SCÈNE IV
LE ROI, LA RKINK, puis MARCELLUS.
LE ROI
Elle a perdu sou père, et c'est l'atfreux poison D'une amère douleur qui lui prend sa raison. Gertrude, les malheurs raarclniit toujours par troupe : Pulodius tué, le peuple i|iii se i^roupe Autour des malvcillans, et niuiinure tout bas,
Votre fils qui se eaclieet qu'on ne trouve pas. Opliélie insensée et dont l'àme abattue Ne laisse en s'égarant qu'une belle statue... Knilii pour dernier coup qui les égale tous, l.aërteliirieux, révolté contre nous!
—Ce billvt me l'apprend, — et ([iie la calomnie A sans peine excité son turbulent génie... Un seul de ces fléaux pourrait donner la mort, Et tous vont nous briser sous leun oniwun elTurl ! tRiiiKuis au debois] L\ nr.i\E.
Mon Dieu! quel est ce bruit?
ÎE ROI
Holà ! quoiqu'un ! mes gardes 1 Qu'on dé fende la porte! allons! les hallebardes 1
MvnCELLl'S, eniraut préciiiit.inim nt Oh! fuyez, monseigneur ! l'océan courroucé N'engloutit pas ses bords d'un (lot plus insensé, Que le jeune Lai'rte, en sa funur rebelle, Ne l'eiiverse hVbas votre garde litlélo! La foule voit en lui déjà son souverain. Le monde est né d'hier ! plus de lois ! plus de frsin ! D'histoire! dépassé! ttl populace crie:
Prenons pour roi Laeite! et, dans leur barbarie, Tous, jetant leurs bonnets, d'applaudir sans effroi, Et de vociférer: Vive Laerte roi!
( Cris plus rapprocbé.'.) LE ROI.
Danois Ingrals ! voyez comme leur meule aboie. Dans un joyeux élas, sur une fausse voie!
(Elle chante.)
Alil fl doDc ! la fielleuse affaire 1
Voilii l'hisloiiodi's amours.
Ce qu'on voudra leur lais-er faire,
Lps amans le IVroht toujours.
.^vanl le jour (|ui m'a vu elmir.
Vous piotuetlirz de m'f penser, dit-elle. — Je l'aurais fait; mais dans mon lit ma belle,
Pourquoi diantre venir nie voir?
LE ROI
Combien y a-t-il de temps qu'elle est dans cet état ?
OI'IIÉL'E.
J'espère que tout ira bien. Il faut avoir de la patience; mais je ne puis m'erapêchcr de pleurer quand je pense qu'ils l'onl mis dan» la terre froide et glacée. Mon frère lo saura, et je vous remercie de votre bon conseil. Qu'on fasse a|)procher mon carrosse! Bonsoir, mesdames; bonsoir, belles dames; bonsoir, bonsoir.
(Elle sort.) IF. ROI , ii Horatio.
Suivez la, et surveillez-la de près ; ne la perdez pas de vue, je vous prie.
(Iloraliû sort.) LE ROI, conlimiani.
Oh ! c^est là le poison d'une douleur profonde, causée par la niort de son père. O Oerlrude, (icrlrude, ijuand les douleurs nous arrivent, ce n'est pas isolément qu'elles viennent, mais par batiuilbius. D'abord c'est le nieurtre de son père; puis le départ (le votre lils, qui a lui inéme violemment décrété son exil; le peuple troublé, niéioiitenl, se livre, ù propos de la mort de l'olonius, a des pensées et à des eonjeolurcs malveillantes; cl nous avons agi h la légère en le faisant enierrer avec tant de précipiiation ; la mallieureibo Ophélie n'ayant plus la conscieiue d'elle même, est privée de sa raison, sans lai|uelle nous ne sommes (|ue des statues, que de véritables brutes. Pour dernier malheur enfin, et ceui-là les vaut tous , son frère est socrèl'ement revenu de
FraD(e; il se repaît de ces étranges nouvelles, se tieot enveloppé de nuages; il ne manque pis de bo iches malveillantes qui, à l'occasion de la mort de son pire, eiiipolsonnent son oreille de leurs coupables propos; et la calomnie, en l'absence d'auire pâture ne se fait pas faute de colporter ses accusations contre notre propre personne. O ma chère Gertrude! tout cela, pareil à une machine meurtrière, me porte plus de coups qu'il n'en faut pour donner la
mort.
(Un grand bruit s'entend de l'extérieur.)
LA REIME.
Ilélasl Quel est ce bruit?
LE ROI
Holà I quelqu'un!
Entre UN OFFICIER DU PALAIS.
LE noi , contiimanl.
OU sont mes suisses? qu'ils ééfendent.la porte. Qu'y a-t-il? l'officier.
Fuyez, sire. L'Océan, franchissant ses rivages, n'envahit pas la plaine avec plus d'inipéluosité et de violence que le jeune Laérle, dans sa rébei:ion, n'en met à triompher de la résistance de vos oflleiers. La populace l'appelx' son souverain, et comme si le mon.ie venait de r.ailre , qu'il n'y eût plus de passé, et que les précédens et l'usage, sur lesquels toute parole .s'appuie, fussent comiilélcMient oubliés, ils s'écrient : I' Choisissons-nous un roi! Laerte sera roil » Tous les chapeaux volent en l'air; toutes les mains applaudissent, et toutes les voix répètent : <■ Loërle sera roi I vive le roi L'..éite! «