille, sauver l'importante ville de Casai.
En Espagne, le maréchal de Noailles gagna aussi une bataille sur le bord du Ter (26 mai i694). Il prit Girone et quelques petites places; mais il n'avait qu'une armée faible, et il fut obligé, après sa victoire, de se retirer devant Barcelone. Les Français, vainqueurs de tous côtés et affaiblis par leurs succès, combattaient dans les alliés une hydre toujoun renaissante, il commençait à devenir difficile en France de faire des recrues, et encore plus de trouver de l'argent. La rigueur de la saison, qui détruisit les biens de la terre en ce temps, apporta la famine ; on périssait de misère au bruit des Te Deum et parmi les réjouissances. Cet esprit de confiance et de supériorité, l'âme des troupes françaises, diminuait déjà un peu : Louis XIV cessa de paraître à leur tête.
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