HÉLÈNE A MARIE
Tout est décidé, je partirai ceWe-uuit, seule, sans guide, avec du linge et quelques robes ;— attends-moi
Ce matin, on a apporté les préscus de noces, j'étais indignée contre mon promis.
— Mademoiselle, m'a-til dit, je n'ai pas répondu Ji votre Mire qui n'est ([u'un enfar:tillagc; sayez (lersuadée de mon empressenu'nt à vous être agréable eu toute autre circonstance.
— Monsieur, ai-je répondu, je voudrais avoir avec vous un entretien.
Il a fait semblant de ne pus m'eutendre, cl est allé parler à ma mère ; quand j'ai vu que tout était inutile, (juc je .ne p(uivais plus compter sur personne que sur moi, j'ai ■retrouvé de la force, je n'ai plus fait aucun effort sur des cœurs durs qui ne comprenaient ni ma p^ir ni mes yeux faligués de pleurer; je me suis hissé essayer ma robe de mariée, j'ai reçu avec résignation les complimens de monsieur le garde général, et je profite d'un moment oii je suis seule pour l'avertir que je pars celte nuit et que j'arriverai près dfi toi vers deux ou Irois heures de la nuit ; làriie de me trouver une. occupation. Depuis que je suis déiidx'e à partir, j'ai parcouru celle maison avec attendrissemeui : une cho^e, surtout, m'a arraché des larmes, c'est de voir les grands églantiers que mon frère Henreich a plantés sur le devant de la maison, un mois avant son départ; ils commencent à fleurir; ce ne sera ni pour lui ni pour moi que fleuriront leurs peliles roses pâles, et quelle vent secouera leur parfum dans les soirées d'été.
HELENE A SON PERE ET A S\ JiERE.
Mes chers parens.
Si j'use de ruse avec vous, et si je fuis la maison où je suis née, ne croyez pas que ce soit pour éviter la surveillance de mes parens et pour nie livrer à aucun mauvais penchant; la seule cause qui ms porte à une telle extrémité de me jeter seule, sans protection et sans appui, au milieu du moiide, est l'élûignement insurmontable que je ressens pour le mariage que vous voulez me faire contracter, et pour l'homme (jui ose poursuivre l'exécution de ses projets, ([uoique je ne lui aie pas fait mystère de ma répugnance et de mes angoisses. Croyez, mes chers parens, iiue c'est avec des larmes et une douleur profonde que je vous quitte; mais ce serait un crime à moi de me laisser ainsi engager dans des devoirs qui me sont odieux et que je n'aurais pas la force d'accomplir. Loin devons, votre fille se conduira toujours sagement et honnêtement dans la retraite et le travail, et sou plus grand désir est de pouvoir vous rendre une partie de ce que vous avez fait pour elle ; — surtout ne faites aucune tentative pour me faire revenir; vous devez penser que ce n'est pas sans de. longues réllexious (lue j'ai pu exéc.iler une semblable résolulion, et sans des niûtifs irrésistibles ; je vous jure sur vos têtes et sur celle de mon frère Henreich, c'est-ù-dire sur ce que j'ai de plus cher au monde, — que si vous, ou monsieur le gar,de général, vous veniez à découvrir ma retraiic, on n'aurait pas- philCl passé le seuil de ma [Ortc pour venir me > herchcr, que je me je!lerais.par la fenêtre et l'on me trouverait en bas, morte et eu lambeaux. ;
Adieu, mes c';ers p.^iTeih; rn pariant, trembknîc et pleurante, j'ai prié et j'ai béni vous et voire maison ; ne m'ùCi.orderez-vous pas aussi votre Tlénédictiou , p^ur me donner
ide la force et du courage dans la iriste situation où je me trouve?
Yolre fille, bien triste et bien aimante,
a HÉLÈNE. ■
4iO
ALPHONSE KARR
D UN COMTE QUI MAECMAIT DAhS LA Kl E
C'eût éléun (Iiaimaiit spectacle do voir Hélène et Marie, toutes deux seules dans une petite chambre, pauvre, mais adniiraldenient propre: le mobilier s.i composait d'un seul lit, de deux cliaises, d'une grande table, et d'une petite toi- • letie avec une glace; les deux jeuni's filles à peine vêtues, les cheveux seulKnient relevés sur la lête, travaillaient avec ardeur. En peu de leçons, Jlilène était parvenue à seconder assez bien Marie, (jui enluminait des estampes pour les libraires et les marchands de nécessaires. Heureusement pour les deux amies que, lorsque Hélène était arrivée, Marie avait reçu une très forte commande, et qu'elles avaient di? l'ouvrage |rius qu'elles n'en pouvaient faire; de sorte qu'elles gagnaient très bien leur vie en travaillant assidûment, et en observant la plus slriole écûnoniie.
Les parens d'Hélène n'avaient dirigé contre elle aucunes poursuites ; elle leur avait écrit pour leur enseigner un endroit où ils i^ouvaicnt adresser lei^l» lettres, les priant instamment de lui donner de leuis nouvelles, et sunout de celles de Sun père dont la maladie lui causait les plus graves intiuiéludes. Mais ils n'avaient répondu ni à une première ni ù une seconde lettre.
Tous les trois ou quaire jours, un peu avant la nuit, Hélène et Marie allaient porter leur ouvrage et recevoir leur argent; puis elles rentraieiil chez elles le plus vile qu'il éiait possible.
Un soir, quelques soins de ménage retinrent Marie, Ihlène alla seule chez le libraire qui leur donnait de l'ouvrage; en revenant elle alla voir si son père et sa mère ne se seraient pas décidés ù lui écrire; il n'y avait rien, elle se remit eu roule triste et rêveuse.
La pauvre enfant, elle était bien abandonnée, elle qui, élevée dans l'abonrlance, les soins et la sollicilude, n'avait jamais respiré (lue l'air pur de la tampagne, elle élait obligée d'aller seule par les rues jjour porler l'ouvrage de ses mains, et il n'y avait au relour (lu'une jeune (ille comme elle, bonne et ]irévcnante, mais devant laquelle elle n'osait pleurer, car c'eùi été l'aniigcr inulilemenl. Marie faisait loul ce (jui dépendait d'elle pour rendre plus supporlable la situation de sa jeune amie; mais, orpheline dès son plus bas âge, elle était accoutumée au travail,, i l'air renferiiui dune chambre it ù la solitude; elle ne sentait pas tout ce qui maïKiuait ù Hélène, et quand elle la voyait triste et abattue, elle lui en faisait doucement des reproches; Hélène alors tAdUiit de cacher son chagrin.
Comme elle cheminait, songeant tristement h tout ce qui s'élait passé pour elle depuis (|uel<iues mois, songeant aussi à l'avenir plus incertain et plus Iriste encore que le présent, il lui venait presque des regrets de n'avuir pas épousé le garde général; elle n'aurait pas été si'iiarée de sa famille et sevrée de ces douces habitudes d'afTeclions dont elle sentait si douloureusement la privation. Elle se trompa de chemin, voulut revenir sur ses pas et s'égara complètement; JtJrs elle fut forcée de s'adresser à un marchand pour denuinder sa roule. Un homme passait alors, qui s'arrêta cl lui olVii! poliment de la conduite; Hélène le remerria, et lui dit qu'elle aurait astfz d'une simple indiealion. Lin(onuu alors cessa d'insister, (t. tandis qu'Hélène se hâtait de re^'agner la maison, il resla debout, stupéfait cl comme pétrifié, jusqu'au moment où il ne la vit plus; alors il uilra chez le marchand et lui deuianda s'il connaissait cette jeune lille.
On ne rencontre pas souvent en effet des figures semblables à celle d'Hélène; ce n'éiait rien que ses cheveux bruns, ses yeux noirs, les contours parfaits île sa ligure; ce cpii touchait et faisait frissonner le cœur au premier aspect, c'était sur sa physionomie un calnie, une iiurelé, que l'imagination ne donne (pi'aux anges, ~ cl i|uand elle levait ks yeux, un regaia doux, velouté, et cependant liisie et pénétrant, — et
encore dans la taille et la démarche une majesté sans raideur une grâce aérienne.
Le marchand n'avait jamais vu Hélène et ne put satisfaire la curiosité de l'inconnu, (jui parla bas .'i un domesliiiue qui le suivait ; le domestique marcha rapidement sur les traces d'Hélène, et son maître continua paisiblement son chemin.
LE CO.IITE LEYEX A HÉLÉ.^E.
Mademoiselle,
. Vous êtes bien belle; je ne suis pas probablement le premier !\ vous le dire. Depuis le jour où un hasard m'a fait vous rencontrer, je n'ai pas eu d'autre pensée que vous; tous les plaisirs qui me sullisaient auparavant m'ennuient et me fatiguent ; mon seul i)laisir a été de m'occuper de vous.
1 lie chose surtout m'a frappé : autour de moi se pressent des femmes en foule : (luehiues-uncs sont belles, toutes sont, richement parées; le satin, les dentelles et l'or rehaussent leur beauté; leurs cheveux étincellent de diamans ; mais aucune n'a cette beauté angéli(iue, cette suavité de formes, cette virginité dans la voix et le le^aid, qui font ([ue vous ne ressemblez à aucune femme, (|ue depuis que je vuus ai vue, elles sont pour moi moins ([ue des femmes, ou vous plus (prune femme. Eii bien ! le sort a été envers vous plus qu'injuste, i| a été absurde.
Tandis ipie tant de femmes auxquelles vous êtes si supérieure par voire nature emprisonnent de grands pieds dans de petits souliers de satin, révèlent leur corps déformé des l)lis oiuloyans de la soie, enlacent des fleurs artilicielles dans leur chevelure arlificielle, il semble d'abord que |)Our vous, pour v^s formes élégantes, il faudrait inventer des tissus plus riches et plus fins ; que pour vos petits pieds le satin est grossier et peut les blesser; que votre chevelure secoue autour de vous un parfum jdus doux que ceux de l'Arabie, et cpie la nature n'a pas de Heurs assez fraîches pour la couronner.
IJien loin de là, une toile grossière, une coiffure commune semblent s'efforcer de voiler et de dénaturer votre beauté. H faut i|n'on la devine, averti jiar ce frémissement que cause la pré.'-eiicc d'une divinité.
D'ordinaire, la nature, comme un noble artiste, semble fière de ses chefs-d'œuvre ; elle a soin (pie tout autour d'eux ajoute à leur éclat et relève leurs avantages. C'est sous un ciel pur qu'elle a fait naître les plus bi'illaiis oiseaux, c'est dans les plus belles fleurs qu'elle a caché les (ilus suaves parfums.
Ce que je vous demande, mademoiselle, c'est de réparer celle sottise du sort, c'est de transplanter uni; fleur (|iie la nature a pris plaisir à former sous le ciel et dans l'air ipii lui conviennent, sans souffrir (lu'elleétale ses couleurs, exhale son parfum, et vive sa courte vie, sans ([uc personne la voie et la respire, et se nourrisse de son miel.
Si les diamans doiv^uit être qucbjue part, c'est sur votre front; je dis les diamans, parce que c'est ce (|u'il y a de plus rare et de plus beau ; je voudrais ([u'oii put tr^uiver queUiue chose qui ne fût (jne pour vous, je voudrais vous couronner d'éloiles.
xvn.