‹ Le siècleChapitre 170 sur 216 · EMMANUEL GONZALES · texte numérisé non relu

EMMANUEL GONZALES

été inventés. Ce qui m'allirait réellement au Havre, c'était le désir de revoir une rharmanle personne dont je commençais a me sentir l'esprit fort occupé, et dont je croyais avoir attiré Taltention , parce que nous avions chanté ensemble, tout l'hiver, dans les salons, le duo de la Lucia. et (|ue je m'étais plu à attribuer à l'émotion de son cœur l'expression déchirante et passionnée de sa voix. J'étais bien près rie devenir iBfidéleauxmœurs essentiellement célibataires delà Bohême.

J'étais curieux de voir sur ma route l'église de Caudcbec, dont beaucoup d'artistes m'avaient parlé comme d'une véritable merveille. Je m'arrêtai donc dans cette petite ville qui dort au bord de la Seine, avec sa ceinture de vergers où neigeait alors la fleur des pommiers, et je courus admirer cette église catholique, véritable bijou de pierre ouvragée et sculptée comme une dentelle par le ciseau de grands artistes amoureux de la fantaisie.

J'entrai dans l'église silencieuse, au moment où le soleil couchant teignait la rosace de pourpre et d'or, et dans ce vaisseau où toute une création sculpturale et chimériïue semblait prier, glapir, remuer et tourbillonner, je ne vis qu'un seul homme noir agenouillé au pied d'un autel, dans une pieuse et mélancolique attitude de reiucillement. Distrait par le bruit de mes pas, il tourna la tète, et, jugez de ma surprise, je reconnus Paul Saveuss, le peintre de la Flora; mais Paul avec des yeux caves et rougis, le front ridé, les tempes dévastées, Paul vieilli de vingt ans. Il me regarda d'un air étonné, comme un homme qui cherche péniblement à rassembler des souvenirs confus, et moi j'allai à lui les bras ouverts. 11 me reconnut enfin, se leva, me fit discrètement signe de le suivre, et quand nous fûmes sortis de l'église par une petite porte latérale, il m'embrassa avec un sourire bienveillant et triste, en me disant : —Lucien, veux-tu accepter l'hospitalité frugale d'un pauvre diacre ?

Je ne veux pas m'é!endre sur les détails de celte singulière rencontre. Je retrouvai dans le diacre Saveuse !e même cœur enthousiaste et tendre que chez le peintre de la cantatrice Flora ; mais en vain j'essayai de sonder sa blessure secrète : il évitait opiniâtrement tout ce qui se rapportait à son étrange disparition. Cependant lorsque je lui eus confié le motif de mon voyage et l'espérance qui me guidait, il me regarda tout-à-coup avec une expression de douleur , et 6'écria :

— Ne fais pas celte folie, Lucien. Ne va pas, toi aussi, mettre tout ton bonheur en jeu sur le caprice d'une femme ! Crains d'aimer, car si tu aimes, tu ne seras qu'une victime et qu'une dupe I — Je ne te reconnais plus, Paul, lui dis-jc-r tu te serais battu autrefois avec quiconque eût soutenu devant toi une pareille opinion. — C'est que je n'avais pas souffert, mon ami, reprit le diacre avec douceur. Vois-tu, Lucien, il faut se garder de confondre les amourettes d'étudiant et les intrigues de galanterie avec l'amour, ce terrible revenant dont on parle beaucoup et qu'on ne voit jamais, dit Larochefoucauld. Mais moi je l'ai vu, et j'ai senti son étreinte et sa morsure , Lucien. Je sais que l'amour est un fluide magnétique (jui vous éblouit comme l'éclair , qui vous dompte malgré vous et qu'on subit lâchement. Il ne réunit pas deux êtres dans une communauté libre, volontaire et sympathique : ceux qui ont dit cela ont fait un mensonge. Entre deux créatures qui s'aiment, il y a toujours un malire et un esclave qui a la chaîne au cou, une dupe et un fripon. — Peut-être as-tu raison, lui dis je, mais avoue qu'il serait glorieux d'être aimé d'une femme qui aurait pour elle l'espril, le cœur et la beauté, car celle-là, à coup sûr, vous au rait distingué et choisi !— Glorieux I répéta Saveuse avec un sourire ironique. Ce mérite qui flatte si fort la sotte vanité de tant de don Juan hauts sur cravates, est bien mince quand on réfléchit que l'amour ne raisonne jamais. C'est un sentiment égoïste et cruel qui ne vit que de lui-même, et chez les modernes comme chez les anciens, le dieu perfide n'a jamais marché qu'avec un bandeau sur les yeux. La beauté même est presque insignifiante en amour, car ce n'est qu'une question de temps. Les femmes airaeron; presque toujours on homme plutôt pour ses défauts que pour ses qualités, eu elles ne seront jamais en peine de former des mérites à

t celui qui aura eu la ruse et l'audace de leur attacher la chaîne au cou. Tu restes incrédule, n'est ce pas? Eh bien! puisqu'il le faut, ajouta t-il avec un soupir douloureux, je vais appuyer mts paroles d'un récit vrai et terrib e.

J'avais fait vibrer la corde sensible dans le cœur de Saveuse, et j'écoulai, pris d'une avide curiosité.

— "Te rappelltstu encore, commença le diacre (dans ce grand Paris on oublie si vite! i, celte admirable Flora, cette cantatrice passionnée et inimitable qui fut l'orgueil et l'amour de notre folle jeunesse, et que les femmes envieuses elles-mêmes ne purent s'empêcher d'applaudir et d'aimer? Quel rêve fit cette femme! Celait u e reine qui, comme tous les grands conquérans, ne devait pas avoir d'héritiers de son talent suprême. On suci ède à ces artistes de génie, on ne les remplace jamais. Elle avait dans son regard, dans son chant, dans son jeu je ne sais quoi de divin qui passionne et enthousiasme le public comme une révélation. Sa voix, timbrée comme le cristal et l'argent, veloutée comme la caresse d'une main adorée, était douée de ce fluide électrique qui fail vibrer dans votre poitrine chaque intoiiaiion. Et quelle tragédienno éplorée elsupeibç! Comme les voiles des filles de Syrie se drapaient admirablement sjr ses formis nobles et pures! Comme sou teint olivâtre se dorait aux bizarres reflets de la lampe, et quelles étincelles d'un feu sombre brillaient, semblables aux éclairs qui traversent la nue orageuse, dans ces grands yeux de velours où la passion brûlait les larmes ! Oh ! je la vois encore, Lucien, je la vois telle qu'elle m'apparut ce premier seir où j'entendis frémir el vibrer sur la scène sa voix magnétique. J'oubliai la fiction du poêle : je vieillis en un instant de plusieurs siècles. Je me cramponnai au pilier de ma loge pour ne pas m'élancer vers cette noble fille insultée, accusée, et qui priait pour son père; car pour moi il n'y avait plus ni scène, ni décors, ni chanteuse. J'étais tenté de crier à tous ces gens immobiles, silencieux, absorbés, qui remplissaient la salle, à ces femmes aux cils desquelles je voyais trembler des larmes: — Mais sauvez-la donc , mais priez donc pour elle, mais allez donc à son secours!... Je mordais mon mouchoir de mes dents contractées; j'élais fou. Quand l'acte fut fini, on eût encore entendu voler une mouche dans la salle : c'était une stupeur d'enthousiasme et d'admiration. Des banquiers, habitués de l'orchestre, étaient émus. Nul n'eut la force d'applaudir. Je compris que des hommes se fissent tuer ou se ruinassent pour l'amour de celle femme.

Eh bien ! cette grande canlalrice, cette tragédienne adorée, cet'e reine, était la plus honnête lille de la terre. Amoureuse desonart, elle travaillait avec une ardeur infaligableet nourrissait de son gain toute une tribu de parens, de frères et de sœurs. Quant aux tentations, elle ne lui manquaient pas. Des banquiers la mettaient à l'enchère, cl leurs offres la faisaient pûlir comme pâlit un homme de cœur qui reçoit un soufllel. Des princes allemands et des pairs d'Angleterre lui proposaient un mariage de la main gauche, el elle leur répondait avec un triste sourire:— Ce n'est pas moi, c'est ma voix que vous épouseriez. Et vous me condamneriez à ne plus chanter pour tout le monde. Je ne veux pas être un oiseau en cage!...

Des éiudians de dixième année cl des sporlmen ruinés lui écrivaient des déclarations en style échevelc ou classique; celles-là, elle les gardait par rang d'ordre dans un petit reliquaire : —Vieille, cela m'amusera de relire ces griffonnages, disait-elle, el ce sera un sou#nir chronologique de mon beau temps.

Des lâches, dont elle avait rejclé les offres, lui envoyaient des lettres anonymes où ils la menaçaient de sifflets oulrapeans; ces Icttres-Ui, elle les brûlait en disant : — Les malheureux! quelqu'un de leurs amis n'aurait qu',1 trouver ces lettres par hasard et à reconnaître leur éiriture. Quelle honte pour eux !... Quant aux siUlels, elle n'en avait pas peur. Elle savait bien que tant que la voix n'hésiterait pas dans son gosier, elle aurait tout le public pour défenseur. N'est-ce pas, Lucien, <|ue c'était là une noble créature, et que celui qui eût pu toucher son cœur eût dû s'csiimer plus heureux qu'un Dieu?

ANNONOADE.

Tu sais, Lucien, ([uels élaioiu ma halue pt mon mépris, injuries peutètro, pour les Icuimes de llié;Ure! A coup sûr t'était là ma seule intolérance, csr j'clais d'un naturel facile et bienveiliant; mais j'avais une répulsion instinctive et que je croyais insurmontable pour ces créatures de fard et de mensonge. Pourtant je me sentis entraîné par un atirait invincible vers cette belle et sérieuse Flora. Chaque soir, j'allais me cacher au fond obscur d'une loge et m'cnivrcrdes arcens de celte voix magique, ([Ui pénétrait comme une flèche d'or dans mon cœur, en me faisant tressaillir de frissons mêlés de volupté et de douleur. Quand le moment de son entrée en scène approchait, mon sang se tournait dans mes veines; je devenais pâle, et des éblouissemens passaient devant mes yeux comme un voile. La scène nageait pour moi dans un brouillard lumineux et vague, où peu à peu se détachait la forme enchanteresse de Flora. Ma pensée ne pouvait plus se séparer d'elle. Il me semblait que depuis longtemps je la connaissais, que ses traits étaient familiers à mes souvenirs et à mes rêves. Je la voyais glisser, ombre adorée et souriante, dans les paysages confus de mon enfance. Non, la tunique du centaure ne s'incrusta pas plus ardemment aux épaules d'Hercule que l'image de Flora dans mon âme.

Je combattis tout un mois contre celte passion insensée, contre cette fièvre dévorante qui brûlait mon sang. J'étais devenu morose et silencieux, moi voire gai compagnon. Je ne pouvais toucher mes crayons et mes pinceaux, qui, machinalement, ne retraçaient plus sur la toile que les traits el les costumes de la cantatrice. Mieux valait affronter le danger en face. Je me fis présenter chez elle.

On m'avait tant parlé de sa lierté et de sa hauteur capricieuse envers les hommes les plus éminenspar leur position ou leur fortune, que je m'atlciidais presque à un accueil plein de dédain. Quelle fut donc ma surprise lorsqu'au moment oii je m'inclinai devant elle, je la vis me tendre la main en souriant, et me dire^ à moi pauvre peintre inconnu , avec une douceur adorable : — Il y a longtemps que je vous altendais, Paul, mon frère !

Je restai muet de surprise, n'osant serrer sa main dans la mienne, et la regardant avec des yeux effarés.

Par une étrange fantaisie, au lieu du costume noir et sévère qu'elle portait habituellement chez elle , la cantatrice avait revélu le corsage rouge et la jupe de laine brune de nos paysannes de Bigorre, et tordu à leur manière ses longs cheveux noirs et ondes en une seule tresse piquée çà et là de nœuds de rubans.

— Ne reconnaissez vous donc plus votre petite Annonciade ? reprit-elle.

En clTel , c'était une enfant de nos montagnes à laquelle j'avais souvent pensé, une payse, comme disent naïvement nos soldats, qui se souvenait de m'aïoir donné pour la première fois le nom de frère, une nuii où je venais de la sauver de la mort au milieu du Gave débordé et furieux. Mais quelle métamorphose! l'enfant était devenue une femme. Ce soir-là, Flora ne reçut personne, et nous causâme* du passé avec des rires et des larmes.

\'oici comment j'avais connu Annonciade, lorsqu'elle n'était qu'une petite pastoure de douze ans. J'en avais dix-huit alors : le bel .Ige , Lucien ! J'étais l'un des plus hardis nageurs qui eussent jamais traversé le Gave, et un des plus agiles et des plus heureux chasseurs qui eussent jamais bondi de pic en pic à la poursuite de l'isard, sur les degrés neigeux de cet escalier de granit qn'on nomme les Pyrénées. Je rencontrais souvent dans luf s chasses un brave montagnard , baptisé Joan Zarregui, qui faisait par métier ce que je faisais par plaisir. Les dangers communs créent bien vite l'égalité. Nous avions souvent bu à la r^iéme gourde et couché dans le même manteau. Joan était le père d'Annonciade. Lors(]Uc je quittai la montagne pour aller faire mon droit à Toulouse, il me pria timidement de lui permettre de m'envoyer que.quefois du gibier à la ville. Mon absence lui porta liiallieur. Le maire de Bsgnères avait plusieurs fois demandé à Joan de lui donner sa fille Annonciade, qui élail jolie el proprette, pour tenir sa maison, car il était veuf. Mais notre honnête monta-

gnard avait chaque fois répondu fièrement : » Ma fille ne sera jamais servante que de son père. « Le mol avait mal sonné aux oreilles de monsieur le maire, et pour se venger il lit arrêter un beau jour Joan Zarregui, sous prélexte d'un délit imaginaire de braconnage sur sa propriété. Joan fut relâché au bout de trois mois, mais pendant ce temps-là sa femme et sa fille seraient mortes de faim, si des contrebandiers ne leur étaient venus en aide. Ces sortes de gens foisonnent, comme lu sais, dans nos monlagiies et y sont très bien vus parles paysans. Ceux ci avaient fait de la cabane de Joan un de leur rendez- vous de halle.

Quand le bonhomme fut redevenu libre, il lia connaissance avec ces bi'aves compagnons, el comme il élail fatigué de la chasse à l'isard, il prit goût à leur métier, qu'il trouva plus lucratif et moins périlleux que le sien. Pendant plus d'un an tout lui réussit. Le pays lui était familier: un bon chasseur est la moitié d'un contrebandier. Il savait tous les eiétours des sentiers, le secret des abîmes, la crue des torrens, le grain qui présage au front du ciel bleu la rafale, le brouillard ou la neige. Lorsque nos contrebandiers étaient espionnés de trop près par les douaniers, ils se tenaient cachés dans une grotte creusée sous le plateau d'une roche énorme , derrière laquelle roule le Gave. Là, Annonciade, dont on ne se méfiait pas, leur portait la nuit des 'provisions et les nouvelles. Elle avait déjà une très jolie voix que les bons compagnons mettaient à profit. Si aucun danger ne menaçait. Tenant devait fredonner, en avançant vers la grotte, leur refrain favori : lo que soij contrnbandlsta. Si elle soupçonnait une embûche, un espionnage une trahison, elle entonnait t^ chanson populaire de Roland. Dans ce cas les contrebandiers fuyaient de la groltc par une issue secrète qui s'ouvrait sur le Gave, et sautaient dans des barques amarrées au tronc des figuiers, après y avoir jeté leurs ballots de marchandises. La précaution était bonne. Une nuit, Annonciade s'acheminait Iranquillemenî vers la grotte, par une pluie battante, qui tombait depuis huit jours sans relâche, et elle entonnait déjà l'air du conh-abandisla, lorsqu'elle crut voir reluire quelqee chose dans les buissons qui bordaient le sentier, puis les buissons remuer. Elle cessa aussitôt de chanter, puis voulut fuir. Mais, au même instant, dix douaniers l'entourèrent. Ce qu'elle avait vu reluire, c'étaient des canons de fusil.

— Silence !o« tu es morte, péca'ire! dit un des douaniers en lui meurtrissant le bras. — Non, dit le brigadier, il faut qu'elle continue à chanter en marchant vers la grotte. Si ces échappés des galères l'entendent toujours rossignoler d'une voix calme et sonore, ils ne se défieront pas du traquenard. Ainsi, petite, reprends ta chanson, et roucoule-nous ça à plein gosiei'.

Annonciade sourit el recommença à chanter ; seulement les douaniers, qui l'écoutaient avec un certain plaisir, ne s'aperçurent pas que l'air n'était plus le même.

Au bout d'un quart d'heure, la troupe arriva à la grott^ dans laquelle le brigadier se précipita le premier. Ce fut du zèle perdu. Il en sortit bientùt

— La cage est vide .' s'écria-t-il. Les oiseaux sont dénichés. La petite s'est moquée de nous. Qu'on lui mette les menottes!

On serra les menottes autour des poignets frêles et délicats d'Annonciade avec une telle violence, que la douleur lui arracha un cri. Ce cri fut entendu de Joan Zarregui au moment où, le dernier de tous les contrebandiers, il venait de jeter ses ballots dans sa barque, et où il allait couper l'amarre. Il saisit sa carabine, grimpa comme un chamois sur le plaleau, et ajustant le brigadier, il lui cria : — Le premier qui touche à un cheveu de celte enfant, je l'étends raide mort comme un chien !

Le brigadier poussa Annonciade devant lui, et appuya sur sa tempe le canon d'un pislolel cl répondit : —Si tu bouges, Jo.,n, si lu tiiis un pas en avant ou en arrière, je jure Dieu que je brûle la cervelle à ta fille !

Joan devint blême. Annonciade éleva un peu la voix et lui dit doucement : — Sauve-toi, père, et ne prends pas souci de mol. On n'osera pas faire du mal à une petite fille !

EMMANUEL êONZA-LES.

— Si Je me laisse preDdre, reprit Joan qui suait i grosses gouttes, me donnez-vous votre parole, brigadier, de laisser aller ma fille en liberté ? — Foi d'honnête douanier, Joan 1

2arregTii jeta aussitôt sa carabine à terre avec tant de colère que la crosse se brisa, et il alla tendre ses mains aux menottes. On détacha celles d'AnnoRciade. Pendant celte opération, Joan se pencha vers sa fille, et lui dit deux mots à l'oreille. Comme le brigadier tournait la tête pour donner "quelques ordres, Ânnonciade s'élança leste comme un chat dans la grotte.

— Où diable as-tu caché la petite? dit le douanier au père en se retournant.

— Cherchez ! répondit Joan avec un sourire narquois. Ils montèrent tous sur le plateau de la roche, et de là ils

découvrirent le Gave bondisi^ant comme un boa aux écailles d'argent, et au milieu du courant une barque (jui filait avec la rapidité d'une flèche. Annonciade avait coupé l'amarre, et «■lie se laissait emporter par le fleuve.

— Voilà mes ballots sur la grande route, brigadier, dit en riant Zarregui. Si vous êtes bon nageur, courez après ! — Ce serait tenter Dieu, bonhomme, répliqua gravement le douanier, et si la fille est dans cette barque, je te plains... — Pourquoi cela, brigadier? dit Joan avec une nuance d'inquiétude. — Parce que le Gave est débordé depuis plusieurs heures. — Débordé ! cria le contrebandier, qui devint livide. — Et comme le courant est trop fort pour qu'un enfant de douze ans puisse le couper, ta barque sera infailliblement entraînée vers le remous des Dents de la Guin-e, poursuivit l'honnête brigadier.

Zarregui poussa un cri de rage et voulut se précipiter en bas de la roche ; ses liens le retinrent.

— Mais ma petite Annonciade est dans celte barque ! hurla le malheureux. — C'esl toi qui l'as voulu, dit le brigadier Impassible. — Mais, au nom du bon Dieu, laissez-moi me jeter à l'eau et .-iauver l'enfant ! reprit Joan l'écume aux lèvres H les yeux sanglans.

Le brigadier haussa les épaules.

— Je suis un honnête homme, et je n'ai qu'une parole, dit encore Joan se contraignant pour parler avec douceur. Vous êtes un père de famille, vous aussi ; vous avez des enfans que vous aimez. Laissez-moi me jeter à l'eau. Une fois ma petite Annonciade sauvée, je reviendrai.

Le brigadier hocha la tête.

— Me prenez-vous donc pour uh menteur ! reprit le contrebandier tremblant comme une feuille; je reviendrai, vous •lis-je. Qu'est-ce que cela vous fait que je sauve ma petite tille? Oh ! les minutes passent. Pourquoi en voulez-vous à cette enfant? Que répondrai ju à sa mère (juand elle me demandera: Qu'as-tu fait d'Annonciade? — Tu diras, mon ami Joan, que tu as commandé à ta fille de traverser le Gave dans la barijue, et qu'elle a voulu t'obéir.

Et le brigadier lui tourna le do«.

Zarregui s'afi'alssaà terre comme un arbre foudroyé.

Dans le pays, on appelait les Dents de la Guhre deux formidables écueils qui se dressaient, à une demi-lieue de là, comme deux dents aiguës et blanches d'écume au-dessus des flots, et qui barraient le passage entre le courant et la rive gauche du Gave. L'impétuosité des eaux bouillonnanles (jui se jetaient entre les écueils comme dans un gouffre, avec un mugissement formidable, avait créé un tourbillon ou remous d'une violence irrésistible. Barques, nageurs ou branches d'arbre, tout ce qui s'était laissé entraîner dans le cercle tatal, courait attiré par une force inconnue plonger au centre du louibillon. Le gouffre ne rendait jamais le moindre débris de ce qu'il avait englouti. C'était un endroit redouté et maudit, que les plus hardis pêcheurs regardaient comme infranchissable. Cependant, moi qui avais toute la témérité de mes dix-huit ans, je m'étais souvent promis à moi-même de tenter ce passage impossible.

Ce soir-là, je revenais de la chasse, trempé de la tète aux pieds par la pluie, et je suivais la rive gauche du Gave en écoutant le frai;as lointain du ren.ous, lorsqu'il me sembla voir une barcjuequi volait directement vers \es Dents delà Citirre. Je me frottai les yeux croyant rêver J'entendis alors une voix

douce et argentine entonner vaillamment le lo que say contrabandista, et je reconnus la voix d'Annonciade, qui ne se doutait certainement pas du danger qu'elle courait. Je n'hésitai pas une seconde sur ce que j° devais faire. Je me jetai à l'eau, mon couteau de chasse entre les dents, et je me mis à fendre vigoureusement les vagues irritées, pensant un peu à l'excellent gibier que Joan Zarregui m'envoyait à Toulouse, et beaucoup aux bouquets de fleurs que la petite Annonciade ne manquait jamais de m'apporter quand elle venait :'i la ville me vendre des puros et des regalia de la Havane et quelques flacons de Val de Pênas. Justice du ciel 1 j'atteignis la barque et j'y montai.

Je montrai à la fille de Joan les deux écueils blanchâtres qui grandissaient et agitaient leurs linceuls de vagues écumantes, et je lui dis seulement : — Silence, Annonciade, couchez-vous au fond de la barque et priez Dieu. Ce sont les Dents detaCuivreqm semblent venirà nous, et vers qui nous allons!

Je saisis les rames, mais l'enfant, épouvantée, se cramponnait à moi, et malgré l'imminence du danger, je ne pus ra'empêcher de tressaillir en sentant celte jeune et vivace étreinte. Cependant, je la repoussai cl concentrai toute mon attention sur les écueils. J'avais remarqué que le courant s'y divisait en deux bras, dont l'un allait se perdre au gouffre, et dont l'autre s'élevait d'un jet furieux au-dessus de la crête la plus rapprochée de la rive, pour retomber comme une cascade de l'autre côté des Denis de /a O'wù/r, dans des eaux jilus tranquilles. Je m'efforçai donc de maintenir à gauche notre coque de noix, qui sauiait comme un cheval piqué de l'éperon. Enfin nous allions loucher l'écueil, qui secouait déjà sur nos visages la jiluie de ses franges d'écume, lorsque je me levai et tendis fortement ma rame à rencontre du rocher. Le choc fut terrible. La rame se brisa comme verre. Je fus renversé du coup au fond de la barque, qui recula et oscilla comme pour s'engouffrer dans l'abimc. Mais aussitôt, ainsi que je l'avais espéré, elle se redressa, soulevée sur l« dos d'une vague nouvelle, franchit comme une bulle d'air la dent formidable sur un escalier d'écume, et retomba sur la pente de la cascade sifflante dans des eaux calmes et sûres. Alors ce fui moi qui saisis dans mes bras Annonciade presque morte de frayeur, et qui l'embrassai avec un transport de joie indicible, en lui criant : — Que Dieu soit béni ! la raèra te reverra, chère enfant I

A dater de celte nuit terrible, la fille de Joan m'avait appelé son frère, et tout le tem|is que je restai en Bigorre avant de partir peur Paris, nous nous aimâmes comme deux véritables enfans. Flora se plut à me rappeler mille détails puérils dont elle avait conseivé un touchant souvenir. Que de fois je l'avais aidée dans sa chasse aux papillons qu'elle vendait aux naturalistes de la ville! Un jour je l'avais cherchée en vain dans la cabane et dans la vigne du bon Joan, et je m'étais assis d'un air maussade au pied d'un fignier, lors- (luej'entendis un rire moqueur au-dessus de moi : je le\ai les yeux et je vis les branches du vieux figuier s'écarler, et une petite tête brune aux grands yeux veloutés me sourire. Annonciade se mil aussitôt à cliaiiter comme un rossignol et à me jeter des figues rouges dans mon béret, et chaque fois (|ue j'en laissais échapper et rouler à terre, c'étaient des éclats de rire sans fin sur ma maladresse. La besogne terminée, pour la punir de ses moqueries, je l'avais embrassée sans (lu'elle y fît f rande résistance. Quels heureux jours! Mais qui donc eût reconnu dans la belle et grave Flora, l'admiration du monde entier, la petite Annonciade si rieuse!

Elle me raconta d'une voix altérée comment le pauvre Joan Zarregui, poursuivi par les douaniers, un jourciue la neigeavait couvert tous les sentiers, était tombé au fond d'un précipice connu dans le pays sous le nom de Trou- aux- Fées. Ceprcmicr mailieur avait été suivi, comme toujours, de beaucoupd'aiilres, et je devinai combien cette âme noble et fière devait cire bles>ée. Elle avait tant souffert, qu'elle pouvait bien se défier des ronces qui avaient si souvent embarrassé ses pieds, des outrages qui avaient attenté au florissant éclat de sa jeunesse. Après la mort de son père, la misère l'avait forcée de quitter Bagnères, et elle était venue chercher for-

AXNONCIADF.

lune à Paris. Là, aucune des (enlations doiU on ne .roBgit pas (l'humilidr la pauvreté ne lui avait été opargnco. Ellu avait clisnté diins le ruissMU, à la porte des calVs, dans les labai;ics enfumées, où les gros ^ous liaient plus rares nue le; bravos; ht elle avait pu du moins se protét;er elle même e.oiitre l'insulle. Hais lorsqu'ellu avait voulu monter plus liant, aspirer à mouler sur des liéteaux plus illustres, que de l'ange avait elle trouvé h ses pieds, et quel dé<:0urai;ement monie el pruloud l'avait aeral.lée ! là, c'était ungraud professeur yui lui prumeitail ses conseils, de la g'.oire, un avenir, — mais il fallai' payer tes conseils d'un prix dé>houorant. ftl, (ihiciiail-elle l'audition d'un iiiiproisai-h, parvenu stuplde, tliarlalau hors de service, (elliumnieiie luidenianuait pas une preuve de son talent, n:ais le nom de son protecitur.Ttnliu elle avait di'i .'i uu lia>aid inespéré le droit de se faire connaître du publie. L'im/jrfsxaiioiiu théàire ciait alors le jouât, le hochet, le mannequin d une favorile. Un jour il se révo»U couire celle femme, (juile irompail avec uneaudiiee eyuiiiue ; il voulut se venger, et se souvenant de cette enfant pâle, timide et iioiiteuse, qu'il avait presque cbassée de son cabinet, de celte liUe bizane qui avait, en rougissant d'indignation, rejeté les couditioi s d'un engagement servile, il l'envoya chercher. Ce ne fut |)as sans peine qu'on parvint à découvrir la mansarde oùuichoit Aniionciade. Quinze jours après, elle débutait sous le nom de Flora; un mois après, sa biogiapUie tt son portrait se vendaient partout.

Mais die a-ail conçu, du souvenir de sa vie demisère, «n mépris sans bornes pour les hommes, l'aile ne croyait plus à la sincérité des coeurs ni aux sentimens nobles. En vain elle connut l'adulatiun efl'iénée des salons; en vain le monde la déiCa, jetant i>n voile sur son passé de misère : Flora prit place à la table des ambassadrices; des duchesses rappelèrent leur amie, pour qu'elle octioyàt it leurs salons le prestige de sa voix et de sa vogue, mais elle garda sa sauvage lierté, et elle n'oubliait pas, au milieu de ces caresses, de res (lîtteries, de ces présens, que ce mmide n'avait jaseu pilié d'elle quand elle grelottait sous des liailions, ((iiami elle laissait échapper des notes tremblantes de ses lèvràJi bleuies et raidies de froid. Chose singulière et qui prouvait bien ta di^tinciion de eet'.e àme supérieure aux puériles distractions de la vanité, ces adulations, loin de l'enornueillir, l'humilièrent. Celait une eliaiue qui entravait son indépendance. Elle eut bieiilùl horreur de cette vogue niaise et miséral)le qui faisait d'elle une bête curieuse, comme une girai'e ou un nain. — Je ne veux plus servir à amuser ces gens blasés, rogues et ennuyés, dit-elle, etellecetsa de paraître à ces fêtes du moude. Elle reçut seulemtnfeîuz eie quelques amis choisis, pour qui son choix l'ut un honneur envié cl un sujet d'orgueil.

Elle n'aimait guère au nio.ide que le public, ce sultan sévère, mais généreux et juste, (jui comprenait son génie et qui la suivait des bravos en com))agnon fidèle, éveillant son ardeur comme le fait la fanfare des clairons sur le soldat vaillaiii. L'art remplissait son esprit, mais son c*eur était vide. ,

Aussi dans les coulisses disait-on que Flora était une froide créature, et qu'elle n'avait pas de cœur. C'étaient des danseuses qui parlaient ainsi. Pauvres filles!

Le fait est qu'elle doutait des hommes et de l'amour. Souvent elle me disait : —Tenez, Paul, toiis ces hommes disent trop que je suis belle et que j'ai un grand talent. Cela m'isole. Aucun ne m'aime. Si j'étais une grisette, qui sait? je serais peut-èire aimée.

Et son sourire devenait amer. Et moi, dont le cœur se tdrdaitde désir et d'angoisse, et à qui elle se confiait froidement sans se ilouier de mes loriures, je n'osais rien lui répondre- Puis elle ajoutait : — Certes, parmi eux, beaucoup sont capables de se ruiiur pour moi, le beau triomphe! tout comme ils se njiiieraient en courses, eu lansquenet et en paris. Ce serait un saeriilc» à leur vae.ilé. Il est de vieilles actrices décrépites pour qui des lils de famille font encore des folies. Mais que je quiiie mes oripeaux de reine de théâtre, que je cache mes cheveux sous un chapeau fané, mes mains sous si«(iE. — ni.

des gants flasques et ternis, et aucun de ces hommes ne voudra me recounaitre.

Les femmes aiment fa-ileivenl celui dont elles se croient violemment aiméis. La (|iu'slion est de le leur persuader. Pour moi, Lucien, j'échouai quand j'essayai un jour de vaincre niR solle tiniidilé. Elle me jeia un regard qui me glaça. ^

— Restons amis, Paul, me dit-elle avec lrisle.<se ; ne me faites pas perdre ma conlianet en essayant de redevenir un homme banal et vulgaire cou uie les autres. Ne m'humiliez pas en vous croyant obligé d'être galant avec une chanlcuge d'cpéra. Vous m'uiniez comme un frère, parce que vous connaissez mon cœur, ou comme uu artiste, i)arce que vous admirez ma beauté. '\"ous m'aimez peut-être aussi de souvenir; mais c'est là une sainte et chaste aft'eclion qu'il ne faut pas gâter en l'exagérant et en lui donnant le nom d'amour. Il ne faut pas joutr avec le feu, Paul.

Devait-elle donc n:i jan^ais ajmer !

Il y avait alors, dans la foule des habitués qui hantaient les coulisses, un gros homme trapu et robuste comme un alcide forain nommé Etienne Vaueresson. C'était hu dandy marron, un lion de conlrcbande et de hasard, un de ces champignons parasites qui germent çà et là dans les effloreseences de la vie parisienne. Il avait le front chauve, la barbe rougeâtre et crépue, le teint vermillonné et luisant. Le regard de ses petits yeux verts était double, lumineux, magriétiquc, perfide et cruel comme celui des pachas turcs qui ont un tigre pour divan, et qui sourient doucereusement au giaour que le pal attend à la porte de leur palais. Il avait appliqué à la vie privée la maxime politique de Danton, et on pouvait dire qu'il vivait de bonheur et d'audace. Joueur d'une science el d'une habileté transceHdanles, il eût tenu tête au whist à monsieur le prince de Talleyrand, et il inquiétait Méry aux échecs. Ce pilier des coulisses de l'Opéra était aussi le feuilleton ambulant du sport. Excellent écuyer, Lovelaee dii coirioir et des écuries du Cirque-Olympiç[ue, connaisseur madré en fait de maquignonnage, il eût rendu des points aux directeurs de haras, aux entraîneurs et aux palefreniers les jilus fins, dont les ruses compliquées lui étaient connues. Ces derniers gaillards redoutaient même l'argumentation de ses poings, car Etienne Yaucressou |)raliquait la boxe, ce pugilat moderne, avec toute la grâce, la vigueur et le style d'un pair d'.\ngleterre. Il n'avait pu obtenir d'être admis parmi les membres du Jockey-Club, mais la plupart avaient soin de l'élire leur conseiller hippique chaque fois qu'ils voulaient acheter un cheval de main où parier aux courses. Il avait gagné un premier prix à Chantilly en montant luim'"nie, comme un jockey, uu admirable cheval nedji ([ui avait dislancé les coureurs de messieurs de Rothschild et de Ponlalba. Il avait d'ailleurs toutes les vertus de son état, car 11 luivait comme un retire enrôlé en Pologne, et fumait comme un Espagnol (lui aurait été vice-roi de la Havane. Lorsque Grisier, ce fleur^-t fait homme, était malade ou s'engageait pour la saison d'été de Londres, il se faisait remplacer à la salle d'armes par Etienne Yaucressou.

ïu comprends pour quelles raisons ce goujat vaniteux élait toléré dans la compagnie des gentilshommes riders. A l'Opéra, il entrait dans la loge des lions au lever du rideau. Quand la loge était vide, il se servait de la jumelle des abonnés pour lorgner insolemment les femmes de province et les commis de nouveautés venus à l'ouverture du bureau. Les honnêtes bourgeois se faisaient désigner la loge infernale et se demanJaient quel était ce jeune seigneur : alors Vaueresson élait ravi.

Il afiectait de dîner au café de Paris : son repas se composait in ariablen-.ent d'une carsfe d'eau, d'un beefteaek et d'un enredent. Mais les sporlmen ses amis, touchés d'une i sorie de compassion ironique el méprisante pour cette lofr

EMMANUEL GONZAIES.

fanterie, le coHviaient quelquefois à leur table sons prétexte de le |.reii(lre \,<i\ir arbilie rbiis la dégustation des vins. Il s'accomiiiO'Idii «otiiplaisaiiiment de Cr rô> honteux. On s'amusait de ses saillies eros&ières, ei, à ceup eùr, nui n'eût song<- a envitjr ce bauflon vnlyaire ei lri\ial. Co()enilaii!, Lui leii, bien d. s Uer> ei beaux jeunes gens eussent <;onné Ij-ur iQrlune, leur nom et leur sauf; pour le bonheur qui attendait eel boiiinie. Moi je donnerais pour un an de sa vie lit mienne loui enliére.

L'n bOir, le maquignon soupait au café de Paris, le camélia à la bûuionniêre, avec cinq ou six ^'entilslioiomes du bou- 1, vard liaiien.Àu îiàiieuducliocdes verres eide la fumée des cigares, la tenversaliûn, après avoir roule sur les courses, tomba sur les femmes en général et sur la vertu ridiiuie de Flora en parluulier. On déraisonna beaucoup, ei Vau< resson plus que tous lesaulns. A la nn, le croirais-tu, échaiiffe par le vin, par les railleries, par une sotte et féroce présom,;iion, cet étrange Lovelaoe jura qu'il viendrait bien a boutda dompter, s'il voulait seu donner la peine, celle vertu si vantée- Chacun sf mit i rire et a gogueiiarder notre homme, en buvant à son succès et en lui doni ant quelques conseils à l'endroii de son projet. L'un l'engage^iit à meure le feu au logis de la caiilairice pour avoir le prctex'.e de la sauver et do l'emporter dans SCS bras, comme lit le comte de \ illa-Mediana, amoureux de la reine d'Espagne ; un autre lui proposa.t de 6e faire écraser sous les roues de la voilure de f iora ou de se trouv.T ma! d'admiration à l'Opéra, loisqu'tlie chanterait, comme le meilleur moyen ri'rftiir.r son attention. Yaucnsson souriait toujours d'un air de bravad.-. Il finit par parier qu'il serait son amant. Les jeunts fous tinrent le pari en riânl.Ils lui conseillèrent seulement de cacher sous une perruqu« son front déj^arni et de renouveler moins rarement ses gants et ses camélias.

A dater de ce jour-là, "Vaucres^on commença à poursuivre la belle Flora de bilUts doux, de bouquets, d'applauilissemens, de déclarations, saus parvenir même à obtenir d'elle UH sourire dr ilédain. Au^ bout de dix jours de ce manège, une fl;urante le s.uiaomma : !éfou de la floraX elj'épilhéte fit forlune dans les coulisses. iJi s lors il affecla de tomber dan.-, la rêverie ei la langueur; il iirit des airs consternés qui réjouissaient f^rl se^ anciens ^mis,ei ne porta plus qjje des caméiiaii fanes et des toilettes ué^jUijées, comme un homme qui n'a plus m m i de sa j'crsonre.

Sur ces rnir^faiies.la Flora se rendit h Bordeaux, au grand thcilre duiuel elle éiaii engagée pour donner quelques represcnialioiis. Le lendemain de sou départ, l'impressario. rencontra Vaucressoii dans les coulisses, la niine encore plus lugubre que d'ordinaire, et lui demanda d'un air de profond étonnement :

— Qnr. diantre, mon ch. r, faites-vous donc ici? — Je rêve à la belle Flora, r partit le dou .luaii. — Votre place n'es» pas ici, niou ch.:r; »i vous n'étiez pas un amoureux transi, vous devriez courir la poste sur la route de Bordeaux. — Mais lemoyeii de courir la poste quand les toiles se touchent! répondit Vaucresson d un air piteux, en frappant avec son mauvais ton ordinaire sur les poches vides de son gilet. — Mon :-ros, dil l'riiidcmeiil l'inipressario, on n'ajamais qu'une occaMOn dans la vie de toucher son but, et il faut la prendre aux rh.'vecx. Voici quinze louis; allez à Bor.Uaux; si vous n'y g3;;nez jias votre pari, c'est que la Fiora n'est qu'une statue de marbre et vous un niais.

Vaucresson prit les quinze louis et alla commaiider des chevaux de poste. Arrivé à Bordeaux, il tr.ova un cabinet dans l'hotel où était descendue Flora. I' gagna nn s.irçon de l'hôtel qui venait de s'engager et partait te leiid. main, et il put se cacher derrière les rideaux de la ch-mbre de la cantatrice ; là, il atlciidil, le cœur un peu ému, je pense, comme à une course du Champ de-Mars.

Cfpt^iidant Flora rentra du thè:'iire, enivrée, bouleversée par les témoignages enthousiastes d'une aJiniraiinu moins C'nleniiequ'à P ris. On l'avait rappelée quinze fois; on l'avait ensevelie sous les couronnes. L'éiite des jeunes ge;is de la ville avait dételé sa voi:ureel l'avait acoo-Upaguée aux

torches et aux flambeaux, comme une reine ; l'orcheslre en" lier du théâtre était venu sous ses fenêtres lui donHcr une sérénade. Flora jusqu'a!ûr.s avait posé devant le public : elle avait souti avec calme; mais une fois chez elle les larmes la suffoquèrent. Elle avait le vcrtigt?, l'èblouissemcnt nerveux du succès, yuand In silence se lit et qu'elle se Irouva seule, le cœur gonflé et plein de sanglots, la fièvre dans les artères, elle ouvrit la fenêtre et se mit à admirer le ciel bleu étoile. Une vasur iuquieinde. un pi esseniimenl étrange la lioursiiivaient, tatidis que ia brise ral'raîiirissaitsoii front brûlant. Elle sentait comme un bssoin infini de rép.Midre au dehors le bonheur presiiue douloureux qui oppressait son âme.

Tapi sous les rideaux comme le tigre dans les jungles, le Parisien voyait ceiie noble li;ie lutter contre cette souffrance mystérieuse et bizarre. Bientôt Flora, lassée, renvoya sa femme de chambre^et resta seule, affaissée dans nu fauteuil, ses pieds nus jouant dans ses babouches algériennes et les yeux lixés sur les salamandres qui serpentaient en péiiliant dans le foyer. Son bras nu, magnifique, cercié de bracelets d'or, soutenait son fiont. Quelques mots entrecoupés lui échappèrent, qui révélèrent à 'i'aucresson la profondeur du vide de cette âme.

— Quelle vie fausse et misérable que la mienne! di.'^aitelle ; des étincelles etde la cendre, voilà tout... Di- tous ceux qui rêveront cette nuit de la cantatrice Flora, pas un seul ne

pensera à la femme, à la pauvre Annonniade Nous autres'

filles de théâtre, nous sommes toujours destinées à être regardées comme des Circassiennes et achetées au poids de l'or.

Disant cela, elle froissait dans ses mains et brûlait des lettres et des billets jetés dans une corbeille sur la table. Elle ajouta avec un rire amer : — Aussi pourquoi s'identifier si follement à tous ces beaux sentimens étalés sur la scène?... Pourquoi prendre la vie pour un livret d'opéra ?

Ces quelques mots témoignaient d'une prostration extrême ; le néant de la gloire accablait ce co^ur énergique et passionné qui avait besoin d'amour. C'était une occasion suprême, une heure d"or pour l'audacieux caché derrière les rideaux. Flora n'était pas défendue pir ce rempart de la famille qui la gardait à Paris. Vaucresson avança .1 pas sourds, et vint se jeter a ses pieds.

Dire la surprise et l'indignalion de la cantatrice serait impossible. Éveillée de sa torpeur, tremblante, épouvantée, elle se leva brusquement et lui dit avec un geste impérie« : — Sortez!

Mais Vaucresson, inspiré parla grandeur delà cireonstanee, déploya alors un talent de comédien que Frederick lui eût envié.

— Non, madame, je ne sortirai pas, répondit-il en allachant sur elie un regard plein de douleur et de reproclie. Je sais que je ne suis pas digne de votre pillé! Appelez du monde, et pordtz moi. Il me sera doux de sonlTrir jiar vous. Mais avant qu'un ait pu parvenir josqu'à nous, ajoula-t-il en; s'avançant vers la poite, en fermant les verroux et s'y adossant, j'aurai pu ouvrir librement mon cœur devant vous. Je sais que je ne suis qu'un pauvre diable, san.'^ armoiries, sans argent, sans beauté, mais tel que je suis je vous aime, vous qui êtes belle, vOus qui .->vez la noblesse du talent, vous qui avez nus mine d'or dans le gosier. Eh bien! vous serez du moins for. .e de m'eiitendre ce soir, car vous n'êtes plus dans les coulisses de l'Opéra, où ma voix ne pouvait Irauchir ce cercle de grands seigneurs qui mettaient leur am jur banal ù vos pieds.

Flora le regardait avec stupeur et restait muette, croyant faire un songe.

— On croit se moquer de moi, reprit Vaucresson, en m'a;)pelant le fou de la Flora! Je me !ai> gloire de ce surnom railleur qui est comme nu lieu secret entre votre destinée et la mi<>nne. Ou', je suis voire, pauvre fou, bafoué, riilieule, importun, mais je suis heureux de ma folie, car je vous aime, et jiourvous j'ai tout oublié et tout quille. J'avais besoin de vous Suivre e; de vous entendre; je meurs loin de vous, et pour faire le voyage, j'ai vendu mon CiieH de TerreNf-uve. Cependant j'avais jure de ne j imais m'en séparer, car un jour

ANNONCIADE

que mon canot avail chaviré à trois lieues en mer, au 'l'rt^ port, la pauvre bête m'a rattrapé par la peau du coùct m'a ramené sur le sable. Ah! c'est iiiie, pour pouvoir vous presser une secùn le dans mes bras, j'aRrontHiais le bat;ne, voyezvous! Je ne m'en liai donc pas. Oui, on a dit vrai, je vous aime comme un fou. % ous êtes libre d'appc-lar au secours, mais vous ne m'empêcherez pas de toucher vos cheveux de mes lèvres, et à l'instant où la porte s'ouvrira, je me jetterai par la fenêtre sur le pave de la cour.

Cependant Flora Té outait éperdue. Jamais la fiére cantatrice, entourée d'adulations, enivrée d'emens, n'avait entendu parler d'amour de cette façon violeEte et Drutale. Euliirae inexplicable! son cœur se gonllait à ces occens farouches, comme la poitrine semble s'élargir A l'air âpre des montagnes. Elle dont les déclarations galantes des beaux et riches seigneurs de la société parisienne avaient toujours blessé l'or" ueil, car elle traduisait les mois^e roiis aime par Je vous achète, elle se sentait maiutrnant ciiiue et troublée. C'est que l'amour de Vaucressou ne l'humilijit pas: elle avait tout à donnt-r et rien à recevoir. Ce pauvre diable lui octroyait, pour ainsi dire, druil de vie et de mort.

Il quitta la porte et alla droit à la fenêtre (ju'il rouvrit. Je ne pourrais dire ce qui se passa en cet instant dans le cœur de Flora, mais un rayon de joie illumina son pur et noble visage, et elle répétatrois fois en regardant le Parisien im- Biobile et silencieux :

— Il m'aime! il m'aime! il m'aime! pourquoi mentiraitil ? C'est le seul qui ait penstà me suivre, lui qui est pauvre et qui a dû vendre son clùen puur arriver jisqu's moi. Et je le chasserais! Oh! cette fois du moius je crois que je suis aimée !

— Eh bien! qu'ordonnez-vous, Flora? demanda Vaucresson.

— L'air qui vient du dehors est bien froid, mou ami, répondit-elle en souriant. Fermez celt fenêtre.

Voilà comment cette belle et'triomphaute créature devint la proie d'un viveur de bas étage, d'uu pilier de rouiisses, sans cœur et Suns autre esprit que cette rouerie grossière du parasite qui doit glaner chaque jour sou dîner sur la dîme des vices et des ridicules parisiens.

La chute de la Flora lit grand bruit comme tu le penses. Elle autojisa mille nouvelles prétentions, et ce ne fui pas sans une grande surprise que l'on vit la belle caïUairice rester lidèle â son trivial amant et repousser pour lui les offres les plus magniliques. Elle vivait comme une simple et chaste bourgeoise, heureuse de faire parfois une partie de cheval dans la furet de Monlraorency ou de Saint- Germain, c:ir pour lui plaire elle avait appris à monier à cheval, et causait liirf et sport comme un membre du Jockey-Club. Elle s'assimilait tous leselemeus de la vie de sou amant. E le était licro de lui, et à Cause d'elle cet homme était j.resqïïe respecté. Quant à lui, il trouvait le choix de sa maîtresse tout naturel, et loin de se croire obligé envers elle à quebiue re..o^!nuis^anc , à quelques égards, il la Iraluit avec une fasiiliarité insultante et grossière. Il faisait étalage de sa bonne fortune avec l'insolence d'un parvenu, et tous les amis de la grande caniatiice souffraient de voir cette femme si tière et si noble faire d^ pendre la joie ou la tristesse de sa journée du sourire ou de lamauvéïise humeur de ce manant, coureur d'écuries.

Quoique déchue à mes yeux, je voyais toujours Flora; mais j'étais devenu triste et inquiet. Je m'étais résigné auparavant à son amitié. Je sentais maintenant la jalousie enfoncer ses ongles de fer dans mon sein. Je devenais pAie comme la mort lorsque je voyais Vaucressou entrer brutalement dans la (Jianibrede Flora, la cravache au poing, tutoyer cette femme qui me semblait une déesse, -et lui imposer ses amis de mauvais ton. J'étais obligé de me contenir pour ne pas le preiulre au collet et le secouer par la fenêtre comme une chenille im-

monde; mais elle l'aimait, elle aimait cette rude chaîne qui minait et usai! peu l'i peu ses forces. Je ne pouvais donc songer à la protéger contre celui 'qu'elle aimait, mali^ré ses mauvais Iraitemens, comme le chien ((Ui baise la main du maître qui le frappe. Eulin j'en étais venu k souffrir lellement en sa présence, ((ue j'aimais mieux rêver de loin à elle que de m'asseoira svs côtés. Chaipie soir je rôdais comme un espion dans sa rue, je restais des heures entières appuyé contre un mur, les yeux lixés sur les fenèires lumineuses de sa chambfe, et les lèvres collées ù un ruban fané qui s'était un jour détaché de ses cheveux et qui en avait conservé le parfum; je l'avais dérobé plus tremblant qu'un lilou novice quivslerait une sébile de changeur, lourde de sequins et de quadruples. Pendant (jueje faisais consister mou bonheurdans celte adoration muette, le Vaucresson, chose odieuse et i-nimaginablc, trompait Flora. Tandis iiu'elle l'attendait, lecteur ému d'impaiience et d'angoisse, il allait souper avec de vulgaires filles du bûUet, très fièr's d'enlever à la cantatrice son amant entre deux baitemens de jambes, et qui, sans cet aiguillon de rivalité, n'eussent jamais fait à ce cuistre l'honneur d un sourire ni d'une agacerie J'ai toujours pensé que Vaucresson se sentait inlérirusemeJnt indit;ne de l'alfeetion d'une àni€ aussi supérieure que celle de Flora, et qu'humilié de l'élévation des sentimeus de sa maîtresse, il en ressentait contre elle une haine sour<le et inûinetive qui le portait à la torturer par des capri es et desdédaius stupides, digne vengeance d'un esprit là.he et mesquin.

Ex;ilique qui voudra la bizarrerie du cœur des femmes, mais je te raconte ce que j'ai vu, Lucien. Plus Flora craignait de perdre l'amour de cet homme, et plus elle cherchait à le retenir et à le raviver en se compliisant aui sacritices les plus humbles. Vaucresson étant tombé malade, elle s'installa à son chevet comme une sœur de chariré. et ne voulut pas souffrir que nulle autre qu'elle le soignût jour et nuit. Ni le soin de sk beauté, ni la crainte d'altérer sa sauté , ni les exigences de son serviee à l'Opéra, ricu ne l'arrêta. Le dévoftment de la pauvre tille fut si grand, que l'âme froide et sèche de Vaucresson ne put s'empêcher dé|irou.er quelques mouvemeus de reconnaissance, et qu'il lui dit un jour avec une sone de surprime naïve :

— Mais q.i'ai-je doue tait, Flora, pour mériter tant de soins?

— Tais-lui, lui dit sa maîtresse en l'embrassant, je ta dois tout, puisque je t'aime.

Lorsqu'il commença à entrer en convalescence, elle loua une petite maison de cami'agne dans le bois de la Ronce, à Vilie-d'Avray , non loin de l'étang qui fait ressembler le paysage de cet endroit à un gracieux décor d'opera-comique. Jamais elle ne se tciuiva pms heureuse, car nulle visite de Paris ne venait gâter la paix de sou ermitage. Tout le temps qu'elle conserva un peu d'inquiétude sur la santé de son amant, elle redoubla d'assiduité dans ses prier s et de largesse dans tes aumônes, car elle espérait, à force de charités et de prières, racheter de Dieu la vie du bien-aimé. Elle se fil adorer de tous les pjuvres du village, qui ne se doutaient guère de la source ^ecrète de tant de bienf.iits. Une mère lui disait-eile : — Mon enfant garde Ks chèvres, parce qu'il n'a pas de métier, Flora lui donnait de l'argeu! pour faire entrer l'enfant eu apprentissage, et disait au petit gârs: — Tu prieras pour le monsieur malade, ainsi que vous, bonne mère ! Aux jeunes filles, elle dounait ses rubans, ses colliers ou ses bagues. Elle offrit au curé un maître-autel en guipures et deux chandeliers d'argent pour son église. Enfin nul ne s'api-rochait d'elle sans se retirer heureux et en la bénissant, comme une de ces bonnes fées qui changent en or tout ce qu'elles louchent. Un jour, cependant, Vaucresson s'aperçut de ces généiosités et en témoigna quelque impatience :

— A quoi bon, dcmanda-t-il durement, ces folles prodigaii*és ?

— A quoi bon? répondit Flora avec uh douloureux étonnement, mais à obliger tous ceux qui nous entourent à t'aimer et à avoir soin de toi.

Va:icresson n'wsa pas insister, nuis il resta Indifférent à celte marque violente de tendresse, lorsqu'il eût dû baiser

EMMAME', GONZA.LES.

avec des larmes d'amour les pied-; del'adori-blc (iiile. Cfpeadani, l'orsqii'il put se promener dans la rampagiie, il vil les paysaiis le saliitr avec un intérél mêlé de respeei, et les jeunes lilles le regjrderavec uwe vive curiosité, car, pour ces braves gens, l'amant ou le mari d'une si b^'Ue et si charitable personne ne pouvait être un homme ordinair e.

En vain j'essaierais, Lucien, de te raconier tous les détails Ingénieux et touchaiis qui honorent l'histoire de l'amour d^ Flora; elle ne pensait plus ni à l'avenir, ni à la gloire, ni a rien. E leétudiait les regardset l'hume/rdc Vaueresson: c"é tait là son nnique souci ; el'e nf se plaisait à thmler que les airs qu'il aimait , et elle n'eût pas gardé une i:iinute une robe ou un bijou dont son amant eût désapprouvé le choix. Quelques mois se passèrent ainsi.

l'n jour d'hiver, je me trouvais seu 1 avec Flora au coin du fea. La pluie grésillait contre les vitres. La coiiversaiion languissait, comme il arrive souvert entre deux per.'-onniS qui n'osent s'avouer librement ce qui oec.ipe le fond de leur ?œur. Tout-à-coup elle me demanda :

— ÎS'exposerez-vous rien au salon cette année, Paul? — Rien, lui répondis-je. — Pourquoi cela? reprit-elle arec une sorte d'impatience. — Parce que je n'ai plus de cirur au travail, Annonciade, parce que j'espérais autrefois dans mon lalent, et que je n'y ai plus foi. — C'est un crime de se décourager ainsi, me dil-elle. Puis, après avoir réfléchi un instant : — É':oule7., Paul, j'ai "un service à vo'is demander. Je dois a'Ier à Londres passer une partie de la saison d'été, et Etienne ne peut m'y accompagner. Vous le dirai-je?j'ai peur qu'il ne m'oublie, et je voudrais lui laisser mon poriiail, afin (|ue je ne sois pas tout ;"i fait absente pour lui , afin qu'il Soit forcé de penser quelquefois à moi.

Cette proposition me (il baitre le cœur.

— J'ai cru que je pouvais compter sur vous, Paul : me suis-je trompée?... Il faudra (jue nous nous cachions pour accomplir noire projet comme pour faiie un crime, tlit-elle en souriant. Qu- l'air même ne le sache pas! J'irai .i votre atelier en fiacre, chaque malin avant la répétition, et vous ne recevrez personne tant que dureront nos séances. — Ne craignez rien, Annonciade, réi.liquaije d'une voix tremblante, je serai seul avec vous.

Un instant, j'avais eu la pensée de refuser, tant il me semblait que ce serait un sui'plice atroce de faire pou." mon rival le portrait d'AnnonciaJe. Quoi! j'allais épuiser toutes les ardeurs et toutes les forces de mon talent à reproduire cette figure enchanteresse qui re5plendissaii .'i mes yeux comme le beau idéal même; j'allais faire briller sur la toile ces yeux qui s'attacheraient sur moi comme deux étoiles souriantes; j'allais exalter mon esprit (t enivrer mon co'ur de la contemplaiiOB de cet ensemble de beautés dont le .souvenir troublait déjà ma vie, et cette oeuvre dans laquelle j'aurais dépensé toute mon ime deviendrait la chose de monsieur Etienne Vaucrcsson ! N'y avait-il pas là comme un sacrilège étrange? Mais je songeai aussilôt que si je refusais de faire le portrait d'Annonciade, je renonçais au droit de la voir seule, dans mon alellfr, chaque jour, pendant un grand mois, d'entendre sa parole douce et familière, de fixer librement mes yeux sur elle sans qu'elle détourn.'it les siens, et (jui sait! de la forcer à rac sourire comme elle souriait à son amant. Je te confesserai donc ma lAcbeté, Lucien. J'acceptai avec une joie d'enfant la proposition de Flora.

Elle vint dès le lendemain, et lorsque je la vis entrer dans mon atelier comme une jrune et craintive maîtresse, je très- •aillis, comprenant tout le bonheur de son amant qui aurait eu le droit de la serrer dans ses bras, lanJis que moi je ne pouvais l'accueillir qu'en simple ami. Cembien j'éprouvai de sentimens contraires, lorsque j'écrasai les couleurs brillantes sur raa palette et que je contemplai la Flora dans tout son éclat. Elle rejeti la mante à capuchon qui l'enveloppait tout entière, et je vis ap|)araitre devant moi \i Si'miraméle, eommc si loul-à coup la reine babylonienne eùi brisé les bandelettes qui la retenaient couihéc dans son sarcophage. La couronne ceignait le front magnilique de Flora comme le soleil rayonne dans l'azur du ciel: le doux Sanzio eut voulu peindre !a ligne courbe que ses cheveux oncles traçaient sur

ses jo.its d'une chaude pâleur, et tandis que ses yeux étinceiâient comme des dian^ans, sa bouche s'épanouissait dans un radieux sourire.

— Vite à l'œuvre, nmn peintre, me dit-elle de sa voix au timbre d'or; êtes-vous content de votre modèle?

Des larrses me vinrent aux yeux, car je désespérai de rendre jamais une si rare perfection. Je maudissais mon peu do ta'ent. A coup sûr, c'est là un des supplices que le Dante a oublié de placer da!.s les crcles de son enfer, que de sentir son cœur battre en présence d'u:-e femme aimée, d'être enfermé seul avec elle, condamné à la reg:!rder sans cesse, de lui parler et de la voir rester sc.inanîe, mais froide, indifférente à vos regards etàvo? paroles, distraite, et préoccupée d'un autre. Je me demandais par quelle fatalité, moi plus jeune, plus beau, jdus dévoué, plus ardent de cœur et d'esprit que ce Vaucresson, je n'avais pas su plaire comme lui à unf lerame dont, après tout, la nature délicate et choisie devait sympathiser avec la mienne. Souvent il me prenait des rag"s soudaines, des envies de me lever et détreindre Annonciade contre ma poitrine, au risque d'attirer sur moi sa colèi-eet son mépris; maison eût dit (ju'ellc devinait ces orages, l'iixprcssion de sa figure devenait tout-à-coup sérieuse et glacée, je me troublais aussilôt, et baissant les yeux, je reprenais mon pinceau avec une ardeur emportée l'X machinale. Il me semblait alors qu'une mer immense s'étendait entre nous et me sénaniit d'elle. J'eus cependant quelques inslans de bonheur durant ces séances. Je devais parfois indiquera Annonciade les mouvemens de sa pose, nsjusler les plis de sa robe, loucher ses hr.s et si s mains nues, et je sentais alors des frissons étranges parcourir tous mes membres. Sonnent je cherchais à émouvoir son cœur en lui rappelant les souvenirs d* son enfance dans notre cher IViforre. Ses traits rayonnaient en efl'et d'une joie pure, et elle me disait :

— Oui, Paul, -je veux revoir nos belles montagnes, nos larges horizons, je veux entendre encore bouillonner le Gave, oii ma mère me baignait toute enfant.

Ces mots réveillaient tout le passé dans ma mémoire. J'étais tetité de lui tendre la main et de lui dire:

— Dieu soit loué ! Quand voulez-vous partir, Annonciade? Mais elle reprenait aussilôt: — Oui, il faut que je fasse

admirer à Èiieiine le pays où je suis née! i^imme nous lancerons^nos chevaux au galopleîongdects rampes escarpées, tontes bordées de précipices! Oh! je ne lui fTai pas honte^ car s'il est haliile ecuyer, je suis une vaillante amazone. Je veux aussi, ajoutât-elle d'une voix grave et triste, tandis qu'un voile sombre éteignait le feu de son regard, je veux qu'il prie avec moi devant le Trou-ari.rFées, où mon pau\Ta père a trouvé la mort.

C'est ainsi qu'elle rapportait tout à lui, joies ou douleurs, le passé comme le présent et l'avenir.

Cependant, malgré mes doutes, mes découragemens, mes lenteurs, le portrait de Flora fut terminé; je dis de Flora, car si j'eusse peint celui d'Annonciade pour moi, j'aurais représenté la belle enfant avec la jupe brune, le corsage rouge et l'unique tresse de chevcuy. à nœuds de rubans de nos paysannes de Bigorre. Mais Vaucresson, homme vaniteux et commun, devait êlre plus flatté d'avoir un portrait dans lequel nul ne pût méconnaître sa maîtresse, la cantatrice à la mode, sous ses oripeaux de théâtre, que l'image d'une pnstom-e Ces Pyrénées.

Tu sais, Lucien, le succès qu'obtint ce portrait au Louvre, mais ce que tu ignores, c'est combien la Flora et moi payâmes cher celle innocente fantaisie. Le foir même de l'ouvei'lure du salon, j'étais venu remercier la cantatrice de la g'oire quo j'allais obtenir grâce à elle. Tout à-coup Vaucresson entra comme une trombe dans la chambre, nous reï;arda tous deux sans mot diie, jeta avec colère son chapeau sur une table, et se mit à marcher à? long en large en sifllotiant un refrain impossible et en faisant carillonner s;s éperons sur le parquet.

Je jetai les yeux sur Flora. Elle était devenue pâle comme un linge et ses lèvres tremblaient.

— Que vous est-il arrivé, mon ami ? lui dit-elle enfin d'une

ANNONGIÂDE.

2(ti»

voix éraiigléo. —Vous me le (loniandcz ! nîpondit brulalcnipiit ce prrsonnng»? m csntiniiaiK son nian('g'\

mis il enfonça ses mains dins ses poches et vint se planlor (iroii devant elle. la regarJant alors diins le blane des yeux, eoninie nn inquisiieur : — Savez vous, madame, ce qui fait aiijûurrt'liui le sujet de toutes les conversations au café de Paris? Ah! vous n'osez pas lépondie? Eh bien! oui, je viens d'appren'lre par mes amis que vous aviez fait faire votre portrait, et ils ODt dû rire do mon air étonné en eu recevant la nnivcile. Que voulez-vous! j'ignorais ee que les journaux savculeux-mêiHes. 11 parait ([ii'on ne juge plus à propos de me ilesiander mon avis sur ce qui se manigance ici !

A. ces grossières paroles, fe croyais que Flora allait enfin sentir son amour-propre <le femme oiTensé, et forcer Yaucresson A respecter au mojns les convenances. Point ; elle le regarda avec des yeux mouillés de larmes et plus palpitante qu'un passereau d:ins la serre de l'aigle :

— Etienne, balbulia-l-elle, c'était pour vous que j'avais eu l'idée de ce portrait... Je croyais vous faire une surprise... qui vous serait agréable. — Jt.lic surprise! répéta le Vaucresson ; c'est-à-dire que vous m'avez rendu ridicule auxyeux de mes amis avec vos sottes cachotteries. Me ferez-vous croire d'ailleurs (|ue c'est pour moi que vous avez fait accrocher votre portrait en plein Louvre, comme si le public ne vous vo\a't lias assez sur les planches de l'Opéra!

J'itais indigné. Le sang bouillait dans mes veines. Je mordais mes lèvres et tordais mes mains pour ne pas éclater. Flora essaya de murmiffcr : — Comme vous êtes injuste, mon ami.

Mais Yaucressoa ne i'écoufait pas : la colère empourprait son visage, et il grommelait de nouvelles injures.

— ISah ! vous autres comédiennes, vous êtes toutes les mêmes, avides de l)ruit, d'éclat, de tapage. Il ne vous suflitpas de prodiguer à cette cohus de paciias (ju'on appelle public vos ardentes œillades, vos plus agaçans sourires, vos épaules et vos bras nus! il faut encore que vous alliez quêter en effigie l'admiration des porteurs de blouse et de souliers ferres! — Oh I comme vous me traitez, Et;enne ! dit Flora en croisant ses mains comme une suppliante, la tête penchée vers lui, et avec une expression dans le regard à toucher un vieux juge. Vous savez bien que si vous y aviez consenti, depuis longtemps j'aurais rompu mon engagement, et que je me serais f auvée avec vous dans quelque vill- de province, où nous aurions vécu ignorés et heureux! — Mon Dieu ! répliqua-t-il,je ne vous demande pas de bergerades, mais du bon sens. Qu'il ne soit plus question de ceci! Sachez seulement, une fois pour toutes, que je hais les mystères.

^lais la scène n'était pas linie et allait au contraire devenir terrible. A'aucresson feignit soudainement de s'apercevoir que j'avais été spectatei;r de cette odieuse querelle, et prenant un air doux et riant : — Mille pardons, mon cher Saveuse, médit il, de vous avoir faitassister à cettescène de ménage, lorsque je vous devais au contraire des félicitations. Gautier et Méry m'ont assuré que le portrait de Flora était admirable de dessin, de cou'eur et de modelé. C'est tûut-.\-fait une couvre travaillée avec amour, et (jui a ùù vous coûter de longues et nombreuses stances.

Puis s'adressant à la pauvre Annonciade qui semblait foudroyée, il lui dit avec un sourire perlide éternel : — Yrai- Hient, ma chère, vous ne serez jamais assez riche pour payer le prix d'un si beau portrait.

Je me levai soudain comme si une balle eût sifflé ii mes oreilles. Je crus avoir mal entendu. ^

— Qui parle de payer ce portrait? m'écriai-j'?. — Rloi, répondit Vaucresson d'un ton froid, mais naturel. Tout travail mérite son salaire. — Je ne suis pas un marchand, monsieur, lui dis-je, et je regarderais comme une insulte ..

!1 m'interrompit : — Tous vivez de votre art, mon cher Saveuse -, il n'y a pas là de quoi rougir. Mais de quel droit feriezvous un cadeau si. précieux à la chanteuseTlora, qui peut gagner eu une soirée tout l'or qne vous rapporterait .'i peine un au de travail acharné I

-Mais je sentais l'outrage et le persifflage percer sous l'expression de bonhomie qu'aJlcctait Vaucresson. Je lui aurais

jeté mon gant à la figure si les regards supplians d'Annonciade ne m'eussent arrêté ! Je me contentai de répondre avec un sourire contraint:

— Aije payé à la cantatrice le prix des loges qu'elle m'a si souvent données pour aller l'entendre?

— Trêve à cette discussion, dit alors Vaucresson avec quelque hauteur. Flora n'a pas de cadeaux à accepter de personne, enlendcz-vons. Ainsi, mon cher Apelles, (ixez vousmême le prix de ce portrait. On ne marcliande pas avec un homme de votre talent.

C'en était trop. Plus il s'efforçait d.; parler avec l'exquise politesse d'un gentleman, et plus l'ironie devenu: l sanglante. En vain Annonciade s'était levée, et me disait à voix basse ; — Acceptez, Paul, ou je suis perdue. Faites cela pour moi. Autrement il me soupçonnera et m'accusera.

Mon cœur se révoltait trop haut contre la prétention outrageante de son atpant. Une sueur froide mouillait mon front etperlait à la racine de mes cheveux.

— - Non! non ! m'écriai-je in.sensé de douleur et de colère, je garderai plutôt votre portrait dans mon atelier, Flora. — Vous n'en avez pas le droit, monsieur, répliqua froidement Vaucresson avec son sourire dialiolitiue et railleur. — Malheureux ! 'lis-je en essayant de me lancer sur lui ; mais je fus retenu parles mains d'Àniinnciade, qui se cramponnait à mon bras. Vaucresson, qui lissait tranouillement ses manchettes, remit son chapeau sur sa tête cl fit siffler en l'air sa mince cravache.— Noussauronsvous t'orcer,jeune homme, dit-il en ricanant, à livrer leportraitet à recevoirnosbillets de banque. —Je brûlerai plutôt ma toile ! criai-je ivre d'indignation et de mépris. — Soit, répondit Vaucresson, C'est peut-être le meilleur parti à prendre- Pour moi, je vous cède la place ce soliy mon beau monsieur.

11 souleva la portière de velours grenat et disparut, laissant sa maiir -pse étouffée de larmes et de sanglots, et moi debout, délirant de honte.

Tu te figures maintenant, Lucien, que cettescène dut dessiller les yeux de Flora sur le compte dore rustre I Quand je te disais que nous ne connaîtrons jamais le fond du cœur des femmes, même des plus pures et des,plus loyales ! A peine Vaucresson disparu, je me tournai vers elle et lui dis: — Avouez cependant, Annonciade, que cet homme est infâme de lâcheté et de cruauté.

— Non, Paul, il est j:iloux; il m'aime, voilà tout, me répondit-elle souriant déjà dans ses larmes. Ne comprenez-vous pas, mon ami, que ce pauvre Etienne es* jaloux devons, jaloux de mes longues séances dans votre atf lier, jaloux de vos assiduités? Au fait, j'ai eu tort, de lui cicher notre projet : j'aurais dû deviner que cela lui déplairait. Il faut le plaindre d'être jaloux, car la jalousie fait, bien souffrir, et pourtant j'en ressens presque de la joie, car c'est une preuve de son amour. Que de fois ne m'a-t-il pas dit, en effet, que s'il était riche il me ferait quitter le théâtre ! Si vous tenez à mon amitié, Paul, mon frère, venezme voir plus rarement. Et surtout ne lui gardez pas rancune, ne lui cherchez jamais querelle , car je vous haïrais., et il me seraitinioossiblede vous pardonner! INÎ'estce pas que vous ne lui en voudrez plus de ce qu'il m'aime? Jurez-le-moi, Paul, au nom des souvenirs de mon enfance!

Je demeurai, je te l'avoue, stupéfait et consterné en l'entendant s'accuser ellemcme, prendre en pitié son brutal amant , et m'implorer pour lui. Ce soir-là, j^ lui promis tout ce qu'elle exigea, et je me retirai la tête perdue.

Je restai huit jours sans aller voir Annonciade, et je ne saurais dire comment je vécus pendant ces huit jours. Le neuvième, je rêvais tristement, assis devant mon chevalet, la tête appuyée dans mes mains, lorsque j'entendis gratter à la porte de mon atelier. J'eus froid dans le dos. Je courus ouvrir. Lne femme entra couverte d'une niante et d'un voile. Je sentis une commotion au canir ainsi qu'à l'approche d'un malheur. Elle écarta son voile. C'était Annonciade, pâle, fruid(^ comme une morte, sV soutenant à peine. >

— Vous ici ! vous ici I lui dis-je en reculant comme si je voyais un fantôme. — Je voirs fais peur, n'est-ce pas, Paul? dit-elle avec un triste sourire. Ah I que ne me repoussez-

aro

EMMANUEL G )NZ\LES.

vous, que ne me maudissez-vous, car ma présence est de mauvais augure, et vous devrii z moins vous défier d'une vipère que de la fi rame lâ'be ei cruelle qui vient vous demander aujourd'hui un horrible sacrifice. — Un $acrifice ! répétai-je avec un vague effroi. — Vous n'êtes pas revenu chez moi, reprit Annonciade en s'appuyant de la main au chevalet pour dissimuler le tremblement qui agitait tout son corps. ^ ous avez donc deviné qu'Eiienne m'a défendu de vous recevoir! — Il vous a défendu! répliquai-je. Ah! monsieur Vaucresscm me chasse de chez vous! C'est bien. — Il est toujours jaloux, continua la pauvre fille en me regardant d'un œil troublé.

Je haussai les épaules.

— 11 est jaloux, vous disje, Paul. Croyez moi : je le connais mieux que vous. Ce maudit portrait lui met toujours martel en léte. 11 exige absolument (jue vous en acceptiez le prix... — Et c'est vous, Annonciade, qui venez me renouveler cette horribl-e proposition! m'ccriai-je en la regardant avec une douleur profonde ; c'est vous qui venez ainsi humilier celui que vous appeliez volie frère?

Elle baissa les yeux, et j'entendis ses dents s'entrechoquer.

— Et si je refuse, continnai-je, si je refuse de m'avilir aux yeux de monsieur Etienne Vaucresson et aux miens., quelle nouvelle exigence voudra-t-il m'iinposcr?

— Ne me le demandez jias, irton ami, dit la pauvre femme en tombant affaissée dans un fauteuil. Non, je ne vous le dirai point J'étais folle de me croire assez lâche pour vous demander un si odieux sacrilice. Vous i e n:e devfz qiie des tourmens et des douleurs jusqu'à ce jour, et j-i ne veux pas vous être plus longtemps luneste. Soyez hejireux, Pau', et laissez-moi dans ma misère. Vous avez souffert en m'ainiaiii : que la Rloire du moins vous console! Ce n'est pas à jiioi, misérable femme qui ai torturé votre cœur, à vous arracher encore celte consolation, ^on! (lu'Étienne me quitte s'il veut, qu'il m'abandonne cemme il m'en a menacée, ajouta-t-elle avec un cri d'angoisse qui m'épouvanta, mais je ne Iut obéirai pas, je ne parlerai pas au peintre Paul Saveuse comme le bourreau parle aux condamnés.

Ses yeux s'égaraient, sa respiration était entrecoupée. Je ne comprenais pas encore, mais mon effroi grandissait.

— Calmez-vous, Annonciade, je vous en supplie, lui dis-jc. Mais que peut donc exiger de plus odieux et de plus éir;iiige monsieur Vaucresson ? — Oh! pardonnez moi, Paul, car je vais vous faire honte et horreur, dit-elle en pressant mes mains dans lesbiennes, mais il prétend iiue vous lui avez proposer de brûler mon portrait.

Je me dégageai de son étreinte, et enfonçant mes doigts dans mes cheveux hérisses comme si je sentais ma raison près de vaciller :

— Brûler votre portrait, Annonciade ! répétai-je «l'une voix qui n'avait plus rien d'humain. Et j'éclatai aussitôt d'un rire «onvulsif.

— Oh ! me dit-elle en se laissant tomber à genoux devant Moi, je sais bien que c'est mpossible, Paul, et je le lui ai dit. Brûler ce portrait, votre chef-d'œuvre, celle toile qui vous a déjà fait un nom glorieux, qui vous a placé parmi les maîtres ; mais ce serait de la folie cl du délire ! D'ailleurs je ne le souffrirai pas, croyez-le bien, Paul. Etienne a voulu que Je vinsse vous demander cela : j'ai refusé d'obéir, mais il m'a traînée jusqu'à votre porte. Je savais bien, moi, (jue c'était inutile, que c'était honteux, que c'était criminel, de venir dire à un grand artiste : ■ Brûle l'œuvre de ta pensée, de tes nains el «le ton cceur I » Mais je n'ai pas osé avouer à Etienne que vous m'aimiez, Paul, et que je le savais, et que dans ce portrait vous n'a\iez pas mis seulement tout voire génie, mais toute votre Ame. Oh ! Paul, chassez-moi, car je sens bien que ma conduite est indigne el vile; mais, je vous U répèle, Etienne m'a juré «lu'il me quitterait si je ne lui obéissais. Je n'ai pu supporter cette pensée, el je snis venue.

Te dire ce que j'éprouvais en voyant pour ainsi dire ramper à mes pieds labelle Flora serait impossible ! J'étais écrasé de stupeur. Oh ! Vaucresson avait bien choisi sa vengeance.

Le délire tourbillonnait dans mon cerveau ; mais je sentais confusément que le bonheur d'Annonciade était en jeu sur ma résolution, que ma générosité seule l'avait fait hésiter à me demander le sacritice du portrait, qu'en refusant je brisai s son cœur et sa vie, car l'abandon de son amant serait la mort pour elle. Cependant, je dois le reconnaître à son honneur, la noble fille se releva, tandis que je restais ininiobil» et silencieux à la regarder vaguement, elle rajusta sa mantu et son voile, s'avança vi rs la porte aveccalme, quoique un secret frémissement parcourût tout son corps, et me dit d'une voix douce el résignée : — Adieu, Paul !

Cet accent miséricordieux me lit tressaillir comme si ces paroles fussent sorties des lèvres d'une agonisante. Je vis que la pauvre fllle avait peur, car Vaucresson l'attendait sans doute au bas de l'escalier, et il allait lui demander compte de notre entrevue. Que pourrait-elle répondre? J'aimais trop Annonciade pou r mettre un instant en balance avec t-on honneur la gloriole d'un succès lugitit. Depuis longtemps l'amour avait lue en moi le peintre. Je la laissai aller; puis, quand elle eut descendu quelques marches de l'escalier, je lui criai sans la regarder : — Je brûlerai votre portrait, Annonciade!

Puis je rentrai précipitamment dans l'atelier, et j'en fermai la porte.

Je lins ma promesse, Lucien. Ce portrait delà chanteuse Flora, llioidieur du salon, mon chef- l'œuvre, ma dernière toile, fut brûlé en présence de deux amis de monsieur Etienne Vaucresson. Je craignais qu'il ne se fiai pas à ma paroi».

Ce fut à cette époiiuequeje (juillai mou atelier et disparus du cercle insouciant ei joyeux de nos can;ara'les de la Bohême, comme un vaisseau i|ui sombre sous une lame monstraeu^e, pour aller cacher mou desespoir et ma honte dans une pauvre maison d'un faubourg éloigné.

Je ne sais si Annonciade dul à Vaucresson quelques instans dé bdiilieur ; c'est possible, car elle crut rendre cet homme heureux par son amour, et le cœur des femmes renferme assez de générosité et de dévoûment pour trouver dans une semblable conviction tuule la félicité désirable. Son amant, à (|ui je ne saurais refuser une hardiesse insolente et une sorte d'entrain grossier et de jovialité, avait réveillé tous les inslinits auilacieux de cette tille des montagnes. 11 l'avait peu ù peu dressée, pour me servir de son langage, aux habitudes aventureuses de son existence. Depuis l'événement des Denfx de la Guivre, que je t'ai raconté, Annonciade avait toujours peur de l'eau. Comme Pierre-le-Grand, elle pâlissait en passant sur un pont. Il suffit cependant à Vaucressoti de la railler en riant sur sa poltronnerie pour la décidera apprendre à nager el à manicT les rames aussi bien que notre ami Alphonse Karr. A cheval, elle pratiqu;iit la haute école, et elle en eût remontré à son amant par son audace à franchir les haies et à sauler les fossés. Elle aimait la vie en plein vent, à l'air libre. Aussi était-elle souvent invitée à des parties de chasse, oli Vaucresson l'aiicompagiiait. Chez ce dernier, l'amour de la chasse était devenu une véritable passion, à^laquellé Flora allait devoir sa perte

In jour d'automne, ils restèrent tous deux plusieurs heures immobiles, les pieds dans un marais, à guetter des «anards sauvages, tandis qu'une nappe de brouillard blanchâtre et glacial. s'étendait sur le marais. Flora jiril froid, sentit ses pieds paralysés en sorlanl de la vase el comme piqués de milliers d'aiguilles lorsqu'elle se remit en marche. Le soir elle fut piise de frissons et de fièvre, et .sa voix s'enioua quelques instans avant de se rendre à l'Opéra, «lui donnait justement une représentation au béiiélice d'un artiste malheureux, honnête pseudonyme sous lequel se déguisait monsieur Etienne A aucrcsfon. Cet amant délicat exigea donc que Flora, malgré son épuisement \isible., jouât son rôle, et il se refusa ù faire mettre une bande sur l'affiche. Pour rendre •>

annoncia.de.

sa maîtresse une énergie et une facilité factices, il lui fit . prendre une assez, forte dissùliiiion d'alun. GrAi^e à ce remède j héroîijue, Flora put chauler comme un ange, mais ce fut son deriiier triomphe. Son gosier s'enflamma cette nuit même, et il se déclara une angine qui ia mit à deux doigts de la mort. Les soius du célèbre Horace Biancbon la sauvèrent. La recette de h représi-ntation avait été inagniliquc. Vaucresson put apaiser qnelquis-uns de .ses créauoiers les plus féroces et contracter de nouvelles dettes. ,

Peu lant sa maladie, Flora ne fut préoccu^iée que d'une seule crainte. Son aiuaut n'allait-il pas la trouver laide? Elle, la moins coquette des femmes, ne songeait qu'à consulter son miroir à chaque instaot, et elle pleurait en contemplant sur >on visage les ravages du maL Biauchon lui avait sévèrement recommandé le silence. Cependant une nuit, tourmentée par l'insomnie, elleoublia sesordreset essayadechanter: elle iressaillit, car iies sons rauques et gutturaux sortaient de son gosier. Sa voix élaitelle donc perdue? Elle se leva et et se traîna jusqu'à sos piano -, IS, pleine d'angoisse, s'écoatant avec terreur, elle lulia dés.espérément contre ce gosier jadis souple et flexible, niainl.^nant indocile et rebelle. Plus elle s'épuisait en efforts, plus sa voix sombrait et s'éteignait. Elle fut saisie de cet indicible effroi qui doit étreindre les créatures ense\eli(;s vivantes qui sentent le linceul froisser leur visage, serrer étroitemeiit leurs meuibres. et îa bière glisser peu à peu dans le trou du fossoyeur. Te ùirai-je les détails de cette étrange agonie, Lucien ! Pour recouvrer sa voix, la malheureuse aila respirer l'air balsamique de Sorenle ; elle voyagea en Espagne, elle implora les consultations stériles des plus célèbres praticiens, elle s'astreignit à des opérations cruelles, elle essaya les remèdes extravagans des charlatans les plus famés ù la quatrième page des journaux, tout cela en vain ! Dix fois elie eut une lueur d'espoir^ en émettant ci et là quelques notes pures Qi vibrantes, qui s'égaraient ensuite dans une confusion de sons voilés, sourds et étranglés.

Vaucresson éilait atlerré : sa proie lui (cbappait.iSon audace habituelle lui lit conseiller à sa raaîîreste de risquer le tout pour le tout et de faire une tentative suprême en rep;.raissanl une dernière fois sur le théâtre dont elle avait été la gloire. Qui sait! l'émotion de la lutte pouvait produire un miracle. La Flora réc ama donc sa représentation de re'.raite, à laquelle toute la ville se poi ta avec un vague espoir de voir ressusciter la grande caniatrice dans f-mt son éclat.

Tu as assisté à cette horrible tragédie, Lucien, car du fond de la loge obscure où j'étais placé je l'ai aperçu, ému et plein de pi;ié, à ta stalle du ba'.con. Tu as vu ce soir-là notre admirable Fiora, jeune et belle, jetant dans son plus beau lole toute la passion de son àuie, aux prises avec ce tigre apprivoisé, le jiubic, (jui fut ciiment et miséricordieux, tant il se souvenait d'avoir aimé et applaudi cette leuime. Elle se traînait en sedébuiianl dt-vani la rampe flamboyante comme le serpent qui se tord et cherclie à renouer ses tronçons épars. Elle avait encore des éiaiis sublimes Eccueiilis par les bravos et les larmes de la salle entière; elle lança encore quelques notes sonores et frémissantes qui rappelaient les chants d'autrefois, mais ces elforts déchiraient son gosier, les sons mouraient, et ses forces s'épuisant, elle tomba évanouie sur les planches qui l'avaient si longtemps portée triomphante, tandis que se faisait dans la salle un grand silence de [i!ié et de douleur. Si la tragédienne existait encore, la t'aniatricc venait d'at hever son ::gonie, et comme elle avait di1 souDrircn voyant s.' changer en piiié Cette immense adniiraiiin qu'elle soulev.>.it jadis autour d'elle !

Cepen(i-:'nt i e crois pas aussi, comme tous les autres, Lucien, que Fiora souffrit seulement alots de son orgueil d'artiste, parce que la coupe de la gloire i'était soudainement tarie pour elle. Ce succès, qu'elle appelait de tant d'efforls et de désirs, c'était nioins pour elle (jne pour son amant. Elie comprenait instiui tivemerit que le vanlaid et vaniteux Yaucrtsson aimait surtout en elU-la caniatrice, et que les bravos, les bouquets, les rappels enthousiastes, pouvaient seuls lui conserver l'amour apparent de cet homme dont les lâchetés, les dédains, les outrages n'avaient pas lassé son noiile coeur.

Eile l'attendit, croyant être consolée par lui et verser des larmes moins amères, mais Vaucresson ne reparut pins chez elle. Celte iniralilnde porta le dernier coup à la pauvre fille. Flora.'une fus déchue du théâtre, voulut cacher l'humiliation de sa défaite et s'éloignef de ce monde bruyant et riche qui lui raiipelait sa prospérité. Ses frères étaient à l'abri du besoin. Elle loua un petit entresol dans la rue Coqucnard pour elie et ses deux jeunes sœurs, et donna, sous un nom d'emprunt, des leçons de chant pour les faire vivre Elle souffrit bientôt mille misères. 'Je su.s sa détresse, et je lui Ils demander la permission d'aller la voir. Eile liésita longtemps, tar ede respectait encore les moindres volontés de ce despote qui l'avait abandonnée. Je la retrouvai morne, découragée, fatiguée de la vie. Le jour même où je la revoyais, elle venait d'abdiquer sa fierté de femme et de faire supplier son amant, par un de ses ami?, de venir chez elle ou tout au moins de lui écrire. 11 s'y était obstinément refusé, disant qu'il était inutile de fouiller dans les cendres d'un amour éteint. Cependant elle s informait de mille drtails à l'ami chargé du mes>age. Etienne avait-Il parlé d'elle avec douceur ou avec mépris? po: tait-il toujouis au doigt la bague de diamans qu'elle lui avait donnée'? aimait-il une autre femme? et une foule d'autres questions dont elle écoutait la réponse banale comme si sa vie en, avait dépendu. En vérité, Lucien ce spectacle me navra ; mais cette fidélité touchante ne me détaciia pas de la seule femaae que je fusse capable d'aimer.

Quelques jours après, elle reçut un coupon de loge pour l'Opéra, seus une enveloppe dont l'adresse était écrite de la main de Vaucresson. Ses joues s'embrasèrent d'une rougeur soudaine en reconnaissant l'écriture, et elle la brisa avec un transport de joie.

— Irez-vous? lui demandai-je. — Si j'irai ! répondit-elle vivement, lorsque c'est lui qui m'envoie ces billets. Ah! il ne m"a pas tout-à-fait oubliée. Mais il faut que je me hâte car je veux me faire belle, bien belle.

Je voulus m'opposer à son projet, car elle était très souffrante, et Horace Bianchon exigeait d'elle un repos presque absolu. "îais, depuis l'envoi des billets, elle avait la joue en feu, ses yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et elle me répondit gaiment : — Voyez-donc, Paul, si j'ai jamais eu de plus belles couleurs. Oh ! je me sens tout-à-fait bien. Je veux mettre du corail dans mes cheveux et les tordre en couron ne. C'est le genre de coiffure qu'Etienne aimait le mieux. Quant à ce collier de corail, voyez, Paul, c'est lui qui me l'a donné et je pense qu'il ne le trouvera pas de mauvais goût .'

Je raccompagnai à l'Opéra. On jouait la pièce où eile avait obtenu son plus grand triomphe. La chanteuse Horli nsia, qui la remplaçait, était médiocre ; elle avait la voix flexible et assez étendue, mais d'un timbre peu sympathique. A vTai dire, Annoiiciade ne l'écoutait guère. Comme la nouvelle pi-:.}:>a clo7ia venait de chanter un grand air, fort applaudi par les chevaliers du lustre, nous enlendimes un jeune Anglais dire à sou voi-sin, dans la logea côté : — Celte Hortensia est une grande cantatrice, n'est-ce pas, monsieur ? Oh !

répliqua vivement l'autre, si vous aviez entendu la bille Flora, vous ne diiiez pas un pareil blasphème; mais où retrouve-t-on une Flora ?

Je regardai ma compagne. Un faible sourire éclaira soa visage inquiet :

— Bon jeune homme ! murmura t-elle ; pourquoi Etienne n"esi-il pas là pour t'entendrei

Peu après la lin du premier acte, je la vis pâlir et chanceler. J'allais me lever, lorsqu'elle me serra la main en me disant :

— Ce n'est rien, mon ami, je le devine venir, voilà tout! Mon cœur remue toujours lorsque Etienne n'est pas loin de moi!

Je croyais presque qu'elle plaisanlait, tant j'avais peu de confiance à ce phénonène inexplicable de la sympathie ; maisj'eus peins à revenir de mon étonnement, lorsque je vis la porte de la loge s'ouvrir,et monsieur Etienne Vaucresson entrer donnant U bras à une jeune femme splendidement parée, dont le vidage éiait caché derrière son éventail.

— 11 n'est pas seul, murmura douloureusement Flora.

EMMAKLEL GOSlkLVS.

Je pressentis quoique trahison. Cet homme s'inclina avec un respect ironique; mais, malgré son aNdace, il garda une attitude cmbarrassi'e. La femme qui l'accompaL'nait abaissa son {•venlail , et nous rKi;ûnniiiiies le visat;e dllortcnsij, éclairé d'un sourire triompliaiil et cruel.

— Jla clière Flora, dit-elle d'une voix fiùtée qai nie lit refl'et du siiïlemcnt d'une vipère, j'ai voulu vous riiidre un service d'amie. Je vous ai lait venir ce soir à l'Oiiéra, non pour vous piocurer l'ennui de m'enlendre , mais pour vous faiie [ciidie vos Icltns par Klicnne en ma présence. Je ne suis pas femme à soufi'rir que ce gros fat en tirât vanité et compromit la réputation d'une auiicnne camarade. Maintenant, ma chère, un dernier conseil : meltez désormais un peu de rouge, car vous êtes vraiment verte à faire peur 1

Puis, après avoir débité neticDienl cettejolielirade, elle tendit à sa nvaleun pïlil paquet de letires que Fiora al terrée laissa tomber;'! ses pieds. O Comble d'ijinomiiiie! le Naueresson se taisait, lâche complice de celle insulte. Quant à Flora, elle baissa la Ifle, après avoir vaiiicnient essayé de souiireet de l'aire lace kl'oraiie, et {1>î (grosses larmes coulèrent sur ses joues. Je ne pus nie conienirpliis loiii;lemps, il jolis un pas vers l'insolent chevalier d'Ilorlensia. Mais aussitôt ma comp:igne me montra du sa main iremb'anie le.^ lettres éparpillées sur le planeher, et me dit d'une voix suppliante :

— Mon bon l'aul, ramassez donc ces preuves de ma honte 1

l'cndanl que j'obéirais, la canlalrice disparut avec le nouvel amant qu'elle s était donné, par fantaisie, pour quelques jours.

— Dites- moi la vérité, Paul, Eic demanda alors Flora avec angois-îf, celte femme sshs couir est elle donc plus belle que moi? Mais non, ne me répondez pas: vous inu tromperiez par compassion; je vois bien qu'elle est plus attrayante et plus l)Rlle,"^piiisi['.ril l'aime cl qu'il a souffert qu'elle m'outrageât devant lui!

E'ieeul le courage d'assister à toute la représentaiion. Le dirai-jc? j'éprouvai une joie secièie et farouche de voir Annonciade si abandonnée et si maliieureu^^e, car elle m'.ipparlenait mieux. Je pouvais désormais me dévouer ^ elle sans qu'elle osiU me repousser.

Le len lemain de cette scèiiP, elle parai.ssait déj:^ l'avoir oubliée; jamais je ne l'avais vue plus sereine et ))liis calme. Etait-elle donc soudainement guérie de son amour ou avaitelle pris son parti de la trahison de ce lâche amant. Tille me pria de la conduire chez un célébra jardiuicr-pépinicri.-;(e qui, au milieu île l'hiver, faisait épanouir dans ses serres les plus splendides fleurs iropica es. A l'aspect de celte végétation merveilleuse, elle jeta des cris de joie comme un entant, car elle aimait passionnément les fleurs; et je vidai ma bourse pour salisfaire son cajirice, en achetant une forêt d'oraiigr-rs, de lamélias, de, zaïiiias indiens, de jasmins et de tubéreuses. Je re^îretlai d'être iiauvreen senlaiit le bonheur de eoniblerles ïiouliails de la romiiic que l'on aime, et je fi;e promis lie me remettre avec ardeur au travail , que le découragement m'av.iit fuit abandonner dtpuis plusieurs mois. Annonciade rentra chez elle ù midi.

Tout le jour je fus oppressé d'une vague inqiiiélude et ne pus resier an logi;=. Je retournai voir Annonciade à neuf heures du soir. Une de ses jeunes sœurs m'ouvrit la porteelle avait la ligure efl'arée, et s'écria en m'aperccvaiit :

— C'est vous, monsieur Paul! quel bonheur! Je craignais tant que vous ne vinssiez pas! — Qn'e^t-il donc arrivé? demandai-je en pAiissant. — J'ai peur, répondit l'enfani. Depuis une heure il m'a semblé entendre i>lusieurs fois des sonjiirs et desgémisseuien-i dan.s la chambre de ma sœur. J'ai voulu entnr, mais la porte était fermée au verrou. J'ai :.|)pelé; elle n'a pas répondu. Que faire ;•

Je m'élançai aussitijt vers celte porte maudite, pressentant quelque événement sinisire. Je fiappai el je criai vainement : un silence rie mort. Riienlu, j'enfonçai la pm'le, ei je reculai comme asphyxié par les émanations lénétraiiles des fleurs qui s'exhalaient de la ebambrc. Une chaleur moite el sulïocanle comme, eede d'un bîin de vapeur plaquait aux carreaux des fenêires de blanchâtres sueurs. Le tissu des feuiiks et des fleuis des arbustes qui encombraient le parquet, les meubles et le dessus de la cheminée, se dilalail étrangement sous l'action d'une lempérature sénégalienne. L'air almospheriqueélail absorbé par les porcs des plantes et oppressé de parfums. Les fenêtres étaient calfeutrées. Je compris tout. Annonciade élait renversée sur son Ut, assoupie dans une torpeur vAiéneuse et mortelle, sans haleine. Pendant que sa sœur épouvantée ouvrait les fenêtres et laissait les bouffée» d'air purifier la chambre, je saisis les «laiiis de la pauvre lillc : elles conservaient un pi;u de tiédeur. Je posai un miroHsur Siis lèvres contractées: une ombre jégùrc lelcrnil.

— Nous la sauverons peut-cire! m'éci'iai-je. Merci, mon Dieu!

Cependanl elle rouv:it leî yeux au bo:t d'une moilelle heure, el me vit à son chevet, lui diiant du regard : — Annonciade, i|u'avez vous l'air?

— Voas n'avez pas eu pitié de moi, rêaondit-elle d'une voix faible comme un souille , puisque vous ne m'avez pas laissée mourir. A quoi bon vivre, quand lecovur ne bat plus'/ l'aul, la vie m'ennuie; je trouve le soleil triste; j'ai toujours l'hiver dans le cœur. Etienne n'a pas compris combien je l'aimais, car il m'eût épargné la cruelle humiliation d'hier. O mon ami 1 je vous ai causé bien des douleurs jiour prix de votre afl'eclion! Oubliez donc la Flora ; c'était ui.e folle qui se pLinit aujourd'hui de sa folie, mais qui n'a pas la courage de s'en repentir. Souvenez-vous seulement de la petite Annonciade, et conservez ce cœur d'or que mon père regardait comme un lalisman , et que j'ai toujours gardé sur ma poitrine dcjjuis le jour où il me l'a donne

Elle détacha de pou cou le cœur d'or, relique de rhonnêt<' '/'arregui, et u:e le remit.

— Maintenant, une dernière prière, a]oulat-clle. Promettez-nioi, Paul Saveuse, mon frère, de me faire ensevelir avec co coilier de coi'ail. De pllis, je veux avoir pour linceul ma robe t\b Sèiiiiratnis,'s6u\ débris de ma splendeur passée qui n'ait pas passé pjir Lis mains des marchandes à la loilelle. Uilas ! dit-elle avec un soupir profond, c'est la robe i|ueje portais à liorJeaux ce beau soir où je crus ù l'amour que me jurait Etienne !

Je pleurais, el n'osais point l'iiilerrompre. Je lui dis alors, en lui montrant ses jeunes sœurs agenouillées et sauglotlanl au pied du lit :

— Annonciade, vous ne voulez donc i)as vivre pour nous?

— Il est trop lard, répondit-elle d'une voix presque inintelligible, n'est-ce pas docteur? El sa tête retomba sur l'oreiller.

Horace Biancbon entrait en clfet dans la chambre. 11 examina ia malheureuse, puis il liocha la tète, et m'enirainant dans la pièoe voisine: — Satisfaites toutes ses faiilaisies, ma dit-il avec émotion. Vous jiouvez commander son cercueil : elle ne i asscra pas la nuii.

Et il s'eniull, cfl'rayé sans doute de mes yeux hagards et de mon sourire insensé.

Cciiendanl, parla porte qu'il venaitdi; laisser enlr'ouvcrle, on enlendait éclater bruyamment des voix et des rires au rezde-rhaussée. Affreux contraste! dans cette boutique du rezde-chaussée é lait venue s'inslallcr une loueuse de costumes, de travestisjcmens et de masques. C'était pimr elle la bonne saison. Nous étions en pein carnaval. La nuit venue, les rues de Paris n'ciaient plus nue les corridors des bals masqués monstrncux qui s'allumaient, rugissaient cl galopaient dans tous les lhéiitres.Tout-à-coup"Aunonciade se souleva sur son coude, les cheveux èpars, le re,;ard et l'oreille tendus, comm» i.ne biche qui a entendu le sou du cor résonner dans la profondeur des bois; puis elle s'écria avecelïort : — Il est là! lui, Eiienne. Je reconnais le son de sa voix et ja favon de rire. Oh! comme mon cœur bat. C'est lui, vousdisje. Allez, Paul,

ANNONCIADE

je ne me (lompe pas. Oh! s'il pouvait monter une minute, une seconde, dans cette chambre. Il me semble que je mournis heureuse!

Ses yeux s'étaient affreusement dilatés , et elle me faisait signe de descendre. Comment résister aux supplications d'une mourante ? Je descendis à la boutique de la loueuse. Annonciadeavaitdit vrai. Vaucresson ytrônait.ll y avait ce soir-là bal à l'Opéra, et il était venu avec quehiues amis et leurs maîtresses choisir des masques et des costumes. Monté sur une chaise, il distribuait à chacun le rôle qu'il lui assignait dans les intrigues du bal, et leur racontait avec une verve cynique tous les srandales au milieu desquels ils allaient se jouer. Pendant la harangue, une loietie étant entrée pour louer un travestissement, il la fit entourer par le cercle turbulent de ses amis et la menaça de raconter à haute voix son histoire si elle ne rachetait sa liberté par un baiser. Elle voulut en vain se débattre contre cette insolente provocation. Vaucresson entama aussitôt le récit du premier amour de la dame, et elle fut trop heureuse de subir les conditions de son ennemi, au milieu des éclats de rire de tous ces jeunes gens, et de s'enfuir aussitùt après rouge de confusion et de honte. C'est à ces bouffonneries misérables que je vis l'amant de Flora se complaire, tandis que sa maîtresse agonisait à quelques marches plus haut.

Je restai pénétré d'horreur, et allant droit à la loueuse sans daigner regarder cet homme: — Madame, lui dis-je gravement, veuillez faire cesser ce tapage, car il y a là-haut une femme qui se meurt. i;

Vaucresson ne voulait pas descendre de sa chaise, quoique les femmes un peu émues essayassent de l'entraîner en criant : — A l'Opéra ! à l'Opéra !

Alors je me tournai vers lui : — Ne devinez- vous donc pas, monsieur, lui dis-je d'une voix sourde, quelle est la femme dont je parle, et tenez-vous à ce que je nomme ici, devant ont ce monde, son bourreau et son assassin ?

Il me reconnut et parut troublé; mais il n'essaya pas de résister au signe impérieux et menaçant par lequel je lui montrai la porte, et il se laissa entraîner par le groupe de ses arais.

Dès que je fus remonté, Annonciade m'interrogea d'un regard où luisaient encore les feux inquiets et jaloux de l'amour.

— Monsieur Etienne Vaucresson va celte nuit au bal de l'Opéra, répondis je.

Elle fut saisie comme d'une frénésie de désespoir. . — Il va au bal! répéta-t-elle. avec Hortensia, n'est-ce pas ? Oh! le bal, moi aussi je voudrais y aller entendre ces rires, voir ces danses, ces travestissemens, et rire encore une fois et danser encore une fois, moi aussi!

Ces paroles étaient horribles à écouter. Elle ajouta lout-àcoup avec un éclat de voix strident :"

— Conduisez moi donc au bal de l'Opéra, Paul ! Dites, voulez-vous?

— Bianchon se serait-il trompé? me demandaije ému d'espoir, trompé par cette surexcitation fébrile qui épuisait ses forces.

Je restai immobile et comme hébété. La pluie battait contre les vitres. J'entendais les voix des masques joyeux qui s'appelaient ou s'insultaient Les voitures roulaient avec fra;as sur le pavé. Je regardais étendue sur le lit cette belleFlora que j'avais applaudie à l'Opéra, celte charmante Annonciade que j'avais autrefois sauvée des Dents de la Guivre, et que je ne pouvais plus sauver aujourd'hui. Etouû'ant entre ces quatre murs, je revoyais par la pensée nos Pyrénées, ces lorniches suspendues sur l'abime d'où l'œil découvre le ciel d'Espagne et le ciel de France, ce Gave écumant et perfide, dans l'eau duquel trempaient déjà les petits pieds nusd'An- Donciade quand j'arrivai jusqu'à elle. Je ne sais pourquoi ces souvenirs me revinrent alors avec une impression étrange et profonde.

Mais Annonciade, elle, ne pensait qu'au bal.

— Vous êtes encore là , Paul? me dit-elle. Allez donc me choisir un beau costume. Je veux être belle une dernière fois. Je suis bien pâle, mais je mettrai un peu de rouge et je pour-

LE SLECLE —, III.

rai encore lutter d'éclat avec la belle Hortensia. Vous l'avez vue, Paul ? Avait-elle des fleurs ou des diamans dans ses cheveux':" Etienne paraissait-il bien fier de sa nouvelle maitrese?

Puis, regardant ses bras amaigris avec un sourire déchirant, elle soupira,— Ah! je ferais aujourd'hui une triste Sémiramille I Et, s'apercevant que Je ne pouvais retenir mes larmes: — Pourquoi pleurez-vouse mon bon Paul ? Ce a'est pas encore

l'heure. Il faut rire, il faut s'amuser cette nuit encore

Vous devriez me hair, vous, reprit-elle en ayant l'air de réfléchir, tandis que l'autre.. .Ah ! l'autre! fit-elle avec un ricanement amer, il va au bal avec Hortensia!

Avais-je encore ma raison? je l'ignore. Il me restait pour toute fortune une cinquantaine de francs. J'allai les jeter sur le comptoir de la loueuse, je choisis le plus beau des travestissemens qui lui restaient, et l'emportant avec la vivacité d'un avare ou d'un voleur, je revins le poser sur le lit d'Annonciade. Ellejeia un cri de joie, demanda son miroir, commanda à sa sœur d'arranger ses cheveux et de les tordre en couronne ; puis, au moment oùle peigne les toucha, elle retomba sans force^ retenant le costume de bal de ses mains crispées.

Je restai foudroyé.

— Monsieur Paul , me dit timidement la jeune sœur, le médecia m'a recommandé, si Flora s'évanouissait, de lui faire prendre une potion dont voici l'ordonnance.

— Je vais la chercher! m'écriai-je.

— Mais nous n'avons plus d'argent à la maison, reprit-elle toute honteuse, et le pharmacien a déjà refusé de nous faire plus longtemps crédit.

Je crus que je deviendrais fou. Moi aussi je n'avais plus d'argent et je ne connaissais plus d'amis. J'allais, je venais dans la chambre, je fouillais mes poches vides comme un forcené, je maudissais malâche paresse, j'ouvrais et je refermais les tiroirs d'une malheureuse toilette. Pxien.Oh! Lucien, qui n'a pas passé par de telles misères ne sait pas tout ce que U vie comporte de douleurs et tout ce que le cœur peut souffrir sans éclater et sans se briser !

En ce moment on fraiipak la porte, et je dis machinalement:

— Entrez! '

Quelle fut ma surprise de voir apparaître un petit homme sec et jaune, nommé Isaac L«vy, éditeur d'albums, de gravures et de lithographies, marchand de tableaux d'occasion, avec lequi 1 j'avais eu autrefois quelques relations d'aiîaires.

— Diable, dit il de sa voix métallique et dure, on a bien de la peine à vous trouver, man cher monsieur.

Je touchai du doigt le bord de son chapeau, qu'il avait gardé sur sa tête :— Chapeau bas ! lai dis-je ; vous êtes dans une chambre de deuil.

11 obéit et regarda autour de lui d'un air curieux.

— Que venez vous faire ici, monsieur Isaac Levy ? repris-je avec un geste involontaire d'irritation. — Vous demaader si vous voulez gagner de l'argent, monsieur Paul Saveuse.— De l'argent ! répétai-je. Je lui sautai au cou et le priai de s'asseoir. J'avais envie de pleurer. Je l'appelai, je crois, mon ange sauveur. Je pris son chapeau et sa canne et les déposai sur la toilette.

Ce juif avait à un haut degré l'instinct et le flair de ce lugubre oiseau qu'on nomme un usurier. Ma jofele fit réfléchir. Il devina ma profonde détresse :

— Dam! reprit-il, ne vous mettez pas en révolution, mon cher monsieur Paul. Il ne s'agit point ici des mines du Pérou. Je ne viens pas vous proposer des mille et des cent. — Ne vous rétractez pas, m'écriai-je sourdement en le menaçant du regard. Avez-vous donc menti pour insulter à ma douleur? Vous m'avez parlé de gagner de l'argent, que fautil faire? J'accepte toutes vos conditions. Mais serai-je payé sur l'heure ? — Diable ! comme vous prenez fen, jeune homme

EMMA.MEL GO^tALËS.

dit Isaac Je vois que nous n'aurons pas de longues discussions ensembî^.

Je serrai? les poings et je mordais mes lèvres d'impatience : — Au fait ' au fait, monsieur Isaa<' ! parlez rite ! — Patience, jeui:e homine, reprit l'éditeur en humant avec complaisance une prise de tabac. \ oici l'aflaire. Ce soir, il y a bal i l'Opéra. Musard guide un orchestre de tous les diables. On annonce une tombola excentrique, un fc'alop monstre ; des quadrilles i'\in débraillé fabuleux, une musique composée de coups de pistolet et de chaises cassées. On doit porter Itiusard en triomphe. Je vous ai apporté un billet pour ce bal, mon cher monsieur. — Ah çà. êtes vous fou? vous uioquez-vous de Sioi ?Que m'importe tout cela? lui dis-je les lèvres tremblantes de colère. — Patience '. continua froidement le juif. Nous ne nous comprenons pas. J'ai dessein de publier une série de lithographies sur les bals des théâtres de Paris, des lithographies un peu décolletées-, vous entendez? observa-t-il avec on sourire béie .. Il me faut beaucoup d'épaules nues et ries jupons courts, des yeux fripons, des costumes transparcns, des lorettes comme s'il en pleuvait .. puis quelques mots spirituels au bas de la planche, dans le genre des croquis de Louis DesDoyers du Charivari 1 Vous avez de l'esprit comme Gavarni, qui est ma'ade en ce moment et ne peut tenir un crayon. J'ai donc pensé à vous. Remerciez moi!

J'éulalai d'un rire convulslf en entendant cette proposition luouîe. Isaac, me regardait avec stupeur. ■ — Mais vous ne savez donc pas où vous êtes? lui dis-je. Vous avez oublié que c'est ici un chambre de deuil. Regardez!

Je tirai violemment les rideaux d'Annonciade , et la montrai pale et inanimée à le marchand.

— Eh bien? dit-il de sa voix impassible. — Comment repris je indigné, vous voulez que, devant cette créature qui se mcuri, j'î trace des dessins de danses obscènes ci d'amour? dévergondés! Je vais la quitter, n'est-ce pas, poir aller au bal de l'Opéra! Si ces yeux se rouvrent et me cherchent, on lui répondra que je suis à l'Opéra. H est vrai que là je verrai luire, par les trous des mas(|ues, des yeux p'usvifs et plus joyeux. Oh ! ma tt'te se perd ! — Ah ! je comprcïids. dit Isaac ; ••'est votre maltresse ! Pardon. Sij'a«is su.... — Taisez-vous, milheurcux! murmurai-je. >on, cen'est pas ma mailressi'.... C'est la plus noble des femmes que son amant a lâchement abamionnée! — Lt vous voulez réparer les loris de ce mousieur? reprit le juifavec un petit riianement sardonique., — Pauvre homme! dis je en bausrant les épaules, vous ne pouvez tien comprendre i i-e que je S"ns pour die. Je l'aime. Pouniuoi? Je l'ignore... In aimant irrésistible m'attire ver* c*tle femme qui aime le dernier des misérables.... Je la plains et j" l'aime. .\h ! ce (|ui se passe au fond des cœurs est une éni;;me étrange. Est-ce la beauté (lui fait ;>imer'' Mais jaimerais Vnnoirciade défigurée par la maladie. l"st-ce l'estime? Mais clic m'a toujours re;;ardé comme son frère et sou ami loy,*!, et elle ne m'a pas aimé. Pourtant jelui dois tout le bonhenr de ma vie... car je suis heureux de veiller sur elle, de la voir me regarder, de sentir l'elreinte de sa main... J'aurais été son laquais avec ioie... Je voudrais pouvoir satisfaire |u.«qu'ju moindre de ses caprices .. r'n mot de sa bouche me paierait au centuple d'une année d» .souffrances.

Ea3c Levy reprit sa canne et son chapeau :

— J'avais compté sur vous, monsieur SaVeuse, dit-il. Je suis venu dans un mauvais moment ; n'en parlons plus.

« ependani Annonciade s'agita sur sa couche, j'entendis siffler sa respiraliûi. oppressée,, et elle murmura ; J'ai soifi .■ Je regardai comrae uc fou l'éditeur qui se dirigeait Tcrs ia porto, (î l'ji barrant toui-à-coup le passage :

— Cet argent que vous me proposiez, lui dis-je ia rongeur au front, ne pourriez vous me le prêter quelques jours? —

Impossible! répli(iua-t il d'un air qui me sembla insolent. C'est après-demain malin de mois; elle sera lourde en diable, cl je fais un sai riflce en payant trois cents francs comptant â l'arlisle qui se chargera de ce dessin. Du reste, je suis bon enfant, et si vous vous repentez de votre refus, je suis encore prêt à conclure le marché avec vous! Ah! l'oubliais de ^ous dire qu'il serait l-ou d'esquisser dans la toltue dit

bal quelques ressemblances d'actrices en vogue et de lorettes il la mod-;. T"n peu de scanda c ne nuit pais.

Pendant (juil parlait, je regardais Annenciade avec de* larmes dans les yeux. (Juand il eut Uni, je m'avan^^ai vers lut en disant : — Savcz-vous, mou bon monsieur Isaac, que j'ai une forte envie de vous élranglei' de mes mains! Ah'ahvous avez donc cru que je pourrais finir par accepter volru offre iiilàme! Kl je me mis à rire. De quel rire, grand Dieu!

J'étais vraiment ivre de colère, et t>ourtautje contenais les éclats de ma voix. Isaac Levy recula tout en tremblant devant moi.

— J'espérais trouver un homme moins scrupuleux dans Is peintre de la chanteuse Flora, balbutia-t-il. — Le peintre d« la Flora! répétai-je. Ah! vous vous rappelez le portrait àf cette chanteuse éblouissante d'éclal el de beauté, vêtue comme une reine d'Assyrie, glorieuse et triomphante... Eh bien! voulez-vous le regarder encore une fois, généreux Isaac?... Je vais vous le montrer ! —Volontiers ; car personne ne savait ce que votre chef d'ieutre était devenu, monsieur Saveusel — Folie ! monsieur Isaac, dis-je en le saisissant par le bras et le traînant de force près du lit d'Annonciade, folie et mensonge, car voici aujourd'hui le véritable portrait de Flora. I)iies-mùi, le reconnaissez- vous?

Et j'éclatai alors en sanglots, les larmes ruisselant sur mon visage. Le juif restait stupéfait devant celit, répétant machi nalement : — La Flora! cette femme maigre et pâle, c'est la Flora que j'ai si souvent applaudie!

11 se tourna soudainement vers moi.

— Elle a froiil, dit-il, et il n'y a pas de feu dans celte cheminée !— Silence ! tentateur, répliquai-je, puisque mon esprit torturé el ma main tremblante ne peuvent gagner cet argent que lu Vf mis si cher! — ;Ainsi, ci'iitinna ce démon d'une voix plus haute et plus mordante, vous ne ferez pas l'aumône d'un convoi à celle que vous aimez? vous la livrerez au corbillard des pauvres ? — Silence, misérable ! ni'ccriai-je. Asscï d'insultes! .Sortez!

Mais déjà le mot terrible avait frappé l'oreille d'.Vnnoii ciade. La pauvre ■mourante leva avec effort sa lèîe lourde ei glacée, cl tournant vers Isaac ses yeu\ éteints et mornes , elle murmura d'une voix râlante :

— Le corbillard des pauvres, avezvousjdit. monsieur ! Oh! Paul, cela me fait peur. Paul, sauvez-moi de cette dernière misère I Etienne rougirait de suivre le corbillard des pauvres. Et qui sait? si j'ai un convoi, peut-êlre se souviendra-lii de Flora !

— Madame, dit Isaac, monsieur Saveuse n'a qu'un mot à dire, et je vous promets un convoi honorable.

J'aurais tué cet homme si une arme s'était trouvée sous Bia main.

— Paul, mon frère, tu l'eiilenJs! dit Flora.

— Eh bien! soit, m'écriai-je. je ferai ce que vous voudrez. honnête Isaac. Mais ce supplice a assez duré. Votre vue m'est odieuse. ."Portez, ou je'ne réponds plus de moi.

Le juil s'inclina devant la mourante, me salua et gagna la porte. Là, il médit en souriant : — Comme j'espérais bies obtenir de vous ce petit service, monsieur Saveuse. j'ai fai' apporter dans l'antichambre la pierre lithographique. Je la ferai reprendre demain matin , à neuf heures, et je vous enverrai les trois cents francs en même temps.

— Je tiendrai ma parole, Ini dis-je en frémissant de la lin aux pieds.

Et il sertit.

— Et tu as accôûipa oci ,-t,jV'Vaiiiabi<; SaCiiù^r '.' deirianiai je 5 Paul Saveuse, dont les cheveux se hérissèrent à ce scv • venir funeste.

— Oui, répondit le diacre, tandis qu'une flamme sombre s'allumait dans ses yeux, et ce que j'ai souffert cette nuit-ii me sera compté là-haut, je l'espère. •>« n'allai pas au bal de l'Opéra, car je ne voulais pas quitter Annonciade. Mais, n deux pas d'elle, je m'efforçais de l'oublier pour tracer sur la pierreries formes joyeuses qui dansaient sous mon crayon comme un rêve. Mais je ne faisais rien de bon. Par momens, j'ealeadais !e souffle péalMe de ma bien aimée, et je me le-

AiNNOrSCUDE.

vais, brisant mon uayon avec, rage, pour aller étaiiclier ses i.'heveiix humides d'une sueur froide. Parfois sa respiration s'arrêtait ; je doutais lout-a-coup si elle était eniore vivante, et je n'osais la re^'arder. Alors son visage glissait devant mes yeux éblouis, et je rci»roduisais niaeliinalenient les \eu\ de la Flora sous le masque des danseuses. Malgré eelte an- Sioisse, la nuit s'avançait rapidement. Knliri je me mis à implorer Dieu avec la ferveur eandMe d'un enfant, au moment où ma t^le s'égarait en récitant les prières des a;,'ouisaiis. H m'entendit et ni'exauva, ear rjnspiralion me vint. I.c crayon traça sous mes doigts une satire brûlante et vengeresse Ju vice heureux et triomphant ; je jeiai dans cette saiurnale effrénée de l'Opéra tous ceux qui avaient gâté la vie d'Annoiieiatle, depuis Vimpresiario siupide jusqu'à Vaucressoii le goujat, et l'insolente Hortensia. Je les llétris d'un type de ridisule indélébile, et celte \engeance accomplie, je me levai joyeux eu disant :

— Tu me demandais de l'esprit et du scandale, Isaae Lévy! tu es servi à souhait ; réjouis-toi^ je firai rire le public aux dépens de tous ces infâmes qui ont tué Annonciade. Et ce rire, c'est de l'argent. Et avec cet argent, Isaac paiera ton convoi, pauvre femme !

Au même instant, j'entendis un soulile murmurer: — Etienne! Etienne 1 où es-tu? J'écoutai encore... Rien... Je frissonnai et m'avançai vers le lit. Les lèvres d'Annouciade étaient violettes et ses yeux fixes. Ses mains serraient avej force le collier de corail; j'essayai de les en détacher. Elles étaient froides et raides. Il me sembla tout-â-coup que je devenais aveuule et que je recevais un coup violent dans la poitrine. Mes jambes déchirent, et je tombai agenouillé près du cadavre, car Annonciade était, morte.

Mon dessin eut un succès fou, Luiien; il obtint les honneurs de la gravure sur acier; et le convoi do l'Iora la csntalrice fut digne d'elle.

— Et Vaucresson'/demandai-jeàraul Saveuse.

— Ah ! je voudrais n'avoir plus à te parler de ce misérable, répondit le diacre avec un éclat de haine dans les ysnx, mais puisque lu veux tout savoir, j'aurai le courage d'achever mon récit, on ne se débarrasse pas de l'amour vrai tomme d'une intrigue, Lucien. La mort d'Annouciade n'éteignit pas MOU amour ; il brûlait toujours mon cœur et le consumait. Le souvenir idéalisait le passé pour moi. Souvent, la nuit, je croyais entendre le son de la voix d' Annonciade résonner doucement â mon oreille ei sentir le parfum de ses cheveux-, mais ma haine pour son assassin t;ran(lissait sans cesse. Je consacrai ma vie U devenir l'ombre diï la vie de cet homme. Je ne voulais pas qu'il pût oublier son crime dans un tranquille bonheur et insulter à la mémoire de la Flora. Je devais la venger. Comment? je l'ignorais encore; mais je ne voyais pas d'autre but à mon existence. Je travaillai un peu pour souienir les sofurs d'Annouciade j te fis sous un

nom de guerre toutes sortes de dessins, de gravures et de copies i|u'Isaac Lcvy m'achetait à vil prix. Le soir, je hantais des estaminets et des lrl|)ols où je reti ontiais \aucressou; car, a\ili, méprisé, abandonné bientiM par les rivale* do va maitrcsse après la mort de celloci, il élail jieu à peu descendu dans la vase sociale jusqu'au coït.

Llieunr que j'attendais arriva uniiii. Lut nuit je surpii>( \f. misérable dans l'ivresse insolente du triomphe clie* une femme qui tenait une table d'hôte équivoque, Frascali véreux ; il venait de plumei' (|uel(|ues pigeons, pour parltS" sou style, c'est-à-dire les candides lils de famille qu'il lançait dans le. monde après avoir vendu leurs signatures k des usuriers. Je le regardai fixement, puis je m'assis devant lui !t une table de jeu. Il tressaillit, c^ar je ne jouais jamais ; mais comme j'pris un air doux et riant, il redevint bientôt insolent et goguenard. ,Ie perdis, comme je m'y attendais. Je conlinuai à jouer pendant une heure cl je perdis toujours. Il m'avait plusieurs fois olfert de cesser en m'assurant que je n'éiais pas de sa force, mais j'avais constamment exigé des revanches. Lorsque je n'eus plus d'argent sur moi, je mis ati jeu uuh petite bague en cheveux : — Que voulez-vous (|U2 ja tienne contre ce brimborion? dit-il d'un air dédaigneux.

— Vous ne reconnaissez pas ces cheveux? lui demandaije en souriant, car je voulais éprouver s'il ne ressentait pas un peu d'émotion. La moindre trace de souvenir et de regret, un frisson sur sa figure, une lueur humide dans ses yeux, je ne demandais que cela! et il était sauvé; car Annonciade l'avaii tant aimé que pour elle j'étais capable d'avoir pitié de lui.

11 me regarda avec une expression d'étonneraent :

— Ah! ce sont des cheveux de Flora, répondit-il in.>ouciammcut. Elle vous eu a aussi donné à vous, mou bel amoureux transi. Les peliles bagues enlrctiennent ramitié.

— Saints du paradis! le goujat l'insulte, Annonciade' pensai-je. Et je dis à Vauciessou d une voix impérieuse : — Jouez !

Au second roi qu'il retourna, je levai un couteaoqu ç ]£ venais d'ouvrir sous la table, et jelui clouai sur le tapi» veit la main qui tenait les cartes, en m'écriant ;

— Vous êtes un fripon ! qu'on ferme les portes !

Je fis vérifier les curies, Elles étaient bizeautées. Tu devines If reste.

Après la condamnation de Vaueresson, je quittai Paris, et je suis venu m'enfermer seul dans la retraite , seul avec Dieu et avec mon amour, car je n'ai cessé d'aimM' .\anonciadr. Avais-je tort, Lucien, lorsque je t'ai dit; Crains d'aiffir, car tu ne serais qu'une dupe ou une viuime?

Lorsque je quittai Paul .*^jveu4i», le diacre, huit Jours aprè*, je revins directetneut atari», et l'avais toni-à-faii o .i.Hj'jnoq

FI.V D Ai»:o>'eui>E.

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