‹ Le siècleChapitre 17 sur 216 · HÉLÈNE AU COMTE LEYF.N · texte numérisé non relu

HÉLÈNE AU COMTE LEYF.N

f. • . Monsieur le comte,

! Je ne vous hais ni ne vous méprise -. loin d'être offensée de \os sfnlimens pour moi et de vos généreuses intentions, je ne puis que vous en remercier et vous en savoir gré; mais je ne veux ni ne dois les accepter. Je vous aimerais, n:onsieor le comte, que je ne voudrais pas être voire maîtresse; vous n^aimeriez bientôt plus une femme que le monde mépriserait. Mais je ne vous aime pas. Il n'y a là ni coquetterie ni adresse. Pauvre jeune fille! je ne suis pas si savante, et j'espère ne l'être jamais. Je ne vous aime pas; vous êtes assez spirituel et assez honnête homme pour comprendre que notre correspondance ne peut être plus longue ; ayez, je vous prie, la bonté de ne plus envoyer le domestique qui me suit quand je sors, et reste des journées entières sous mes fenêtres; je ne recevrai plus de lettres, la présence de votre domestique ferî'it jaser sur moi. Si je ne puis accepter vos dons, ne m'enlevcï pas mon seul bien, ma réputation de sagesse et d'honnêteté.

J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte, votre très humble servante.

Hèli'ae.

l.\E CIVIÈRE.

Malgré la lettre d'Hélène, le comte ne perdit pas courage; seulement il fit quitter sa livrée au domcsti(iuo chargé de lui rendre compte de ce qui se passait. H voulut css.-iyer de quel^jUBS présens; ils ne furent pas reçus : il savait les jours où sortait lldcne, et jamais il ne manquait de se trouver sur son (hemin.

Cependant il fi. i' par perdre palieiue: une autre intrigue vint le distraire. Hélène n'eniendit plus parler de lui, et lui ne jiensa plus à elle que comme ou se rappelle un songe agréable dont l'impression s'efface tous les jouis.

Cependant arrivait le printemps.

Le soleil, plus chaud, colorait les toits qui semblent le salir : les rayons du soleil doivent se coucher mollement sur l'herbe et le feuillage.

Sur le bprd des rivières fleurissaient les chatons des sau; les, autour desquels venaient déjà bourdonner les abeilles on sentait un besoin d'air frais, et la poitrine s'en gonflaitavec avidité.

Les premières violettes parfumaient l'herbe et la mousse; les cerisiers balançaient leurs riches panaches de fleurs blanches ; les trembles, les hêtres, les érables, se couvraient de feuilles, ainsi que les aubépines; les oiseaux d'hiver avaient cessé leurs chants secs cl aigus, et la fauvette, dans le jeune feuillage des lilas, faisait entendre sa voix pleine et vibrante; le rossignol aussi commençait à chanter. On était au mois d'avril.

Pcur la première fois de sa vie, Hélène ne jouissait pas de ce réveil de la nature; elle demeurait tristement renfermée entre des murailles bumtdes, elle, accoutumée à renaître avec les fleurs sous les rayons caressans du premier soleil.

De sa fenêtre, elle voyait du ciel à peu près une toise carrée: mais elle le voyait bleu, transparent; c'était assez pour lui rappeler la forêt qui devait feuillir cl exhaler un doux parfum; l'herbe qui, perdant ce vert morne et froid de l'hiver, prenait une teinte jaune et vigoureuse. Que n'eiU-elIe pas donné pour une branche en feuilles, pour quelques fleurs de prunier.

Mais, dans les villes, on ne fait que soupçonner le printemps, par les indications de l'jlmanach et par l'aspect de l'air chaud et transparent; les plus belles fêtes du la nature ne sent, pour l'habilaut de la ville, que l'harmonie lointaine d'un bal pour le pauvre qui meurt de froid à la porte de l'hôtel.

La pauvre HeMène plearait, puis elle tomba malade. Marie la soigna comme eût fait une mère; il fallut pa.yer un médecin et acheter des drogues.

Marie travailla une partie de la nuit; ses jolis yeux devenaient rouges el fatigués; son teint perdait sa" fraîcheur. Hélène s'en apercevait et lui serrait les mains en pleurant. Marie s'en aperçut aussi, et, en se regardant dans son miroir, elle sentit s'échapper de ses yeux une larme qu'elle se hâta d'essuyer.

Pour Maurice, un jour il partît pour aller dessiner quelques fleurs <le l'herbier de son ami Fischer\vald,puis en route il se dit: — Dessiner des fleurs quand les abricotiers fleurissent! Casl! je vais Mv.v vivre au milieu des arbres qui se se chargent de feuil''es et de fleurs, et d'oiseaux qui chantent; je vais marcher sur l'herbe, et sur les violettes, et sur les fleurs de fraises; je vais respirer le parfum du jeune feuillage; je vais voir la nature reprendre ses habits de fête; je vais gonfler ma poitrine d'air , je vais vivreà la campagne ; je vais me sentir et m'écouler vivre; la vie est au printemps une jouissance ' un bonheur.

Et il p.irlit, de sorte que l'ouvrage de son ami Fischerwald fut suspendu; de sorte que l'imprimeur ne put continuera donner à Marie des gravures à colorier, et que Marie se trouva sans ouvrage. Alors elle vendit, sans rien dire à Hélène, une petite croix d'or qu'elle tenait de sa mère ; mais Hélène le vit, et, sans rien dire non plus, l'eaibrasss en pleurant. Cette sOmme suffit quelques jours; mais elle devait avoir une fin, el Marie, qui .«ortait cependant tous les jours, ne pouvait trouver d'ouvrage.

Hélène voyait décroître chaque jour les misérables piles de kreîitzers qui étaient sur la cheminée, et après cet argent il n'y en avait pas d'autre. Hélène songea que si IMarie était seule, -elle i)Ourrait, avec ce qui lai restait, attendre qu'il lui arrivât du travail ; tandis que les dépenses acirues par les frais de la maladie auraient dévoré les ([uelques groschen , et que toutes deux se trouveraient sans ressources el sans pain.

Un matin donc que Marie, comme de cout'irae, était sortie pour voir si quelqu'un voudrait lui donnera travailler, Hélène

Ma

ALPHONSE KARR

tlit à une vieille voisine que Marie, à qui elle avait quelques ûbligations. avait priée de rester près d'elle :

— Ma bonne, je ne puis voir plus longtemps Marie se tourmenter et s'accabler de priva'ions pour moi : on m"a dit qu'il y 3 des maisons oii Toh reçoit et où l'on soigne 'es pauvres malades, faiiesmoi ramitié de m'y conduire, je vous en aurai une grande reconnaissance.

— Comment! s'écria la vieille, vousvoulezaller à l'hôpital?

— Pourquoi pas, ma bonne ? •

— Mais, ma rliérc, dit ia vieille en joignan^les mains, il n'y a que lis misérables qui vont 1.1.

— A coup stir, (iii Hélène, aucun d'eux n'est pjus misérable que moi. Dites-moi, ma bonne voisine, voulez-vous m'aider à m'Iiabiller,. [our (|ue nous puissions partir avant le retour de Marie?

— Non, non, dit la vieille, mademoiselle Marié ne me pardonnerait ras de vous avoir aidée dans un semblable projei.

— Comme vous voudrez, ma bonne, dit Hélène avec des yeux que la fièvre rendait ardens. Si vous ne voulez pas m'aider, j'irai se'ile en m'appuyant contre les maisons : on no refusera pas de m'iiidiqiier le cbomin.

)•;(, en |)arlaril ainsi, elle se leva sur son séant; mais sa tèle appesantie par le mal retomba sur le traversin.

— Vous le voyez, dit la vieille,*vou5 n'auriez pas la force de faire le trajet.

— Mais alors que vais-je devenir avec ma pauvre IMarie? Maigre les privations qu'elle s'impose, elle ne pourra bientôt plus payer ni le médpcin, ni les drogues, et la pauvre fille me verra mourir sous ses yeux, sans pouvoir me donner du secours. Au nom du ciel : ma bonne, trouvez moyen de me faire porter fi l'hôpital, ou, ijuan J je déviais toHiber à cliaque pas, je m'y tr.iinerai seule. Elle lit encore un el'iorl pour se lever; la vieille l'arrêta.

Puisque vous êtes si décidée, dit-elle, ma pauvre enfant, je vais appeler mon mari et sou fils ; ils vous porteront sur une civière.

— Merci, ma bonne, merci, dit Hélène, je n'oublierai pas ce service; et si je ne meurs pas, si jamais je suis moins pauvre, je saurai le reconnaître.

Alors la vieille alla chercher son mari et son fils, et tous deux, après avoir caudié Hélène sur une civière couverte la porter. nt à l'hôpital.

— Qin portez-vous donc ainsi? dit une femme.

— Hé ! ma chère dame, dit ia vieille, c'est une pauvre belle jeune fille bien malade que nous portons ii l'hôpital.

Un jeune homme s'était arrêté pour entendre la question et la réponse.

— Une jeune et belle fille! se dit-il, seule, sans amis, sans autre secours (|u'iinc vieille femme (pii laporre à l'hôpital. J'aimerais nue femme ainsi abandonnée des hommes et du ciel • cellc-lù serait toute à moi; je serais pour elle les hommes et le ciel , toutes ses affections Keraicil pour moi ; je remplirais son ûme tout entière; toute sa vie serait à 'moi, à moi seul. Parbleu ! ou dira ce (lu'ou voudra, je ne laisserai pas passer ainsi sur une rivière peut être de quoi remplir toute ma vie de bùiihcur ; et, si je me trompe, ce sera toujours une bonne action. Qu'il est beau de dire à cette jeune iil|«.-Tu n'as pas une mère pour le solj^ner dans ta maladie, et pour veiller à ton chevei, élever la téi« trop basse, et recevoir dans .son cœur tes plaintes et tes gémissemens, lu n'as pas un amant qui travaille pour loi, qui souffre de ton mal, el |irenne ta lièvre sur tes lèvres; tu n'as pas d'amis] et Dieu le laisse pleurer, et souffrir, et mourir.

Moi, je serai ta mère, ton amant el ton Dieu; je le soignera', et je veillerai près de toi, et j'appuierai ta tète malade sur mon bras; je travaillerai pour toi, et je ne te laisserai pas mourir, et cette vie que je t'aurai conservée, je la ferai heureuse pav le don de ma vie et de mon âme ; je la couronnerai d'amour. Pardieu I on dira que je suis fou; mais on ne portera pas cette jeune tille à l'hôpital.

Et Maurice leva la tète; mais dans sa rêverie il s'était arrêté, la civière avait marché, — et il y avait trois rues; il demanda à un marchand par oi'i avaient pris les porteurs Cet

Vcmn e n'avait lien vu, mais il le regarda avec curiosité: ses regards embarrassèrent Maurice; il s'en alla.

— Malédiclion! dit-il, combien de fois l'houime at-il son bonheur à ses pieds sans daigner se baisser pour le ramasser!

Quelques instaRS après, le premier moment d'humeur passé, il son^-ea que ce qu'il avait rêvé n'était guère possible ; cette fille e.st pi^utêlrc d'une très mauvaise nature, peutêtre est ce une prostituée! Il continua sa route en riant dç son enthousiasme.

Hélène fut placée dans une des sal'es de l'hô/ilal : c'était une longue salle avec une rangée de lits de diaquc ( ôié.

Sa jeunesse, sa beanlé et la douceur de s^voix affaiblie, lui alliraient quelques é.ïards; mais la pauvre fille était si malade qu'elle ne s'en apercevait pas, elle éiait plongée dans une torpeur presque complète, ses yeux entr'ouverts ne voyaient pas, ses oreilles n'eiilen laient pas.

Marie, aussitôt qa'elle rentra et qu'elle apprit ce qui s'était passé, accourut a l'hôpitsl. Quand elle arriva, et qu'elle vil Hélène confondue avec les femmes les plus misérables et les plus abandonnées, couchée comme elles, velue comme ellfs, elle se sentit le co'iir bien gros; cependaul elle comprenait qu'Hélène avait pris le parti le plus sage, et chaque jour elle viiiait lasseï' wx parlie de la journée auprès de son lit, car malheureusement elle n'avait pu trouver d'ouvrage, et son temps n'était pas employé.

Les médecirts et leurs é èves, dont l'attention avait (té éveillée parla beaulé d'Hélène, ne lardèrent pas a s'apercevoir de tout ce qu'il y avait en elle de noble et d'élevé ; aussi, quand ils allaient de lit en lit, examinant chaque malade, el faisant leurs presiTiiitions d'un ton brusque et indifférent, leur attitude, leur son de voix (•bangeaicut au lit d'Hélène, et naturellement, au lieu de la désigner comme les autres par le numéro de son lit, ils rappelaient H(or/cwoijT//e, lui parlaient avec bieKveillaiice, cherchaient ù lui donner du courage et de l'espoir, la recommandaient aux gardes-malades, et jetaient encore un regard de son côté après qu'ils étaient passés au lit Fuivant, où ils relrouvaient leur indifférence et leur brusquerie.

Un jour, tandis qu'Hélène, de sa douco voix, disait, comme de couturne, au médecin et à ses élèves : « Merci, messeurs, I) une vieille fenime, dont le lit était voisin du sien, vie. lie femme avec des cheveux d'un gris sale, s'échappant en désordre de son bonnet, aux yeux neuxet hasards, au corps maiiire et dejs-'ché, lui dit d'i iu> voix aigre et ca<.séc :

— Pauvre folle! de les remi'nier; <rûis-tu donc que ce soit par bonté qu'ils te mouireiit de l'intérêt? Si c'était de la compassion, ils en auraient aussi pour moi, qui suis plus malade que toi ; mais les brigniuls me bissent mourir, moi, parce qus je suis vit ille. S'ils te pailent à v -ix douce, c'est psrce que tu as de bciux veux, des cheveux i;run-, soyeux, et q l'eu |;r.n ni ton bras poui' te tà.er le po-;ls, ils dt^couvrent la jeune paitiine douce (t blanche. Mais, ma pauvre fi le, loutccla n'empêche pas de mourir, vois-tu ; il le faudra mourir comme moi ([ue tu regardes avec dégoùi. Tu entends, ma belle demoiselle, il te faudra mourir comme moi ; ils ont hoché la tète en te quitlani.

— Oh! dit Hélène, ne me pailez pas ainsi.

— Dans le lit où tu es étendue, dit la vieille femme sans l'écouler, il y avait avant toi une fille aussi jeune et uU.'S belle ([ue toi, elle est morte; les plus grands yeux s'éteignent, la plus petite bouche reste ouverte et sans lialeiNe. ils l'ont empt)rtée pour la disséquer, et ces brigands qui ♦ont si bons pour toi, ils t'emporteront el te disséqueront aussi.

— De grâse, dit Hélène, laissez moi ; que vous ai-je fait pour me parler ainsi?

— C'est que lu fais la fiera de ce que ces coquins de médecins s'arrêtent plus longtemps à ton lit qu'au mien; c'est que tues orgueilleuse de ta beau c, et q'ic je l'ai vue plusieurs

UNE HEURE TROP TARD

fois détourner les yeux de mon lil. A quoi le servira ion beau corps quatul il sera nu sur la talile de dissection, et qu'ils te l'ouiieronl par morceaux avec Kur scapel?

— Au nom du ciil, taisez-vous ! dit lliMènc.

— 11 ne faut pas mépriser les vieilles femmes, sotte créaturc ; il te faut mourir comme la vieille femme, et iieut-iHre avant elle, et, qui pis est, sans avoir vécu, alors (jue la vie que l'on n'a pas ;;oi"iiée parait inlle et riante. Tes lèvres roses seront froides et mortes avant qu'un baiser d'amour les ait touchées ; tes yenxristerodl lixes et morts avant qu'ils aient rencontré un regard d'amour; la vieille femme est plus heureuse que toi : elle a vécu sa vie, et elle ne reifreiie dans la vie que la vie seule-, el'e a éjjuisé les plaisirs. Pourtant, si ces gens n'éiaient pas des brigands, ils ne me laisseraient pas mourir. Oh! les brig^ids, les sccléras!

Ilcureusemeiu peur Hélène, la colère fatigua tellement cttte femme, q l'elle se relouina et tomba assoupie ; mais Hélène resta ;;vec de tristes impressions. — Comment, dit-elle, je vais mourir si jeune , et, comme elle dit, sans avoir vécu, sans avo r été I eurcuse, sans avoir été ni épouse ni mère! Je vais mourir de misère, sans (|ue ma mère li mon père, ri mon frère Ilenreich, soicKtprès de mon lit, sans que prr onne pleure ni médise adieu ; et cf II; femme «il qu'on portera mon corps nu sur une table, et ma mère ne sera i)as h'i pour protéger ma pudeur, pour empêcher d'affreux regards, pour renfermer sa lilie dans le linceul !

Et elle se prit à pleurer amèrement; quand IMarie arriva, elle trouva son amie avec un redoublement de lièvre

— Ma bonne Marie, dit Hélène, va voir si ma mère ne m'a pas éciit, je voudrais bien avoT de ses nouvelles.

Deux jours ^près, avant l'heure où l'on entrait à l'hôpital, un homme vint au lit d'Hélène, conduit par un infirmier : elle dormait.

H la regarda lixemcnl, et resta absorbé devant celte figure ( é'este, en proie ù la douleur, et peut-être bientùi à la mort, sans secours d'amis, sans soins de mère ni d'amant, sans amour qui veillât sur elle.

Son émotion devint si forte, lui qui n'avait guère coutume d'être ému, que de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, qu'il se pencha sur !a main d'Hélène qui était restée hors du lit, et la baisa.

Elle se réveilla et fui d'abord surprise eu voyant un homme d'un âge mûr, dont le visage ne peignait d'ordinaire que l'habitude du plaisir et de l'insouciance, pleurant près de son lit, puis elle le reconnut et s'écria avec effroi : — l.e comte Leyen !

— Oui, ma belle Hélène, c'est moi, dit il, moi bien triste rie vous voir en cel état, ei qui ne puis me pardonner de ne I avoir pas su plus tôt ; mais vous serez raisonnable, vous céderez à l'amour le pus tendre, el vous me permellrcz de prendre soin moi-même de la seule femme que j'aie jamais aimée.

— .Monsieur le comte, dit Hélène, laissez-moi, je vous eu supplie; je vous rends grài.e de l'inlérct que vous nu' témoignez, mais je ne puis acceiiter vos offres, elles m'rponvantcnl : ne m'en parlez plus; rien que d'y songer me fera mourir de honte cl de désespoir.

A ce moment rinfirmière revint avertir le comte ^u'il était Iheure où l'on entrait dans l'hùpital.

— Chère Hélène, dit-il, p.'usez un peu à mol, i\ lo que je vous ai dit; je reviendrai demain.

— Monsieur, dit Hélène, ne revenez pas. ,

Le comte ne répondit pas el donna de r.irgent.'i rtntirmif're; et, en s'en allant, il en donna aussi aux employés, leurrecommandant Hélène, puis il sortit. ^

H revint le lendemain.

Elle surlendemain.

Toujours sans pouvoir fléchir Hélène, do.-.t cependant la santé é'ail loin de s'améliorer.

r.E STTf I.F,

ITT.

LE COMTE 1.EYEN A lIÉLÎi.NE.

Mademoiselle,

■N'ous ne comprenez ni la vie ni votre situation ; il faut que je vous éclaire. Oii vous mène la route que vous suivez/ k mouiir dans un hôpital, sans que pirsonne vous en saciie gré; car la vertu qu'on exige des femmes est telle (|ue, si on les blâme de manquer aux prétendus devoirs qu'on leur impose, il n'y a que silence et «^ubli pour celles ijui s'y astreignent.

t^i vous vous rendez à mes supplications, vous vous trouverez tout d'un coup à la place que la nature semblait vous avoir assigiuk'. Le luxe et la richesse vous entoureront; vous serez la plus admirée et la plus enviée, comme vous êtes la plus belle des femmes; aucune n'aura de si riches parures , de si brillans équipages, de si beaux chevaux que vous. La femme de l'électeur elle-même ne vous verra qu'avec un œil d'envie. Vous enrichirez votre famille, qui, je l'ai appris, est dans un état voisin de l'indigence. Si vous persistez au contraire dans votre funeste aveuglement, vous mourrez faute de soiiis, dans un asile de souffrances et de misères.

Au nom du ciel! ne vops laissez pas iniluencer par les idées des autres ; examinez les deux chemins ouverts devant vous, et choisissez. Si je pensais que cela pfii avoir la moindre influence sur votre déterminaiion, je vous dirais qu'il dépend de vous de me rendre Je plus heureux ou le plus malheureux des hommes.

Quand le fomte eut écrit cette lettre, il se frotta les mains, en disant à p.irt soi : — Elle sera à moi.

Maurice rencontra un malin son ami Fischerwald, qui lui dit: — Nous avons en ce moment, à l'hôpital, la créature la plus angélique que j'ai jamais vue.

— Ah ! dit .Maurice, il faut que tu me la fasses voii-.

— Volontiers; t:cuv>loi à l'hôpital demain, de midi à quatre heures.

COMMENT MAUIUCK, A PnOPOS DE KOSES ET DECllÉVRE-

I El II.LK, PÉRAAfiEA LES RA.SI-S DE l'etAT SOCIAL.

II est parfois ashcz euiieux, (juaiid on a passé quel(|ues heures à jaser avec un ami, et que l'on a etileuré une multitude de sujets, de rechercher par quelles transitions on est arrivé du premier au deinier, tant ils semblent nvo'r peu de rapports entre eux, quoiqu'ils lieniunt nccessairement l'un à l'autre par un lil. (|ue,lqiie ténu (|u'il soit.

.Maurice cl hiihard, ce jour-là, commencèrent à parler de roses et de (■bèvrefeuilie, et lernyu'^rcnt par des théories sur le duel el des utopies sur lélat social ; el voici comment :

— .l'ai vraiment regret, dit Maurice, à voir perdre tant de bon el beau soleil sur les tuiles el les ardoises cl sur le pavé des rues. .levais dès demain retourner à la campagne.

— Tu sais, dit Richard, ((ue tu t'es engagé A passer la soirée avec moi après-diniain.

— Basl! répondit Maurice; une fois les premières feuilles auxlilas, il n'y a plus pour moi ni soirées ni ha's.

— C'est à dire que lu me manqueras de parole, et me laisseras m'ennuyer seul pour aller un jour plus tôt respirer les roses et le chèvrefeuille.

— Mon ami Richard, dit Maurice, permettez-moi de relever ici une grossière mjrque d'ignorance. Oi'i avez-vous vu le cVèvrefeuilleen fleurs avant le mois de juin?

A.LPHOÎNSI; KARR.

— Chèvrefeuille ou aulre chose, il importe peu.

— Je suis fâché de n'être pas de voire avis, mon ami Richard, mais il importe plus que vous ne pensez. Tenez, par exemple, voici des branibes de coudrier que vous avez coupées hier ou aujourd'hui, pour faire une bagaette de fusil ou ce que bon vous semblera, eh bien ! vous devriez savoir qu'on ne coupe pas les coudriers au printemps.

— Je sais fort bien que c'est l'hiver.

— Vous savez fort mal ; vous n'avez qu'à interroger le premier bûcheron (|uc vous rcnconlrerez, il vous dira que, pot.r que le coudrier ait toute sa souplesse et sa flexibilité, il faut le couper quand les feuilles commencent à tombir, c'cst-àdird dans l'automne, entendez-vous?

En disant cela, il appuya une des baguettes sur h poitrine de Richard. Richard en prit une autre et para le coup, puis riposta. Ils échangèrent quelques bottes.

— Je vois, dit .Maurice, que nous lirons aussi mal l'un que l'autre.

— A peu près, reprit Richard.

— Et nous avons tort, ajouta Mauiice. Il peut nous arriver souvent de jouer notre vie contre une autre, avec une chance pour nous et quatre-vingt-dix-neuf contre; il peut arriver que, pour une chose de peu d'importance, car nul ne peut jurer qu'il ne se bâtira pas, à propos d'une mouclie qui vole vers l'ouest ou le sud, nous soyons forcés de quitter notre vie, tandis que notre adversaire ne s'exposerait qu'ù une légère blessuie; ou (|up, nous trouvant insultés, nous recevions à la fois l'iiisiilte cl le châtiment destiné à l'insulte.

Ce qui me rappellu une anecdote que j'ai entendu raconter à un homme brave et honnête. — Monsieur, me dit-il, je sortais du théâtre, un iHonslfur me marche sur le pied. — Monsieur, dis-je, vous devriez bien regarder oii vous posez vos pieds. Au lieu de mi-. répondre, il me donne un soi.Iilet. Vous comprenez que ral!";iirc ne se passa pcs ainsi cl (\i\e.fob/ins satisfaction. Nous nous balliuies le lendemain, et je reçus dans la poitrine un coup d'épée qui me retint deux mois au lit.

— Voici, dit Richard, le meilleur a-gument que l'on puisse trouver contre le duel.

— Il ne taut pas médire du duel, ami Richard, lui seul comble les lacunes des lois, et punit ce que la loi n'atlcinl pas : la lui ne donne ^alisfaclion qu'aux droits; il faut que les passions aienl aussi leur satisfaction.' Il y a une l'uulede choses (jue les lois n'atleignent pas, et que le duel punit et mê:nc prévient. Sans Icduel, on ne pourrait sortir dans la rue avec un<'. femme.

Représente toi une chose seulement :

Un mari trahi par sa femme.

Le pauvre homme travaille peut-êire tout le jour el une partie lie la iiiiii pour donner à sa femme des parures avec lesquelles elle se fjll belle pour les yeux d'un autre;

Pour c.'.ibeliir la chambre où elle reçoit son amant;

Pour payer les lapis sur lesquels l'amaiu essuie ses bottes;

l'uur cnlreleiiir 1rs domestiques qui introduisent secrètement l'amant de si femme.

Puis piisuiîe, ipiaiid irt homme a perdu son foiiheur domestique, (pie sa maison n'a plus pour liii ni somin-il, ni repos, ni cilnv, ni tendresse, ni conlianre; que chez lui il est devenu n;i hùîe incommode et fâcheux, cl qu'il se voit en touré d'ennemis, s'il a recours aux lois, le plus grand bon heur qui lui puisse arriver est de prouver à tous que la femme qui porte son nom, que !a mère de ses eufaiis est une femme niéi'risable.

Et si ces preuves ne paraissent jias sufiisanles aux juges, ou si l'amant de sa fcnime est l'un des jnt;es, comme il peut arriver, ou l'ami d'un ju;,e, on le forcera de rc] rindre une femme qui, dès-lors, ne gardrra plus aucuns niéiiagemens,(!e Irava'ller pour elle, et pour faire, aux yeux et A la coiinaissance de tout I,- mmidc, bhin-hir encore les draps du lit oii sa feriinie et l'amant d.' sa ftirnie se riront Ai lui.

C'est un malheur c; un grand ma'lu'ur qu'il faut renfern.er et laisser fermenter dans le c<inir. sous peine d'être ridiculisé, chansonné et montré au doi^t.

.\ défiuld.' r,is<as'-iM;i', il n'y a de ressource que le duel.

— Je désire pour toi, dit Richard, ([ue personne ne t'entende ainsi faire, entre deux parenihèses, et au nom des bonnes mœurs, une aiiologiede l'assassinat.

— C'est une délicatesse d' mots ridicnle, reprit Maurice; le but ilu dut I est de tuer, et l'homme qui se bat en duel piend toutes les précautions ([u'il peut imaginfr pour ne pas manquer son adversaire. Dans le duel, le moment où ou peut percer son ennemi est celui où son arme, détournée ;ar un coup de la vùtre ou par une feinte, ne peut ni vous attaquer ni couvrir son corps. 11 se trouve donc en ce moment exactement désarmé, puisque son arme ne peut lui être d'aucun secours ni pour lui ni contre vous.

Que l'on poignarde un homme tandis qu'il aurait un couteau dans sa poche, à la rigueur ce n'csl pas un homme sans armes; mais cependaiil il n'est jamais entre en l'esprit de personne de nier que ce soil un assassinat.

Or, quelle est la différence entre avoir un couteau dans sa poche, ou tenir, par suite d'une ftinle, son épée du coté opposé à celui oiion vous porte le coup? N'est-ce pas, dans les deux cas, avoir une arme dont, au moment où on est frappé, on ne peut se servir pour sa défense?

Je ne vois qu'une seule différence, et elle est à l'avantage de l'assassinat : c'e^t t|uc ce serait presque toujours l'offensé qui tuerait l'autre.

Assassinat ou duel, le comtiat doit subsister, el subsistera tant qne la société sera élevée sur des bases de lutte et de haine; tant (|ue le bien (îes uns sera le mal des autres; tant qu'on n'aura pas constitué un état social tel que le bien indivi Uiel forme le bien général, que tout soit tellement en équilibre et eu harmonie, que celui qui dérange le bien ii'n:i aulre di'range en même temps le bien général, tt par réllexion son bien propre; iiue chacun pour son propre bonheur soit intéressé au bonlicur de tous, el qu'enlin la société ne soil plus un- vaste champ clos, où le prix semble appartenir au dernier survivant, mais une machine bien organisée, où le mouvement général a besoin du concours de tons les mouvemens parliculiei s, où le plus petit rouage arrêté arrêterait la machine entière, et par conséiiueiit tous ks autres rouages.

Il serait assez bizarre de chcrclier comment le duel s'est introduit dans le monde, c'est-à dire comment on a substitué l'adresse à la force; car le duel est proprement une protection donnée à l'homme faible contre l'homme robuste, et, avec le temps el le scours de l'escrime, il est advenu que l'homme robuste aurait aujourd'hui à réclamer une protection contre l'homme faible et rachitiquo. A l'abus de la force a succédé l'abus de la faiblesse. Cela peut s'expliquer par des faits plutôt que par des raisons; mais il est évident (jue le fort n'est pas aussi fort qu'un grand nombre de faibles; or, les faibles êlaiit en majorité, ont toujours fail les lois, elles ont faites ù leur avantage. Ainsi, en passant du physique au moral, cela fail comprendre comment la société est construite sur de telles bases, que le bon citoyen estsouv>-nt un imbécile à proportions mesquines, tandis <|ue l'homme énergique et tompat est dans la vie sociale comme daws un babil trop étroit, qu'il y étour.'c où crève l'habit; que son avenir est de mourir emprisonné dans les lois, ou attaché sur l'écliataud , objet de l'Ii m rcur et du mépris.

— Oh! oh! ditrùchard.

— Je vais te faire une autre comparaison : les faibles, les pelils, él:inl en majorité, ont fait la société; c'esH ce qu'on ne peut nier : car la société est construite sur la base absurde de l'égalité entre les hommes: il est évident que ce ne sont pas les hoxmes forts qui ont établi en loi qu'ils ne se se rviraicni de leur force que jusqu'à concurrence de la force des faibles; l'égalilé a été nécessiiircment étaldie par ceux qui avaient .'i y g.igner. Oi, les petits et les pauvres ont réglé {]ue chacun mettrait tout eu commun; qu'on mêlerait el retournerait le tout comme une salade, el qu'on ferait envuile un partage égal pour tous, i|uelle que fût la part que chacun aurait primilivrmcnt apporté ■.

Les peliU oui divisé la vie en petites cellules, toutes faites à la taille du plus petit dcnlie eux, el ils ont établi que chacun se renfermerait dans sa cellule, quelle que fût sa

t"NF. IIKLRE TROP TARD.

(aille; or, les grands cl les forts étouffent dans leur case, OH crèvent la cloison.

Les petits ont aussi réglé que l'iiomnie qui se lienilrait tranquille dans sa case, sans bouger, serait un iiomuie estimable, vertueux et considéré; que celui (|U!, plus faraud que la sienne, empiéterait, pour ne pas étoufl'ei', sur la case d'un autre, serait méprisé, criminel, nuisible, et comme tel rayé de la société.

Ici Maurice s'arrêta et Iiésita un instant, car son-exposition incidente de l'état de la société lui avait l'ail perdre le véritable sujet de son long discours.

Après (|\ielqiies minutes il le retrouva ; mais il vit dans les veux de J'.icharJ que son ami avait de son éloquence au moins assez, et il termina ainsi :

— .le reviens au duel. I.a force physique estbors d'usage : il faut donc ([uc l'homme robuste trouve nn moyen de rétablir au moins l'égalité entre lui et le rachilique : c'est pourquoi je vais de ce pas chez un maître d'escrime, et je ne passerai pas un jour sans [.'rendre une leçon.

— J'en ferai autant, dit liichard, mais ni toi ni moi ne commencerons aujourd'hui : tu as, pour cela, discouru beaucoup trop longtemps, attendu qu'a cinq heures les salles d'armes sont fermées en cette saison.

— Cinq lieures! cria Maurice en s'élançant de sa chaise ; et Fischerwald qui m'attend, ou plutôt (jui ne m'altend plus!

Le comte renouvela encore ses propositions à Hélène : elle refusa avec d'autant plus de courage qu'elle croyait qu'elle allait mourir, et que le tableau de la misère pour l'avenir ne l'elfrayait plu=.

La nuit, une lampe suspendue au plafond éclairait seule ce'te longue salle et les deux rangées de lits : c'était un triste et lugubre spectacle.

Il régnait un grand silence : de temps en temps seulement nn gémissement qui sortait tantôt d'un lit, tantôt d'un autre, rompait ce silence de sépu'cre.

Hélène ne dormait pas , une fièvre ardente tenait ses yeux ouverts. Elle songeait ù un rayon de soleil qui avait un instant pénétré dans la salle; elle songeait que les églantiers plantés par Ilenreich devaient être en fleurs; elle se rappelait le calme et les douces joies de son enfance, et l'avenir riant qui se montrait alors, comme le soleil, quand à l'horizon, derrière les arbres, il se lève précédé d'une fraîche teinte rose.

Il faillit quitter tout cela pour mourir.

Mourir sans avoir vécu, sans avoir connu les joies de l'alEOur ni celles de la maternité !

Et, en elfet, quoi de plus tris!e que de voir une jeune fille sur un lit de mort, de voir s'é'.eindre ces yeux qui n'ont encore fait frissonner le cœur de personne, pâlir ces lèvres qu'aucunes lèvres n'ont tonchtes, cesser de battre ce cœur qui n'avait batiu que pour la vie, et d'un mouvement égal et monotone comme le rouage d'sne machine, sans avoir battu pour l'amour et ses douces émotions? Quoi de plus triste que de voir mourir avec elle tant de bonheur qu'elle avait ù donner, tant de bonheur qu'elle avait à recevoir?

Elle songeait aussi ([u'elle mourrait sar.s doute dans une de ces nuits si effrayantes, qn'auiune main ne presserait res mains pour lui dire adieu, qu'aucun regard ne recevrait sou dernier regard, aucun cœur sa dernière parole; qu'il n'y aurait personne pour l'aider 'i mourir et la conduire jusqu'à la porte de la vie, personne pour lui parler de l'Kspoir d'une autre existence, personne pour lui parler du ciel. .

C'était une de ces Heurs qui naissent et fleurissent dans un désert où le pied d'un homme n'a jaïsais foulé l'herbe, qui étalent au soleil les brillantes couleurs de leurs pétales que personne ne verra, exhalent des i)arfunis que personne ne respirera, et se fanent. Éclat perdu I parfum perdu !

Tout à-coup, au milieu du silence, la vieille femme qui

était couchée près d'Hélène, après quelques gémissemens, leva la tète : — Courquoi ne dors-tu pas? dit elle; tu as peur de perdre un peu du ii^mps (jui te reste à vivre. Moi, je dors, et je voudrais i!e pas me réveiller; je souffre trop. Cei)eij- (laiit je vivrai plus longtemps que toi ; tt si ces scélérats de médecins le voulaient, je ne mourrais pas. Comme je souffre ! il semble que dans mon corps mon cœur se détache! Brigands de médecins! ils dorment I Ah ! mon Dieu! que j'ai mal!... Oh! cria-t-elle d'une voix sourde et déchirante, estce que je vais mourir?

Personne auprès de moi ! pas de prêtre! Je veux un prêjre! je veux. un médecin! Messieurs les médecins, je vous en supplie, ne me laissez pas mourir! faites-moi (|uelque clio.se ! on ne laisse pas ainsi mourir une femme sans secours.

Ah ! brigands ! ah ! scélérats !

Et, d'un mouvement convulsif, elle arracha ses couvertures et son linge; puis son corps nu, décharné, se leva raid^'. sur le lit, et tomba du lit sur le carreau. Une infirmière vfnt au bruit : elle était morte.

Hélène, froide de terreur, s'était cashé la tête et ne respi rait pas.

Le reste de la nuit, au moindre mouvement, elle croyait entendre la vieille femme se lever et venir à elle. Ce fut une nuit affreuse.

— Est-ce doBc ainsi que je mourrai? Et elle pleura.

Quand on va mourir, la vie parait belle; il semble qu'on n'a plus besoin de la parer de plaisirs; elle paraît d'elle-même un plaisir et un bonheur.

Il semble qu'on serait heureux rien que de regarder le ciel, de sentir le vent dans ses cheveux, de respirer les fleurs, de se coucher dans l'herbe sous le feuillage.

Le matin, Marie apporta une lettre de Marthe.

MARTHE A IIKLÈNE.

Quand vous recevrez ma lettre, peut-être votre mère sera sans pain, sans asile, et mendiant : c'est vous qui m'avez conduite là.

Votre père est mort ; «n mourant, il vous a maudite ; il disait souvent que c'était tué par vous qu'il mourait.

Le garde général, qui depuis votre escapade est devenu notre ennemi, m'a fait dire que si je ne payais pas le loyer de la maison, il me faudrait la quitter, parce que, mon pauvre Ë'.ûi étant mort, je n'y avals plus aucun droit. Où vais-je aller? que vais-je devenir? pourquoi le bon Dieu n'a-t-il pas eu pitié de moi, et ne m'i-t-il pas enlevée avec Eloi?

Nous n'avons pas été dupes de vos beaux semblans de vertu; ce n'est pas pour bien faire qu'une jeune fille s'enfuit de la maison de ses i^arens, et renonce à un mariage honorable qui aurait assuré leur bonheur.

Cette lettre, que vous recevrez au milieu de vos plaisirs criminels, vous fera peut-ê;re faire sur vous même un retour salutaire: c'est la seule raison qui me fait vous écrire. Ne vous attendez pas que je vous bénisse non plus en mourant, moi qui, après vous avoir élevée avec tant de peines et de soins, vais mourir de faim par votre faute.

Qae celle d'entre vous qui est saas péché lui jette la première pierre.

(ÉVAXG.)

Hélène fut écrasée à la lecture de cette lettre. Son père mort en la maudissant! sa mère qui allait mourir de faim en la maudissant!

— O mon Dieu ! dit-elle, ayez pitié de moi ; ne me maudis • sez pas, vous : vous seul savez si je suis criminelle.

Hélas! ajoutât-elle, j'aucais dit faire le sacrifice de ma vie, épouser le garde général ; ils auraient été riches, j'an-

ALPHONSE RaHR.

rais peut êlre iroavé un peu de bonlieur à les voir heureux.

Qu; faire? que faire poar que ma mère ne meure pas de faim y — Elle resia quelque temps absorbée, les yeux lixe> et sanglans; on eût dit que les pensers (|ui roulaient daus su t*te allaient la briser et la faire éclaiei-.

Quand elle, leva les yeux, le comte était debout devant elle, qui la contemplait avec amour, si l'on peut appeler amour ce que sent un homme qui veut aclie:*>r une femme.

— Monsieur le comie, dit Iltrlè-ne, je suis à vous. l.f comte crut qu'elle délirait.

— Oui, continua-t elle, je suis à vous; ne me regardez pas ainsi avec déliance, j'ai toute ma raison. Je suis à vous, mais à une condition

— Parler, parlez 1 dit le touile.

— Ma mère meurt de faim; il faut lui envoyer de l'argent, peu de chose; de quoi manger, de quoi avoir un asile : qu'elle ne meure pas ainsi en maudissant sa lilli-.

— Je suis trop heureux, dit le comte.

— Non, je ne vous aime pas d'amour : je vous vends mon corps, c'est tout ce que j'ai à vendre pour donner du pain à ma mère : il est à voas, vous en ferez ce que vous voudrez.

— Vous m'aimerez, vous vous rendrez a l'amour le plus tendre.

— Je ne veux pas voos tromper, je n'aimerai jamais l'homme qui achète mon corps. Encore une chose : si je meurs...

— Vous no mourrez pas; vous vivrez pour l'amour, pour le bonheur.

— Il est possible que je meure : en ce cas, me proraellezvous de nourrir ma mère?

— Jelejure!

— Le niarehé est fait : vûus trouverez en moi une esclave obéissante et résignée; vous n'entendrez pas ui;c plainte, vous ne verrez pas une larme. Vous m'avez achetée, je siiis à vous. Mais partez vite : voici où demeure ma mère.

Le comte lui baisa la main et partit. — Allons ! se dit-il, je savais bien (|u'e!le serait i moi.

— O mon Dieu ! se dit Hélène en joignant les mains avec force, faites-moi la grâce de mourir.

WVIII.

Et elle essuya avec dét;oùt sa main que le comte de Leyen avait baisée en partant. Klle «e sentait souillée de ce premier baiser quelle avait vendu ; c'étaient les arrhes du marché qui venait de se passer.

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