SCÈNE H
hamlÈt, horatio, preïier fossoyeur.
PREMIER FOSSOYEiR, chantant.
0 femme au cœur ithcllo, Alersquelu m'a:mai<, Tii me disais, ma belle :
Je veux l'élrc fidi-le, Fidfcle à tout janiaii.
IIAMLrT.
À-t-il le sentiment de ce qu'il fait, ce drôle, Ou ce triste métier p.iur lui n'tsl-il qu'un rôle? Vois donc, Horatio, ce joyeux fossoyeur ! Parmi ces nioits connus il marciie sans frayeur Et chante, insoucieux, lui près de qui tout torabe ! Une chanson d'amour en creusant une tombe.
nonvTio.
L'étal qu'il fait toujours sur lui n'a plus d'effet.
nVMLF.T.
C'est vrai : la œain oisive a !e tact plus parfait.
PREMIER FOSSOVEIR, chanlant.
J'ai leuu ma parole, Ainsi qu'au premier jour.
M.iis toi, IVmme frivole, Comme l'oiseau s'envole, Tu quittas mon amour.
(Il déterre un crâne.)
UAMLET.
Ce crâne.eut une langue, et qui chantait de même! On le roule à présent, sans qu'il crie au blasphème. Tout comme si c'était l'occiput de Caïn. Le crâne que du pied mène ce vil coquin . Appartenait peut être à quelque politique. Qui jadis mena Dieu d'un doigt diplomatique. IN'cst ce pas fort possible?
nORATIO.
Oui, sans doute, seigneur.
H.\MLET.
Ou bien c'était le chef d'un maître flagorneur, D'un courtisan expert, à l'échiné flexible. Dont le front sans rougeur, aux dégoûts insensible, Était toujours riant, pourvu que monseigneur De lui pendre un cordon au cou lui fit l'hosneur. Qu'en dit mon philosophe?
nORATIO.
Eh! que ce'a peut être.
n.\MLET.
Maintenant, monseigneur Ver de Terre est le maître
De ce museau rongé, pauvre débris railleur Qu'avec un fer brutal caresse un fossoyeur!
DEIXIEME FOSSOYELH.
Ma foi, je renonce.
HAMLET et HORATIO paraissent 'a quelque distance.
PREMIER FOâSOYELR.
Cesse de le flageller la cervelle; tu auras beau frapper la bêle, elle n'en ira pas plus \iti'. A l'tvenir, quand on te fera celte ((uesiion, réponds: C'est un fossoyeur; les demeures qu'il construit dureront jusqu'au jugement dernier. Va dicz Vaugiian me chercher un verre de liqueur.
(Le d''ux'é me Fos oycur s'clijigne.
LE PREMIER rossOYELR travaille en chantant.
Au temps de ma jeunesse, A l'âge des amours, Mou cœur, avec simplesse.
Jurait d'aimer toujours.
Dfpuis ce temps, ma telle, MoQ cœur a bien changé; De mon àme rcl)el!e L'amour a pris congé.
DAMLET.
Ce drôle n'a donc pas la conscience de ce qu'il fait, qu'il chante en creusant une fosse ?
HORATIO
L'habitude l'a familiarisé avec sa profession.
HAMLET
C'est vrai : la main ([ui travaille peu a le toucher plus délicat.
LE FOSSOYEUR Chante.
Avec sa griffe immolide L'âge m'a pris un jour, El m'a dans l'autre monde Envoyé faire un tour.
(Il déterre une tête de mort.)
HAMLET
II fut un temps où cette tête avait une langue et chantait ; et voilà ce drôle qui la fait rouler à terre, comme si c'était la mâchoire de Caïn, le premier homicide. Le cràise que cet imbtcile traite avec si peu de cérémonie était peut être celui d'un profond politique qui se croyait capable d'en imposer à Dieu lui-même; n'est-il pas vrai?
HORATIO
C'est possible, monseigneur.
nVHLET.
Ou ce pouvait êlre celui d'un courtisan qs'i exce'lail à dire: « Salut, monseigneur! Gemment se porte monseigneur? • C'était peut-être la tête de monseigneur un tel qui vantait le cheval de monseigne'ir un t^l, avec l'inteniisn de demander qu'on lui eu fit présent; n'csti! pas vrai?
Oui, monseigneur.
HORATIO
HAMLET
Oui, c'est cela. Et maintenant elle appartient aux vers; elle n'a plus ni peau ni chair, et un fossoyeur lui assène un coup de bêche sur le museau. Voilà une étrange révolution
SM
SHÂKSPEA.RE.
Changement et leçon' Les jours, les mois, par mille Formaient ces os... pourquoi ? pour faire un jeu de quille ! Je sens, en y songeant, frémir mes os, à moi !
LE FOSSOYECR, cliantaïu.
Mais la mort infécond*',
Qu'on ne |>eul di'lourner.
M'a pris, faisant sa ronde,
Kl m'a, dans l'autre mond**,
Eavoyé promener. *
(Il déierre un autre crâne.)
HAMLET
Un crâne encore! Serait-ce à quelque homme de loi !
Et pourquoi pas? Ousoai niainlenant ses Onesses,
Ses clauses, ses détours et ses délicatesses?
Avec un outil sale il se laisse cogner
Paruu vilain rustaud sans le faire assigner,
Tant 11 est pacifique ! — l'olas ! on le déterre,
Kt peut-être c'était un gros propriétaire,
Avec titres, garans, droits, caulionneraens,
Il ypothéqiies !... La lin de ses arcroissemei.s
El de ses sûretés, c'est d'avoir, en éi hange
D'an bel et bon cerveau, de belle et bonne fange.
si nous étions assez avisés pour la voir. On joue aux quilles avec ces os, comme s'ils n'avaient rien coûté à former. Les miens me font mal rien que d y penser.
LE FOSSOYEIR chaule.
l'ne bklie qui creUL-c, Un linceul blanc et cluuid, Une fusse argileuse,
O'esl lout ce qu'il nie f;iu'. '
(Il déterre un<' S'Conde tète de mort.) IIVMI.ET.
En voici une aulro. Qui sait si ce n'est pas le crâne d'un homme de loi? Oii sont maintenant ses chicanes, ses distinctions subtiles, ses causes, ses autorités Irgales, ses li nasseries? comment sQuUrct-il que ce grossier drôle lui cogne la tfteavecsa sale bêche? Queue lui luteate-t-il une action pour voies de fait et sévices graves? Qui sait? ce personnage était peut-être un gros acquéreur de biens fonds, avec ses droits, ses redevances, ses hypothèques, ses contrats Le voilà lui-même hyjjdtlié'-iué: ei il a le*privilégc de voir Sâ tête saupoudrée de terre el de poussière. Eh quoi ! toutes ses acquisitions si bien {.'.iraniies n'ont elles donc abouti qu'à lui assurer un espace égalant à peine la largeur .et la longueur de deux contrais de vente? C'est à peine si ses titres de propriété tiendraient dans ce coffre; et c'est tout ce qii est alloué au propriétaire Idi-mème! Ha!
nonvTio.
Pas davantag.^, mouicigneur.
nVMLET.
Ne fail-on pas le parchemin avec des peaux de mouton?
iionvTio.
Oui, monseigneur, et aussi avec des peaux de veau.
IIAMLET.
Ce sont des moutons et des veaux que ceux qui ont foi en la validité de pareils titres. Je vais parler à ce drôle.— .\ qui est cette fosse?
LE rossovtin.
A moi, seigneur.
. (Il chante.;
Uni- fosM' arsili'us.', (".'l'sl lout ccqu'd nii' f;iu'.
Je crois effeelivement qu'elle est à loi, car tu es dedans.
LE FO.SSOYEin.
Vous êtes dehors, et certt-s elle n'est pas à vous: mais moi, bien quelle ne me soit pas.desiinéc, elle est pourtant à moi.
VvWLET.
Tu mens : elle est ponrOn mort et non pour un vivant.
LE rOSSOVEl R.
VoiU un démenti bien prompt et bien alflrle; il ne se fera pas faute d'aller de moi à vous.
IIVMI.ET.
Pour quel homme creuses-tu telle fosse f
LE rossoYEin.
Ce n'est pas pour un homm(>, seigneur.
HAMLET
Pour quelle femme donc?
LE FOSSOYEim.
Ce n'est pas non plus pour une femme.
U\MLET.
Qui doit-on y enterrer?
LE FOSSOYEIR.
Une personne qui était femme; mais , Dieu veuille avoir son ûme! elle est morte.
II \MLET.
Comme ce maraud est positif! il ne fau-l lui parler que la carte à la main, si l'on ne veut se laisser enferrer par lui. Par le (ici ! Iloraiio , voil.^ trois ans que j'en fais la remarque, le monde est devenu singulièrement retors, el le paysan suit le courtisan de si près, (jue sou orteil lui'.-'corche les talons.— Combien de temps y a-l-il ((ue lu es fossoyeur ?
LE FOSSOYELR.
J'ai commencé ce métier le jour oU notre feu roi Hamiet vainquit Ferlinbras.
IIAMLLT.
Combien y a-t-il de cela?
LE FOSSOYEUR
Ne pouvpz-vous le dire? Il n'y a pas d'imbécile qui ne le dise. Ce fut le jour même où naquit le jeune Uanilet, celui qui est devenu fou, et qu'on a envoyé en Angleterre.
II VÎILET.
Oui-dà! et pourquoi l'a-l-on envoyé en Angleterre?
LE FOSSOYEUR
Parce qu'il était fou : il retrouvera là-bas son bon sens; ou s'il ne le retrouve pas, il n'y aura pas grand mal.
IIAMLET.
Pourquoi ?
LE FOSSOYEIR.
Sa folie ne sera pas remarquée; teus les hommes de ce pays-lù sont aussi fous que lui.
IIVMLET.
Comment esl-il devenu fou ?
LE FO.SSOYEIR.
D'une étrange manière, :"i ce qu'on assure.
lIV^Lr.T. t
De quelle manière?
lE rOSSOYEI K.
Eh ! mais, en perdant !.i raison.
nVAILET.
Qu.l en a été le sujet?
LE FOSSOVEI n.
Un sujet danois, un sujet de ce pays où je suis fossoyeur depuis mon enfaiic, depuis trente ans.
HAMLET
(Au Fossoyeur.) Combien peut-on rester en terre sans pourrir?
LE rOSSOYKUU.
Si l'on n'est pas pourri, dam! avant de mourir...
— Nos carciisses, monsieur, sunt parfois gangrenées! —
Un eorps peut vous durer de trois ù neuf années.
Par exemple, un tanneur seconserse neuf ans.
IIAMLET.
Un lanneur! Et pourquoi dure-t-il plus longtemps?
Li: FOSSOYEUR.
Sa peau, par son travail rendue imp.'rméable,
Ne prend pas l'eau du tout, et rien n'est détestable
Comme l'eau, voyez-vous, pour nos maudits corps morts.
Cchii-ei qu'en bêchant, voyez, j'ai mis drliors,
Est là depuis vingt ans et plus.
ir.lMLKT.
A qui ce crâne?
LE VOSSOYELR.
Devineî ! au plus fou des fous !
H.YHLET.
Que Dieu me damne, Si je puis deviner!
r.F. lOSSOYEUR.
L'extravagant maudit !
Sur ma léte, us beau jour, monsieur, il répandit Tout un flacon de vin du Rhin ! C'est la caboche D'Yorick, fou du roi, qui joue avec ma piocke.
n.V^ILET , ramassant le erfine.
Cela?
Certainement.
LE FOSSOYEUR
IIVMLET.
Pauvre Yoriclt.l hélas !
Je l'ai connu ! rieur, toujours prêt, jamais la^! Un esprit si fertile 1 une verve si drôle ! Il m'a plus de cent fois porté sur son épaule, El sa vue à présent me fait bondirle cœurl Où donc est cette lèvre au sourire moqueur Que j'ai cent fois baisée? Où sont vos railleries, Vos chansons, vos éclairs et vos espiègleries Qui faisaient d'un festin un délire Èutrainant ? Eh! quoi! pas un lazzi pour railler maintenant Votre ïffreuse grimace? Eh (|Uùi ? lèvres ni joue, Plus rien!— Pauvre YoricUva faire ainsi ta moue Au miroir d'une belle, et, là, dis-lui tout bas. Tandis qu'elle s'occupe à doubler ses appas. Ois-lui pauvre Yorick! dis-lui qu'elle a beau faire, Que le corps, ici bas, appartient à la terre. Qu'hélas ! nous sommes tous les jouets du hasard. Et qu'elle cache en vain ses rides sous le fard; Le temps au jour fixé réclamera sa dette : Le fard cache la joue, et la joue— un squelette! Lui révélant ainsi l'avenir inconnu, Près de son front paré va poser ton front nu, Et tu venas, bouffon, si cela la fait rire !
A Horalio.) — Ami, réponds un peu.
nORATIO.
Monseigneur n'a qu'à dire,