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FL\ DU ROI DE CARREAU

UNE HEURE TROP TARD

Besser nie als zu spaët.

il vaut mieux jamais que lard.

3l)j|)int)?c âarr.

ECKE TROP TAIU).

Première Pîirlle.

LAlllT.

Komm lieber mai.

Ueviens, cher mois de mai.

'Ro«de à dar.ser.)

Il n'y a presque plus de feuilles aux arbres; les chênes, les bouleaux et les saules, qui résistent mieux aux premiers froids, cnnserYeul seuls uue parlie des leurs ; mais le moindre soulHc, en t'ait, à cliaque instant, tomber iiuelque -unes.

Les éi^lanlierset les aubépines sont couverts de baies, les unes rouges comme le ( oiail, les autres pourprées comme le grenat ; leur abondance, aux chasseurs et aux bâcherons, présage un hiver àpie et rigoureux.

La végélalion est presque ;i,rrêtéc; la mousse seule est verte et vivante.

Le ciel est gris et immobile. A. peine est-il cinq heures de l'après-midi, et le jour va bientôt s'éteindre. Le soleil, qui se couche, perce à peine son linceul de brouillards froids d'un reflet d'un jaune triste et pâle. C'est uns des monotones journées de la fin d'octobre.

Dans le bois cependant s'avancent deux honiraes armés de fusils et suivis d'un chien ; et les feuilles qui jonchent la terre crient sous leurs pieds.

Tous deux sont trèsjeunes. Celui qui marche le premier a «ne allure franche et décidée, quoique inégale. Ses cheveux, d'un blofld cendré, s'échappent d'une casquette de chasse ; ses yeux, d'un bleu sombre, sont vifs, perçans et expressifs.

L'autre aune figure régulière, mais insignifiante. Peut-être un observateury attentif découvrirait-il une sorte d'aptitude aux sciences qui ne demandent ni imagination ni vivacité.

A les voir suivre ensemble le même ch»min, il est facile de dewner que l'un des deux a sur l'autre une habitude d'auto-

rité involontaire et d'influence peut-être ignorée de tous deux .-^ le premier semble conduire l'autre, choisit le côté du chemin, hûte ou ralentit le pas à son gré.

Comme iC sentier devenait plus large, celui des deux jeunes gens qui était en arrière doubla un instant le pas cl se trouva près de son compagnon.

— Mor ami Maurice, dit-il tristement, je crains fort que nous ne fassions une expé lition inutile, par le plus lugubre temps qui se puisse imaginer. Il n'est pas probable (|ue les canards sauvages soient d.-ji^ arrivés. I^ous allons mourir de froid, et nous ne tirerons pas un coup .de fusil.

— Mon ami Richard, répondit l'autre, je craiuîfoit ([ue, selon voire habitude, vous vous trompiez lourdement. Je vous ai déjà déclaré qu'hier soir, sur la brune, en passant près de^l'étang, j'ai parfaitement reconnu le bruit que fait le vo! du canard sauvage quand il arrive s'abattre dans les joncs.

— Mais, dit Richard, ne peux tu avoir pris un ajtre oiseau pour un canard?

— Mon ami i^.ichard, reprit Maurice, si je m'étais trompé, ce que je maintiens impossible, faites-moi leplaisir de me designer un autre oiseau qui, vers la brune, descende sur les étangs. Pensez-vous que celui que j'ai entendu hier soit un cygne ou une oie sauvage?

— Cela n'aurait rien d'extraordinaire, dit Ricliard.

— Faites-moi le plaisir, mon ami Richard, de bien retenir vos dernières paroles. Vous me niez l'arrivée de mes canards, et vous admettez celle des cygnes et des oies. Or, chacun sait ou doit savoir que jamais cygne n'a passé avant la moitié de novembre, et je ne me rappelle pas avoir vu des oies sauvages avant la Saint-Martin. En tout cas, iiftus ne perdrions pas au change, erl'erreur ne serait pas aussi grande que celle qui vous fit hier prendre et tuer, pour un pigeon ramier, une innocente poule qui s'était nn peu éloignée de la basse-cour.

iO-2

ALPHONSE KA.RR

— Ce n'est pas une chose fort étonnante, reprit Richard un peu piqué. ^

— Enfndons-nous, mon ami Richard. A coup sûr, ce n'est pas une chose fort étonnante que vous ayez pris une poule pour un pigeon lamier. Ce n'est pas la première fois qu'il vous arrive de .semblables ma'lieurs ; cl ma plus grande crainle, en ciiassant avec vous, csl que, (luelque joir, vous me tiriez comme chevreuil, sous prétexte que j'ai le poil ;'i peu près fauve. Mais ce (pji est une chose fort étonnante, c'est que vous ayez tué la poule.

Pour en revenir ft votre obstination, poursuivit Tilauricc, je suis vraiment f.iclié de n'avoir (las mis en note, cwHme je me l'étais J)ien proposé, la date du jour où, l'an pa^sé, j'ai tué le premier canard sauvage.

— A ttion tour, Maurice, je te dirai i|ue ce n'est pas une chose fort étonnante.

— Tît pourquoi?

— Parce (jue tu te l'étais proposé. Je lai mis en note, moi ; et si l'on voyait assez clair pour lire, je v^, montrerais que c'était dans les premiers jours de novembre.

— Je n'en ciois rien, M is, d'ailleurs, les canards consultent moins l'almanach que le, froid pour (piitler leurs rivières glacées; et depuis deux jours que la geléi; a commencé par un vent nsrd est, la température est déjà âpre et piquante plus (ju'il n'est suffisant.

En re moment, au bout du sentier sinueux, parut un espace »Mle et ijrumcux : c'ét.iit l'étang qu'ils cliercliaicnl. Arlivés'au bord, ils se cachèrent derrière do gros saules, et armèrent silem ieusement leurs fusils.

— Maintenant, dit Maurice, il nc^ faut pas s'abandonner à la moindre distraction. Occupe-toi de ta gauche; moi, de ma droite. Restons à dix pas l'un de l'antre, et écoulons bien : nous entendrons le bruit de leurs ailes.

Un quart d'heure se passa sans qu'on entendit rien. Richard fit un mouvement.

Maurice y répondit par un rliui! énergique. Richard s'approcha.

— Mon ami Maurice, dit-il, je dois te déclarer que j'ai les mains bleues et les pieds complètement engourdis. Cette chasse ne me convient pas du tout.

— Tais-toi, répondit Maurice à voix Iris basse; si cette chasse ne te convient pas, lu m'y laisseras une autre fois venir seul. .Mais, pour aujourd'hui, arme- toi de patience; car je ne prétends pas rentrer avec mon carnier vide.

Richard retourna à sa place, et un grand quart d'heure s'écoula encore. Pendant ce temps, le silence ])rofond qui régnait, l'aspect monotone et triste de ces arbres nus, (ju'un reste de jour dessinait faiblement, excitèrent une impression qui s'caipava entièrement de l'esprit de Maurice. Il tomba dans une profonde rêverie, et son iiuaginalion s'écliappa, abandonnant son corps, et courut vagabonde daus la vie idéale et dans l'avenir.

Tandis iju'il rêvait, plongé dans une sorte d'extase mystique, un bruit de voix confuses se lit enlenJrc de si loin qu'on les distinguait à peine, el qu'une ieuille qui se délachait el tombait suflisait pour les couvrir. C'étaient des voix de très jeunes lilles ; de temps à autre, une seule chaulait, et alors léchant était plus intelligible. Maurice reconnut l'air d'une ronde très répandue : \

liomw lii;ber mai, und mâche; Die haeume weider griin, etc.

« Reviens, cher inoi.s de mai'; rends aux arbres leur verdure, et fais refleurir les violettes sur les bords des ruisseaux. Ah ! (jue j'aurais de i)laisir à revoir une seule pelile fleur, cher mois de mai ! Quel bonheur pour moi, quand tu me rendras les yeites promenades! >>

L'éloigiieinenl faisait quelquefois perdre la voix, de sorte que Maurice ne savait si cette mélodie n'était pas simplement un jeu de son imagination. Connne il écoutait, il n'entendit pas les ailes crépitantes d'un canard sauvage ijui |)assa a sa droite; il ne fut réveillé que par le coup de fusil dant Ri-

chard abiltit l'oiseau, el en même temps par le bruit que lit le chien en sî précipitant dans l'.au pour l'alb^r chercher.

— Bravo, Maurice! cria Richard, fier de son succès; il ne faut pas s'abandonner à la moindre distraction.

— i\)audite soit la fée qui depuis une deini-lieure me fiit enli;ndre une mystérieuse et délicieuse musique ! Maudite soit cette voix si pure et si jpu:-'.e, laible et doucj comme le bruissement des feuilles ! Apporte ! cria-t-il au chien, apiiortel

" Oh! oh ! aj'UUa-l-il après avoir pris l'oiseau et l'avoir examiné, je g:ige ipie tu as pris ce canard pour un cygne; lu l'as tué tellement en avanl qu'il n'est blessé qu'à la tèle. I.e canaid n'a pas le vol aussi rapide.que le cygne, ami Richard ; il suffit de le tirer à la tête pour le toucher au corps: je désire que cet avis vous soit utile pour l'avenir.

— Partons-nous'?

— Je conçois ion empressement à rentrer charge de r/ibicr : c'est un plaisir sur lequel tu n'es pas blasé; mais, si tu le veux bien, nous attendrons encore quelques instans pourvoir si la fortune me sera aussi favorable.

Après quel(|ues minutes, comme il faisait louià faitnuii, Ricl ard appuya ses plaintes sur le froid d'une horrible faim qui lelourmentait. Maurice, qui n'avait pas moins d'appétit, désarma sO!i fusil.

— Ecoule, Richard: vois-tu, de l'autre côté de l'étang, celle lumière grossie et rougie par le brouillard ? Dans celte cabane on pourra nous donner à manger ; de la saucr craul, du lard fumé et de la bière, c'est tout ce ([u'il faut à des chasseurs.

Comme ils se dirigeaient vers la lumière, Maurire ajouta :

— As-tu remarqué quelquelois que la campagne, l'air libre, la solitude, jellenl dans l'esprit des impressions (ju'on ne peut abandonner, sans une grande répugnance, pour les sensalions de la ville ? Quand j'ai passé quelques heures dans les bois, il me serait pénible d'avoir recours, pour apaiser ma faim, aux raftinemens de la cuisine; de même qu'après une journée passée à la ville, je dînerais fort mal à la campagne.

Richard ne répondit pas, soit qu'il voulût ainsi témoigner son assentiment, soit que cette sensation fût en dehors des siennes, soit qu'il fût entièrement occupé du froid et de la faim. 1

Maurice continua.

— Nous avons encore oublié d'écrire à nos parens, ami Richard ; il s'en suivra une horrible catastrophe. INotre premier appel de fonds restera sans réponse, et nous serons forcés de retourner étudier Kant plus lût que notre libre arbitre ne nous y poussera. Je serais d'avis de nous occuper de cet utile devoir avant de nous livrer au sommeil, d'autant que demain, dès le jour, je dois aller visiter un clapier où j'ai tué, l'an passé, une quantité de lapins fort raisonnable.

Richard laissa encore tomber la conversation. Maurice siffla le chien, (jui s'était écarté, et ils continuèrent à marcher silencieusement.

On fut bientôt auprès de la cabane.

Maurice s'arrêta :

— Il me semble (ine, par le froid qu'il fait et avec l'appétit que nous avons, nous ris(juons de fort mal souper ici ; nous n'avons pas pour trois quarts d'heure de chemin, en hâtant le pas, pour rentrer à la ville, oU nous aurons d'excellent bo:;uf rôli et une bonne bouteille de vin ; nous nous attablerons devant un grand feu, et nous nous débarrasserons de ces vêtemens appesantis par le brouillard. Qu'en dis-tu, ami Richard?

Et sans attendre de réponse, il prit un sentier à travers \» bois; Kichard le suivit; puis bientôt on cessa d'entendre I bruit de leurs pas sur les feuilles.

UNE HEURE TROP TARD

ou I.'ON TLE UX PRÉJUGÉ.

Allons danser sous ces ormeaux.

(.1. J.nOCSSEAD.)

Comme nous venons de parler de danses, déjeunes filles, Il nous \ient une cralnie en l'csprii : c'est qu'on ne se représente nos jeunes liUes dansant sur la fougère ou sous la fougère, ainsi que font baller les tilles, les écrivains citadins.

Depuis le jour où les philosophes se vantèrent de porter la hache dans la forêt des préjugés, ce ([ui les fit accuser par une femme d'esprit de rfe6i7ef des fagots, tout le monde s'est mis à détruire des préjugés, à renverser des abus, à briser des jougs.

On a fait, à ce sujet, ce que font les chasseurs auxquels une licence de chasse dans les forêts de l'état permet de luer « les lapins, les lièvres, les ciseaux de passage et les animaux nuisibles ; n et qui, par catachrèse, considèrent comme animaux nuisibles les daims, les cerfs et les chevreuils

Chacun a voulu avoir sop. abus ou son [iréjugé tue sous lui; quand on a eu tout détruit, brisé, renversé , i'abus, le joug, le préjugé n'existant plus, il a fallu en inventer pour les détruire, les briser et les renverser-, il y a tel homme aujourd'hui qui s'oreupe activement de renverser le préjugé de la politesse, et de briser le joug de la chemise blanche.

C'est pourquoi nous saisissons, avec un empressement facile à loncevoir, l'occa-ion qui se présente à nous, de détruire aussi notre préjugé.

Nous attaquons la fougère.

La fougère est une plante arborescentequi, à sa plus grande hauteur, ne dépasse guère deux pieds ou deux pieds et demi; on ne peut donc danser ni sur ni sous la fougère, pas plus que sur ni sous la coudrette ; la coudrette signifiant le coudrier ou noisetier, et le noisetier étant branchu depuis le bas jusqu'en haut-, pas plus que sur la bruyère, qui jetterait les filles par terre, ou au moins ieur mettrait les jambes en sang.

Les erreurs, de^juis longtemps accn'ditées dans les romances et dans les livres, proviennent — de ce que rhonime qui écrit n'a pas le temps d'aller à la campagne, — de ce que l'habitant de la campagne n'a pas le temps d'écrire ; de sorte qu'une condition nécessaire pour parler d'arbres ou de lleurs est de n'm avoir jamais vu; comme on fait foi au livre que nous avons sous les yeux, livre dont l'aute.;r veut abioiument tresser, pour sa bergère (la bergère est un préjugé qu'il n'est plus permis d'avoir) anc couronne de roses oilurantes etdechrysanihèmcs; — or, le clirysauîhèîue ne fleurit qu'à la fin de l'automne, et jamais, par conséquent, ne s'est rencontré avec aucune espèce de rose odorante.

ni.

La maison où avaient failli entrer Maurice et Richard était, au premier abord, d'assez trisie apparence; mais, en la voyant si bien fermte, en apercevant derrière un jardin dont les murs étaient dépassés par des sorbiers à fruits rouges, en entendant des voix joyeuses et un peu confuses, on ne pouvait s'empêcher de songer au bonheur de ses haliilans, de se llgurer leur vie simple et modeste qui ne dépassait pas, même par les désirs, l'enceinte de la maison et du jardin, cette vie close, ce boiiliear que ne défloraient pas les regards des profanes.

Cette maison renfermait pour chacun le passé et l'avenir, et les douces afîetiioi.s, car il y était né , il devait y mourir; chacun des pausrei meubles était un monument oii étaient inscrits bien des souvenirs d'enfance, des souvenirs de joie et d'autres de chagrins; mais la mémoire estr une si bonne chose que même les souvenirs tristes ont du charme : — le

souvenir a son prisme comme l'espérance, c'est l'éloignemcnt.

C'est un grand bonheur qu'une vie resserrée, on n'a pas à se diviser en menues fractions; on se donne entier à quel- (jues amis, el celte large part d'affection qu'on leur accorde , on la peut ai tendre d'eux.

C'est dans cette maison qu'était rentrée la jeune fille dont la voix, en préoccupant Maurice, avait causé le triomphe de Richard.

On la nommait Hélène, elle avait à peine seize ans. Hélène était presque encore un enfant; ses longs cheveux blonds commençant à brunir, et qu'un ruban qui les attachait ne pouvait tous retenir, tant ils étaient touffus el inégaux, cachaient son front et ses yeux noirs, et quand elle parlait, de sa petite main elle les é«'^>.rlait et les rejetait en arrière.

Son existence avait coulé calme et limpide; si sa jeune imagination, si riche d'avenir, avait daigné regarder le petit nombre de jo\irs laissés en arrière, à peine cùt-elle retrouvé deux ou trois chagrins dans toute sa vie.

Ln jour, son frère avait écrasé une linolc apprivoisée^ c'était une jolie linote dont la tète et la gorge étaient. richement empourprées; — mais on oublie si vite les amis morts!

Une autre fuis, dans une invasion au fruitier, faite de complicité avec le même frère, il l'avait hisstc sur la plus haute planche de l'armoire où étaient les noix; mais, comme elle allait c'uarger ses poches de butin, les maudites noix roulèrent et tombèrent une à une sur le plancher, en produisant un perfide retentissement; le frère s'était enfui, et les grands f arens avaient trouvé la coupable tapie en un coin sur les planches, d'où elle était trop petite pour descondre seule.

Souvent, pour entrer dans l'étang cueillir d;:s nénuphars, dont la fleur blanche parfumée s'épanouit sur ses larges feuilles d'un vert sombre et luisant, elle n'avait plus retrouvé la haie où elle avait caché ses souliers et ses bas, et il avait fallu revenir nu-pieds à la maison.

Quand on a dépensé une partie de ses jours, quand la vie n'est plus qu'une de ces fleurs tardives qui ont survécu au printemps, et languissent pâles, décolorées, sans odeur, on s'afflige de la prodigalité avec laquelle l'enfance jette en mnt ses jours exempts de soucis, sans les regretter, sans leur dire sdieu ; on est surpris comme ce voyageur, dont parle un cont% arabe, qui vit des enfans jouer au palet avec des rubis, des émeraudes el des topazes, et s'en aller sans songer'à les ramasser.

Comme Éloi et sa femme Marthe, chacun à un coin de la cheminée, Marthe tricotant, Éloi fumant, parlaient de choses et d'autres :

De la flamme qui, vive et scintillante, annonçait du froid; De Henreich, qui serait bientôt un bon garde forestier, quand lui, Éoi, ne serait plus bon qu'à fumer sa pipe aucoin du feu;

D'Hélène qui devenait grande fille, el qui, jolie comme elle était, ne saurait manquer de trouver un bon parti ;

Au fund de la chambre, le frère et la sœur faisaient, à voix basse, leurs projets pour le lendemain.

— Écoule, Hélène, nous nous lèverons de bonne heure, et nous irons au clapier prendre des lapins aux lacets.

COUUEXT M VIRICE ÉCaiVIT A SON PÉUE , QLOIQl IL EN EUT l'intention.

Le même soir, Maurice et Richard, assis devant un bon feu, après avoir bu et mangé convenablement, allumèrent leurs pipes et devisèrent.

— Mon ami Richard, ditMaurice, voici déjà fort longtemps que nous passons notre vie à étudier beaucoup sans apprendre grand'chose, à fumer, à boire de la bière et à tuer des chevreuils et des lièvres. Ke le semble-t-il pas qu'il serajt temps de jeter là cette vie, après .l'avoir pressée comme un limon, ei d'aviser à nous en faire une autre? Le chevreuil ne

ALPHONSK K\RR.

s'obstine pa.-5 j Liouler l.?; liourgeons qii'il a di^j:i broutés; — quand l'i'i ureiiil a inangé une noix, il en jette les roques et en prend une autre ; les grives laissent les vignes vendangées, et vont cheichcr pjUure ailleurs.

Pourquoi sf^rions-nous comme ces chè\Tes qu'on attacbeau pied d'un arbre, et qui, après avoir tondu l'herbe dans le cercle que leur corde leur permet de parcourir, la retondent une seconde fois d'aussi prés q;ie leurs dents le peuvent faire; puis, quand elle vkl coupée ras ainsi que du velours, s'cflbrwnt encore de la brouter, puis se couchent et ruminent? — IN'e serait-il pas plus sage, ami Riibard, de changer de temps en temps sa vie, s in séjour, ses habitudes, ses relations et ses amiiiés, quand on a retiré tout ce qu'il y aval! de bon i") jirendre? Resserrer ainsi sa vie dans (juatre lieues de pays, entre huit ou dix personnes; reste.- toujours sous te même ciel, sous le mémedeiîré de latitude, n'est-ce pas renoncer niaisement à ce que Dieu a fait pour nous? La terre tout cniicre n'esielle pas :"i chaque homn;e? Pourquoi, habitant d'un ^frand palais, se confiiur dans une seule chambre? Pouniuoi, menibie d'ui.e nombreuse fajiii'le, neconnaîiro que quelques individu.s? pourquoi tourner dans le même cercle, comme un cheval i|ui tourr.e une meule?

— Est-ce à dire, répliqua Richard, (|ue lu veux voyager?

— Pas encore ; mais jusqu'ici je n'avais eu d'autres besoins que la faim, la soif, l'exercice, le grand air, — auxquels je joindrai celui de te tourmenter un peu de temps h autre; — depuis quelque temps, je sens de nouveaux besoins; ma têle et mon cœur ont comme faim, et je ne sais que leur donner' à manger. Quan.l ]i vois une femme, il me semble que j'ai quelque cbû.,e ;i attendre d'elle, que ce qu'elle peut me donner est un bonheur céleste auprès duquel tout ce que j'ai goûté jusqu'ici me paraît de giossicrs et vils plaisirs. 11 me semble qu'il y a en moi quelque chose de noble, de divin, enpri oiné dans mon corps, et ([ui ronge les barreaux de sa prison; c'est la sensation qu'éprouveraient les fleurs, quand la sève se précipitant au sûcjmetdes rameaux, tend à jailliren fleurs éclatantes, et à les rendre, d'herbe inaperçue, verte, uniforme qu'elles étaient, de riches cassolettes, d'où s'exhalent les plus suaves i.arfums. — Il me semble que tout ce que j'ai été, ce que j'ai •senti jiiSiU'i'.i étaient l'esifience et les gi-ossièrcs sensations delà chenille et de l'informe chrysalide, cl qu'aujourd bui le papillon remue dans la coque, et que le regard d'une femme, comme le soleil de mai, va lui donner l'essor et lui pcrmctlrede déployer au soleil ses brillantes ailes, encore plissécs par la prison, et de s'élever au ciel, abandonnant sa misérable dépouille sur la terre.

— Tu es amoureux?

— Non; auprès des f( mmes, je suis gêné, timide, et je iw pense qu'à les fuir. Ces idées nouvelles ne m'agitent que dans la solitude; alors mon Ame parle un langage sans mots, qui n'est pas fait pour les oreilles, mais pour l'ime; un langage qui. si je pouvais le traduire, montrerait éloquemment à une femme le trésor d'amour qu'il y a dans mon cœur pour celle qui m'aimera.

Je ne suis pas amoureux, car je n'ai jamais vu cell(jdont l'image me poursuit ; c'est une image légère et frêle, comme si elle était faite de vapeurs condensées; tellement que, lors([ue mon imagination exallée, fiévreuse, réussit h me la montrer par une hallucination extatique, il me semble que le vent de mon haleine va la faire disparaître, ([ue le nu-indre bruit va la faire évanouir. Celte image est pi is poétique qu'aucune femme que j'aie vue. Il y a e;i elle quelque chose de divin, qui semble ne i as appartenir à la terre.

Cependant, quand je songe que nui, qui ne suis qu'un homme, depuis (|ue uion àmc est ainsi éclose en moi, je me sens au.-si une iialerecélesle, qui fait que je ne me trouve pas indigne de l'objet d:' tues rêves, el quejeme.croisavecflbMine sorte d'afiinilé el de sympailiie je peii.se coiisé(!ueninici.l que que ces jeunes fil'es j|ui, loues belles (|u'el'es sont, paraissent encore tenir à la terre, si je pouvais féconde.- leur âme, comme la mien:.e a été fécondée, 'trouveraient en moi une autre nature, une autre vie, cl (lueleuràme, s'élevant comme la mienne, pourrait se joindre à elle, ie confondre avec elle, aussi intimement que tl-ux parfums ou detix gouttes de rosée.

et que ce serait là ce bonheur mvstérieux dont je suis .dtiré.

Richard laissa Uii sourire errer sur ses lèvres.

— Écoute, Richard, continua Maurice, si tu n'as à me dire que des paroles qui me désenchantent, ne me parle pas ; si tu veux arracher à mon âme les ailes qui la portent au ciel, laissemoi ; car j'ai une sainte vénération pour cette Ame qui s'est éveillée en mo^ — Il me semble que c'est une portion de la divinité, et que le reste de moi doit l'adorgr. -• Si je pouvais avec des mois humains peindre des choses célestes, tu respecterais comme moi ce qui te fait sourire.

Il se leva, prit Richard par la main, et le conduisit près de la feiiêire :

— Tiens, vois cet amandier, ecs branches nues, noires, mortes : voilà ce que lu es, voilà ce que j'étais.

Représente-toi ce même arbre, au printemps, vivant, couvert de jeunes feuilles et de lleiirs blanches et roses, et parfumant d'une fraii he odeur le vent tiède qui jouera dans ses branches; voilà ce que je suis devenu. Ne doil-on pas respecter cette sève mystérieuse, cette vie (jui féconde le liois mort?

— Alors, je n'ai rien à te dire, Maurice, si ce n'est que nous sommes convenus d'écrire ce soir à nos parens, et que tu parais n'y plus songer.

— Tu es un homme maudit, Richard, tu me fais lourdement retomber sur la terre; mais cependant tu as raison. Al. Ions, continua Maurice, prenons lous les deux une plume et du papier, et écrivons. C'est uneatfaire de liuil minutes.

— Pas pour moi, car je ne sais que leur dire ni par où commencer.

— Ce n'est pas dlflicile.

— Comment fais-tu?

— Je mets en haut de la page : Mon cher el honoré père.

— Après.

— Après ?

— Oui.

— Après, je mets une viigaie, etje recoDimence à l'autre ligne.

— Alors, voilà wion commencement trouvé.

— Comment?

— Je mets comme toi ; Mon cher el honoré père, virgule, et à la ligne.

— Ne me parle pas ; sans toi j'aurais déjà fini.

-^lauiice se mi! à écrire rapidement , pendant ce temps, Richard remplit sa pipe et se versa un verre de vin.

— J'ai liiii, dit Maurice.

— Je suis moins avancé que toi, dii Richard, je n'ai encore trouvé que: Mon cher et honoré pcrv. Lis-moi ta lellre, cela me donnera des idées.

" Mon cher et honoré père ,

'• Au milieu des plaisirs que je goûte à la campagne, je n'oublie ni vous ni vos bontés pour moi, et c'est au retour d'une chasse aux canards, les babils encore humides de brouillard, que je vous écris pour vous remercier de ces plaisirs que je vous dois, et en même temps pour vous donner des nouvelles de ma sanlé, sur laquelle vous êtes quelquefois assez bon pour prendre de l'inquiétude, el m'informer de la vôtre, qui m'est plus chère que je ne le saurais dire; veuillez me donner aussi des nouvelles de ma bonne mère, et lui présenter le souvenir du coeur de son fils. Mon ami Richard me charge de vous présenter ses respects.

» P. S. Si vous me permettez de rester encore ici (lueUjuc temps, je vous serais obligé de remplir un peu ma bourse. •>

— P.îais c'est très bien, Maurice, c'est précisément tout ce qu'on peut dire; et étant juste da<!S les mêmes rapports et le.-, mêmîs cirronsianccs, je ne sa's que dire pour ne pas din; la même cliose. Attends, donne-moi ta letlr,-.

Quelques m.inules aptes :

— J'ai fini, dit RFcliard ; écoute, Maurice.

(■ Mon cher et honoré' père, «Au milieu des plaisirs (jue je goûte à la campagne, je n'oublie ni vous ni voî bontés pour moi, et (-'est au retour

UNE HEURE TROP TARD

" unecliasseaux canards, les habits encore humides de brouillard (iiie... ■>

— Mais c'est ma lettre!...

— Exactement, sans oublier le post-scriptum; seulement j"ai eu la précaution de mettre « mon ami Maurice, ■> au lieu de " mon ami U'cliard. «

Quand le messager fut parti porter les deux lettres, Maurice dit :

— Tesùuviens-(u qu'il y a que'ques anni'es, au collège, il t'arriva, un jour décomposition pour les prix, d'élever entre loi et moi une muraille de livres, atin, disais-tu, que je ne pusse te copier.

— Oui, cl je copiai mot pour mot ion devoir.

— C'est-;\ dire que, sans dessein, tu corrigeas une faute en t'opiant un Dioi mal écrit, et lu eus le prix.

— C'étail fort bien à moi de corriger.

— Oh! mon Dieu! Richard, s'écria Maurice, je gage que tu as fait la plus ridicule bévue.

— Comment?

— Qu'as-tu changé à ma leltreen la copiant?

— J'ai changé ce qu'il était nécessaire de changer pour la vraisemblance.

— Réponds : qu'as-tu changé?

— Je te l'ai dit; j'ai mis « mon ami Maurice, ■■ au lieu de Il mon ami Richard, u et je gage que lu n'aurais pas eu celte prudence.

— Tu n'as rien changé de plus?

— Non. A quoi bon?

— Tues sûr?

— Très sûr.

— Eh bien ! ami Richard, vous pouvez vous vanter d'avoir fait la plus grosse, la plus ridicule, la plus funeste soltise qu'un homme puisse faire.

— Que veux-tu dire?

— Rien, homme prudent, si ce n'est que vous demandez des nouvelles de votre mère, morle. il y aura sept ans au mois de mars prochain.

Richard ne répondit rien, il se précipita hors de la chambre à la poursuite du messager ; mais le messager montait le seul cheval qu'il y eût dans la maison; et il fallut se résigner aux conséquences de sa maladresse.

Le lendemain, Maurice alla au clapier de giand matin; il atlendit vainement les lapins et retourna à l'étang.

Un peu après son départ, Ilenreich et Hé ène arrivèrent ; tandis que Henrcich tendait ses lacets, Hélène vil un aster dent la tleur était séi)arée de sa tige : ('était Maurice qui l'avait coipé d'un coup de la baguette de son fusil. A cette époque, l'aster, iiGlitemariiuerite de couleur Nias, est presque la seule fleur qui s'épanouisse au milieu des arbres nus et de l'herbe desséchée.

— Maudit Cfh:i ([ui a coupé celte fleur ! dit Hélène; il est triste et malfaisant comme le vent qui aba^ la dernière feuille des arbres : c'est la dernière fleur de l'année; il faut dire adieu aux promenades, ù la verihne.

Elle se prit à chauler à demi-voix :

Komm'lieber mai, und macbe; Die baeume vveider giiio IJDd last !

— Silence, Hélène! dit Henreicli.

Il avait entendu un lapin. La jeune fiUc se remit auprès de lui, derrière une haie de sureau, dunt les oiseaux, à leur approche, avaient abandonné les baies d'un noir violet ; le lapin qu'avait entendu Henreich vint se prendre au lacet. Comme riieiice s'avançait, et qu'Hélène avait froid, ils se contentèrent de cette proie et reprirent le chemin de la maison.

lE SîÈr.LE. — III.

j Chemin faisant, ils parlèrent du printemps : c'est ce qu'on a de mieux à faire l'hiver, comme de songer à l'avenir dans les mauvais jours.

— Puis aussi, quand tu te marieras, dit Henreich, choisis un brave garçon avec lequel je me puisse accorder ; J'occuperai bitniôt la place de mon père, nous ne nous quiiierons pns, tu resteras avec ton m:n : 'lans notre maison. Nous ne serons pas bien riches, ma .: ;/•■■ ilélène, mais nous serons Inureux; nous n'auroifS pa^ Je i uine à craindre, noire avi nir est assuré et tranriuille, nous vieillirons comme noire père et noire mère au milieu de nos enfans, et nous leur laisserons notre petite maison. — A propos de notre maison, j'irai demain dans le bois prendre des églantiers quf je planterai devant; j'en ai découvert qui sont plus hauts que moi. — Ce sera charmant, au mois de mai, quand les petites roses paies sortiront de la verdure.

. . . Malè coDsuUis pretium est; Prudentia fallax.

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