‹ Le siècleChapitre 172 sur 216 · MADEMOISELLE DE LA FAYETTE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE LA FAYETTE

Quand il s'était vu contraint de se séparer violemmeot de mademoiselle de la Fa>elle, de renoncer à cette douce intimité, la seule qu'il rtit à la cour, la seule dans laquelle il pût chercher parfois un refugeconlre la tristesse et les ennuis qu'il tenait de son caractère, contre les inquiétudes et les tourmens (prii devait ù sa |)Osiiion, la peine de l.oiiis avait été grande.

Il avait autrefois aimé mademoiselle d'Haufefort, fille d'honneur de la reine et son amie; mais soupçonneux, et naturellement timide et craintif, il s'était 'bieni("i alarmé de l'affection que portail mademoiselle d'Hautehirt à sa maîtresse. Il n'osait avoir pour confidente celle qui donnait toute sa confiance à la reine, et calculait tristement que ce lien; qu'il voulait former pour lui seul, pour la consolation de son iœur toujours navré, ne serait qu'un appât qui l'attireraii

vers Annj d'Autriche ; un bien commun entre eux, une chaîne qui, en se resserrant, devait les rapprocher l'un de l'autre.

Comme il n'avait et ne voulait avoir avec sa femme que les relations réglées par l'étiquette de la cour (et surtout par le cardinal, aussi jaloux que son maître, mais seulement de ceqai pouvait entraver sa puissance), il lutta longuement el vainement d'abord contre cet amour, qui le gênait dans se^* liabitudestlomestiques et politiques.

La légèreté de mademoiselle d'Hautefort vint à son aide. Elle ne ressentait près du roi que la vanité de l'avoir subjugué, et ne prenait pas la peine de cacher qu'elle n'était que fiattée et non séduiie par toutes ses prévenances. Louis s'aperçut même qu'elle avait l'oreille plus attentive et le regard plus tendre auprès du beau marquis de Gêvres qu'auprès de lui. Pour la punir dans sa tendresse, il exila le marquis; pour la châtier dans son orgueil, il feignit de vouloir porter ailleurs ses hommages. L'impitoyable fille prît en riant l'exil du marquis (peut être alin de le faire durer moins longtemps)) mais on assure qu'elle ne se contraignit pas dans l'infférence parfaite qu'elle monlia (ii voyant le roi reporter à mademoiselle de la Fayette, l'une de ses compagnes, les préférences dont il l'honorait naguère.

En ne cherchant que la vengeance, Louis XIII trouva ce qu'il avaitjus(iu'alors inutilement cherché : une amie véritable, qui conip.Tiit à ses peines, les partagea, et fit tout pour les adoucir; (|ui, ù force de pitié, s'éleva pour lui jusqu'à l'amour le plus pur et le plus tendre ! Mais la vertueuse la Fayette, «on contente de travailler à son bonheur, voulut aussi travailler à sa gloire. Elle essaya de relever cette âme royale, douée par la nature de quelqne énergie, mais qu'une mère ambitieuse avait rapelissée, comme la destinant ii loger pour toujours dans le corps d'un faible enfant, et qu'un ministre habile maniait ù son gré, la rendant tour à tour pusillanime ou innexible, selon ses besoins.

C'est contre ce minî^ire que la favorite a osé lutter, et son entrée au couvent dît à tous de quel c'y.é est restée la victoire.

D'abord inconsolable de celte résolution, qu'il n'attribuai ^ qu'à une vocation religieuse bien prononcée, Louis se retira en grand émoi, dans son château de Saint-Germain, déclarant n'y vouloir admettre personne. Uichelieu lit respecter cet ordre, et laissa passer la bouderie. Et comme, quelques jours après, à la cour, on s'inquiéiait de cette absence prolongée, on apprit (|ue, dans sa solitude, le roi s'occupait seulement d'enluminer des images, et de prendre des oiseaux au filet.

A sa première sortie de Saint-Germain, il se rendit en petit éi|uipageà la Visitation.

Hélène-Angélique Lhuillier, la supérieure, vint lo recevoir sous la grande entrée du couvent, à la tête de ses religieuses. Le roi n'exjjliiiua pas d'abord le motif de sa visite, dont personne n'était en doute. Il parcourut, avec l'apparence de l'intérêt et de la curiosité, les hâtimens et l'enclos du cloître, établis sur l'emplacement de l'hôtel de Cossé. Puis, eu parcourant le jardin et les anciennes construction.s, il se rappela les avoir déjà vus, entant, avec son père, qui y était venu, en famille, l'aire visite à son ennemi d'aulreroîs, le maréchal de Cossé.

Alors les souvenirs de son jeune âge le jn irent, et il resta

queli|ues insians en rêverie, immobile, songeant à p? ine à ce.

qui l'avait amené. liienlot l'amour lui re\int en tête, el il

acheva son inspection, cherchant la Fayette partout, n'osant

s'enquérir d'elle et ne la rencontrant pas.

La sainte fille, se défiant des ses forces, évitait sa présence.

Il demanda ù faire sa prière dans la chapelle, qu'il trouva

petite et mesquine, rentêtre pcnsa-t-il que ce serait de là

que partiraient, pour aller au ciel, les vœux les plusardens

pour son bonheur; car sur-lc-ch»mp il alloua une forte

somme destinée i"! l'agrandissenicnt cl ù l'ornement du liei»,

saint. Enfin, voyant les religieuses émerveillées de sa façon

d'agir, et un service en appelant un autre, il se décida â

s'informer de la recluse.

Sur l'ordre de la supérieure, elle dcsceadit au parloir, eCi

SAINTINE

le roi l'altendait déjà. La sœur qui ordinairemeiil assistait aux conférences, se relira par disciélion, et, contre la coutume, on les laissa seuls ; mais pouvail-on trop faire pour un sr grand roi, le bienfaiteur de la communauté !

Mademoiselle de la Fayette se disposait alors à prononcer ses vœux, ayant obtenu des dispenses pour son année de noviciat, tlle était émue et tremblante en se présentant devait lui, et tou* deux restèrent quelque temps sans s'approcher; elle, la tète baissée, songeant à la grandeur du sacrifice qu'elle faisait à Dieu; lui, étonné de l'impression qu'il recevait de l'endroit triste et sombre où il se trouvait ; 'Œpression que venait renforcer encore les vétemens de l'an- '■tenne favorite.

11 l'avait quittée brillante de charmes et de parure; son souvenir la lui retraçait au moment de leur séparation, dans lin des riches appartemens du Louvre, réfléiant sur elle tout l'éclat du luxe qui l'environnait; belle de sa beauté naturelle, belle de la rougeur qui lui couvrait le visage, et du désordre de ses cheveux noirs et soyeux, qui lui tombaient en boudes sur les épaules ; belle surtout de ses yeux humides de larmes, qu'elle essayait en vain de retenir ! Et il la retrouvait dans cette salle basse et froide, à peine éclairée par un jour douteux, et dont les murailles nues présentaient pour tout ornement, un petit tableau de dévotion dans un encadrement <fe bois ; et sa figure était pâle et amaigrie !

Quoique seulement em-ore postulante au couvent, elle avait déjà, contre la coutume, quitté ses vétemens ordinaires, comme trop mondains. Une robe d'étamine grossière ne semblait la couvrir que pour dissimuler les forme^gracieuses de sa taille; et le bandeau de toile sous lequel ses cheveux étaient emprisonnés, ne laissait voir son front que pour montrer lés rWes précoces qu'une douleur récente y avait cjeusées.

Elle leva enfin sur lui ses yeux, mouillés de pleurs, ainsi qu'au jour de leurs adieux, et elle rencontra le regard triste et grave du roi, qui n'exprimait plus qu'un seul sentiment, ia pitié. Tous deux se tendirent silencieusement la main, et se la tinrent pressée, sans pouvoir, ni l'un ni l'autre, trouver une parole. Puis, ils se séparèrent ; elle, emportant dans son âme aimante le senlimeet sublime de ta résignation ; lui, dans son âme glacée, celui du désenchantement !

H PEXSI0X\.41RE.

Le roi ne retourna voir mademoiselle de la Fayette que lorsquelle eut prononcé ses vœux, et pour l'a quit de sa conscience.

Cette fois, la nouvelle intronisée se présenta au parloir accompagnée d'une jeune peasionnaire du couvent, sa protégée, son amie; ne voulant plus, sans témoins, se retrouver près de celui qu'elle avait sincèrement aimé. Il ne parut nullement contrarié de cette disposition, qui lui épargnait les embarras d'un tête-à-tête, fort graves pour lui, comme il l'avait éprouvé précédemment.

Toute troublée de se voir ainsi admise en tiers dans la société d'un si haut personnage, et tant que dura l'entrevue, la jeune fille, les yeux timidement fixés à terre, les mains (roisées sur sa poitrine, se tint debout, blanche, muette, immobile. On l'efit prise pour une statue, si aux mots obligeans que lui adressait le roi pour la rassurer, elle n'eût de temps en temps répondu par une révérence.

A la \isiie suivante (qui se fit allendre cependant), elle s montra moins décontenancée; et lorsque Louis, en peine d'entretenir vivement la conversation avec mademoiselle de la Fayette, se trouvant moins contraint devant celte enfant qui ne lui imposait aucune gêne, lui adressa la parole, elle lui répondit sans trop de honte, non sans esprit, et en accom pagnant ses réponses de ce sourire joyeux et naïf qui donne tat de charme à la jeunesse.

La visite se prolongeant, Louis XIII se fatigua bientôt de la voir toujours debout devant lui. Il n'était pas en cour, et le cérémonial du parloir ne lui semblait nullement exiger «ne si longue tenue de la position verticale. Donc, avec une courtoisie qui lui était assez habituelle auprès des femmes, il l'invita à s'asseoir.

Dans son ignorance des usages du grand monde, la jeune fille crut devoir, par respect, ne point déférer à l'invitation ; mais le roi alors, se levant lui-même, et feignant, dans ses expressions et le son de sa voix, une sévérité que ses yeux .'i moitié fermés et la contraction de ses lèvres démentait :

— Ne savez-vûus point, mademoiselle, qu'un roi de France commande, même en priant; que ses politesses sont des ordres ? Puisque vous n'avez pas cru devoir obéir à ma première sommation, pour la seconde fois, et par toute mon autorité royale, je vous ordonne de vous asseoir!

La jeune pensionnaire, d'aberd presque effrayée de ce ton, mais aussitôt rassurée par un regard de bonté, qui perçait à travers les cils rapproches du maître, demi-intimidée, dçmienhardie, souriant, mais ouvrant encore des yeux étonnés et indécis, autant émue de crainte que de satislaclion, se laissa glisser sur un siège auprès de mademoiselle de la Fayette, et, pressant entre ses bras celui de son amie, rieuse et confuse, cacha sa tête blonde dans le sein de la noble fille, après avoir furtivement jeté sur le roi un coup-d'œil malicieux.

Ce fut dans ce moment, que pour la première fois, le fils de Henri IV remarqua combien elle était jolie; et il se surprit à contempler, avec admiration, son front, si pur, de dixsept ans, où les passions n'avaient pas encore laissé la plus légère empreinte, ses traits charmans,sa taille fine et flexible, l'enjoùment de son regard, qui se devinait encore sous sa paupière abaissée, et ce caractère de naïveté virginale qui, comme une harmonie de formes, se répandait sur toute sa personne.

Il put alors comparer à loisir ces dêux téies de femmes, rapprochées l'une de l'autre; la peau brune de la religieuse, ses vétemens sombres, son regard triste et fatigué, faisaient ressortir encore mieux la carnation rosée, l'œil fixe et animé, le costume élégant, la pose molle et gracieuse de la jeune pensionnaire.

La pauvre la Fayette n'était plus là que l'ombre au tableau t Et le roi en lui-même en fit la réflexion.

Enfin, après un moment de silence, pendant lequel chacun des trois acteurs de cette scène garda son attitude, lui, l'œil toujours fixé à travers la grille du parloir sur ces deux jeunes femmes, dont l'une reposait encore à demi penchée dans les bras de l'autre, qui la contemplait avec un sourire presque maternel.

— Quel est votre nom? demandat-il à la jolie fille;

— Louise, répondit celle-ci en relevant tout-à-coup sa lêle et en la secouant légèrement, pour faire reprendre aux boucles de sa chevelure leur position naturelle.

— Louise! répéta le roi. — Et «'adressant à mademoiselle de la Fayette : —Vous aussi, portei le nom de Louise!

— Je me nommais Louise dans le monde, répondit, avec ub soupir, la nouvelle sœur de la VisilatieB.

Un nuage de tristesse couvrit soudain le front du roi, et il reprit d'un air plus sombre :

— De même, je me nomme Louis ! iNous avons été placés tous trois sous la protection du même patron, mon illustre aït ul. Puisse t-il mieux défendre cette enfant contre l'adversité qu'il ne nous en a défendus nous-mêmes! — Et votre nom de famille? ajouta-t-il,«n se tournant vers sa première interlocutrice.

Louise rougit et pâlit tour à tour; sa figure, tout-à-l'heure encore si expressive de candeur et de confiance, se contracta au?sifC)t par un sentiment de terreur; un souvenir pénible semblait i'agj,ter. Tremblante, et se pressant contre sa compagnf^^elle dirigea vers elle un regard craintif, poar lui demanùc^r assistance.

— Ypus n'êtes point raisonnable, lui dit mademoiselle de. la Fayette; rassurez-vous, mon enfant. Le roi ne peut sotiger à vous punir des erreurs de votre famille. — Sire, conlinuat-elle. en élevant la voix, et en donnant à son regard une

iiO

INE MAlïnES^K DE LoLiS MU.

noble fermeté, — Louise est la fille de Guillaume Marliault de la Porte, président de Montpellier, l'ami de votre père, le Béarnais, de glorieuse mémoire, et, comme lui, né calviniste; mais qui, après avoir partagé ses dangers, sa bonne et sa mauvaise fortune, ne se sentit pas assez visité par la grâce (iOur l'iiiiter dans sa conversion.

— Oui, dit le roi, en prenant Inul h coup un air de gravité,—et, si mon sùUTenir ne melromiiepas,cel ami de mou père ne fui guère le mien; car, las de prêcher seulement la révolte, il quitta la robe pour l'épce, et se lit un nom parmi les hérétiques, lui et les siens! On ne parlait alors que des . iiiq MachauU de la Porte, tomme autrefois du prince des Ardenues, Aymon, et de ses quatre fils! Mais les uns furent de preux chevaliers et les auties des rebelles!

Louis XIII connaissait peu l'art des ménagemeus. Le nom trul d'un h»-réli(|ue suOisail pour exciter sa bile; aussi prouor.i;a-t-il ces mots d'un ton <i redoubler Us artoisscs de la jeune fille.

De plus, accoutumé qa'il était îi plier sous une volonté plus forte que la sienne, il trouvait un plaisir secret, une volupté singulière, dans l'effroi qu'il in.spirait à des éties plus faibl.s que IuL Celait une revancbe, un dédommagement qui flattait xa vanité. Ainsi, après avoir voulu feindre d'abord de prendre un ton de sévérité avec Louise, pour s'amuser de son embarras, il y arrivait raturellemeni, saisissant pour cela la première occasion qui s'olfrait, donnant à sa voix et à ses yeux une expression plus dure encore que celle de sa pensée, et il jouissait en lui même, ;i la vue rie ce joli visat;e atterré de crainte, et de ces paupières transparentes qui se gonflaient d? larmes.

Mais mademoiselle de la l'ayciie avait clé long-temps à même d'éliidi.r les secrets mobiles de son caractère. Elle fut loin de se laisser rebuter par cette bourrasque impn'vue, à (jui il ne fallait que donner une diversion pour la maîtriser; ri, sans s'émouvoir plus, et d'un ton toujours calme, elle e.ssaya, autant que faire .se pouvait, la juslilicaliuu de Guillaume de la Porte, le huguenot, rappelant les servicis rendus par lui i la monarchie héréditaire, et taisant ses succès lonime réformateur.

— !N'est-il pss mort? demanda brusquement le roi.

— Mort! lui et mes quatre frères!... le même jour, répondit Louise; et ses larmes débordèrent celte fuis et coulèrcn' le long de ses joues.

Le cruel interropateur jeta sur elle, à la dérobée, un regard rapld-, et se sentit himteux d'avoir froissé avec tant de rutiessc celte ime si craintive.

— Oui, mon ! et dans de» circonstances horribles! — répéta mademoisfllcde la Fayette, outrée de sa dureté, et résolue de l'en faire repentir. — .Sa tille, que vous voyez b1, lout émue, comme si Votre Majisté n'avait pas bien mérité son renom de justice, m'a dil Us malheurs de sou enfance; cl moi je n'ai en que des pleurs h leur donner ; car ils doivent être un sujet durable de regrets, pour elle, et pour vous, .-ire!

— V'.iur moi ! dit le roi étonné.

— Guillaume de la Porte, malheureusement trop fidèle à ses fausses croyances, entraîné pnr messieurs de Hohan, se nii'li, il y a une douzaine d'années, aux religionnair(S du I.ancuedoc. Il se trouvait fain- pariie, lui et ses lils, de la Kârni.-ion ilu château de Honnac, (|ni, (ont entière, fut Uichc ment condamnée à la corde pér votre maréchal de Thémincs. Un seul de ces nialtieurcux, le plus obscur sans doute, eut sa grâce; mais à la condition iiujiie, épouvaniable, de se faire le bourreau des autres; et, pour sauver sa vie, il ( endil soij

propie père! Oui, sire, son jiropre père! et t* ne sera

pas sur lui que ce crime retombera !

— .l'ai entendu parler de cela, dit le. roi.

— Mais vous n'aviez point ordonne ces meurtres! — répliqua la religieuse, dont les traits ranimés avaient siconé leur langueur et leur abattement, cl qui, debout, et les mains appuyées sur la tête de Louise, comme pour lui donner jsro- (ectio I, retrouvait l'énergie de son .'ime dans la ferveur de son amitié et dans sa sainte indignation. — Si vous les avez

ordonnés, ajouta-t elle, malheur au roi de France ! car Dieu lui en demandera compte!

— Thémines avait plein pouvoir.

— 11 en abusa ! Vous deviez l'en punir!

— La guerre a de cruelles nécessités, — murmura Louis Xlir, qui déjà avait changé de rùle et subissait humblement l'empire d'une ûme plus forte que la sienne. — Au surplus le maréchal est mort. Dieu réglera avec lui.

Mademoiselle de la Fayette Irra les yeux au ciel, après avoir jeté sur le faible monarque un regard de pitié, et elle rsntra bientôt dans son état habituel de calme, et dans la paix de sa conscience.

Louise conservait encoie une légère agitation. Le roi, revenu à des sentimens plus humains, chercha à la rassurer par des paroles de douceur.

— Mon enfant, lui dit-il, il vous reste donc encore une famille? El par (|uel arrêt de la Providence, Dieu vous a-t-il rappelée dans le giron de la sainte Eglise romaine?

— Je n'en suis jamais sortie, sire, répondit la jeune pensionnaire. Ma mère était catholique. Eu l'épousant, mon père... (Dieu bénisse sa mémoire !|

Elle s'arrêta tout court, après cette exclamation liliale, craignant d'avoir offensé le roi ; mais celui-ci ne laissa paraître qu'un signe d'approbation, et Louise reprit:

— En l'é-ponsant, mon père ne consulta que sa tendresse pour elle, et il fallait que cette tendresse fût grande, car ilg n'claienf tous deux ni du même culte, ni du même rang. Mais ils s'aimaient tant! elle était si bonne, si belle! Et lui, il avait tant de vertus!... Pardon, sire.

Et de nouveau, Louise s'interrompit, confuse.

.Mais le roi: —Continuez, mon enfant; l'éloge d'un père est toujours bieti dans la bouche de sa fille. Oui pourrait s'en ofTenser, ne sciait pas chrétien. Il n'eut point de torts envers vous sans doute; et s'il en eut envers moi, dès ce jour je les oublie. ,Ie ferai plus, je réparerai de tout mon pouvoir les mauvais traitemens dont la fortune usait votre égard, en souvenir des services rendus à mon père |)ar le v("itrc, et aussi pour vous dédommager du petit chagrin qu'involontairement je vous ai causé.

Alors il chercha dans les yeux de mademoiselle de la Fayette rapt»robalion due il ses bonnes paroles; et Louise, rendue il son naturel expansif, transportée de joie, oubliant tout-à-coup cette douleur d'un instant dont son visage portait encore les traces, se jeta au cou de la sœur, et l'embrassa vivement, pour la remercier du changement survenu dans son sori, et dans l'esprit du maître.

Enhardie, honteuse de son bonheur à venir, pressée par les iiuislions du roi, elle raconta aussitôt, et dans tonte l'in. génuité de son Sine, l'histoire de sa famille, et celle de se.i premières années, avant son entrée à la Visitation.

Louis l'écouta avec attention, soin il à plusieurs passages naïfs de son récit, et quand elle l'ont terminé, il l'assura de nouveau de sa bienveillance, et prit congé des deux amies, en promettant à mademoiselle de la Fayette de la revenir voir bientôt. Mais, soit distraction, soit un effet de sa timidité naturelle, eu faisant celle promesse, ce nest jias la reliçîieuse qu'il regardait.

SAIMlNl

CHAPITUE II.

UKCIT.

La mère de Louise était nie daps la bûurjjeoisie comaiei'vaiite de Paris, ce ([ui n'avait pas empOclié Guillaiiine de la l'oricde la prendre |ioiir tVmme, quoiiiu'il lïit d'une coridiilon bien sup!»rieure. Elle était nioric peu de temps après l'alTaire de lionnac.

Louise, issue d'une mésalliance, rliose rare à cette époque, avait, presque ei;fant encore, perdu toute la portion noble de ï-a famille. Il ne lui restait de ce tùlé qu'une laïUe, eœur de son père, et veuve du i):iron de Saiiit-Cornin. Celte lanie depuis longtemps avait abjuré le proieslanlisme, et vivait en province des iiroduits d un petit bien, et d'une pension modique qu'on lui faisait sur l'épargne, en faveur de sa conversion.

lille avait recueilli Louise auprès d'elle, et c'était là le plus beau trait de sa vie ; car madame la baronne de Saint- Cernin, amie de l'aisance et du luxe, avec sa mince fortune; femme d intrigue et de plaisir, sous les apparences d'une dévotion ouiri-e, avait pour grande occupation et véritable savoir-faire, d'empruiUfr de l'argent à quelques-uns, qu'elle éblouissait par la dignité étudiée de ses manières, la fausse rigidité de f es'principes, et d'eu extorquer ù queUiues autres, <;ooimc prix des services qu'elle leur promettait; soit pour leur procurer des brevets d'apprentissage, des lettres de maîtrise, des jurandes, des syndicats, en influençant les élections, sur lesquelles elle pouvait peu de chose ; soit des emplois dans ies gabelles, dai. s les eaux et forèis. dans les grefl'es,par le pouvoir de son haut patronage^ qu'elle n'exeri.ait que de nom ; voir^ même des places à la cour, où elle ne connaissait personne.

Mais parfois, sans qu'elle s'en mèlùt, le juré était élu dans sa communauté; par reconnaissance, il croyait devoir favoriser la réception des apprentis et des mai res qu"'t-lle lui dé signait. De ces coups de has;ird,son crédit s'était augmené -^ de t'iutes ces petites contributions qu'elle levait sur ses dupes, divisées en deux cias>cs, les prêteurs et les donneurs, son petit avoir s'était accru ; aussi la bonne dame se montrait-elle SU!' nu asstz bon pied à Tours, en Tduraine, où elle jouissait d'une considération presque universelle

L'accueil généreux fait par elle ù sa nièce orpheline,avait mis le sceau à sa réputaiioii lie vertu.

C'est lu, dans sa maison, que Louise se trouva placée pour recevoir les bienfaits d'une éducation premièie. Fort beureusèment pour seu innocence, ebe était encore à Cft âge où l'on vuit tuutfcus un prisme cncbanlé, cïi l'on ne devine rien, où l'on n'approfondit rien, où l'on ne juge des objets (juc par les surfaces ; et, abusée comme les autres, elle put longtemps conserver de sa faute la meilleure opinion possible.

Là, son enfance, de sept ans à quatorze, s'écoala au milieu (l'une honnête société de vieux gentilsliommes, à moitié ruinés par les guerres civiles, qui boudaient la cour, tout en exaltant les plaisirs qu'ils y avaient goûtes dans leur jeunesse, sous Henri IV ou Henri III Elle n'y entendait parler (jue de chasse, de cartes, des droits de la noblesse, de dévuùmcnt au roi et de cabales contre siin minisire. Pardessus tout, ses oieillfs étaient entretenues de certain voyage que devait faire la baronne à Paris, pvur y être présentée au roi.

Les projets de ce grand événement étaient spécialesient mis en jeu devant les gens du menu penp e et les bourgeois, qui recouraient à la protection de madame deSaint-Cerniu. LE siLCLi:. — m.

Ce vovage, toujours prochain, toujours rfmis,les entrelena t dans l'idée avanta!,'euse qu'ils avaient conçue du crédit de la dame, attirail les dupes à faire et rassuiait les dupes faite»,' Louise s'y laissait prendre aussi, et l'espoir de voir Paris, la grand'ville, et la cour, dotit elle entendait tant discourir, remplirtnl sa tète de folles visions, plus attrayantes les ui.es que les autres. Klle ne s'imaginait pas (sue le bonhi ur pour elle put jamais naître en Tuuraine. Tous ces comtes et o-s marquis, dont elle vivait eniouiée, n'avaient de jeune et d'aim.V>)lc liùe leurs souvenirs, et leurs souvenirs venaient tous de Paiis et de la cour; et elle voulait remonter à cette source de toute satisfaciion !

Cependant un vieux chevalier, pauvre, sec, noir et laid, a pris Louise en amitié. Ce brave méritait, trois fois plus qne Henri de Guise, le surnom de linlafrc, tant la guerre avait laissé de rudes traces sur sa ligure, cicatrisée au point qu'il semblait qu'on l'eût découpée .1 plaisir. Il itait r<-cf nnaissar ble surtout en ce qu'il portait, sur la joue droite, une losange parfaite, compo^ée de (luatre coups de sabre, récusa Ivry, à Rouen à Fontaine-Française et à Juliers. Aussi, quoiqu'il fût cadet d'une bonne famille, ne le nommait-on que le chevïlier de la Losange.

Louise en avait eu peur d'aboid, mais, sensible et reconnaissante, elle E'éiail ensuite vivement attachée à lui, le seul être qui l'aimât alors réellement. Par une exception peu commune dans la bande de hobereaux au milieu de laquelle il vivait, le chevalier était philosophe et penseur, possédait ua (sprit et un savoir distingués, portait une ùme noble, sens'l ble, trop exaltée pcutclre par ui e imagination leadre. Il entreprit l'éducation de Louise, et la tante le laissa faire, lui recemmar.dani néanmoins, sans doute pour la forme, de w pas ébr;n!cr en elle les croyances religieuses, et de respecter surtout ce ([ui pouvait toucher à l'unité de la sainte église catholique. ■ /

Sous un tel précepteur, Louise sentit sa raison se former ainsi que son goût. Elle lecevait avec assez de facilité les impressions positives. Encouragé par ses succès, le bon chevalier cssava de lui apprendre à sentir les charmes de la nature et à Us savourer; il lui donna de K-gèrcs notions de peinture, de musique et de poésie; ce qu'il en fallait pow embellir autour d'elle les froides réalités.

Sans songer à l'àgc de celle à qui il s'adressait, il s'efforça de lui faire connaître, de lui faire aimer cet art si doux et si périlleux quelquefois, d'être heureux par la pensée, et de chercher en soi-même, lorsque le monde nous manque, des jouissances pures et faciles ; art divin, avec lequel les coeurs tendres luttent comre raliliciion et l'isolement, mais fatal lorsqu'il ne sert (|u'ù grossir des espérances trompeuses, des ambitions injustes, et à nous préparer un réveil terrible.

La jeune élève tenait de ses parens une de ces organisations vives et délicates qui comprennent le sens des choses pkuct par instinct q; e par raisoiu*ement, mais qui n'amènent que lentement les conséciueiices de leur rature ; une de ces âmes où les passiov sont innées, mais dans lesquelles souvent elles dorment longtemps confuses et douteuses, pour naître grandes et foites tout-à coup.

Après deux années de leçons et d'entretiens, le chevalier de la Losange n'admirait encore dans Louise que la rectitude de son jugement, sa candeur et sa docilité. Que pouvail-iî plusexiger d'une enfant ■/

Cependant les éclats de cette âme brûlante ei affectueuse n'élaierU pas lombes stériles dans celte autre ;lme vierge et pure. Il devaity avoir de la poésie et de l'amour chez cette jf une tille blonde et rieuse ; mais il est des semences qui sont tardives à germer, et les impressions fugitives que uii faisait ressentir le philosophe balafré n-- devaient que dans l'avenir peut-être exciter en elle 'de vives sympathies.

Pour le moment, Louise aimait Ks arts, seulement pour le plaisir de ses yeux et de ses oreilles. El'e souriait à la nature verte et pa'ée ; mais si elle s'égarait rians l'épaisseur deâ bois, si elle s'arrêtait silencieuse et ioimobile sur les bords inspirateurs delà Loire, c'était pour cueillir des avelines et des jacinthes, ou pour contempler, émerveillée, les joHes

UNE MAITRESSE DE LOUIS XUI

demoisriles blciics, qui, aux rayons du soleil, faisiaient vibrer leurs ailes de gaze sur les eaux.

Parfois, on la siirprii rèvcusi- ; mais dans ses rêveries, c'était Paris, te P^ris (lu'eiie ignorjiil, ce Paris qu'elle appelait, qui passait devant elle, bruvini, aniu.é, ji'Veux, déroulant a ses yeux ses graides rues lorlut-usi s, ses riches liù.e s, ses ponts nombreux, S!ir lesquels d('ii!a;enl, i travers des songes dorés, de grandes danies et de beaux cavaliers, cnipanacbés, >élus de soie et de vticurs, et Its longues et fastueuses processions du elerg'', (■< li s équipages de îa cour, tl les carrosses du roi ! Voilà quel était le seul aliment des rêveries de Lcui>.e.

Elle ti.uibait à sa quatorzième année, et n'avait encore d'autre rauce réelle de chagrin et àt tristesse que de voir sans cjsse, et toujours, reculer le fan. eux voyage projeté de Tours à Paris, lorsqu'une Ictire, arrivée tvut ù-co..p de Paris à Tours, vint mi Itre le comble à tous ses vœux.

François Le Moulier, sou Oiule maternel, bourgeois de Paris, maiire pellciirr-hauba.iuier, (;esi-à-dire fourreur tu boutique, syndic de sa coniniun;îuté, Lon houime, fort iniporiant dans toute la longueur- de la rue Saiiil Denis, et même dans les rurs enviroiinantt s, et i;ui, quoi(|ue veuf et vivant avec sa servante, n'en avjit pas u.oins bien conservé les affections de famille, so souvint qu'il avait en Touraine nne nir ce, dernier et unique enfant c|ui restât de l'alliance de sa scrur avec le présidenl de la Porte.

Il était riche, cl proposa à la baronne de placer à ses frais îa jeune (iiledai s un louvenl, à Paris.

C'est là le sujet de cette lettre qui vient d'arriver si ino plnément pour mettre rnlin un terme aux impatiences de Louise.

La i aronne parait d'abord se refuser à se séparer de sa pupille. Elle niet en avant force r^i.M ns pour luouver : — Que sa maison, leiiue sur un excelh nt pied de religion, peit au besoin .'■uppléer le couveni. — .\iais elle (onipreud cpciidaul que l'édiicaiion i!ii couvent est plus convenable pour une Mie (îeipjalite. — Sa fonune ne 1-i pr-rnieiiiiHt puS d'y payer la i» nsiim, b j:é!iér site ilu niarcii.n.d y subvi. ni ; r'e;i déplus naturel I Mais qui a dédoniuiag ra, elle, dt: lou^ les sacrifices qu'elle s'est déjà imposés pour élever i-a nièce? — Louise p^l dev* ni:e néci s^air,! a son bf.nheiir et à l'o; dre qui r^jjnedanssd maison-, de est son awie, sa comiiagne pn;.r al'er a l'eg ise, ti la pronienade, et de plus lui rend de peiiis services d'intérieur dont elle ne peut guère s;; passer, d'après son dumeslique peu nombreux.

Enlin, madame la baronne s'y prit si bien, que le brave pelleiii r-li.iubannier non-r-eu!ement cons r.tità payer pension pour la nièce, mais a;ssi C' nsiitua à a tente, bur la bai.que de L\on, nne petite rente m déicmniagement.

Cet ac(Ord rég c, le départ pour Paris est convenu, et Louise, joyeuse, ^e liispose a su.vrc tous ses jolis rêves qui depuis longtemps l'cni «É vancce sur cette route.

En qiiitiani Tours, elc ne regr. ttaiiin, car son seul ami, le chevalii-r de laLosangf, venait d'j mourir.

Madame de Saint-Cernin accompagna sa nièce, ii la frraude saiisiacliou de ses préleurs et donneuis, enchantés de voir metire à exécution ce voy?ge dont il avait tant été question. Quant aiiX fiair, ils furent encore au compte de l'oncle marchand.

On avait d'abord pensé, comme moyen de transport, au coche piib'ic, qti, depuis le règne de Ch;irUs IX. faisait riguliérement deux fois par mois le trajet de 'Jouis à Paris et de Paris à Tours. Mais il rjstiit six jours dans sa traversée et il en fallait iltendre six autres pour ton d- pari. Le moyen de palici:tcT jusque-là !

Un carrosse très-lourd, et assez incommode, reçut les deux danus et leurs paquets; un viiux laquais, bien ariui-, selon l'usage du temps, servit de coiulucieur.

C'é;ait vers le mois de mai de l'année iOXi, Castun d'Orléans, frère de Loi:is XIII, vinait de f ire un voyage de pur agrément dans un de ses apanages de P.nt.gue; mais il était parti di Glois, sa iéside!;ce,sai;scn demai.der permission à la cour; et e cardinal, qui craignait tout île Ux part de ce prince faible et brouillon, avait sur-lc-cbamp fait lilèr des

"troupes, gardes-françaises et suisses, vers celte direction, dans laciainte d'un-St.u.èvemenl de ce côté.

D» façon que ce fut à grand'p-iie que les deux voyageuses, forcées d'éviter les rencoiiiies fficlieuses, de prendre les clieniiiis de Ira erse, de s'arrêter a chaque pas, arrivèrent et. lin vers le soir de la onz.ème journée, aux barrières de la viUc, prévôté et vicomte de Paris.

Louise avait bien souflert d'impatience pendant la longueur du trajet, mais cnîin !e pays des merveil.es était ;à, sous ses ye.:x, et il allait s'ouvrir devant efe!

Ain-i e le l'esperait, et ce ne fut pas sans un grand désappointement (|u'elle traversa d'abord des rues étroites, boueuses, tortueuses, doi.t les principales seules étwiint t'c airées par les rellets rougeâtres qui pariaient du fond d« quelques boutiques et de quelques cabarets encore ouverts.

L y avait ce jour-là gmnJ mouvement de menu peuple, dans Paris, au sujet des lettres patentes d.livries pour l'établissement de l'Académie Française. Le parlement avait fait qucUiuediiîiculté d'enregistrer l'edii, et le peup'e,siinaginaiit qu'il s'agissait encore d'un impùt pour la guerre avec I Esjjagne, traitait les académiciens de inaUotitrs, de monojio/cuix<. et s'était porté en nombre vers a rue Saint-Denis, où se tenait a Slu iéié, cluv. Conrart, secr- taire du roi.

Les uns étaient là pour lapager, les autres pour s'amuser : des vitres furent cassées; un commissaire des tailles, qui passait, fut rudement battu. En vain quelques esprits sages cherchaient à faire entendre à ce. te tourbe (ju'il ne s'agissait diiis cet éJit que de l'organisation d'un corps littéraire, chaigé de veiller à la pureté du langage français. Ceux-ci comprenaient à moitié, peiisaientifu'on allait mettre un imiôt sur la langue, et criaient à la ho te\ Ceux-là ne comprenaient rien, ne cherchaient même pas à comprendre, sautaient, ganib.i(lai( m et criaient plus fort q!:e les autreà I

Au milieu de tout ce niouvcnienl, les pauvres femmes étai.nt tiiiUSU'sde peur. Il fallut qu'un piquet de hallelfar- (11. r^ vînt leur faiie faire passage, et ce ne f.il qu'avtcdes peines i!;linies,et après deux heures de marclies ei de contre ni;iiches,au iiiilieu des huces et des quolibit'^, qu'elles arri. vèreiit eiiliii au li'gi.-> du syndic des maities fourreurs, situé dans le haut de la. lue, près la porte Saint-Denis, du côté de la \ ille-rv'euve.

François Le Moulier reçut madame de Saini-Cernin, et même sa i :ièce,avec tout le respect dil à leur noble naissaiice, cl se tint constamment dé. ouvert di-v;int elles. Le, lendemain, il les suivit, plutôt qu'il ne les condisil, dans les promenades et dans les lieux public.-;. Louise se réconcilia un peu avec ce Paris qui l'avait t;int désenchantée la veille; mais le timps lui manqua cependant pour rendre la réconciliation ccmpléte. car au bout de quelques jours la liaronne alla l'installer au couvent de la \ isitation, où, ma'gré la sévérité (lu c'oitre, adoucie, il est vrai, pour Its pensionnaires, elle S;' sert l luureuse en se trouvant avec des jeunes lilbs de son âge.

Quant à ra..dame deSainl-Cernin, débarrassée de sa nièce, elle en ploya quel(]ues Fcniaines à Ci.urir les aiitichi.mbres, à tenter des déniarthes pour faire augmenter la petite pension qu'elle touchait sur l'épargne. l'.lle adiessa dis demandes de tous ctlés bux puissances de la cour, non dans l'esioir d'être exauâée, mais seulement alin d'obtenir en réponse qui liju.-s lettres de-; fci rétaires des commandcmms du roi, (le la reine, (|ii'elle ptit n;ontrer,à ton retour, comme preuves des relaliins qui exislaieiÉt entre elle et ces hauts personl'agi s. Puis enlin, ell.» (juitta Paris, ajirès avoir remercié François Le .Moulier de son hospitalité, et lui avoir a>lieté, à crédit, une certaine quantité de belles fourrures qui devaient faire pcuser des e.:is d'tdiniration et d'envie à toutes les éli'giiiles de Tours en Touraine.

Tl 1 1 st le ré: i£ que, en le risumant et on l'aJoucissanl sur toit ce qui touchait à la baronne, dotil elle ne parlait encore qu'avec iciùiinaissance, Louise fit au roi,eDcliaiité des grâces ini:6!iufs de la narratrice.

SAINTINE

U\ DOi\ CCNSlilL.

C'ps! ik compter do ct> jour qiif Ifs visilcs d ■ LO'.iis Xlll,aii couvent, fureul plus nviiiieiilcs. Il s'Iwhitua avec plaisir ;"i voir Louise el à l'entendre ; el do même (|u'elle navaii pas cr;iini de U:i cmitier les chagrins el les jc/ii s de' son enfance, Ini aussi ne recula pas a la iiseiire d- nioiiié dans les conlidences qu'il fais^ii â madi moiseilc de a Fayeite.

Il se risqua devant elle a parler de s-s affaires de famille, et des intérêts de l'Eiat. Grâce peut-être à la jeune pensionnaire, la pauvre rechise fui, coinniï aui refois, consultée et appiéeié''. Il en vint devant les deux amies à pouvoir se idaindre tout à son aise, à cœur ouvert, 1 1 c'était^U une des plus grar.des (.'ouceurs de sa vie.

11 se plaignit de sa mèri?, Marie de Médicis, qu'il avait forcée de s'exiler à Bruxelles; de son frère Gaston, qui vivait relire à Blois, critouré des esi)ions de Richelieu; il se plaignit de sa femme, Anne d'Autiirlie, qu'il ne voyait plus qu'avec autorisation du cardinal ; il st plaignit du cardinal lui-même, et de ses ex-favoris Biradas cl i^aii.l-Simon ; il allait peni-f Ire aussi se p aiiidre de mademoiselle d'ilautefort, mais il n'osi pas sans doute.

Mademoiselle de la Fayclie gardait le silence ; Louise écoutait, indécise et souriant, ne pouvjnt croire qu'un aussi grand prince, dont le nom faisait tout trembler au dehors, pu ê re si misérable dans son intérieur ; mais Icrsqu'elle fut bien ps-rsuadee qu'ici ce n'était plus feinte, ce grand |iresiige de la royauté s'évanouit en partie à ses yrux. Les malheurs cl la faiblesse du ror diminuèrent pour elle sa puissance; en voyant sur son front les ennuis et les contrarié[(s vulgaires, elle n'y vit plus la couronne ; et, de ce moflieni, elle cessa de ressentir cette émo-ion de respect craintif qui la glaÇ'it devant lui.

Il la connut alors avec son naturel ouvert et compatissant; il admira sa raison pré oce et candide, et les rcfiels de celle unie purt- vinrent rendre la sérénité à son esprit. Lui, à son tour, s'cnliardit aussi près d'elle, assez pour la rail er sur différente.-, circocstances qu'elle lui avait racontées de sa vie ; sur so:i entrée trionipliale ù Paris, cnue autres; et comme il se sentait en veine de belle humeur, il tourna méaie ses railleries contre raadeiiioi-clle de la Fayette. A elle, qu'U nommait autrefois sa groniieuse en tervi^e ord-naire et extraordinaire, ii lui reproeha son silence el le sérieux de son maintien.

En ell'el, la sainte fille n'avait point pris part à leur conversaiion. Habile a saisir les sentimens setreis du roi, elle voyait le giùt naissani qui le poussait vers Louise, et lâchait de I at her en son cœur son dernier saci ilice !

Dans un des premiers jours de oé. embre Louis XIII, malgré un temps humide, un ciel brumeux et chargé, chassait dan» les a enlours de son petit chatc.u de Versailles, lorsqu'un envoyé du cardinal-duc vint l'inlt-rrompre, au milieu de ses dvlassemeiis, pour lui ri meure une dépêche pressée. Il reçut d'abord fo^t durement le messager, puis, après un instjnt de rêverie, il ordonna qu'on lui amenai sa vo:lure, et, suivi de ses mousquetai-es, se rendit à Paris, donnant pour mol d'ur^ re : Ju couvent'.

Jamais il ne s'y était [iréscn^é si bien escorté : aussi son pissage le long des boule\aid> et dans le faubourg Saiiit- Antoine, causa-l il, comme nous l'avons dit, un éto^memeiti géiiéral

Cette fois, il entra au parloir sans ''aii e attention à Louise, et , se tournant brusquement vers mademoiselle de la Fayette •

— Eh bien! lui dit-il, ava's-jc tort dans m s soupç-ons ? Tous encore se liguiiit!

— Qui donc, sire'i'

— Comment! ne le savez.-vous pas? Eux, toujours et toujours eux! ma mère, mon frère, ma sœur, ma femme! Oui,

ma femme, qui entretient des correspondances avec les enne mis de l'état, avec los Espagnols!

— Oui, sire ; elle écrit sans doute au cardinal-infant, son fnre C'est un devoir du famille. Mai^ soyez iran>iiiille, c'est la reine de Fr;iiice, j'en suis sûre, (|ui dicte les letties.

— Je suis m'dns li' ureux qu'elle, car mes relations avec ma f .mille ne se manifestent plus que par desattjtiues et des trahisons : mon frère Gaston tecommence ses seurdes in«i.éis contre moi.

— Contre le cardinal, peut-être, sire.

— S'adressera l'agent de mon autorité, n'est-ce point m'^ Itaqu r moi-même? rsi-cé dnnc pour châtier le cardinal, que, malgré notre dernière récnnciliaiion, il exige d»- nouveau des plares de sûreté, qu'il continue ses intrigues avec le comte de Soissons, et que la reine d'Angleterre et la duchesse de Savoie, mes sœurs, le secondent secrètement' Non I Ga?ton est plus jeune et mieux port.-'nt n,ue moi ; il est l'espoir des mécontens el des factieux. Je n'ai point d'enfans, il est mon héritier au irùne! Il lui tarde d'y monter, et sans le cardinal, qu'ils ont bien raison de haïr, peut êire y serait-il déjà, et moi, je serais sous une tombe ou dans nn cloître I

— Ah ! sire ! votre peuple vous aime, el votre frère n'oserait!

— Lui? Gaston! Pour le retenir, n'ai-jc point fait tomber assez de têtes autour de lui ? Chalais, Capisiran, Montinortncyl... Que lui ont fait toutes ces morts, qu'il méritait de partager?

— Votre père eût fait grâce, peut-être!

— Oui, el mon père est mort ass.issiné !

Mademidselle de la Fayette ne répondit point. Louise regarda le roi avec saisissement. C'était l-i première fois qu'elle le voyait dans un de ses accès d'emportement, et qu'elle lisait sur son visage cette expression de cruauté, qui s'alliait chez lui à des habitudes puériles et à la timidité.

Il continua:

— A peine roi, j'ai vu la révolte envahir toutes mes yilles ; mmi peuple s'armait contre moi : j'ai cherché un appui dans ma cour ; je n'y ai trouvé que ''es traîtres ! Je voulus me réfugier dans ma famille ; mais de là parlaient toutes les trahisons!

— On vous l'a dit ainsi, reprit d'une voix calme son interlocutrice. Peut-être celui qui mil tant de persévérance à vous le faire croire, vou ail-il vous forcer de vous réfugier seulement sous sa robe écarlate, lomme l'enf^int ef'rayé sur le sein de sa m-^re , et prit-il soin de vous fermer tout autre asile!

— Yotîs êtes so 1 ennemie ! reprit le roi d'un air d'impalieiireei d'irritation.

— Oui, sire, son ennemie, cjr il est le vôtre; du moins celui de votre bonheur Je ren<ls justice a ses hautes qualités; je reconnais les grands services rendus par lui à l'étal el à la religion ; mais je le b âme de n'avoir su arriver à ces nobles résultats que p?.r de.s violenc(% ! Pour cela faire, il lui fallait s'em;.arer lyranniquemenl de toutfs vos volontés, et c'est à quoi il est parvenu, en vous iso ant de votre peuple, de votre cour, de votro famille ! Gl même, — »jouta-t-elle plus bas, el en ba'ssani la tête, — de ceux que les liens purs d'Qne amitié sincère retenaient seuls auprès de vous !

— L'js repioehes sont faciles, mais la chute du ministre paralysera-t-ell.' l'ambition du frère?... Il a soif de régner!

— Non, sire; car il a été trop longtemps à même de voir de près les ennuis qui vous lieiineHt. Maison a si bien pris soin de l'irriier dans se.-- plus chères affections de fils et d'époux! Sa mère et sa femme vivent en exil, sire!

A son toiir, le roi g.irda le silence : car Marie de Médlcls éiail leur mère à tous deux, et là était la grande amertume de sa conscience.

— Essayez de rebrousser chemin sur cette échelle d'angoisses ([u'ini vous a fait d.^scendre; gardez votre ministie, s'il est iiecessiire a voire gloire; mais veillez sur lui, tandis qu'il veillera [lour vous ! sécria ia siinle tille. Rappelez Votre mèie, rendez-lui voire tendresse, sans lui céder votre puissance; que votre famille se réunisse autour de vous; vo-

UNE MAITRïïSSE DE LOUIS XI!I.

Ire cour ne larJera pas à se réunir autour d'elle ! car ce sont Tos divisions doraeslii|ucs qui donnent couragi' au\ grands seigneurs rcmiiaiis, iii leur faisant espérer des clufs cl des appuis jusque dans la maison royale, comme c'est le niécoîiteniemint des grands seii;neuis (|ui met en sédition les provinces. Faites cesser le mal dans sa source , et le calme reviendra : du moins il est beau de lenlcr de le ramener par de tels moyens !

— Mon frftrc veut résner, vous dis-jc! reprit le roi, toujours abbOrl)c par sa prii.cipale idée; et ma mère aussi veut qu'il régne, car elle aura plus d'empire sur lui qu'elle n'en a eu sur moi!

— Eli bien! — répliiua l'ancienne favorite, en relevant réî-'jhiment son f. o:ii, louveit d'a\ance d'une pudique rougeur, — il est un niuven de mettre un obstai.ie insurnioiilable à cette ambition, qui, dites vous, le possèd'}; d'imposer silence à ces coupables espérances!

— Lequel .'

— L'éloignement que vous témoignez à la reine lui a causé bien les cha'jriiis Faites les cesser. Vous l'avez ain:é;-, sire ; vous l'aimerez encore en redevenai.t le témoin de f es vertus et de ses aimables quaités.

Le roi écoutait sans avoir l'air d'entendre.

Mademoiselle de la Fayette n'osait s'aventurer plus loin dans l'explication du moyen, et tous deux restèrent un ins Unt silencieux : elle, a-tendant la repoiibO du "roi, et lui, le complément de son cen.seil.

Louise, qui voyait l'émotion de son amie, se rapprocba d'elle; mais celle-ci l'éloi^iia de la main, comme si la vue de la jeune lllle pouvait inlluer en mal sur les déterminations de Louis XIII, et elle essaya de poursuivre; mais la parole tremblait sur ses lèvres.

— Oui, sire... la reine vous aime... Elle est jeune encore

— Elle a mon âge .. trente six ans.

— Votre union '-erait nn bonlieur pour la France!

— Mais nous parlions de mon frère, et que lui imporie?... dit le roi.

— Eb! ne v(ju!e7-Yous pas me- comprendre!-.. Emparez^ vous du trùi.e pour l'avenir, comme pour le présent!... Votre plus sur appui contre les complots, sire, ce sera votre

tllKl

Elle lui démontra ahrs si bien ce qu'un béritier lui devait donner de force et de re,,os, en coraprim<inl les factions, et réunissant toutes les afTeetiuns et toutes les esp-rauies autour du tn'iMe; elle mit laut d'onction a le lui pershader, se servant avec adnsse, même avec eluiiuence, des raisons qui pouvaient le plus faiilrmfnt agir sur soh e.^prit; élu- en vint à faire, d'un td air de conviction, l'éloge des (lualites de la reine, de ses vertus, de sa beauté même, (iue Louis Mil ébranlé, se laissant aller a la persuasion, oublia en pariie les griefs qu'il croya t avoir contre Anne d'Autriche, et promu d'essayer auprès d'elle qucli|ues domarelics qui pourraient peut-être amener une * oiiciiiaiioii.

— Mais il e^t pruiJeiit, je crois, d;l-il, d'en conférer d'aborJ avec le cardinal.

Celte ioi<; ce fut l'indignation qui empourpra le visage de la religieuse, et la mit boi s d'elle jusqu'à lui l'aire perdre, un inslaiii, même la cliastele de son langage.

— EMCOre le cardina ! s'écria-t-clle; n>' vous faudr;;-!il pas aussi, poiiroser étrelem-,tri de votre femme, a.ssembler le conseil-d'elal !

Le roi, comme à son crdinaire, avait baissé le ton à mesure que son interlncutrbe l'elcvait. Louise s éiait jointe à madi-moisclle delà Fayette, pour hâter une récoHciliaiiou entre deux époux ; et, les mains joinies, les larmes aux yeux, l'innocente pensionnaire, qui comprenait ii peine qu'il y a. ait au fond (le tout cela nue all.iire don; les jeunes lill. s ne peuvent guère s'i ccuper, prenait, en s'allre^salll au roi, un je^ii air mallieiireux et suppliant, qui certes n ii1l pas maïKiié de l'aire sourire un speu ateur d. sintércssé, s'il eut |iu s'en trouver là un.

Il était singulirr, en effet, de voir ces deux jeune femmes, si pures, endoctriner ainsi le lils du vtrlijalant. Chez Louise, on n'y pouvait voir qu'un bcnlinient nnif d'imitation

chez sa rompagn!", se montrait l'abnégation complète de soimême, car el e avait aimé le loi ; et ses relations avec la reine, du tein; s (lu'eile restait aupi>s d'elle en sju. lité de file d'honneur, n'avaient presque toujours été «[ue pénibles. L'effort n'en devenait quj plus héroïque.

Peiit-i tre aussi, à son insu, dans son cœur de femme, l'instinct de la rivalité agissait-il sourdement; peul-êire voula telle qu'à ron défaut, une autre lutiàt contre la pen.sioniiaiie dans le cœur'de Louis Mil ; ou plutôt, elle ne voulait ipie la sauver! Quoi qu'il en soit, le maiire se laissa convaincre.

Au moment de partir, il s'aperçut que la pluie, loin de se raleniir. lombait avec plus de force et de fracas que jamais Les cours du couvent en étaient inondées, et 1rs llaqucs d'eau venaient buitre jusque tous la porte du parloir. Madcinoiseledela Fayette le disstradadc retournera Versailles par un temps pareil, et la n'iit noire.

— Maison trouver un gite'? dit-il, comme il quittait le couvent pour regagner sa voilure.

— Au Louvre! lui cria-lelle.

Et l'oM sait que ce fut en ell'et de ce colé que l'escorte se dir'gea.

CILVPITRE ni.

Fètc» aie In nnîssancc.

LE rO\T \F.IF.

Pour les fè:c5 de la naissance du dauphin, qui fut depuis Louis XIV, vers les premiers jours de septembre IC38, tout l'aris semblait être en joie, en c-lélire, en ivresse.

Il y avait loiile dans les rues, foule sur les ponts, au Louvre el aux Tuileries; foule chez les Jésuiies, qui, en réjouissance, représentaient pnbliijuenienl des tragédies; et chez les Feuillaiis de la rue Neuve Saint-Houoré, où, à l'annonce d'une aumône générale, tous les iiauvres gens se portaient; f.;ule de curieux dans les promenades, foule de lulèles dans les églises; et des milliers de banderùlles aux ft-nêires, el dis milliers d- bateaux pavoises sur la rivière; et du peuple, et des soldats, ei des gr.iiids seigneurs, d s femmes, des enfans, des vieillards, U la porte des hôtels, et des théâtres, et des tavernes, et p.'rio' t!

C'étaient des cris, des chants, des baise-mains et des rêvérenciiS à n'en jkk. tlinr. Sur les plaees, où qu"lque objet attirait un instant celle muitiiude, on voyait onduler, s'agiter (les Ilots de ligures, toute- einprein'cs d'une physionoRiie tt d'un caiaeière ilifferens : les unes barbues, les autres sans ba;bc; les unes sourian', causant, s'aipmant; les autres graves, grondeuses, impatientes; el des tics rie toute espèce, et •des grinnices de- toutes sortes, et des belles et des laides, et des peaux blanches et des peaux brunes, roses, jaunes, vermillounees, de loiiles couleurs, de toutes nuances; et des yeux qui s'ouvraii nt, se fermaient, s'élevaient, s'abaUsaient; et toutes ces lèies étaient ornées, ombra^iées, recouverles de chevelures et de coilfures diverses; de cheveux blonds on c'iât lins gris ou blancs, longs ou couris, plats ou teufl'us, taillés en brosse ou en poiiile, coupés en rond ou en carré, se relevant en hupiie ou relombanl en spirale; et des toques (!e velours, et des chapeaux di' feutre, et les plif.'ies ; el In cuir, et la serge Cl la soie! Vraimcni, cela seul éiail déjà un spectacle !

Que si on en veut un autre, du même genre, mais plus plaisant encore, il faut icgar.ler aux jambes toutes ces masses d'hommes, singul.er pê e-méle,oii l'on ne distingue qu'avec grand rentori d'aitcntion les deux vrais appuis du inème corps, tant les souliers, les mules. Us boiles et les bottines, , les bas de laine et les bas de soie, les guêtres cl les brode-

SAINTINE

quins, se Iroiivei't onrlisvèlrés cl drùloniciit appareillos.Vons IVriiv. scniicnt que ce lemi gftiililiiominc, doiil la tùte, éli!gjinmi'iit eni-li;'issée cnire une lofi'.ic ù panaches el une coilerelie de liiic denlelle, dépasse les autres, a Ja jambe droite dans iiiie boite blanche, éperonnée d'or, et la gauche dans un large soulier crotté, surmonté d'un bas gris, roulé sur le genou, tel'enient les laquais et les bourgeois, les nobles- et les ariisaiis sunt press( s 1 1 co;ifondus.

La fo'.ile est grande encore sur les boulevards et sur les quais; a la foire Saiiit-Laureii', prolongée celte année par exiraordiiKiir.- ; sr.r la place de l'Rstrapade, où Turlupiii, Gauticr-fiarguille et Gros Guillaum-! ont relevé leuis tréteaux el reiris leurs farces en laver de la circonstance; dans la Vieillc-RMe-du-Temi)le, au théâtre du Marais, où, soys Tins piralicn du cflcbreScara!!:0!;c!ie, Arlequin, Panialou el Trivelin font.asï2i!ide lialouidifc-;. En voyant celle population dchor.-, on ne peut réellement s'imaginer où tout ce monde s'est logé la veille.

Mais c'est du Pont-Neuf surtout que le coup d'œil pouvait s'étendre!

De là, si l'on suivait la bifurcalion de la Seine, autour des maisons de la Cité, on éiait ré;oui du tableau qui s'offrait sur ses quatre rives, noires de menu peuple, allluar.t des liauis faubourgs, cl se (liii.u'o;;nt vers le Louvre, eu évitant ainsi le trajet des quais obstrues.

I.'cau éiait ba-se, verte, et se moirait de rellets scir.liilans !ous le soleil, dont les rayons s'y brisaient en vagues li:niinenscs. Chargées de passagers, ccstuniés richement et agitant dans l'air des rubans il/les drapeaux, de longues barques suivies de pctiics naceUcs, où se tciiaient des musiciens, glissaient sous les por.is nombreux, dont les deux bras du (leuve sont couverts, passant ainsi de la lumière à l'ombre et de l'ombre à la lumière; et quand ces barques se rapprocliaieut du bord, c'était, entre la bande des piétons et les bateliers, un bruyant éiliarge de quolibeis et de joyeux gros mots ; apr^s quoi la (lotiille poursuivait sa roule, au milieu du bruit des violes, des trompettes, et des clameurs de joie qui retentissaient de tous côtés.

Car. nous l'avons dit, la joie se montrait grande dans Paris de la naissance inespérée de ce dauphin, qui semblait devoir fermer la porte aux guerres civiles. Ou eu rtmerciait Dieu, le roi, la reine et faii:te Geneviève de Nanterre, auprès de la-;uelle Ance d'Autriche avait fait ses dévotions pour en obtenir un lils ; on eu remerciait aussi messieurs du clergé, qui sans doute avaient loiigicmps prié à cctelTel; mais certes uul ne songeait à en remercier mademoiselle de la Fayette.

Sur la rive gauche de la rivière, au-delà des jardins et de l'hôtel de INevers, au-delà même de la porte de >esle, débouchant des rues nouvelles, construites sur l'emplacement da Pré-aux-Clercs, se montraient les longues processions paroissiales des deux Saint- Jacques et de Saint-Germain-des- Prés ; les députaiions des jaiobins et des capucins, des carmes déiluussés et dis beuédic ins anglais, qui allaient complimenter l'enfant royal, âgé seulement de quel(]iies jours, et venu tout exprès de Saint-Germain, lieu de sa naissance, non pour voir, mais pour être vu de son bon peuple de Paris.

Ces processions étaient suivies par les communautés des métiers de la ville, toutes v,\cc leurs insignes et leurs bannières au vent. On remarquait pai mi ces corporations celle des niLtrchands de vin, dont chaque membre portail un 11 icon de cristal ciselé, lleurdelisé, et plein d un lin nectar, produit des principaux vignobles de France, pour l'offrir au jeune prince; celle des imprimeurs, le bonnet de papier en tête, qui souienaieiit, sur un coussin de velours, un livre d'heures, richement relié, avec des fermoirs en or, et se disposaieui à réciter au dauphin une ode de monsieur CoUetet, de rA.cadém!e française; celle des violons du roi, qui allaient lui donner une aubade.

On voyait ces longues files se côtoyer, se croiser sur le quai ilalacques', comme une famille do serpens qui se replient et s'allongent en développant leurs couleurs variées; et bientôt elles touruffrenl le pont Barbier, construit eu hois,non loin de l'endroii oit un bac faisait autrefois le ser-

vice d'une rive à l'autre, pour les courtisans qui se rendaieuf au Ix)uvre, ou psur les troupeaux (p.t'on menait paître vers la Croix-Piouge.

Les exii-émilés du nouveau pont correspondaient alors de la rue de lieaur-e aux Tuileries.

Un instanton n'y vii(|ue bannièiesel banderoUcs flottantes, drapeaux et gonfanons, se déroulant et se gonflant au vent sudest qui suivait le cours de l'eau. Puis survint un grand embarras.

Précédés des carrosses partis du Louvre, 1rs archers, les arquebusiers de la maison du roi, les garde-françaisès, les gardes-suisses s'avançaient en sens inverse des paroisses et des corporations. Il y eut sur le pont, neiKbnt quelque temps, mélange et bigarrure de casques, de capuchons, de chapeaux ei de bonnes de papier, puis en l'air grande confusion de piques, de bannières, de hallebardes, de croix et de tètes galonnées des cochers qui, du haut de leurs sièges, dépassaient le tout: nouveau sujet d'joie pour les curieux; car lorsque les voitures, iras()uées par le cortège, roulaient ca avant ou en arrière, ces tètes avaient l'air de sautiller et de s'implanter tour h tour sur la pointe des piques et des hallebardes, ou de faire la parade derrière les saintes bannières.

Enfin, toutes ces bandes se démêlent, se désentortilleni, reprennent leur rang, leur ordre, et le vieux Louvre, qui se monirait là avec ses donjons en forme de colombiers et ses hautes galeries, dominées au loin par la double tour du Bois, abaisse ses pont-levis devant elles. Et tandis que, silencieusement et respectueusement, elles pénètrent dans ses vastes cours, d'autres en sortent en tumulte, transportées d'aise d'avoir entrevu le nouveau-né, et r. descendent vers le Pont- Neuf, pour saluer de leurs virnt la statue de bronze de Henri le-Grand, qui, couronné de fleurs et resplendissant an soleil, semblait se réjouir de la bienvenue de son petit fils.

Le Pont-Neuf lui-mcrae ne présentait pas la partie la moins animée du tableau. Tl était d'ordir.aire le point central où se réunissaient les marchands d'orviélan et de baume, les débitan-3 d'élixir et de, poudre de sympathie, les inventeurs de la panacée universelle, les ar."acheurs de dents, tous grands docteurs de la petite Faculté. On y trouvait de plus les chanteurs de noé s, les escamoteurs, les équilibristes; Tabarin et son tliéâlre; par conséquent fcri^e badauds; badauds et charlatans agistant réciproquement les uns sur les autres, par un grand pouvoir d'attraction.

Malheur au provincial, venu du Poitou eu de laSaintonge, jeté au milieu de cette cohue, et s'y faisant reconnaître à sa démarche gênée, à son air de circon^pection, à son feutre ft petits bords ou à sa moustache écoui'tée ! il est bientôt le point de mire de tous, et les plus habiles opérateurs s'en cm, areutj comme d'une proie, pour leurs expériences.

Alors, assis malgré lui sur la sellette de la science, il se voit contraint de dègiislor des éiixirs de toutes sortes ; ses habits sont purgés de toute macule par le frottement des pierres de propreté, qui <.nt le don de faire disparaître les taches, et, trois jours après, l'élofl'e ; son chapeau est remis à neuf, lustré, brûlé par des eaux, dites de Jouvence; malheur à lui surtout s'il a une dent douteuse dans la bouche I bonne ou mauvaise, elle lui est enlevée aux cris d'admiration du cercle! Trop heureux si, après avoir été martyrisé par les charlatans, il ne se relire pas encore dépouillé par les spectateurs; car le vol alors n'était pas seulement réputé métier de manans , mais aussi délassement de gentilshommes.

La preuve en est que ce même jour se tenaient près du cheval de Lroiiz-c, couiplctant un lacân, quatre individus, dont les deux plus jruncs semblaient a.vûir de vingt à vingtcinq ans, un autre de vingt-cinq à trente, et le dernier de trente à iiuarante

Leur costume, quoique nég'igé, et totalement dépourvu de galons et de broderies, annonçait des gens de bon air et de bonne naissance, qui avaient voulu se mêler aux plaisirs du peuple, pour y prendre part à leur manière, sans trop attirer l'attention.

C'étaient le marquis de Montglat, de la maison de Cler»

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¥NE MAITRESSE DE LOUIS XIII

moHt ; le manniis de Rieux, de celle de Sourdiac ; tous deux nouvellement arrivés de l'année du dui; de Suxe-Weymar, où ils avaient été blessés, assez grièvement pour que cela Itur donnât le droit de venir à Paris se refaire, classez légèrement pour que leur convalescence pùl s'achever, sasis risques, au milieu des brelans et des tavernes.

C'était le chevalier de MariUac, le plus brave, le p'us prodigue, le plus endetté de toas les chevaliers. &i l'époque. Grand buveur, grand aOVonteur du guet, beau joueur et bon compagnon, il était vénéré de tous les mauvais sujets delà cour. Non qu'il ne fût né avec quelques brillantes et sulidts qualités; mais, soit paresse, soit r.iodeslie, il rcilierchait peu l'occasion de les melire au jour. I! avait la parole agréable et le rire franc, et s ir sa belle figure éclatait uu air d'abandon et d'insouciance moqueuse, qui p!aisait à ceux-là même qui étaient l'objet de ses railleries. Jeune encore, ardent, infatigable au plaisir, il se mouirail l'àme de touies les réunions où l'on voulait se iivrcr à la joie et même à la débauche. Cependant il arrivait parfois qu'au milieu de son inépuisable et bruyante gaiié, un seul mot proiioucé devant lui, le rendait loul-à coup taciturne ei silencieux : alors, les muscles de ses joues se distendaient, sa bouche restait entr'ouverle, son œil brillant et animé se voilaii, et sa tète, penchée sur sa poitrine, semblait envahie par de sinistres pensées.

D'habiles observateurs prétend îient que ce mot, ce terrible mot, c'était le nom de Richelieu.

On attribuait ccl rffel sur l'esprit de Marillac au souvenir dfs malheuis île sa famille, ear il était neveu des deux frères Marilliic, dont le plus jeune, maréchal de France, accusé de concussion, avait élc jugé et mis à mort, par ordre du cardin:il qui le haïssait ; et l'aîné, aiilivfois garde des sceaux du royaume, avait fini ses jouis dans l'exil et d;^is l'oubli, terrasse par celte même main qui venait de désigner au bourreau la tête de son frère.

Ln aure mystère restait inexplicable dans la conduite du , chevalier. L'exagération imprudenie de sa bravoure quand il se trouvait en face de l'ennenii, eût fait croire dans ces monicns, que sa raison l'abanduniiait entièrement, tjnt il se précipitait en aveugle vers le ilanj;er, ris(|uant cnaquejonr sa vie sans but et sans utilité. Cependant il la passait douce et joyeuse eh temps de repos; son curaclère faeile et sa galanie humenr le faisant rechercher des plus hauts et d.s plus nobles liberlins du royaume. Il était mrme admis avec considération dan ■ les orgies de Monsieur, frère du roi, et avait eu i'h'.nneur de diriger i-n chef, plus d'une fois, les tapages nocturnes de son Altesse Royale.

On ne lui avait jamais connu d'amours mal' enreux-, la prudence de ses ehoi\ .qui tombaient toujours sur des femmes d'une sensibiliié connue et éprouvée... par d'autres, le mettaient 5 l'abri -de ces grau les passions qui d'var.!enl le cœur et font prendre la vie en dégoût. Donc, aimé, choyé, fêté, d d'un tempérament formt pour user de tous les plaisirs et ne pas s'y user, nul ne comprenait pourcjuoi, dans ceriaines circonstances, il avait paru soudain abandonné de rrt lus. tinct de la conservafiou, naturel à tous les élres.Mais, depuis que!(|ue temps, il restait sans emploi ù l'armée, ;1 la grande satisfaciion de ses créanciers, épouvantés d'une témérité qui menaçait de les priver de leur unique garantie.

Tel avait élc jusqu'alors le chevalier Jean-Pierre de MariUac, autrefois lieutenant des gardes du duc de Venladour, puis ensuite capiiaiiic des volontaires de Paris. Ce jourlù, couvert d'un large manteau brun iiui cachait son costume et une parliede sa ligure, il se débattait vivement et gaîment sur le ponl Neuf, au milieu de ses trois compagnons, dont le dernier n'était aiiire que le pnèlu \ oilure, bel esjirit, devenu Lomme de cour a force de jouer gros jeu, et lequrl se préparait, par ordre du ministre, h aller notilier la naissance du flls de Louis XIII au duc de Florence.

— Oi" disait Marillac, par les cloches qui on' sonné mon baptême, il faut qu'un de ces bons bourgeois qui sont la, au coin de la place Djuphine, en artrairaiion devant messiie Tabarin, nous pa'e aujourd'liul largement ù diner.

— Qu'il se dépêche ! s'écria Vo ture,par les cloches d'' tous les rcfeciûires de France qui me sonnent maiiitement dans l'estonao ! mais quel u:oyen employer ?

— Pardieu r le plus simp'e et le plus divertissant ; 'a bourse du citadin est endimanchée aujourd'hui ; gueitoi^s les escarcelles qui pendent, et coupon^ les cordons -, n')us y trouverons ï coup sûr de quoi faire un bon repas chez Puyvert, à la porte t^aift'.-H<:noré.

— Silence! messieurs, interrompit Moniglat, en voici un qui s'avance en manière d'homme imi'orlant ; ce doit être au moins un mareband di fromage de Hollande, fraîebiment arrivé d'Auislerdain, ou'bien un meiutpre de la dièl^' polonaise, si j'en jugt^ d'après ssn bonnet fourré, s-.m petit collet rab..t;u, sa longue vesie noire trangée, et son surtout garni de martie, lOmme dans le cœur de l'hiver.

— IN' y louchez pas! dit Rlaiillac; il n'est ni de HolbnJe, ni de Pologne; c'est maître Le r.ioulier,syndiede. marchands fouricur.s, qui, tans doute, vient de présenter au roi son muflle bourgeonné. Respeit à lui. car je lui dois encore deux peaux d ours qu'il m'a vendues pour le dernier bal du prince. Je lui f.-iis ;a bourse sauve, c'ei-t une dette que j'aequilte.

— A bon marché, ajouta de Rieux ; mais celui-ci, ratatiné dans sa ratine... Eh ! par le diable ! c'e.-t Jacomény, mon usur.er !

— Et le mien ! répétèrent les trois autres voix.

— Respect encore à lui, mcssieur.^, — continua Mari'lac prenant un ton de prédicateur; — en le vo'.ani, nous aurions l'air de vouloir nous venger; ne mêlons pas des passions mauvaises a uns bonnes inientiuns de plaisir et de joie.

— Cependant, il aurait pu nous procur'vr de quoi bien diner.

— Et même de qiioi faire un tour chez la Neveu !

— El même nojs fù'irnir ù eharun noire premier enjeu !

— Oh ! eiijtu, la Neveu ! voilà Voilure qui vient de trouver une rime.

— Je vous prie de croire, messieurs, qu'en votre compagnie, je ne songe pas plus à u-ouver une rime (jue la raison ; car si je consultai^; bien ceUe dernière dame, elle m'avertirait que niire beau projet de coujer d s cordons, peut nous valoir à chacun une corde.

— Tout beau ! monsieur de Voilure : une corde ! répliqua de Rieux d'un air dign'3 ; vous oubliez qu'excepté vous, nous sommes tous ici genlilshoiumes.

— Grand bien tefa-sn, mariiuis; mais je ne vois pas que le cardinal-duc y mette tait de (irconspcUnn ; et parla s::inteCroix-du-Tralioir, s'il a un jour voire pendaison ea tête, dût il, poureela taire, vuus fournir un licol de soie avec de b,aux e.oulans d'or, il n'y manquera pas.

Marillac fit uu mouvement,, fronça le sourcil; mais ce fut l'affaire d'une seconde.

En ce mo'uent, des cris p:irtaifnt de tous cotés, emplissaient les quais, et venaient se propager, en redoublant, jusque sur le Pont-Neuf, où tout le i onde, laissant !à bateleurs et banqùistes, se i)réci,-,ilail vers les parapets placés en aval de la rivière. C'était le roi qui d'une fenêtre de la façade d;i Louvre, donnant sur Saisit Geraiain-l'Auxerrois, venait de présenter son fils au peuple.

— Les enragés! dit Voiture, ils crient ù fort qu'ils vont rendre mon .voyage inutile; oh doit les entendre de Fiorence !

Sur le milieu de la chaussée du pouf, alors restée fibre, un jeune homme, à la figure p.lle et pensive, sans dc-nner la mi'inilre attention au tuniulie qui se faisait aurour de lui, marchait au hasard, .sep;irlanl à lui-même, jetant ses paroles cl ses gestes au vent. Il y avait une certaine recherche dans la simplicité de sa mise; sa collerette rabattue n'ét.tit quo de toile, mais fine ei bien cmpe^^'e, conmie la chemiseite b'ai;ci;e et plis'éeavee soin qui se laissait voir sous .son |)i)urpnint, larj;einenl entr'ouveit en éventail, et lacé d'un rub:;n couleur de feu. S'ui habit noir, s petite basi(nes. crevé de sjlin à lacouiure int'C eurc des raaiiclies , bouillonnait sous sa taille, gracieusement serrée par une ceinti;re de cuir, à laquelle pensait d'un côté une léjère épce deville, ù poi-

SAIXTINE,

gnée couverte, et de l'autre, uue escarcelle de velours, bordée de boHionsd'acier.

Le marquis de Rieux avisa aussitôt le jeune homme et

re:Car(;cllri.

— Voyez vous, dit-il aux antres, celte espèce d'oison de provin.'e qui vie„t iiuiner le bon a'r à Paris, et seitible s'apprendre par cœur tous les mensonges qu'il doit débiter dans" son village sur les merveilles de la grande villp?Eh bien! celuilà paiera 1 écol I Madame sa mère l'a sais doute gratilié de quelques écbs d'or pour ses frais de voya-e ; donnons-lui la salisfaclion de le revoir plus t ot qu'elle ne peuse !

— Mais, deniinda SJariUac, tu ne préiends pas l'accoster ouvertement tandis qu'il est seul? Il s'agit d'adresse, et non de violence.

— Il s'asil de diner, dit Voilure, et dépêchons!

— Voici l'instant! s'écria de Rieux. Les badauds , las de s'étr» égosillés , redescendeit des troitoirs, el courent par bandes reprendre leurs places aux mariotiue^tis; ils vont heurier à conirepoil nio;i pivovincial, qui paraît dormir debout et marcher en rêvani. En avant! Monijoie et Saint-Denis! je réponds du succès!

Cela dit, il s'élance sur les traces de la victime désignée.

Comme il l'a prévu , les flots de curieux qui se précipitaient vers l'autre côté du pont, les prenant tous dciix à revers , les font iourbilloi rier et disparaître quelque temps dans un cercle coaimun;et quand celte légère bagarre est apaisée, les ti'ois amis voient accourir à eux le jeune marquis, riant aux éclats, et agitant en l'air l'escarcelle à poiMes d'acier.

^ —Vivat! vivat! entonnèrent ses compagnons -. l'oison est plume!

— L'oison, c'est moi leur dit-il, en riantphis fort; c'est moi qui suis volé, deux fois volé! car l'escarcelle est vi Je, et tandi - que je faisais le coupe-bourse, un lire-!aiiie me soulevait mon manteau!

Ils s'ap-, rçiireni alors qu'en effet lefioble voleur de contrebande, dépouillé par un aulre voleur mieux exercé, revenait plus lép'i-r de costume qu'à son départ; et la b- uyante hilarité du iiiarquis tut rapideiuent partagée par les trois autres.

Leur accès dejoie n'avait pas encore eu le temps de se crlnier, lorsque tout-à co;ip, le regard menaçant et la parole haulaii;e, parut devant eux le jeune homme à l'escarcelle. Un moment retenu ;ar la fouie, il avait cep'ndant suivi rie l'œil de Rieux, et venait lui repr^clur l'infamie de son action.

Tous, d'un accord unanime, lui riront au nez.

Il s'emporia, ar.acha sa bourse des mains du marquis, et le traita di'frii on.

Lés rires redoublèrent.

Le jeuue liomuie, furieux, bondissant de colè.e, mit l'épée à la main, et néanmoins de Pvirux ne sem'ula re'.rouver quelque i:cu de son strieux qu'en entendait le mot de lâche'. frapper son (yrcille.

Ai.ors, recnlaiu de in.is pas, et toisant d'un air de hraiteur son adversaire, deiit la phNsinnomie expressive avait repris sa fierté, et dont l'auiiude n'était plus celle d'un i;rovi;cal:

— Votre nom? lui dit-il.

— Eustaihe Lesueur, rcpoEdit celui-ci.

— Qui éles-vûus?

— Feinire... élève de maîire Simon Youet , peir.lre du roi.

— Pvii.tre! le contenu de la bourse aurait dû nousl'ap. prendre! s'écria Monglat.

Lesueur n'y prit point garde; toute son attention riait concenlrée surdeRieux, dont un scui ire de dédain cScuraii. les lèvres.

— Moi je me nomme... Guy de Sourdiac....de Monlmaur... «arquis d*- Rieux •— anicu!a-l-i! lentement, m rentrant duis le fourreau son é|:éc qu'il avait tirée à moitié; — je suis eopilaine dans 'es armées de Sa Majes é le roi de France. \'oiis me voyez désolé, monsieur Eustactie Lesueur; mais vous devez comprendre mes raisor.s... Je ne me battrai pas svtc vous.

— Vous ne vous bâtirez pas !

— Non, mon.<!ietir, il ne se bâtira pas, dit Monglat; vous n'êtes point jientilhomme!

— Ge tilhomme! répéta ranisicavec ra?e. Quoi donc! le vol ne l'a t-il pas assez dégradé de nobes-e aujourd'hui pour qu'un seul insianl il puisse devenir mon égal !

- Nous ne pouvons rien pour vous de ce coté, mon ami, ajouta de Pieux avec impertinciiee ; mais voici monsieur de Voilui'e, qui, s'il veut bien oublier son titre d'introducteur des ambassadeurs...

— Chacun répond de ses œuvres, interrompit Voilure, et je ne reconnais ija'à la postérité le droit de me demander compte des miennes.

— Messieurs les raffinés d'honneur, — dit enlin Marillac, qui avait gardé le silence, co: templant tour ù lour de Hieux

. et Monglat avec surprise, et le jeune peintre avec intérêt , — j'avo;ie que je ne comprends rien à vos scrupules. Vous êtes hommes de guerre ! En visanfà la poitrine d'un ennemi, vous est-il donc toujours an ivé de frapper sur un blason ? — Quoi qu'il en soit, jeune homme, — dit-il, en se tournant vers Lesneureieii lui tendant ia main , — vous avez été insulié par nous; car nous sommes tous complices. Vous exigez une réparation! c'est juste, etje vous l'offre! Nous nous battrons ! Je ne puis mieux faire pour vous prouver mon estime.

Lesu. ur s'inclina.

— Quant à monsieur Guy de Sourdiac, de Montmaur, marijuis de Rieux, — reprit Marillac, en riant d'un rire à double portée, — s'il croit que je manque à ce (pjejelui dois, en ne l'imitaiit pas dans sa pruderie d'honneur, je suis prêt à lui en rendre raisî-n aussi, et à son tour.

— Vive Dieu: j'accepte, dit de Pii-ux en reprenant sa gaîté; avec toi, chevalier, on ne risque du moins que sa vie!

— Lh bien ! hàions-noiis ; nous commençons à faire spectacle, et satis autorisation.

En effet, un ceicle de spectateurs qui s'épaississait à vue ri'œil, s'était formé auiour d'eux pendant tous ces débals. Déjà même une escouade du guet, sans doute averlie, s'avanjait par la place Daupitlne, lorsqu'il jugèrent prudent de baitreen retraite, en se divisant momentanément pour masquer leuis projets. ' -

Les deux marquis c'icminèrent ensemble d'un côté; de l'autre, Marillac prit familîèremenirle bras de Lesueur, et durant la route s'eiiti-etiid gaiment avec lui, causant femmes pour sa propre s:ûifaclion , peinture seulement par déférence; car du côté des aris il était excellent gentilhomme, et n'en a^ait pris des nctions exactes qti'en société de quelques jolis ntcdêles féminins qui hantaient les aie iers. On eût dit, a voir ces deux futms ;.dveisaires, qu'i s étaient amis depuis dix aiis, et marcuaienl de plein accord vers une partie de l>;aisir.

Legoei, (|ui avait suivi leurs traces, disparut enfin, eng oui dans les fiots de pro.meneurs. Il tournèrent brusquement, au nombre de quatre, vers une ruelle déserte. Déjà Voiture, emporté par son appétit, leur avait faussé compagnie en disant :

— Allez vous battre, messeigneurSj je vais diner. Que ceux qui reste ri ni debout n'oublient pas notre rendei vous pour ce soir auprès du CaANDGr.DÉON!

Setil, Lesiuur ne comprit rien à celte phrase; les autres y avaicittré; ondu parunMgite d'aisenlinicnt.

Sur le terra;:!, . hacnn reprit sa belle huu.eur, et de ^ieux, le premier tira g-alan-m'-nt-^on épéo.

m inusni! dit Sîariliac, en comi^andart du gesie, comme un uiaitred'rscrimcqui s'apprête à donner sa leçon; procérîoiis par ordre !

Et s'avsnça!;t vers Lesueur, il lui fit avec toute la courtoisie possible !e talul des armes.

Que c'est chose sinijuière et cruelle que le duel, surtout dansdcscirociasiances ptt^villos à ceiles-ci, et au milieu de lou ts ces formules de geii'il'esse el de savoir-vivre !

Quand Lesu.-ur .s'était vu m-jqué, insulté, volé, il av..it eu soif do la vesig'a- ce, et pour l'assouvir il eùivoloutiers risqué sa vie; nais les bons propos de Maril'ac, sa bizarre.

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UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

mais vraie générosilé, oui apaisé sa colère, et c'est mainleriaiit contre lui , contre cet homme vers lequel il se sent (iilraiiié de cœur, jar insliiici, qu'il doit sa battre! Et s'il ne le fait, il sera Iraiîé de làclie, et redeviendra l'objet d'ilue nouvelle risée mrprisanle. Et puis , il songe qu'une blessure ptui suffire pour paralysi-r son talent qui doit lant grandir tnnore! Une blessure inlcrromprait pour lui un tiavail auquel il attache, nou-seuUmeiil l'éclat de sou nom, mais la joie de son âme ! Car celle qu'il aime, celle ù qui il adressait tûutàl'iiL'urc SCS aposlroplies bi filantes, en traversant, triste cl rêveur, le Pont-Neuf, inaiienlif à tout autre objet, c'est inmme |ieintre sfulcment qu'il peut se rapprociicr d'elle! Puis enlln, il est jeune, lia vingt un ans, i! espère l'amour et la ;,'liiire, il les a|)pelle; demain peut-être tous deux lui répondront! demain, ce soir peut-être, il aura la ceriilude d'èire aimé! Il sera bien vite célèbre après, et il craint de mourir Irop lût!

Cependant il fallut croiser le fer; il le fit bravement et résolument eu apparence. Par bonheur , tout se termina pour le mieux. Après ([uelques passades assez .ives, Marillai',, habile ferrailleur, mais qui le ménageait, lui elileura Il :;r romi'ul l'épaule gauidic, et son pourpoint teul dut en conserver la cicatrice. Ensuite le clicviiliir lui prit la main droite et la baisa (umoignaged'alfection très en usage alor ); cl il déclara liantiMiienl que ries ce jour n.."itre Euslaclie Lcsueur devenait son ami et bon camarade, et que malheur à ce!ui qui dou'erait de celte amilié et la voudrait mettre à l'épreuve !

Quant à de Rieux, il ne fut pas quitic dp. l'affaire ù si bon marilié; vigoureuse. nent loiiché entre les coies, il en garda le lit au moins durant un mois. Lui-même le prédit ainsi tout d'abord, car aprè.-. s'être senti blessé :

— Merci, chevalier, dit-il a !>;aiillac; tu viens de me signer h une prolongation de séjour à Paris.

On litavancir uiu' chaise pour le transporter chez lui, oii Monglat I accompagna; et les deux nouveaux amis, bras des- .'^lls, bras de.ssmis, allèrent cuse!;ible liincr au Pot-d Ltain, proche du cimeliiTr SaintAiitirc (lcs-.\rls.

Leur connaissauiie s'acheva; les demi-confidences commencèrent de pjit cl î'auire, rt(|uaMd ils se quitlèreiu, en s'cmbrassaul et en promenant d-.' se revoir bientôt, leur intimité semblait |)arfaile.

Il était deux heures de'rapiè.îinidi. Lcsueur pi'it, en coïtrant, parle pont Saint-Miche et le pont de la C\ic, traversa les (juais jus(iu'A la (irévcrcmonla, sans rali'Uiir son pas, la rueSiiiit-Anloii:c, et arriva au faubourg, tout cssiuiliîé. Là, on le vit sonnera la petite porte du couvent de la \"isilati(ii!.

Marillac regagna le Pont-Neuf, toujours bruviint et animé, prit la rue de T Arbre-Sec, li^ en passant, sa révérence à la Croix-duTrahoir , dressée au coin de la rs;e Saint-IIoiiMré, et se dirigea tout dioit vers l'église SaiiU-liOch, non jiour y prier , |)nisqu'il la déji-.'.ssa; ei, tournant .'i droite, i! s'enfonva dans une petiie-ruf sale et borgne qui ravoi:iiue, entra dans une allée étroite, obscure, fétide, monta trois étages : c'était une maison de jeu, un tripo!, un brelan.

ni.

'iiOTia Di; LA rF.uïÉ.

Veri? le soir du même jour, la grande ville, rendue de faligue, épuisée de lassitude, enrouée de ses cris du matin, courbaturée de danse., et de promenades, ne laissait plus entendre qu'un bourdonnement nionotone , inteirompu de tcmus ù autre par des détonations d'armes .'i feu, par les claiiuiurs aiguës que poussaient des bandes de pages, d'écoliers et d'apprentis, en siirne de tiiomphe, lorsq.i'ils étaient parvenus à taire trél)ucher quelques passans, au moyen de cordes tendues sur la voie publique, ou fi faire pailir une pétarade sous les pieds d'un bon bourgeois atl:;rdé.

L'obsi'urité des rues n'était dissipée que par un reste d'illumination ; parles cava.cades, courant encore vers de nouveaux amus-emens, à la lueur des torches ; ou iiar les voilures des grands seigneurs, qui, esC'irié- de llambeaux, soriaitirt du Louvre et rentraient dans hurs hôtels:.

Mais la nuit, en s'avaiiçaut, éieignii les feux de joie et les torches, imposa silence au brcit des chevaux et des voitures, fit taire mê:;ie les clameur.s des apprentis et des pages. Tout Paris était couché et doi malt tranquille, a l'excf plioii de certaines bandes de tapageurs privilégiés, de la baule et de la basse classe , (jui tenaient encore du coié d^'s ponts et des 1)0; tes, en dépiit du guet et des archers de la pri-vôté

Sur le terrain où, un demi-siècle plus lard, ou traçi la l)lace dis Victoires, s'élevait alors, entouré de maisons, le riche hùlel de la l'ertc-Séneclère, avec sa grande entrée surmontée d'un large écussoii en pierre, portant sur azur, au milieu d'un manteau ducal, cinq fusées d'argent.

Dans un des a|ipart''niens de l'iiôiel, pris au |>avillon de gauclie, el dont les lenêlrcs oi)posées donnai 'Ul sur la cour d'honneur et sur uni' petite me latérale, deux femmes, durant celle même nuit, mollemeiil entourées de coussins, et bien enfoxées dans des bergères basses, à dossiers liauis, et gariiies de velours broché et frangé, causaient encore devant un bon feu.

La plus âgée d'entre el e.', déj.i sur le retour, avait les traits arrondis, de petits yeux vifs, et dans la physionomie un certain air de gaîté tempéré seuletiient par des habitudes de dévotion.

On retrouvait sur sa (îgure la douce empreinte de ces L'Oiiiies àines qui, après une vie iiueli|ue peu mondaine, passée au milieu de tendres aflectioiis, embrassent avec transliori, quand vient l'ûge, les idées i cli^îlenses, comme leur ou. vrani un monde oit elles peuvent aimer encore.

Coiirée de nuit , enveloppée dans une large cape de tabis de Gêiics, ;"i gr-iiides fleurs, ses pieds mis dans de petites miifcs de drap, tjiit léaioignaii astez qu'elle éiait chez elle, et se disposait :'i se coucher.

Une mince chandelle de cire (jui brûlait fur h cheminée, alors couverte de petites fioles d'élixir, jiiiail un jour douteux dans la vaste pièce qui, sans don le, n'avait pas été destinée d'abord à une dévote. C'était dans de larges châssis sculptés en arabesques, jadis dorés, aujourd'hui peints en grisaille, ainsi que le reste des païuicaux, des tapisseries de haute lice représeniaiit des sujets mylhologiques et amouifux. L";i, Mars s'endoriuait dans les bras de Vénus, et de petits Amours joufflus trainuient' son casque ; là, Ilercula lilait aux genoux d'Oinphale, et l'Amour souti-nait le fusean .d'un air narqi:ois;et JupiiertlJiinon, et en ore l'Amour!... Iviliii, toute-, les diviniiés de la Grèce el de la France poétique du temps. Le quatrième sujet était masqué par un grand lit ù es rade et .'i baldaquin, surmonié d'une couronne de iluc entourée de panaches. Dans le fond, entre les rideaux, se montrait un Christ d'ivoire, sur un ladre de velours bleu foncé; puis, au dessous, un reliquaire tout semé de devises, de petits ossemens dans des enroiih mens de cartonnage doré; puis auprès, un bénitier d'argent, surmonte d'une croix; puis de l'autre côté, un petit modèle de vierge du Piimalice, d'argent aussi, avec un rameau de buis bénit.

i:n face, un prie-Dieu, sur lequel un volume in-quarto, portant iiûur titre : La Somme des Fautes et l'uusselcs contenues (n la Somme llnologUiiie du Père Garasse. Celait le d;rnii'r ouvrage publié par Duvergier de Ilauranne, abbé de Sainl-Cyran, célèbre casuiste , ami de .lansénius, el qiri alors faisait tourner d'admiration et de vénération la tète de toutes les saintes leiiimes du royaume, et surtout celle d« madame la duchesse-douairière de la Ferlé ; car e'esl elle qui, dans ce moment, cause devant le l'eu, oubliant l'heure avancée de la luit, c' son lit qui l'attend.

L'autre dame, je ne, blanche et rose, jo'ie à faire envie aux plus belles, encore parée, attifée en collerette a la Médicis ; des perles dsns ses cheveux, des perl.s sur son front, des perles en garniture le long de son corset de salin , terminé en pointe, et d.'S perles encore aux extrémités de sa iklie cordclièr£ qui pejid sur sa robe entr'ouverle, légère-

UNE MAITRESSE DE LOCIti^XIir.

ment cerclé.* à la (aille ; enfin en attirail de fêle et de cour; c'est madi'moiselle d'Ilauiefort , fille d'honneur, confidente de la reine, et la première en date dans le cœur du roi.

El'e a quitté fort lard le Louvre, o\ n'ayant pu trouver de logement pour la nuit ( -ar lout le i liàleau était envahi par nn surcroit de popuatlon composée de médecins, de nourrices, de reaiueuses, de bcrccnses, etc.), fUs est venu^ pour partager le lit de son amie, et quelqie peu parente, la duchesse de la Ferlé, ei les charmes d'un.^ causerie intime les reliennent encore toutes dc.ix au coin du feu.

— Et qu'a dit le roi aux corporations? demauda la d'ichesse, en continuant '-ne convers-.tion dont le sujet avait été les scènes passées au Louvre, dans la journée. ^ '

— .Mais... répon lit niaJe:nois''lle d'IIautcfort, avec "sa figure ouverte, enjouée, et eu prenint l'air railleur f|'ii lui était naturel, il a dit aux unes, en relour de leurs Lclles'proincsses : — « Faites cela, et je vous serai bon roi. » Aux autres : — n Qu'il en soit ainsi, et comptez que... je vous serai bon roi. « A celles-ci : — « Agissez to>jours de raèi^e, cl... je vous serai bon roi. •> A celles-là... enfin sa formule ordinaire et éternelle , qu'on peut traduire ainsi: Tenez-vous sages, payez bien les ia^pôts'et les redevances; et je vous laisserai faire.

Et elle partit d'un éclat de rire.

La duchesse était jiresque eu disposition d'en faire autant; mais elle se retint, et reprenant sa douce gravité :

— Vous n'êtes pas indulgente , mon eni'ant ; avezvous donc oublié si vite les bonne; leçons de l'abbé de Saint- Cyran ?

Et elle leva avec componction les yeux vers un petit portrait de l'abbé, suspendu à l'un des panneaux de sa chemU née.

— J'ai dit la vérié. madame, et n'ai fait que répéter le texte pur des discours de sa majesté.

— Oh ! il y a, mon enfant, dans votre manière de parler d'e'le, m levain de rancune. Le roi vous a retiré une partie de sa faveur, et cela agit en vous.

— INon, je vous jure, reprit la belle demoiselle d'un air S« peu piqué. Sa faveur ne me fut jamais utile; car je n'y ais recours ni pour moi , ni pour les miens; elle se bornait donc à l'honneur de sa conversation. Il me parlait alors, il est vrai, de plus près qu'aujourd'hui, de trop près peut-être; car le roi a la poitrine délicate, et ses paroles n'arrivent pas seulement à l'oreille.

— Oh! mais c'est de la haine! — s'écria la duchesse en élevant les mains, et se rejetant en arrière: —c'est de la baine 1

— Nullement! conlinua tranquillement son interlocutrice. Ignorez-vous (|ue ce fui à cette sfjjK- cause que messieurs de Baradas et de taint-Sinion durent la philosophie grande avec laquelle ils reçurent la nouvelle de leur disgrâce comme fa- Toris?

— Tenez, tenez, méchante enfant, relisez la Questimi roya/e de l'abbé de S.iint-Cyran, et vtus y verrez ce que le sujet doit de respect iiscn souveain.

— Oh ! nul ne mérite plus de respect que lenôlre, et ne sait mieux nous tenir à dislance!

iMadame de la Ferté sourit malgré elle, et ce sourire lui prit justement lorsqu'elle ch-rchjit dans sa mémoire un texte de l'abbé de Saint-Cyran ;-C3r toujours l'abbé inervenait en tiers dans toutes ses conversations.

— Savez-vous ce qui vous donne une t'Ile humeur conîre le roi? dit-elle en appuyant sa main sur les genoux de mademoiselle dTIautelort, et la regardant fixement avec ses petits yeux perçans : c'est l'éloignement du marquis de GOvres.

Mademoiselle d'Hautefort rougit tout-à-coup, et prenant an faux air d'insouciance :

— Vous éte-i do;:c aussi de ceux qui pensent que monsieur de Gévres av^it de l'an}! ié pour moi*?

— Mais le duc, mou fils, qui est foMde ses am-s, m'a assuré qu'à son départ le marjuis sembraitgramleuient con. triste, et se pro:;ieitaii bien de revenir à l\iris pkis d'une fois, malgré les de'fenses faites à lui.

LE SIÉCXE. — in.

— Il n'y est pas revenu cei)endaiit ! soupira mademoisd d'ilautefori, eu s'onbliani : — du moins, reprit-elle vi\ement et en donnant moins d'abandon à sa contenance, je n'en ai eu au( une nouvelle, je l'afiirme !

— .MIons.n'en parlons ;)!us,etrttvejions à ce qui s'est passé au ch:"iteau, et «[ue vous avez été à raé.Tie de sHjien voir.

— JNe vous ai-je pas tout dii? , • '

-Non. (hiells firUre Sa Majesté a telle fiiîeè )a reine depuis Je granil événement ? ••

— Une (igure fo>t maU6.sade.

— Eiicore de la passion 1

— Je n'en mets aucune. Lors de sa délivrant, on eut toutes les l'cines du monde .'i la lui faire eml'raster. A peine même s'il daigna regard ,•• ledaupliin.

— Cependant en parlai d'une réconciliation sincère entre les époux !.

— Oui, en apparence; mais ma 'eipoiselli; de la Fayette règne toujours trop despoiiquèinenf sur le cœur A volage. '

Et cette fois son rire résoiiiia fraii.hemeul .

— Mademoiselle de la Fayette*! -Uiie reli.îieuse! Oh! petite, prenez garde; vous-né'rcs;)ectcz rieh. Relisez l'apologie de l'abbé de Saint Cyran pour monsieur de la Rocheposay; vouj y verrez comme il faut fe délier de son jugement sur les personnes consacrées à Dieu.

— Eli! nnjsme, dans c-tle affiire je n'altaq-n point mademoiscMe de la Fayette. Dépendil d'elle d'empêcher le roi dé la trouver plus jolie quejanwis sous son bandeau et sous sa guimpe? C'est chi moins ce (ju'il faut penser de la mulliplieité de ses visites au couvent de mainte-Marie, depuis dix mois entiers. Le cardinal en est bou!evers6 : aussi va-t-il employer, dit-on, les grands moyens '

— Le cardinal en est boifleVersé ! exclama la douairière avec une sainte joie, et en croisant les mains. Si mademoiselle de la Fayette réussissait ù le perdre dans l'esprit du roi, je suis chrétienne, mais je m'en réjouirais, je l'avoue. N'est-ce pas lui qui, dot plaire aux Jésuites, vient de faire cmhasiiilei mon pauvre abb2 deSaint-Cyran ! Je ne sais point comment la France ne s'en est point soulevée d'indignation!

— Prenez garde, duihesse delà Ferlé, —dit mademoiselle d'IIautcfort, en plaçant son in.lex relevé à la hauteur de sa bouch?, avec un fau^ air de circoiispoctien ; — vous prêchez la révolte !

— Non ; mais enfin ce serait la révolte du bien contre le mal ; la révolte contre S.ifan! Mademoiselle de la Fayette à déjà leniéd'y parvenir. Elle réussira celte fois, et...

— JladeraoiselledelaFayet'eest capable deîout, inierrompilla railleuse, puisqu'e le a dé^à iéussi^ réconcilier le roi avec la reine. 11 est vrai que ses conversions ne durent guère.

— A propos, petite, dit la duchesse, vous deviez me conter comment la réconciliation avait eu lieu. > 'avez- vous pas reçu à ce s;ijet les confiJt-nces de la reine elle-mêaie?

— Oh ! c'est lu une histoire complèle, et que je me garderais bien de confier à lout'e autre que vous, car ie connais voir.; discré.ion.

— De ce colé, bouche cousue !

— .Mais je Cl. niais aussi, a.]outa malicieusement la.nari-aîriie, voire aversion pour tout ce qui touche à la médisance, et dans cette histoire, le roi joue encore un rôle assez singulier. 1

— Vous lui avez donc juré une guerre à mort ce soir? N'importe,- dit l'impatiente duchesse, vous userez déménagement autant que faire se pourra, n'est ce pas ?

— La chose est diflicile... et puis... l'abbé de Saint-Cyran... dam sa. Question royale...

— Ah ! voulez-vous^me faire mourir?

— Non, car je commence.

Les deux fauteuils se rapprochèrent alors comme s'ils étaient mus par u.- même rassort. La dcuairière écar a les cônes du béguin iiui lui couvrait les ore. lies, allongea ses pieds an feu, s'cucoussiua nioiiecaci:!, vrit toutes ses aises enfin, pour niieux entendre, e: jnaJemuiselie d'Hautefort poar.-uiv;t:

— Vous vous rapp-îlez sans doute ce jour où le roi, qu'on

SA.1NTINE.

«royait en chasse à Versailles, parut tout-à-coup avec ses mousquetaires dans le faubourg Saint Antoine, la reine ne l'apprit (|ue fort taid dans la soirée, à son petit coucher; et la dame de service n'en finissant pas de la décoiCf-r, car elle portail encore les cheveux frises clair, en rond, et beaucoup de poudre...

— Eh! mais... dit la duchesse en se relevant du milieu de ses coussins, ne se coiffe-telle plus ainsi ?

— Il y a huit mois et quinze jours (|u'ellea pris les boucles, répondit en souriant niadi-moiselle d'IIauUfort, élonrée de voir sa vieille amie, dciiuis longtemps retirée de la cour, porter encore un si vif intérêt aux révolutions qui y survenaient dans les modes.

— Achevez, petite. Et la duchesse, un pe i honteuse de son mouvement, reprit sa première position.

— Enfin tout le monde était parti, à l'exception de mademoiselle de Chémerault et moi. La reine pouvait parler à cœur ouvert de ce qui l'occupait. La conversation roula sur cette, visite au couvent; ma' s, contre son or<tinaire. Sa Majesté élaitde triste humeur, peut-être à cause des nouveaux chagrins que lui avait donnes le cardinal , peut-être l'influence du temps; il pleuvait il (lots !

— En effet, la saison fut détestable, et l'abbé de Saint- Cyran s'en aperçut bien à sa goutte qui lui remonta.

Mademoiselle d'Uautefort suspendit un moni'-nt son récit, mais le reprit, sans se laisser plus interrompre ])ar les réflexions, soit dévotes, soit mondaines, de la duchesse.

— Nous restions donc seules, la reine, mademoiselle de Chémerault et moi. Sa Majesté passait son costume de nuit, et j'aidais même à lui retirer ses bas, quand nous entendîmes un bruit de hallebardes dans une des antichambres où se tenaient les c^nt-suisses ; et , tout à coup, nous voyons le roi, comme c'est d'étiquette, entrer sans se faire annoncer dans l'appartement de sa femme! Nul ne pouvait i)rc\oir celle visite, d'après le peu de relalioiis (jui depuis longtemps existaient entre les deux époux. Ai.ssi m fùnicsnous terrillées; si birn que nous restâmes immobiles! moi, encore ;'i genoux devant la reine; la reiiu^ assise, et lajambcen l'air, car j'achevais drt lui f>b'c un i).'!S; et mademoiselle de Chémerault, ([ui tisonnait le feu , demeura accroupie et la pince à la main.

Du reste, le roi paraissait tout aussi bon à peindre ([ue nous. Sa ligure élail remhiunie et séM>rc; il portait encore son costume, même son baudrier dédiasse; les plumes de son chapeau, ramollies par l'humidiié, pendaient sur sa figure, et, après cette belle entré', il s'arrêta tout court au milieu de la chambre*nous regarda d'un air stup fait, it ne dit mot.

Enfin, mademoiselle de Chémerault quitta le feu , je tirai le bas, et nous nous levâmes toutes trois, comme d'un seul coup, pour faire honneur à Sa Majesté. Mais je tenais toujours le bas, niailcmoiselle de C'icmeraiilt la pimc; la reine avait un pied nu, l'autre chaussé, et ce fut dans cet équipage que, d'un même accord, nnis limes notre révérence.

Le roi continuait dc;;irder le si eiue. Sur un signe delà reine, nous dfimes nous retire r; et comme je lui liais;ii> la main, elle me dit, à mi-voi\ : — ■• Je n- suis pas f.lcliée de. sou arrivée; il vient me quereller sans doute, cl je me sens d'humeur à lui répondre. » —Je n'en dormis pas de la nuit, tant je craignais entre eux queii|uc scène cclalaiile de brouilleric!

Lorsque nous fûmes parties, selon ce que j'appris ensuite, le roi commença par se plaindre de son f.ère, cl parla des troubles excités dans le royaume psr le coa'.lc de Soissons, parle duc de Montmorency, |ar le comte de Chalais, toujours à l'instigation de Monsieur. II rappela les révoltes de la Guyenne et du Languedoc. La reine rejeta haidiraent le tout sur le eurdival-duc, ( t se plaignit i son tour des violeni;cs exercées sur ses domestiques ; de sa correspon'lan''c interceptée, et de sa reliaite au Yal-dc Grâce envahie par ies ageiis du ministre!

Le roi qui, maigre les apparence^, n'était point ven i Ifi pour que: eller, tenta de iinn: suivre une autre r nie ?i la conversaliiMi; et, tout eu lépetanl qu'il fallait cntin meltr; un t-rme aux tracasseries de MonMeii-, leiiouipi daiio ^cs

espérances de royauté, vaincre l'anarchie, et assurer l'avenir du trône, il essayait de se rendre plus intelligible encore en adressant quelques paroles de douceur et de bon accord à la reine; mais, par l'efl'et de sa mauvaise étoile, toutes les fois qu'il voulait prendre un ton plus tendre, le bégaiement auquel il est souvent sujet le contrecarrait dans ses expressions, et le forfait de laisser ses mots inachevés. Mal à l'aise de celte gêne, il s'en irritait et bégayait plus fort. Son bégaiement excitait sa colère ; sa colère redoublait son bégaiement.

Pour s'en tirer, il disait alors plutôt les mois qui lui venaient avec facilllé que ceux qui exprimaient sa pensée : il en arrivait de plus belle aux plaintes, aux reproches. La reine impatientée, et résolue à se soulager l'àme, ne demeurait point. en arrière. Enfin l'orage recommençait à gronder entre les deux époux, et menaçait d'éclater terrible, lorsqu'on vint prendre les ordres du roi pour son coucher. — Je reste ici! dit-il d'un ton bref. La reine demeura tout ébahie. — Mais voila ce que je voulais vous dire depuis uhe heure, ajouta 1-il en baissant les yeux.

En ( ffel, il resta ; et c'est ainsi que. Dieu le secondant, ce grand roi sauva la France de l'anarchie!

Mademoiselle d'Uautefort termina en riant son récit ; et cette fois la duchesse fit écho de bon cœur.

— Al'ons, dit-elle gaiment, nous avons célébré aujourd'hui les résultats de cette grande soirée! mais au fait, savezvous, petite, que le duc d'Orléans n'a pas dû fort s'en réjouir! L'a-t-ou \u à la cour?

— Oui , madame , le jour mêaie de l'accouchement. Il y a fjit fort bonne contenance. Mais depuis il est resté à Blo is retenu, dit on, par un mal de jambe. Aujourd'hui il a défê- <lié à Paris et a Saint Germain monsieur de Rivière vers leurs majestés pour leur réitérer ses félicitations.

— Puissent-elles être sincères!

— On le croit. Depuis quehiue temps le prince tourne aux choses sérieuses. Il se range.

— Dieu en soit loué! Au surplus, cela ne m'étonne point. Celui là n'a pas un iésuitc pour confesseur, et s'il était roi de France , l'abbé de Saint-Cyran ne serait point en prison. Mais il est moins près du trône que jamais !

Dans ce moment minuit sonnant à l'horloge de l hôtel, les deux diinies se legaidèrent, toutes surprises de l'ueuieavaii ( éc, et S" disposèrciil à se mettre au lit.

La duchesse servit obligeamment de camériste à mademoiselle d'Haute'ort ; et quand celle ci fut couchée, madame de la Ferté commença ce ([u'ellc appelait son dernier tour de chambre.

Après un signe de croix, elle détacha un rameau de buis, dont était couronnée sa Vierge d'argent, le trempa 1\ plusieurs reprises dans le bénitier, et en aspergea son lit, ses meubles cl tous les coins de l'appartement. Elle s'agenouilla ensuite devant le prie-Dieu plaié près de la fenêtre qui donnait dans la petite rue, et se mit en prières, invoquant le (iel avec l'er\eur, lui demandant de saintes exaltations ; car l'abbédeSaint Cyran l'avait initiée aux extases du jansénisme alors naissant.

Mademoiselle d'HavUefort dormait déjà; madame de la F( rté était encore en prières ; et soit (|ue le sommeil agît sur elle!) son insu, soit (jue l'extase commençât, elle crut entendie des voix célestes sortir de la mursille pour arriver à son oreille. D'a!)ûrd incertains et confus ces sons, qui paraissaient descendre du ciel, devinrent plus clairs, plus distincts, plus rai'pvoclié:;.

— Malheur â qui recyls! disait une de ces voix.

— Je ne reculerai point dans le chemin du salut, mon Dieu! murmurail la duchesse.

— Qu'importe ce ([u'cn pensera le monde? disait une autre, voix.

— Que sont les jngemens du monde â vos yeux. Seigneur? ajouta '8 pieuse dame.

— Gloire an Grau'.'-Oédéoii ! rria une troisième voix, plus sonore Pt plus vibrante cjue les deux autres.

— Gloire au grand Gcdcon! rép-ta la pénitente : Grand

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

Gédéon , père d'Abimélecli, vainqueur du Madiaiiite, saint juge d'Israël, protégez moi!

Puis, soudain elle entendit éclater un liorrible ccncei t de rires saianiques , de juremens, de blasphèmes ciTroyables. Elle crut un instant que lus démons rie l'enfer venaient d'engager une lulte contre les anges du ciel. Elle ouvrit les yeiix, sortit de son (xlase: mais le bruit continuait, non plus lui arrivant d'en haut, mais de la petite rue ([ui longeait le derrière de l'h&iel Elle écarta les rideaux de la fenèlre. Certaines bouffées de mots grossiers, et toutafait terrestres, montant de nouveau jusqu'à elle, achevèrent de la convaincre que durant sa prière elle n'avait été en conespondance extatique qu'avec dis liommes débauchés et impies. — Ce sont des malfaiteurs sans doute ! Ils cherchent à surprendre l'hôtel et à le piller!

Épouvantée de plus en plus par celle idée, etsans troubler le sommeil de sa compagne, elle prit la lumière, passa chez son fils, le duc Henri de la Ferté, qui, sùus le rè^^ne suivant, devint maréchal de France, et dont l'appartenienl était conligu au sien.

Sa chambre déserte, son lit abandonné, une échelle de corde pendue à sa croisée, ouverte sur la petite rue, frappèrent les >:eux de la bonne dame. Elle faillit en perdre la télé.

Sonner tous ses gens, les faire lever, en envoyer un chez le chevalier du guel, un autre chez le commissaire, un autre au lieutenant civil, tout cela fut pour elle ralTaire d'un moment; après quoi elle s'évanouit.

A tant de bruit, (lui lui arrivait de ceux côtés à la fois, mademoiselle d'Haulelort s'éveilla. Elle se retrouva seule et dans l'obscurité, se frotta les yeux, et vit devant elle, et comme dans le lointain, briller une grande clarté; puis son regard, encore indécis, crut remarquer dans une salle bien illuminée des figures confuses, et qui s'agitaient vaguement. A son tour, elle ajouta foi à la vision, se leva et courut à la fenêtre, sans pouvoir se rendre compte ce ce qu'elle apercevait, ni de l'endroit même oti elle se trouvait ; car un reste de sommeil brouillait encore sa mémoire.

Elle distingua alors plus nettement, autour d'une table servie avec abondance, fumante de mets, étincelante de cristaux et de bougies, des hommes et des femmes, qui riaien en heurtant leurs verres, et laissaient aller leurs têtes avec un singulier abandon. Les uns avaient le bras enlacé autour de la taille de leurs voisines; les aulres, ense penchant à leur oreille, semblaient y déposer plus de baisers que de paroles; et tous, au milieu de longs éclats de gaîté, paraissaient mutuellement s'exciter au plaisir.

Qui l'eût dit jamais à la noble et fière demoiselle, qu'un jourelle assisterait aune orgie donnée chez /a .VewM,laplus célèbre entremetteuse du temps, et dont Boileau a consacré le nom dans ses vers! C'était dans une de ses succursales nouvellement établie derrière l'hùiel de la Ferlé, que se pas sait la scène. On y faisait celle nuit même l'inauguration du lieu; et la journée ayant été brûlante, les vapeurs du vin et le feu des bougies les étouffant dans cette salle étroite, malgré la réclamation de quelques convives, le Granc'sGéiéon (nom de débauche de. leur chef i avait ordonné d'ouvrir les fenêtres, déclarant aux plus récalciirans que le plaisir s'accroissait par le scandale.

Mademoiselle d'Hautefort ne s'arrêta point à l'examen de la figure des femmes, qui toutes nécessairement lui devaient être étrangères; mais elle fut d'abord frappée de celles des hommes, dont plusieurs ne lui éiaient pas inconnues. Elle regarda plus attenlivement, toujours dans le trouble du ri' veil néanmoins.

Pour quelques uns, elle ne pouvait plus longtemps s'y méprendre. C'élaiint eux! elle les voyait! —En rêve, sans doute! — pensa-t-e'.le, avec une dure angoisse dans le cœur ; — car ccUiici, c'est le marquis deGêvres, et il est absent!. . absent!... bien sûr... Il a été exilé de Paris, à cause de moi ; et il serait li!... Xon! oh! non! — Celui-ci, c'est Henri de la Ferlé... Je suis chez sa mère!.,. Oui... et il dort ici près... cela est certain! — Cet autre... Oh! un si puissant person-

nage! il nepentêtre à Paris non plus... C'est impossible!... Donc, je rêve encore !

Et elle s'interroge des mains, en les passant sur sa figure et dans ses cheveux, pour bien s'assurer qu'elle ne dort pas; et quand elle devient certaine de la réalité du tableau, elle prend son parii bravement, comme à son ordinaire, et retourne en liant dans son lil, oU le sommeil ne Urde pas i l'aller rejoindre ; car elle est ainsi faite.

g III.

LE GnA\D t.ÉDÉOX.

La troisième heure de nuit sonnaU.et dans la maison de la Neveu la fêle durait encore ; mais elle n'y était plus joyeuse, elle V était obscène ; elle ne diantait plus, elle hurlait.

Des figures piles ou écarlates, des yeux éteints ou briUans et fiévreux, des bouteilles renversées ou brisées, ane nappe rouge de vin, des femmes éhonlées, qui voulaient, battues de l'ivresse, soutenir leur rOle obligé, et criaient des paroles d'a« mour au milieu des bruits de l'orgie -, des hommes frénétiques de débauche, mais non terrassés par elle (l'habitude des excès leur éUnt une égide de ce côté) : dans un coin de la chambre, un amas de manteaux, de mantilles, de bérets, de toques à plumes, d'écharpes, foulés aux pieds, ou faisant lilière aux dormeurs et aux galans ; dans un autre, des joueurs accroiipis, des cartes et de l'or sur un escabeau, des jurons, des baisers, des querelles et des chansons à boire, tel était l'ensem- I bledece tableau, d'où ressorlaient seules quelques figures 1 isolées, conservant encore une ombre de respect humain.

I! est vrai de le dire cependant, l'ivresse complète a passé surtout du côté des femmes ; ce que témoigne assez le désordre de leurs vétemens et de leurs cheveux, et dans les momens de calme, leur têle abattue sur leur poitrine, et ce re- . gard hébété, qui ne voit et n'exprime plu< rien.

Quant aux hommes, chacun d'eux se tient assez fermement sur ses pieds, à l'exception du chef de la bande, qui, demimort de chaleur et de lassitude, ivre de vin, de rires et de paroles, presque entièrement déshabillé, repose depuis une heure déjà sur le lit d'une pièce voisine.

C'est à son absence peut-êire qu'il faut attribuer les derniers écarts de l'orgie; car tant qu'il présida la séance, il parut les retenir, malgré lui-même, dans de certaines limites : tant est grand le respect qu'on porte à ce digne débauché.

Maintenant il dort, seul, sans dente, de tous les gens couchés dans le voisinage. Les clameurs continuent et redoublent C'est un chorus général et forcené de chants et de cris, à faire l^iire les grosses sonneries de la cathédrale; des battemens de main, des trépignemens à faire descendre le premier éiage au rez-de-chaussée.

Dans vingt directions à la fois, les habitans des maisons, épouvantés de ce sabbat auquel ils ne peuvent rien comprendre, chassés de leurs couches, se montrent aux fenêtres, criant à leur tour, et de toutes leurs forces : Au vol! au meurtre! au scandale! à l'abominalion !

Enfin, un grand bruit de chevaux se fail entendre dans la rue; des casques brillent aux flambeaux : ce sont les archers ■,'e la prévùté, dont le chef porte en croupe un commissaire de la police municipale.

Ils arrivent à la porte de ce pandémonium. Ils frappent, ils heurtent, ils en demandent l'entrée au Nom du Roi!

Un homme, tenant un rouge-bord ù la main, se présente à la croisée ; mais sa figure est calme ; par ses signes il réclame l'attention, et demande à parler.

Le commissaire ordonne qu'on l'écoute. Tout fait silence. Alors, du haut de son balcon, le buveur entonne i haute voix la Crevaille du poète Saint-Amant.

Qu'on m apporte une bouteille Qui d'une liqueur vermeille Soit leiote jusiiu'd l'ourlKt, .\lin que sous ceit» lieille, Ma £9'f la prenne au colUtl

SAlMINEr

Je veux q l'ici d? P;inlhi'C La mon soii )([ivs ntéo A a (gloire du Ijouiliati, El qu^u iii'U de cet allée Oq dcaiciiibru ce cchIiou.

Le c' anleiir, désignanl du gesle le commissaire, continue :

Que Jis-je ? 0 que j'ai li vue D;" jug. nient dé(>oiirvue !

Parbleu ! lVsi un marcassin Uopilla Iro.ne résolue Vous morgue dans ce bassin.

Mais a^anl la fin du Iroisiéme louplcl, en guise de libation, il jelle son viu ù la ligure du magistral civil, qui l'a ë'abord écoulé le nez en l'air; les soldats furieux forcent l'entrée, et, précédés du commissaire, tout ruisselant, s'essuyanl encore la face du pan de sa robe, ils se précipitent ver» l'escalier.

Une pauvre servante, saisie d'émotion, lair ouvrit la porte; on l'arrêta.

La pren/ére salle où pénéirèrcnt les so'.dats é;ait colle d;i feslin; mais il n'y restait de c nvivcsque les filles, qui, |iressées les unes contre les auires, piles, les yeux liagards, muettes de frayeur et d'ivresse, ne pouvaient articuler un seul mot pour leur défense. On les prit toutes en bloc, d les bourgeois du guet, qui venaient d'arriver comme roiil'ort, furent cbargés de conduire galamment à l'iiùpilal ces belles dames, encore couvertes d'o! ipeaux.

Le commiss-aire se diripcail veiS la seconde porte.

Un homme, à la mine haute, vêla d'un manteau coupé à l'espagnole relevé d'une riche broderie de soie, vient à sa rencontre, l'invitant en beju langage do eour de laisser là ses grns et d'entrer stul 11 y a.(|uiesce, après avoir ordonné aux ari.hirs de se tenir pièisen cas de besoin. Ceux-ci, restés devant une table emore debout, p'Jii-r se donner une uccupatidu, aihèvcnl les restes du soupei'.

Marchant sur les pas de son introducteur, (ju'il prend pour un Courtaud déguisé, le coinmissaiic entre dans l'autre piété, et trouve, assis sur un lit en désordre, un homme débraillé, presque en chemise, qui à sa vue se met à fredonner :

— Le roi, no;re sire, Pour lionnes rai ons yuê l'on n'ose dire Kt que lions taisons, Nous a fait défriise

De p us chanter lantuilu, Lanturlu! lanturlu! laoturlu !

« -^ Dans quel étal est ce misérable I dit le comniissaire -, et s'adresssnl ('e nouveau au ihanleur : Qui élesvous et que faites vous ici? Allons, réponds, drôle I

L'interrogé, se iclevani sur s. s jambes avinées et d'une voix grave .

— Je suislecBAXD gédlo\! et j'ai bu... lanturlu! El il retombe sur son lit.

D'autres alors, sortant tour-à-tour d'un cabinet voisin, se rangent sur deux liles auprès de leur chef, après que cliacuB d'eux a chanté un couplet de la chanson.

— I.a reine, sa nicre.

Reviendra lilenlOl

Kt monsieur son fiéie Ne dira plus ni'i!.

Tcul sera paisibb, Pourvu qu'on ne chante plus Laniurlu ! laniurlu ! lanuiilu !

— Quelle insolence ! dit le commissaire ; chansoiincr la famille royale!

Un troisième entre et reprend :

—De la Grand'-Dretagne Les ambassadeurs, Ceux du roi d'Espagne

El des électeurs, S^ sont venus plair.dre D'avoir pirtout entendu, LautU'.lu! lanluUilljnluilu!

— Insulter jusqu'aux puissances étrangères! El un quatrième se présentant :

—II» ont fait 1 Mjr plalnle Forlél qu mnient El parle sans crainte Du gouvcrucniei t; Pour les salisfaire Le roi leur a ré, ondu :

LajUulii! l'.iiiimlu ; lanUirli;!

— Lanluriu ! s'écrie le magistrat exaspéré. Quelle horreur 1 prêter un paieil langage à Sa Majesté!

Et ui! cinquième continue :

-Dans celle querelle, Le bon cardinal.

Dont l'ùnic fidèli Gnc Le pense a mal, A p o.-nis inerv. ilt , El puis a dit à lieautru:

LanlmUi! lanluilu ! laniurlu!

— Ils ne respectent pas même le cardinal! El un sixième :

— D.>s;us cell-; alTaire Le nonce pirla ; El notre saint-Père EnlendBnl ci-Li, \<i U'ili-u de Home .

S'écria eonime us peida:

Lanturlu ! bntu lu ! laulur'u !

— I.anliulu! Lnturlu! 'Sous serez tous pfuJus! dil le comniissaire prenant des noirs, el fredonnant à son tour, quoique grandement ému d-i* colère.

E lin un donner:

— Peur bannir de France Les troubles nouveaux, Avtc giand'iiruderice Le garde des sceaux A Si elle des leitres Dont voiei le con'enu :

Lanturlu i lanturlu 1 lanturlu!

El tous en chœur répètent : Lanturlu! après que le reste delà bande est entré proicssionnellement dans la chambre occupée par le cnwD gédi;o\.

-- C'est donc une armée! dit le magistrat stupéfait Ma's fussiczvûus cent, vous ne m'éehipperez pas, vauriens ! J'ai là vingt archers jour vous mettre à la raison ! —Et, envisageant plus ailontivement le chanteur du dernier couplet, qui le regardait en ricanant. — Ah ! s'ét ria-t-il, voilà le .scélérat qui m'a jeté son verre devin à la figure! — Ton nom?

L'interpellé se redressa lièrement, sourit, puis d'une pelilo baguette qu'il t naitù la main, releva sa moustache, et d'ua ton décidé répoudit :

— Jean-Pierre dcMarillac! tel est mon nom. Par Bacchus ! je ne le nierai pas pour un verre de vin... que je n'ai pis bu !

— Où diable a-t il volé ce nom-là? murmura le commissaire en l'inicrivanl en tête de sa liste.

— El toi? reprit-il en remontant la file des chanteurs et s'adres.sanl à un autre.

— lIu'.;u^E-I\ûbert, baron de Monlmorin ! Je ne reculerai pas plus que Marillac!

— El toi?

— Ilenti d'Escars de Siint-Bonnel , seigneur de Saiut- Ibal !

— Gentilhomme à la façon de Gauthier-Garguille, n'est-il

tKE iMAlTRESiE DE LOUIS XlII.

pas vrai, mnuvais plaisnr.l? N'ii!:porlc, vous cii justifierez en prison! — El lui, nia! bail?

— Louis il'Afianic, vicointe de Fonlrail'cs, mal-appris !

— Bien! Ensuite? Allons, liaidi I tandis que vous êtes en traiu de vous donner du blason ! — Parle, là-bas?

— François de Pc\ule do Cletiiionl, marquis de Montgbt!

— Moi, F.éon Potier, mirquis de Cèvres!

— Bon! des inarquis ;1 nii'seiil! dil le commissaire en levaiil les é|)aules. Cj oyez-vous done, mes maîtres, que nous soyons ici pour pr.r.ider? Quelle pileuse mascarade! —Et vous, 2jouta-!-il en s'ad-cssant au suivant, je gage que vous ô;e5 duc?

— Justement : Roger du Plessis, duG de I.ian.-.ourl !

— Et moi, dnc de l'end lu, pi ii.ce captai de Ùucb, marquis de Sénecy, cosite de Punaugcs cl du Flcix !

-- Moi, duc lie la Bocliffoucault, prince do l^îarsillac, marquis re Gucrcheville, copale de la Piocbc-Guyon, baron fle Vcricuil !

— r.ioi, dil un autre en relevant noblement la tête et prenant une pose llicâla'.e :

r> li, je ne pu's ; Biic, ']'. ned:ignf ;- Roiiaa je suis !

F-rontenay de RolianRohan!

Kt les noms les plus illustres du royaume, et les lilres bs p'us faslu'ux vinrei;t frapper l'cri'iile incrédule du commissaire, ctcnué ccjH'n.lanI d'cnt'i.dre de telles gens prononcer de (elles paroles sans que la Ijngue leur fourcbât.

Plus il avôucail dans son interrogatoire et plus le eoute le ga^Miait ; av il y avait sur ces figures, quoiqu'elles fussou faliguces de débauche ; dans rélofife de ces habits, quoiqu'ils lussent g néralement de couleur sombre, quelque cliose de noblo et de boniie qualité.

Le doute le quilla enlièrenienl îi la vue d'un seul de ces garnem. ns, qu'il connai'ssxil de vue.

— Oh! pour le cou;i, s'écria-til, voici un vrai duc!

— Duc delà Férié deïcneclÈre, marijuis de Saint-Paul et (Je Cl ;l;eauneuf, vicom e de Lcslrange et de Cbeylane, baron de Boulogne et de Privas^ seigneur de Saint Marsa!, de Ligny, de Dangu, de Prccy et autres lieux! répondit le fils de la bonne douairière.

— Eh bien ! monseigneur, reprit le magis!ral en le saluant profondén-.cnt, c'esl madame la duchesse, votre auguste mère elle-nirmc, ([ui m'a fait 1 honneur de m'envoyer quérir ; el certes j'ignorais que ce fût pour procéder ù votre arrestation.

Un bruyant éclat de rire interrompit le sérieux affecté, de toute la bande.

— Pardon, messcigneurs, jiûursuivit le commissaire, qui avait ôté son chapeau par un sentiment de respect, et en roulait macliiiiilenicnl les bords pour se donner une contenance devant la noble assemblée-, — i)ardûn ! mais il y a dans celte sffjire deux cas for! distincts. — Primo, délit politique à cause de la chanson !— stcinido, délit civil à cause du tapage nocturne ! Sur ce dernier pQint, nocs poiivons passer outre; de ce délit les bourgeois seuls ont soulTi-rl dans leur repos et leur sonmeil, et vous êtes au-dessus des bourgeois par votre rang, par vos lilres...

Il allait ajouter : « Par vos vertus... » Il s'arrêta à temps, el passant a l'autre délit :

— Quant à celui-ci, dit-il, son caractère est francbement politique : force m'est de le reconnaître. Il intéresse également monseigneur le cardinal, le roi, son altesse royale Monsieur, et la reine-mère, qui sont a liant ati-dcssus de vous (lue vous êtes au-dessus de la bourgeoisie ! Je pourrais encore compter le pape et les puissances! .. Ainsi donc, de ce côté, impossible de m'ccarîer de la ligne de mes devoirs; je dois sévir; je sévirai !

— Vous n'oserez ! dit une voix, celle de Marillac.

— J'oserai ! répliqua vivement le commissaire avec un geste énergique, et en replaçant fièrement son chapeau sur sa tête.

— 11 n'0;era pas! répéta la même voix.

— Il osera ! dit une autre.

El sur les deux lignes, q^ii s'allongeaient d;ins la chambre à partir des extrémités (iu lit où se tenait le Grand-Gtdéon, 011 n'iiileniiil plus que cette double exclamation :

— Il osera! — il n'osera pas ! qui résonnait au milieu des écla's d'une folle gaîlc.

— Je ferai mon devoir, messieurs, reprit d'une voix forte le magistrat, q;:e la mo [uerie tiguillounait... El mon devoir est do rechercher l'auteur de cette horrible et plate chanson-'ette. !

— PLiti! chansonnîtie ! — s'écria l'individu au manteau à l'espagnole, et qui avait introduit le comiiiis^aire dans la chambre avec des manières si- polies. — Plate cluiisonnettel pas si p'ate que ta ligure, monsieur de l'ordonnance l La chanson est cliarniante, cl la preuve, c'est que l'auteur c'est moi! moi, Vincent de Voilure, i>rincu ùts poètes, poète (les princes, marquis de Popocampêehe, et souverain des îles invisibles d'Alcidianel II faut bien que je m'entitre aussi.

— Souverain des i'eà d'Jlcibiade! soii! — répéta le commissaire un peu rassuré par le nom du poète. — Eh bien! sire, vous allez marcher en prison, et sur l'heure! en com- ■ pagniede ce drôle qui se lient l.'i, encore débraillé, se vautrant sur son lit, sans considération pour l'illustre société, non plus que pour le caractère dont je suis revêtu. C'est lui (jui le premier a entonné la chanson. . 11 paiera pour tous I cjr enlin fjut il bien que j'arrête quelqu'un ! Allons, maître Gédéon, relevé?, vos chausses, et parlons! — C'esl sans doute rtïn de vos gens, messcigneurs ?

Au même instant, des deux côtés, on fit volte-face vers le lit où se tenait le craxo Gi'onico^. Chacun mit un genou en terre, cl se découvrit la tête en signe de r. spect.

— Qu'est-ce? dil le msgislrat hors de lui, el qui donc êles-vous, monsieur ?

l>'liomme assis se remit dtbout pour la seconde fois, se rajusta, écarta ses cheveux (lui lui voilaient en partie le visage, el s'appuyant des deux mains sur les épaules des ducs de la Eocbefùùcault et de la Ferlé, il s'avança gravement vers le commissaire qui reculait étonné, et dit :

— Gaston d Orléans, lils de France el fièie du roi !

Tout le monde s'c;ait relevé : ce fut le tour du commissaire de tomber ù genoux devant le gt.am; atoKOM !

— G à.e! monseigneur, giâce! c'est moi ([ui suis un misérable et un drôle de n'avoir pas reconnu Votre Altesse du premier coup, à ses manières si nobles. . Mais vous étiez dans l'ombre, (t cette chambre est si mal éilairce! Pardon d'être venu ainsi vous troubler dans vos plaisirs! mais que ne vous êtes-vous nommé plus tôt? Que puis-je faire pour réparer ma faute? Ordonnez !...

Elle pauvre homme restait à genoux, les nr.ains jointes et le regard suppliant.

Gaston (car c'était bien lui) le contempla quelque temps d'un œil entîainmé pluiôt par le vin que par la colère; mais le malheureux pouvait s'y tromper.

— Grâce! ajoula-l il ; voulez-vous qu'on t amène ù l'instant ici, monseigneur, les dames qui s'y trouvaient, pour vous fjirc compagnie sans doute, el que le guet, par trop de hâte, a conduites à l'hôpital ?

— Qu'elles y restent I s'écrièrenl-i's tous d'une voix.unanim3.

— Il me faut une au're satisfaction, dit le prince. Holà ! ho! qu'on apporte à boire I Cela lui fera oublier tout ce qu'il a vu el entendu dans celle maison.

— Pas n'est besoin de ce moyen ; je serai muet, monseigneur! s'écriait le commissaire en regardant avec terreur les énormes rouges-bords qu'on emplissait pour lui.

Mais il eut beau dire el supplier, la question lui fut donnée a. grand ivnfort de vin, jusqu'à ce que, de toute l'assemblée, il se trouvât le plus enfumé de vapeurs au cerveau el le moins solide sur sesjamb,.s.

Ainsi l'avait o; donné le Grand-Gédéon, et la sentence impitoyablement mi,ieà exécution, on le rendit à ses archers^ encore ù table, vidant les pots, et non moins ébriolés qnehii.

Les portes alors leur furent larges ouvertes. Le magistrat

SAESTIXE.

en tèle, les soldats regagnèrent la rue, tous rompant leurs rangs, criant, chanlanl, jouant au trictrac d'une muraille à l'autre, et faisant presque autant de bruit que les nobles tapageurs qu'ils étaient venus mettre ù la raison.

Quant à ceux ci, tournant d'un autre côté, ils redescendirent vers les ponts, chercbant des aventures pour acliever la nui'., brisant les vitres, cassant les sonnettes, déplaçant les enseignes, mettant une tête de Maure sous l'éL-rileau qui portail : A la belle Picarde, et l'image de la belle Picarde à la place de celle du bm roi David; suspendant les palettes d'un barbier-étuvisle à l'entrée d'un couvent de capucins, et Vu pancarte d'un logeur : Ici, Jbon gite pour la nuit, à la porte d'une lingère.

Us abattirent ensuite à coups de pierres les bougies, les Iransparens et les lanternes de papier, restes de la fête, qui brillaient encore à quelques croisées.

Dans la bagarre, une petite vierge de plaire, peinte, fleurie, enjolivée de dentelles et de clinquans, fut atteinte dans sa niche. Aussitôt tous s'arrêtèrent stupéfaits, se découvrirent, s'indiiièrent dévotieusenient , et le tapage, durant (juclques minutes, en fut interrompu. .Mais il ne tarda pas à reprendre.

Se croisant avec d'autres bandes, et leur disputant le passage, tantôt à force de bons mots ou de gros mots, tantôt, opposant, à force ouverte, leurs épéesaux bâtons des laquais et des artisans, ils finirent par faire route. Et quand le petit jour arriva,, Gaston se mit en voyage pour Blois, Voilure pour Florence , le marquis (\e Gêvres retourna i n exil ; les autres regagnèrent Iturs lils, se félicitant do la nuit qu'ils avaient passée -, et les rues, encore désertes, retentirent d'une acclamation dernière en l'honneur du gua.\d cédéox !

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