SOUVENIR D'UN DIACRE
Tous les habitués du café Procope ont connu pendant quelques années un pauvre diable de peintre nommé Paul Saveuse, qui jcla toul-à-coup un assez vif éclat au salon de 185., où il avait exposé un admirable portrait de la chanteuse Flora. On parla beaucoup de ce génie naissant pendant trois semaines. Quelques grandes dames désertèrent même le pinceau soyeux et lustré de monsieur Dubufle pour celui de Paul Saveuse. Enfin, quelques journalistes s'engouaient déjà de ce Rubens improvisé, amant heureux de la couleur, qui allait leur servir de prétexte pour foudroyer l'école abstraite et métaphys-ique des Ingres et des Ary Scheffer, lorsque Saveuse vint lout-à-i'oup ù disparaître On lit beaucoup de conjectures dans les ateliers sur cette absence mystérieuse. 11 fut surtout question de chagrins d'amour. Les uns prétendirent qu'il s'était suicidé, les autres qu'il s'était fait trappiste ; ses amis prétendirent qu'il avait enlevé une héritière folle de son talent, et qu'il était parti pour Grelna-Green. Lesrapins affirmèrent qu'il avait signé l'oeuvre d'un confrère absent, lequel lui avait confié le portrait de la Flora pour terminer quelques accessoires ébauchés, et qu'il avait fui pour éviter la honte d'une rétractation publique. Quelle que fût la vérité, Paul Saveuse fut oublié au bout d'un mois, et le nom de ce malheureux jftune-homme, prononcé aujourd'hui à l'atelier ou au café Procope, n'éveillerait guère que le souvenir de deux ou trois coureurs de la Bohême qui s'étaient vivement liés d'amitié avec lui.
Saveuse avait fait sur moi une impression profonde. C'était Hn si excellent et si original garçon! naïf comme un enfant, spirituel comme un gamin de Paris ou un journaliste de peiit format, rêveur et enthousiaste comme un poète ; tantôt aussi indolent qu'un nègre, tantôt plus travailleur qu'un surnuméraire, il offrait à l'oeil de l'observateur tous les contrastes. Ce n'était pas un de ces faux bons enfans qui ne font de mal à personne et du bien qu'à eux-mêmes : tous ses amis avaient le droit de vider sa bourse. II regardait un peu le monde comme une hôtellerie où tout vous est prêté, mais où rien ne vous appartient réellement. Aussi n'éprouvait-il aucun désir, aucun attachement égoïste pour ces honneurs et ces trésors (|ue la société expose comme un appât irrésistible a la vue des hommes ■- Je ne veux pas user ma vie à monter au mât de Cocagne, disait-il souvent; j'aime mieux
me coucher au pied et regarder dégringoler les autres eu écoutant chanter les oiseaux! " Il connaissait les hommes, et pourtant il ne les méprisait pas, observant très sérieusement que, sans les vices, il n'y aurait ni opéras, ni ballets, ni tableaux, ni statues, ni romans de George Sand, ni sermons de monsieur de Ravignan, ni Gazette des Tribunaux; qu'on ne gagnerait guère au règne absolu de la vertu que la suppression des tragédies et des rosières, et qu'après tout, le monde deviendrait triste comme un temple protestant , da moment que les hommes n'auraient plus d'autre distraction légitime et permise que celle devoir lever l'aurore.
Lorsque Saveuse était en heureuse veine d'argent, il ne s'occupait pas à thésauriser, mais bien à vivre quelques jours en satrape. Il achetait des gants et hantait l'Opéra et le café de Paris; il frétait un canot et allait pêcher des goujons à Marly; il cavalcadait au bois comme un sportman amateur;, il faisait des armes chez Grisier et envoyait des bouquetsgros comme des arbres à quelque Célimène de la Chaumière, qu'il invitait à venir vider avec ses amis quelques flacons de rosolio. Après s'être retrempé pendant quatre ou cinq jours dans cette existence de nabab, Paul rentrait à l'atelier, reprenait lavareuse, et travaillait trois mois de suite comme un manœuvre en mangeant des pommes déterre cuites sous la cendre et en buvant de l'eau. Une chose étrange chez ce garçon, c'était sa timidité extraordinaire avec les femmes; il les vénérait comme des anges et ne souffrait pas qu'orc£n parlât mal devant lui. Nous ne lui connûmes jamais de maitressfc Souvent nous nous étonnâmes qu'une organisation si pas-?r sionnée n'eût subi aucune atteinte de ce doux mal, l'amour;?; car on ne pouvait donner ce nom à des rencontres, oà le ha- ■ sard et le caprice avaient seuls pris part. C'était cependant un assez fier cavalier que notre ami Paul Saveuse : des yeux de lion, doux et éiincelans à la fois, sous des sourcils noirs et bien arqués, un nez aquilin, des lèvres franches et colorées, un teint légèrement bistré, un abondante chevelure fauve, de larges épaules et une taille de jeune fille! Aussi l'appelions-nous souvent, au café Procope, le héros de roman: le roman seul manquait.
Cependant je n'avais plus entendu parler de ce pauvre Saveuse, et, comme les autres, je ra\ais à peu près oublié, lorsque je partis, il y a trois mois, pour le Havre, en artiste, la blouse sur le dos et le bâton à la main, tout comme si les chemins de fer elles bateaux à vapeur H'eussent pas encore