CHA-PITRE PREMIER
LE FAUnOl RG SAIVt-AXTOINE.
Il y avuil grar.d bruit et grande rumeur tout au long du faubûui'g Saint-Antoine, à Paris, vers le commencement de décembre de l'année j637. Malgré la pluie qui tombait par torrcns, les maribands, les ouvriers, abrités par leurs auvens, et par les étages supérieurs, (|ui alors surplombaient les rez-de-chaussées et les entresols, causaient vivement porte a porte, ou d'une fenêtre à l'autre.
Le grand événement de la journée était le passage du roi qui, deux beures auparavant, non plus le nez sous le manteau, ou en litière fermée, mais dans -jne belle voiture, bien escortée de mousquetaires et de laquais, avait traversé le faubourg pour se rendre au couvent de Sainte-Marie de la Visitation, oil vivait cloîtrée, depuis quelqr.es mois, sa dernière favorite, la douce et bonne la Fayette.
En effet, il y avait, dans celte visite de Louis XIII, de quoi mettre en mouvemeni, non seulement toutes les langues mobiles d'un faubourg, naturellement disposées à entrer en branle sur le plus léger motif, mais encore on pouvait parier, sans grand risque de perte, que les langues non moins actives de la ville, et, avant tout, les langues dorées de messeigneurs du Louvre, prendraient part .'i cette sonnerie générale, qui devait avoir ^ retentissement dans toutes les prc vinces de France.
Car il était au su de chacun — que mademoiselle de la Fayette était devenue l'ennemie du cardinal de Richelieu, pour n'avoir point voulu se plier à sa volonté et servir ses projets; — que ce n'était qu'après avoir tenté d'affranchir le roi d'une haute et pesante tutelle ((ue les idées de religion
lui étaient venues, et qu'elle avait songé à chercher dans le cloître un abri contre les séductions du monde; —que le roi n'avait consenti à cette séparation que pressé, torturé, terrassé par la volonté de fer de son ministre, et qu'on avait trouvé la trace de ses larmes sur l'acte d'autorisation signé par lui à cet effet. — Donc, mademoiselle de la Fayette conservait encore son empire sur le maître, et peut-être enfin, du fond de son couvent, la béguine allait-elle renverser le prince de l'Eglise!
Lorsqu'on apprit dans Paris la nouvelle visite du roi à Sainte Marie ,'c.'était la quatrième depuis un mois), tels furent les bruits qui, parlant de la Bastille et de la porte Saint- Antoine, tournant les boulevards, longeant le» quais, gagnant les ponts, se répandirent dans la ville par tous ses abords, comme s'il se fût agi encore d'une invasion espagnole et de la prise de Corbie.
Les gens du faubourg, hommes simples et crédules, qiri avaient foi entière dans la puissance du cardinal, n'allaient pas si avant dans les conséquences qu'ils liraient de la visit» du roi, mais ils s'en dédommageaient amplement par les motifs qu'ils supposaient l'avoir déterminée.
Alors, les raisons les plus folles, les plus invraisemblables, leur venaient naturellement à l'esprit et comme de source. — C'était la reine Anne d'Autriche, qui avait fait enfermer mademoiselle de la Fayette à la Visitation, et l'avait contrainte d'y prononcer ses vœux. — Mais le roi, plus amoureux que jamais, avait intéressé le pape dans cette affaire, et, grâce au pontife, la favorite allait être rendue au monde, dégagée de ses liens monastiques, et le roi l'épouserait, après avoir fait prononcer (toujours avec l'aide du papei la nullité de ses engagemens envers la reine, qui, depuis un si long temps qu'ils étalent mariés, n'avait pu encore le rendre père.
— Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi '? — disait un de ces orateurs en plein vent, en se débarrassant de son tablier de cuir, et le Jetant au fond de sa boutique, pour donner plus d'importance à ses paroles; — le bon roi Henri IV n'a-t-îl pas failli cpous?r sa mie Gabrielle? Le duc de Sully seul y fit obstacle, et grand tort il eut, car Gabrielle d'Estrées vala.t bien Marie de Médicis!
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INE MAITRESSE DE LOUIS XIII
— Du moins elle était Française ! répliqua un autre avec fterté, en tournant Sf>ul('m«nt sa téieversTInterlotuteur; car, pendant ce beau mouvenîent d'éloquence, il achevait de profiler de la mince nappe d>au, qui déroulait de l'auvent, pour se laver les mains.
— A quoi bon ces reines qui nous arrivent toujours d'Espagne ou d'Italie, comme la guerre et la peste ! s'écria, à son tour, un vieux marchand, ancien lijîueur qui n'avait jamais pu apprendre à respecter les personnes royales.
— Manquet-il donc de jolies tilles en France! ajouta un jeune garçon, en promenant un coup ë'reil galant sur quelques beauti^s du voisinage, ouvrières, servantes ou lavandières, qui, non loin de lui, avançaient hors des croisées leurs figures plates et niaises, encadrées de cheveux burlesquemenl désordonnés par des raffales de vent et de pluie.
— Autrefois, — reprit le marchand en relevant sa moustache, et s'appuyant fiérenit'iit sur ses hanches, — il fallait être de meilleur sang français pour avoir droit de bourgeoisie dans quelque bonne ville, que pour èlre roi de France!
Et ainsi des autres groupes.
La nuit était venue; la pluie tombait déplus belle, et ils n'avaient point cessé de deviser sur la reine et sur le pape, sur mademoselle de la Fayette et sur le roi, s'exagérant de plus en plus à eux nirnies les motifs importans qui l'avaient conduit dajis leur quartier.
Cependant les moins curieux et les moins patiens commençaient à quilter la place; on entendait, de dislance en distance, les portes et les volets se fermer, (juand cntin une voilure traversa vivement la chaussée caillouteuse du faubourg. C'était Louis XIII, escorté de ses grands mousquetaires. Lfs curieux en furent pour leurs frais d'attente; car à peine on était sur ses gardes, tant la pluie qui battait avec violence les vitres et les murailles, les ruisseaux qui couraient avec force vers les fossés de la Bastille, et les cascades qui jaillissaient du haut des maisons, le long des gouttières de bois façonnées en goules et en dragons, luttaient activement contre le bruit du carrosse et le galop des chevaux.
Peut-être aussi faut il expliquer le fait à l'honneur des orateurs, qui attiraient à eux toute ratleniion de leur auditoire.De plus, au milieu de ce déluge, le roi passa dans l'obscurité; la force du vent ayant éteint les fiambeaux des laquais. C'est ainsi qu'il regagna la porte Saint-Antoine, se dirigeant vers le Louvre.
Ih bien! de tous ces caquets de la ville et du faubourg, aucun n'approchait de la vérité. Les nintifsciui entraînaient e roi vers le couvent de Sainte-Marie de la Visitation étaient de beaucoup moindre importance que ne le supposait le faubourg; et cependant les conséquences de cette visite devaient être immenses pour la France, et même pour l'Europe, quoi. que accomplies dans des voies tout autres que crlles indiquées par messieurs de la ville !