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IX PÈRE

Lesueur et Marillac, restés muets durant ce temps, l'avaient laissée dire à son aise, et ce dernier seul s'était avancé, msis vainement, pour s'opposer à son départ.

Lorsqu'elle fut sonie, tons deux se regardèreut : l'un, la figure étonnée; l'autre, la face souriaiite.

— Il paraît qu'elle n'a pas voulu recevoir mes excuses, dit te chevalier, et par ma foi, j'en ris sans conientemefit aucun, mais par habitude, car bien m'en fàebe. D'abord, peutêire avais-je tort ; et il est toujours mal séant de faire pleurer les gens qui ont raison; ensuite . cette tille me plaît, je ne sais pourquoi ; mais elle est un peu folle, et je les aime ainsi; puis encore, si vous lui portez un tendre intérêt, je me donnerais au diable de commencer avec vous une liaison d'amitié par vous offenser dans la personne de votre belle.

Lesueur se justifia sans peine de cet amour, et, soit pour mieux persuader Marillac, soit facilité, entraînement, ou pour répondre à l'intérêt (|ue lui témoignait sou nouvel ami, il en arriva bientôt avec lui aux demi-confidences, et l'entretint de celte passion qui, depuis'un mois, tenait tant de place dans sa vie.

Il lui parlait , sans la nommer toutefois, de celle jeune fille bien aimée, oubliant presque, en s'en occupant, l'inslantqui devait le rapprocher d'elle, quand un grand bruit se fait entendre sur le palier; la porte de l'atelier s'ouvre tout-ù-coup, poussée avec une violence telle que les bustes en vacillent .^ur leurs rayons de bois, et les trophées d'armes en rendent un murmure et un cliquetis assez prononcés.

C'est Jeanne! elle vient de rentrer, tenant parla main un homme qu'elle semble pluîùt traîner que conduire, tant il parait essouflé!

Cet homme, sans chaperon et sans veste, au regard abruti, et dont la barbe et les épais sourcils sont tachetés de plâtre, c'est son jèrel

Pour le rencontrer, elle a courii d'abord à son logis, puis

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de cabarets en cabarets, sans se rebuter, sans se lasser, n« ressentant (lu'impatience et dépit, mais non fatigue; elle le découvrit eiiliti rue :MontmaMre, à l'ancieniuMùnnelle de la Tt-le-DiiH, aiiablé avec rie fiJèlcs coni|iagnoiis, bons Iravail- Icuj's comree lui. L'heure la pressant pour retrouver Lesueur, elle le lira de là à force de ci'is et de prières, et le contraignit de la suivre sur-le-champ, à marche redoublée, jusque chez l'ariiste, où il arriva tout abasourdi, ignorant encore ce qu'il y venait faire.

LàjJcaune, la figure marbrée de cha'ear et d'irritation, prend à peine le temps de respîî. r.

— Vûih'i mon père! s'écrie-t-elle; je jure Dieu que depuis mon dé|>art d'ici je ne lui ai rien dit pour le prévenir. Que j« sois dauinëe si je mens !. Interrogez-le!

— Un instant, dit le modeleur, laissez-moi d'abord souffler. J'éioufl'ede soif et de chaud.

La mère Cormier était montée pour s'en(|uérir de la cause d'un tel bruit. Elle entre, et s'arrête stupéfaite de retrouver la Brabançonne dans cet état de désordre, qu'elle ne peut s'expliquer ù bien.

— Hé ! la boai.e femme, c'est un verre de vin que je demande, lui dit le Brabançon, la croyant accourue à un coup de sonnette du peintre.

La grosse dame leva les yeux et les mains au ciel, redescendit l'escalier et ne le remonta plus.

Comptant alors sur son retour, l'ivrogne se trouva rafraîchi par avance.

— Voyons ! de quoi retourne-t-il enfin? dit-il.

— Interrogez-le ! répéta Jeanne en s'adressant à Lesueur.

— Voici ce dont il s'agit, répondit Marillac à l'artisan, en le saluant révérencieusement,avec une moqueuse courtoisie. Je me suis trompé sur votre tille, et je lui en fais hautement entière réparation. Avec regret, je la reconnais sage, mais piquante, gracieuse, fort de mon goût; et, de grand cœur, je lui offre ici, devant vous, son père, le baiser de réconciliation.

— A votre aise, si cela vous arrange tous deux, répliqua le Brabançon, — surpris qu'on l'ait fait venir si vile et de si loin, pour voir donner un baiser i sa fille. — Qui êtes-vous, cependant, monsieur de l'épée? Pardon, c'est qu'aujourd'hui un chacun porte la rapière; on ne distingue plus guère un gentilhomme d'un commis delà gabelle; et faut-il encore savoir à qui l'on s'adresse.

— On m'appelle le chevalier de Marillac, puisque vous tenez à le savoir, répondit celui-ci.

— Marillac!... le chevallier de Marillac! neveu du maréchal, n'est-ce pas'? J'ai bien connu votre oncle, monsieur le chcvilicr : il est vrai que lorsque je tis sa connaissance, il était mort, vous savez... mais j'ai longtemps tenu sa tête eu:re mes mains, vu que c'est moi qui l'ai modelée. Maître Gonin m'a envoyé, comme ça, plus d'une pratique.

Maître Gonin était un charlatan, escamoteur, thériacleur autrefois célèbre à Paris ; et, sous son nom, le peuple désignait le cardinal de Richelieu.

— Il n'est point ici question de mon oncle ! répondit Marillac changeant soudain de contenance.

— Sulfii ! je comprends ! poursuivit le modeleur en se rapprochant alors du chevalier d'un air humble, doucereux, puis, clignant de l'œil, avec un signe d'intelligence, et baissant la voix : — 11 s'agit de Jeanne ; je com|)rends ! Vous la trouvez ù voire guise? tant mieux ! monsieur le chevalier, tant mieux!... je comprends !... on peut s'entendre !

Marillac recula de surprise et de dégoût.

Jeanne, voyant que le colloque tournait à sa confusion, voulut l'interrompre. Son père (si l'on peut prostituer un pareil litre à un tel homme!) lui imposa silence; mais elle n'en tint compte, et osa lutter contre lui avec cette énergie dame dont elle élait douée. L'irritation qu'en ressentit cet liomiie infâme, achevant ce ([ue le vin avait commencé, il délira, l'accabla de reproches, la menaça de sa malédiction, jura, s'emporta, et la voulut frapper. Sans les efforts réunis de Lcfueur et de IMarillac. il l'eût fait!

Alors, la pauvre Brabançonne, trouvant un affront de plus oU elle croyait trouver sa justilicaiion, trahie par celui-là

SAINTINE

même qui la devait protéger, cessa loul-à-coup de s'abandonner au désespoir. Une grande déierminalion venait de naître en elle. Avec une apparence de calme, elle rajusta ses cLeveux et sa toilette, salua son père, salua Lesueùr, leur dit adieu et partit.

Cet adieu était décisif. Pendant plusieurs mois ils n'enicfidirent plus parler d'elle.

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