HORACE
Quelques jours après, Richard et Maurice reçurent les réponses de leurs pères.
" Monsieur mon fils Maurice, 0 Votre lettre mielleuse n'a qu'un but : c'est de me demander de l'argent, et de me choquer en me parlant de votre mère, qui, depuis votre départ, plaide avec moi, comme vous le savez, en séparation de biens. Vous n'aurez pas d'argent, et je vous enjoins de revenir tout de suite pour continuer le cours de vos éludes. Ma fortune ne me permet pas de vous nourrir bien longtemps à ne rien faire. »
— Je ne savais rien de celte dissension, dit Maurice. Mais il se rappela que quinze jours auparavant il avait reçu une lettre de son père, et que, supposant qu'elle ne contenait que des admonitions et quelques préceptes de morale, il l'avait employée, sans la lire, â bourrer son fusil.
» Mon bon Richard, » Je ne sais par quel hasard tu as appris mon mariage avec madame veuve Grumb ; je craignais que celte nouvelle ne te fût désagréable; mais le ménagement avec lequel lu m'en pailes, le lilre de brinne mère que tu lui donnes dans la lettre m'oient toute inquiéuide à ce sujet. Elle me charge de te dire qu'elle méritera ce titre de bonne mère, et qu'il est bien prélieux à ses yeux. Je ne savais pas que lu la connusses, comme il paraît par la commission ([ue tu me donnes de te rappeler à son souvenir. Elle ne se souvient pas non plus de l'avoir vu, qu'une ou deux fois dans des maisons tierces ; mais vous aurez bien vile fait connaissance, d'après les disposi ions bienveillantes que vous avez l'un pour l'autre. Ce sera un grand bonheur pour moi de voir bien unis les deux plus chers objets de mes affections. Reviens tout de suite auprès de nous.
» Ton bon père. «
Les deux amis se regardèrent stupéfaits, puis se prirent à rire.
— Allons, Richard, c'est comme au collège : tu emportes encore le prix sur moi.
Ils firent leur valise et se remirent en route le lendemain.
Maurice fut assez heureux pour trouver son père et sa mère réconciliés.
Richard, grSce à sa bévue, fut parfaitenieni reçu par sa be'.le-mère, qu'il n'a\ait jamais vue auparavant, et dont il ne soupçonnait pas l'existence.
El une partie de l'hiver s'éccula paisiblement.
im
ALPHONSE KARR
nr.LKNE A UAIIIE.
lia chère Marie, depuis deux mois il s'est passé pour nioi bien de^ choses Irisles. Mou hon frère H^nreitli a élé enlevé par la landwher et nous a quilles, il y a huit jours, en pleurant. De plus, mon père est au lit, malade d'une fièvre très aiguë ; le médecin a annoncé à ma mère qu'il n'espérait plus le sauver; aussi, depuis ce temps, toutes deux nous sommes dans les larmes; et encore nous faut-il les contenir devant lui, car il semble interroger nos visages. Il ne se croit pas aussi malade, et il n'y a rien de triste comme de lui entendre faire des projets pour l'année prochaine. Ma mère et moi nous n'osons nous regarder ; (juand cela nous arrive, nous nous mettons toutes deux à pleurer.
Vois que de malheurs nous occablent à la fois, ma chère Marie. Qui l'aurait cru, il y a deux mois, quand tu passas avec nous si joyeusement la nuit de jNoèl?Si mon pauvre père meurt, comme il n'est plus que trop certain, ma mère et moi nous allons nous trouver abanJoniues, sans ressources; c'est horrible à penser. Aussi je l'écris pour le dire que j'accepte la proposition que j'avais refusée de prendre à la ville une place qui me mette à même de gagner du pain pour ma mère et pour moi. Je me sens de la force et du courage : le malheur développe vite.
Adieu ! ma chère Marie : aime moi, j'ai bien besoin que tu m'aïDiPs.
Vin.
MARIE A IlÉLKIVr.
Ta lettre m'a beaucoup affligée, ma chère Hélène. Comment des gens bons et honnêtes comme vous ne sont-ils p.is protégés par le ciel? tandis (lue tant de raéchans prospèrent! Kspérons que ton père vivra, ihère Hélène; tous les malheurs ne peuvent ainsi tomber sur vous ù la fois.
Néanmoins, ce serait folie '.> loi, maintenant (|ue vous n'avez plus l'appui de ton frère, de négligi^r une excellente pla( e qui se présente, une pla( e où lu gagnerais par an deux ccnis florins. C'est chez une dame que l'on dii bonne et vertueuse; lu n'aurais à l'occuper (|ue d'elle, de lui tenir compagnie, lui faire des lectures et l'aider à sa loilelie.
Mais il faudrait partir tout (b' suite : j'ai promis (|uo tu serais arrivée demain; c'est sur cette pronns.'^e siiileinent que l'on n'a p;is pris une antre personne très recommandée, (|i:i s'était oHVrie. Je comprends tout le cliayrin que lu vas avoir «Je quitter tuii pèie malade et ta iiierc, accablée; mais songe que c'est un moyen de leur être utile, et que n'en pas pruliler ne serait pa> une vraie tendres-e, mais un pur égoisme.
A la récepliiiii de ma lellre, lais pinniptement tes paquets et virns me trouvçr; nous irons ensemble cluz. celle dame, qui , d'a|irès ce que je lui ai dit de loi, atuiiil ton arrivée avec une grande impaiience. — Pense bien qu'un jour de retard te ferait perdre celle place.
— Oii Tas-iu? — .le n'en .^ais lie». — l'.li bien! lu vas a'Ier en prisnn.— J'jvaisiin; c bien raison de dire que je ne savais pas cii j'allai-.
(ksopk.)
Le soleil s'était couché dans des nuages rouges, — c'était pour le lend( main un indice cerlain de vent et de séclieresie. — Aussi, de grand malin, Maurice ^e mil en roule, le fu
sil sur l'épaule, et se dirigea vers une colline couronnée de sapins, de bouleaux et de genévriers, dont les baies el les bourgeons nourrissent les coqs de bruyère. Sa mère attendait une nouvelle femme de chambre, et les préparatifs (|ue l'on faisait pour la loger occasionnaient dans la maison une sorte de tumulte aiii|uel il n'était pas fâché d'échapper.
En traversant un cbencin , il rencontra ur.e voilure couverle. Deux femmes bien enveloi)pées .s'y étaient endormies, et le ilieval suivait de lui-même une route que probablement il avait souvent parcourue.
Maurice iieiisait alors à la bizarrerie du sort qui, laissant à l'homme le libre arbitre, lui permet si rarement d'accomplir les plans qu'il se creuse la léte à former; et il se rappelait une foule d'occasions où il n'avail pu mettre à exécution les projets les plus sages et les plus utiles; de telle sorte (|u'ayant naturellement l'esprit juste, voyant les choses et les appréciant, il faisait sur presque tqut d'admirables théories, et ne réussissait jamais à les suivre. A la suite de quoi il tomba dans le manichéisme, adoptant les deux principes ffu bien et du mal. — Le monde est partagé, se dit-il, entre deux puissances probablement égales, puisqu'elles se balancent et se tiennent en é(|uilibre ; mais une partie de cette puissance doit être divisée et confiée à des agens inférieurs qui ont chacun leur département, — entre lesquels il doit y avoir nécessairement un pelit démon fi ailes de papillon, à figure ricaneuse, dont l'emploi est de taquiner les hommes, et de les irriter à coups d'épingle, sans jamais faire une grave blessure.
C'e-t celui qui préside ;'i toutes les jieliies contrariétés; c'est par sa puissance que ce que vous cherchez dans une bibliollièque ne se trouve jamais que dans le dernier livre que vous feuilletez, et (|ue la seule tache d'encre qu'il y ait dans le livre couvre précisément le passage dont vous avez besoin ; c'est lui qui, si vous êtes i)ressé de sortir pour une affaire importante, cache vos gants, et voire mouchoir, et voire canne, de telle sorte qu'il vous faut remonter qnaire fois l'escalier; c'est lui qui embarrasse le (lène de votre strrure, et vous retient prisonnier ; c'est lui qui, si vous avez un rendez-vous, airéie votre montre ou la retarde, et sur la route fait sonner toutes les horloges en ricanant, pour vous apprendre que l'heure est passée et votre rendez-vous manqué.
Si, près d'uno. femme que vous aimez et à laquelle vous n'avez pas encore fait connaîire votre amour, il vous prend un accès d'audace provenant du jour qui baisse, ou d'un épais rideau qui produit celle demi-obscurité si favorable aut amans timides: si, après avoir hésité vingt fois, vous ouvrez la bomhe pour faire un av( u peutêlre désiré, 'e petit démon est là, qui insjiirera à voire belle l'idée de relever le lideaii, ou à un esclave la pensée d'allumer des bougies, ce i\w fail (pie vous ne parlez pas, et que vous perdez une occasion que vous ne retrouverez pent-êire jamais.
Comme il en était là de ses réflexions, il avisa que ce démon, (|uel qu'il fût, semblait s'être acharné parliculièrement après lui, el qu'à sa persévérance el son assiduilé près de lui, il était impossible qu'il eut le temps de s'occuper autant des autres hùiiimes, — ce qui était nue grave injuslice. Ce doit être, du reste, dit-il, un démon très gai et très insoiicianl, el il doit souvent rire de bon cieur.
Celte idée amena insensiblement Maurice .'i celle-ci :
Ces deux femmes dorment confiantes en leur cheval. Il serait assez plaisant (jii'à leur réveil elles se retrouvassent juste à l'endroit d'où elles sont parties; et qui sait tout ce qui les attend de chagrins là où elles vonl,el qu'elles évitcraienl^n n'y allant pas ?
Il prit le clieval par la bride, le fit tourner longuement et lui mil la tête du côté opposé, puii> le laissa aller. Le cheval, sans hésiter, du même pas, se mit à retourner à l'écurie sans que les feiniiies se réveillassent, et Maurice continua sa route vers la colline, oit il tspérail trouver des coqs de bruvèie.
UNE HEURE TROP TARD
lOT
UELKNE V MAlUi:.
•Ton ctonnenicnl rst bion nalurel , ma lioniio Maiic; el il est l)itMi malluniroux pour moi (|iu' raccideiit (jui m'a cmpèelle d'anivcT i\ la ville m'ait fait fierilic cette place duiit j'aurais plus liesoiii que jamais.
Nous étions pariics, ma mcrc et moi, avant le jour, avec mon linyeel mes lialills, dans une cliarrelte ijue nous avait pièlée monsieur le jjarde général. Nos adieux avaient élé longs et pénibles , lioiis avions passi'^ la moitié de la nuit à pleurer ; et je ne sais comment, notis nous sommes endormies en roule. Tu peux imaginer quelle fut notre surprise, quand nous fûmes réveillées tout-à-coup par un cahot, et (|uand nous nous trouvâmes accrochées contre une borne de la cour de monsieur le garde général, dans laquelle le cheval rentrait. Nous croyions dormir encore et rêver; mais (|uelque extraordinaire et incompréhensible qu'elle me paraisse encore aujourd'hui, la chose n'est que trop vraie. La domesti(iue de monsieur le garde général nous dit iju'il était chez mon père, qui, se sentant plus mal, l'avait fait demander. Mon premier mouvement fui de bénir l'accident qui nous ramenait, et nous courûmes chez nous si fort (|ue nous ne pouvions plus respirer. Mais au moment d'entrer j'hésitai, je sentis se refroidir la sueur (|ui me couvrait le front. Il me sembla que j'allais trouver mon père mort. J'écoutai ù la porte; ou parlait. « Oh! monsieur, disait mon père d'une voix faible et languissante , je ne reverrai pas ma jietite Hélène, ni mon lils Ilenreich. Mes yeux se troublent, et je ne vous vois plus qu'à travers un nuage. Je n'ose laisser entièrement sortir mon souille, dans la crainte que ma vie ne parte avec. »
J'ouvris la porte en pleurant, et me jetai à genoux auprès de son lit. Mon imprudence faillit le tuer. L'émotion et le saisissement furent si grands qu'il tomba en faiblesse. 11 n'y eut que le médecin, (|ui arriva sur ces entrefaites, qui put le faire revenir en lui faisant respirer un flacon.
Mon pauvre père parut bien heureux de me revoir. Mes larmes coulaient sur mon visage comme deu\ ruisseaux, sans que je pusse les arrêter. Je fus longtemps sans ra'apercevoir de la présence d'un étranger, et quand je vis monsieur le garde général, ce fut pour le trouver importun ; car mon seul désir alors, et mon seul espoir étaient de pleurer à mon aise et seule. Il demeura tout le reste du jour, et vers le soir il dit à ma mère: " Vous n'avez pas pu vous occuper de votre iliner, si vous voulez me le permettre, je ferai apporter le mien ici et nous le partagerons sans cérémonie. > Il sortit et revint avec sa servante chargée de mets, cent fois plus recherchés que ce que nous mangeons d'ordinaire. D'abord je ne lis nulle attention à cet appareil, puis quand les larmes m'eurent hébétée au point de me rendre presque insensible au sujet de r,-,a douleur, je regardai autour de moi, et je ne fus pas peu surprise de ce repas, qui, à coup sûr, n'était pas son repas ordinaire, et n'avait pas été préi>aré sans intention. Je ne pus manger; ma mère mangea peu et en s'efforçant, par politesse pour monsieur le garde général. Quand nous eûmes fini de dîner, il parla bas à mon père, et mon père pria ma mère et moi de sortir pour quelques instans, et nous allâmes reporter chez notre bote la desserte du diner. Quand nous revînmes, mon père tenait dans ses mains celles de monsieur le garde général. 11 m'appela et m'embrassa, puis me retint à son chevet, pria ma mère de s'asseoir près de son lit, et dit : « Ma bonne Marthe , et toi, ma petite Hélène, je vais mourir. »
Je me pris à pleurer. Monsieur le garde général dit ;
— Éloignez donc de semblables idées, Éloi; le m,édecin a beaucoup d'espoir, et vous serez, avant deux mois, en parfaite santé.
— Mon pauvre Éloi, dit ma mère, il ne faut pas ainsi désespérer de Dieu; il ne voudra pas l'enlever à nous.
Je sentis que je devais dire aussi quelque chose pour le
détourner de ces Idées sinistres : je voulus parler, Il ne sorlit de ma bouclie que des sanglots; Mon père, comme s'il ne nous eût |ias entendus, continua :
— Je vais mourir, et laisser ma vieille Marthe et ma petite Hélène sans appui ; c'est li ma plus grande crainte et presque. mon seul regret,— quoi(iu'il y ail plaisir à vivre (piand on est vieux, alors (pie la vie est concentrée et iju'on ne perd rien, et ((ue l'on regarde les autres gaspiller leur existence. — Depuis que je sens mon état désespéré, il y a une pensée (]ui m'em|irrhe de dormir, et presque de penser à la mort et de me recommander à Dieu ; une pensée qui pèse sur ma poitrine comme un cauchemar, et qui m'aurait fait mourir en blasphémant et en me raccrochant !i la vie, comme un païen (|ui ne sait pas qu'après cette vie il y en a une meilleure pour ceux qui ont été honnêtes et ont élevé leur famille en travaillant, sans avoir égard à un peu de fatigue et de sueur : c'est la pensée de laisser sans pain ma vieille Marthe, qui m'a teuii bonne et lidèle compagnie tout le temps de ma vie, quia rempli ma maison de bonheur; et celte chère enfant si jolie, si faible, r.i timide ; mais Dieu m'a envoyé un bon ange pour me faire quitter la vie avec résignation cl conliance, ainsi qu'il convient à un chrétien.
— Monsieur le garde général me demande Hélène en bon et légitime mariage pour en faire sa compagne cl sa femme, et il prendra Marthe avec lui.
Manière prill'autre main de celui que mon père appelait un bon ange. Moi, je restai étourdie comme si j'avais reçu un coup sur la tête; alors monsieur le garde général se leva, me prit une main que je ne songeai pas à retirer, et me dit beaucoup de choses que je n'entendis pas, tant j'étais stupéfaite Je ne puis te dire tout ce qui se passa ensuite; mais je consentis à tout, abattue que j'étais par la douleur. Il s'en alla, promettant de revenir le lendemain de bonne heure, et moi je me retirai dans ma chambre, laissant mon père et ma mère s'entretenir de ce qui venait de se passer et se féliciter.
C'est dans ma chambre que je t'écris ma bonne Marie, après avoir beaucoup pleuré. Il me semble, sans que je m'en puisse expliquer les raisons , qu'il m'est arrivé un grand malheur, et je pleure avec délices. Tu as vu monsieur le garde général. Cet homme n'est pas précisément laid, mais il y a dans sa physionomie , quelque chose de dur et de méchant. Je crois à la physionomie, elle ne m'a jamais trompée. La. première lois que je l'ai vue, j'ai été entraînée vers toi, et au bout d'une demi-heure je t'aimais autant ([u'a présent.
Je te le répète, je ne comprends pas le serrement de cœur que me donne l'idée d'être la femme de monsieur le gardé général; pourtant j'ai promis à mon pauvre père : je ferai ce que j'ai promis.
Praelulerim... delirus inersque videri, Diiin mea délectent mata me, vel denique fallant, Quliiusapereel ringi.
a (HORACE.)
Il est évident , dit Maurice, qu'il viendra un jour où je considérerai comme d'étranges rê\~eries mes idées présentes sur l'amour ; reste à savoir si alors je serai plus sage, ou si je n'aurai fait que changer tfe folie; car je crois bien que ceux-là se vantent d'êlre sobres, qui ne digèrent plus; ceuxci d'être chastes, dont le^ang est mort et stagnant; les autres d'avoir appris à se taire, qui n'ont plus rien à dire ; en un mot, que l'homme fait des vices des plaisirs qui lui échappent, et des vertus des infirmités qui lui arrivent. Que si le jeune homme est riche d; ce qu'il espère, le vieillard se fait riche de ce qu'il n'a plus, semblable au renard de la fable, qui, ayant perdu sa queue dans un piège, disait aux autres renards: « Que faites-vous de celle (|ueue inutile qui n'est bonne qu'a balayer la poussière, et à produire dans les brous-
ALPHONSE KÂRR.
sailles un bruissement révélateur? » Ce qui me fait prendre en grande pitié la sagesse humaine , et me mène naturellement à me laisser aller à mes sensations, persuadé que Je suis ((ue celles du jeune homme ne sont mauvaises que pour le vieillard, et que toute sensation est légitime, par cela seul qu'elle est. Ainsi, je r#pète que je ne comprends l'amour que pour une femme vierge; que je serais jaloux du passé autant que du présent ; que je n'aimerais une femme qu'auiant qu'elle serait toute à moi; toute sa vie et tout son amour. Je serais envieux des baisers qu'elle aurait donnés à ?a mère étant petite fille ; jej voudrais que toute sa vie fùl en moi ; je voudrais ftre sa mère, sa sœur, son amant; je voudrais que le souflle (|ui agiterait ses cheveux blonds ne fùl que mon haleine; (ju'ilu'j eût pour elle d'autre soleil que mes regards, d'autres sensations que celles que je lui dTonnerais; je serais jaloux du plaisir qu'elle ressentirait à un fruit, à respirer le parfum d'une (leur; ou plutôt, comme Dieu, je voudrais être pour elle tout ce qui est : je voudrais être le fruit qu'elle mangerait, la fleur qu'elle respirerait, l'arbre qui ombragerait son front, l'eau qui l'embrasserait à la fois tout entière, l'air qui rafraichirait ses joues et agiterait ses cheveux, le son de l'instrument qui la charme et fait bondir son cœur et danser ses pieds d'eux-mêmes, Ihcrbe fleurie sur laquelle elle marche et se couche...
Alors seulement j'aurais à moi toute sa vie. Malheureusement, c'est un amour impossible dans noire vie ; aussi ai-je souvent pensé (jue je le trouverais après ma mort, alors ijue mon corps et mon ànie divisés et partagés en parcelles insaisissables, je serai l'herbe , les fleurs et le vent; car de ce que l'on appellera la pourriture de'mon corps, et qui n'est qu'une dissolution de ses parties, naîtront les Iraiches couleurs, l'odeur des roses et le feuillage parfumé des chênes. — A ce compte, très réellement la vie n'est qu'une prison. — Mes molécules rassemblées, resserrées sur une petite surface, me condamnent à un petit nombre de srnsatioiis ; mais la mort déliera ces molécules emprisonnées; la partie céleste de moi, l'Ame, remontera au foyer éternel ducaloritiue, et redescendra sur la terre dans les rayons du soleil (jui fait tout nailre, le reste de moi se divisera à l'infini et deviendra partie de tout ce qui est.
— En attendant tout cela, dit Richard, je ne sais comment tu t'arrangeras avec ton amour pour une vierge. Comment poQrras-tu jamais te convaincre qu'une femme, avant d'ètie à toi, n'aura pas été à un autre?
— Ainsi l'amour qui me brûle le cœur est un pressentiment ou un souvenir d'une aulre vie; c'est un amour et leste que j'aurai, malgré moi, la folie d'offrir a des femmes pour lesquelles il est trop pur: semblable à nos ancêtres (jui adressaient leurs vœux à un Ironc d'arbre sous le nom d'irmiiisul. Peut-être il vaudrait mieux pour l'homme se résigner aux limites de sa vie, y renfermer ses espérances et ses désirs, et jouir de ce qu'elle renferme de bon, sans tout flétrir par une comparaison avec ses souvenirs et sespresseiitiraens célestes. Je suis comme un homme qui, ayant respiré un air pur et dégagé d'azole sur le somme^ d'une montagne, ne voudrait plus respirer dans la plaine. Les désirs pour le lendemain ne le font pas venir plus vile, et semblent au contraire l'éloigner. 11 faul prendre à chaque jour ce qu'ii apporte de bonheur et de plaisirs. Il en est de même de notre vie humaine. Vivons-la et attendons l'autre; mais ne gâtons pas celle-ci par la comparaison de l'autre ; ne demandons pas au tilleul le parfum de la rose, au clavecin les sons de la harpe. Suivre ces consfils serait probablement le meilleur moyen d'arranger sa vie. Cela pourrait d'abord paraître une mutilation ; mais ce ne serait qi:C la taille que l'on fait aux arbr»s, et ((ui leur fait p-irler plus de fruits. Mais c'est une chose pour luiii trop dilUcileel a laq irlle je ne puis me resigner. Ainsi, je le lai dit, je cùuiiiiucrai à me livrer ii mes sensations.
— C'est-à-dire que lu vois ce qu ii faut faire, cl que lu ne le fais pas. Je ne suis pas de ton avis ; les premières idées qje tu as énoncées me paraissent singulièiementmysti<|ues et obscures, tandis que les aernières me plaisent assez, et que je m'en servirai pour mon usage patliculier. Ainsi, je ne de-
manderai aux femmes que ce qu'elles peuvent réellement donner : de l'affection et du plaisir.
— Je n'aime pas entrer dans ces idées, parce qu'il y a en moi une sorte de régulateur qui tend à la vérité malliématique et dépoétise mon imagination, qui, à elle seule, me donne plus de jouissance que ne m'en offre tout ce qu'il y a dans la vie. L'amour, tel que je le sens, et tel que, plus vieux, je trouverai peut-êlreridiculedele sentir, est un culte, une idolâtrie; ce que j'aiii e, ce n'est pas la femme telle qu'elle est, c'est la femme telle queje la fais. Je reviens ù Irmiiisul : c'était une assez vilaine chose qu'un vieux tronc de chêne ; mais nos ancêtres le surchargeaient de la pourpre romaine et des anneaux d'or arrachés aux doigts des chevaliers romains, de telle sorte que le tronc était caché, et qu'on ne voyait plus que les offrandes et les ornemens. C'est à peu près ainsi que jeproié.leà l'égard de la femme : son éclat est un reflet de mon amour, sa beauté est la couronne et la guirlande d'illusions dont je la cache; l'encens divin queje brille devant ma di\inilé,j'arriveà mimaginer que c'est son haleine ; ces vives couleurs dont la peint mon imaginaiion, je crois (ju'elleles possède; ce que j'aime, c'est un enfant de mon cerveau délirant.
Certes, il y aurait un aulre amour à donnera la femme; il y a en elle des choses que l'on pourrait aimer sans lui rréer des perfeciions imaginaires ; mais il faudrait n'avoir pas rêvé CCS perfeclidns, n'être pas comme les compagnons d'Llysse, qui, après avoir mangé les fiuitsdu lotos, ne trouvaient plus de saveur à aucun aulre fruii, et se consumaient de désirs près des délicieuses ligues de l'Allique. Il faudrait aimer dans les femmes les qualités réelles qu'elles possèdent, et le plaisir qu'elles donneni.
— Je t'affirme que c'est tout ce que j'aime en elle, et que je ne leur demande pas aulre chose.
— Tu seras plus heureux que moi, parce que ta roule a un but, et que la mienne n'en a pas ; lu trouveras les Sgues délicieuses, moi, j'ai goùlé les fruits du lotos, le souvenir de leur saveur affadira luut pour moi. Mon culle pour la femme est absurde; la femme est trop semblable â l'homme pour qu'on lui adresse un culte; excepté quelques modilicalions, le corps et l'âme sont pareils dans lès deux sexes; c'est de l'allée lion qu'on doit à la l'emnie. parce que l'homme n'ayant pas comme Dieu loul en lui, la femme est le complément rie son existence ; on doit aimer la femme comme une partie de soi, comme l'aveugle aimait le boiteux qui le dirigeaii, comme le boiteux aimaiiraveugle qui le portait, comme s'aiment deux joueurs d'échecs, parce qu'ils trouvent ensemble un plaisir quechacun d'eux ne pourrait trouver seul. Mais cette manière de considérer l'amour, qui, plus je l'approfondis, pus elle me semble réelle et raisonnable, est trop prosaïque ; je ne veux pas dépouiller l'amour des illusions qui l'embellissent à mes yeux : si on voulait retrancher de la vie tout ce qui est illusion, on ôlerait aux corps les couleurs qui ne sont que l'absorption ou la réflexion des rayons solaires ; on ûtelait à l'herbe sa couleur verte, à la rose ses nuances pourprées. Je liens pour certain que mes croyances sur l'amour soni des rêves,maisdeces rêves dans lesquels,en ayant la conscience que l'on dort, on craint de se réveiller: ainsi, je ne veux plus en parler aussi malhématiquement ; à force de me prouver que jedors, je finirais par ne plus dormir, et je regretterais le songe.
— Puisque lu refuses de le servir de ta raison , et que lu la laisses de côté, comme on laisse au grenier de beaux nuubles un peu vieux pour remplir sa maison decolilicheis ([ue la mode invente et déiruii en un mois, je m'en servirai en la place, et nous verrons si j'en ferai bon usage. Tu n'as pas oublié que tu passes la soirée chez mon père.
— Au coiilraiie, je l'ai cuiMpietinu-nt nublie. J'ai promis d'allei ce soir traNalller avec mon nuii l-'ischiivsaUi.qi.i s'o.cupe d'i n grand -ouvrage sur la boiaiiique; je dessine les fleurs de son herbier, et il les fait colorier par des mercei]aires.
LNE I1FX1\E TROP TAPxD.
XU
HÈLliiME A MARIE.
11 ii'y a qu'à toi que j'oserais écrire ce qui s'est passé eu moi, et ce que je fais me paraît à moi-même si exlraordiiiaire, que je ne suis pas bien srtre de n'avoir pas de grands torts
Depuis ma dernière Iclîre, mon père a senti son état s'améliorer, liier même il a essayé de se lever, mais il est encore trop taible. Monsieur le garde général est venu tous les jours h la maison, toujours s'efforçanl de me dire des choses agréables, moi ne rép.indanl pas, nu répondant des choses insignifiantes. Avant qu'il fût décidé qu'il serait mon mari, cet homme ne me déplaisait pas, je levoyais même avec plaisir; mais n aintenant sa vue me produit l'cffel que cause l'aspect d'un replile, un frisson involoniaire. Notre mariage est fixé à trois jours d'ici, et hier ma mère m'a prise ù pari, elle m'a fait de bizarres confiileuies : dans trois jours je se rai déshabillée dans le même lit avec cet homme, et il faudra me soumettre à tout ce qu'il jugera ;i propos. Je me sui.s mise il pleurer; j'ai juré i"! ma mère (pic je n'y pourrais jamais consentir, (lue je ressentais pour lui un invincible éloignement; elle a souri, en me disant que cela passerait. J'ai été choquée de voir répoudre aussi légèrement sur v.ne chose qui me rend si malheureuse ; je me suis crue perdue en voyant que ma mère n'avait aucune sympathie pour mes chagrin s. J'ai longtemps pleuré quand j'ai été seule, puis j'ai éci il ù monsieur le garde général ; je lui ai dii que la probité m'obligeait à lui avouer que je ne l'aimais pas, que je ne l'épousais qu'avec ré jugnance, et que je ne me croyais pas capable d'accomplir les devoirs dont j'allais prendre l'engagement sacré. Il lu- m'a pas répondu, et le UndemaiR matin mes parens m'ont montré une lettre qu'il leur avait envoyée. Il m'a semblé bien mal à lui de vouloir m'obfenir ainsi sans me consulter, de prétendre yi:«'/-e l'aff, ire nyec mes parens malgré moi, comme s'il s'agissait d'une coupe de bois ou de quelques pièces de gibier. Ma mère m'a reproché de manquer de confiance en elle; je lui ai répondu qu'elle avait repoussé ma contiance par un sourire ironique. Alors je leur ai peint cnergiqueraenl ma répuguance pource mariage; il m'ont répliqué par des considérations d'intérêt; et quand je leur ai parlé avec l'effroi que j'en ressens du supplice horrible d'un mariage sans amour, ils m'ont dii que j'étais une enfant, que je ne savais ce que je disais, 'lu'lls voyaient mieux ([ue moi ce qui était bon et convenable, qu'ils ne faisaient rien ((ue dans mou intérêt, que de bous iiarens devaient user de leur autorité pourfaiie boire à leur enfant une boisson amère, si elle doit lui être salutaire. J'ai encore voulu discuter, mais ils m'ont dit de me taire. Alors je me suis jetée à genoux etjelesai priés... ils ont été inflexibles; puis ma mère m'a dit que mon père ne pourrait travailler d'ici à quelques temps, que si ce mariage ne se faisaU pas, notre avenir à tous trois était de mourir de faim ; j'ai répondu que je travaillerais pour eux le jour et la nuit; que je serais heureuse et flère de nourrir mes parens. Ils m'ont renvoyée dans ma chambre.
Plus j'y songe, Marie, plus je vois qu'il est impossible que ce mariage s'accomplisse; il m'effraie plus que ne ferait la mort; — il ne se tera pas.
J'ai fait encore une dernière tentative : j'ai écrit une secontie lettre à monsieur le garde général; si elle n'obtient pas de succès, je iireiidrai l'a fuite; j'irai le demander u^ asile et du travail; je travaillerai pour moi et pour mes païens; j'abandonnerai cette vie si doue, si calme, si ri'nfcrniée, que j'ai mi'née ju. qu'ici ; cette maison nii mou hère etr liioi nous sommes nés ; je quitterai tout plutôt que de céder à ce qu'on veut faire de moi.