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CHAPITRE V

lie lablcmu d'rfflîse.

L\ RO-SACC.

El quel était l'objet de ces rêveries qui, liier, sur le Pont- Neuf, au milieu de la foule , aujourd'hui, près de Jeanne, dans son atelier, depuis près d'un mois eiilin, au dire delà mère Cormier, préoccupaient si vivement maître Eustache lesueur?

Oii s'en somient, Louis XIII, lois de sa premièie visite au couvent di; la Visitation, avait alloué une forte somme d'argent ù l'agrandissement et ù l'embellissement de la chapelle de Sainte-Marie.

Les Iravai.'x terminés, la supérieure, Angi'liqiieLhuillicr, s'adressa à Simon N ouet, piemier peintre du roi, pour le charger de l'exécution d'un tableau de la Vierge, destiné ù parer son église : tableau fort important, car il devait occuper le cintre de la demi-rotonde de marbre, qui couronnait le sanctuaire, et recevait son jour du ciel.

Hais; malgré la nouvelle méihode expéditlve adoptée par lui dans ses compositions, Vouet, accablé de travaux ù S.iinl Germain, à Fontainebleau, tenant école de son art, donnant des leçons de pastel à toute la cour, depuis que le roi en avait pris de lui, sévit forcé de se désigner un rem|>lavant parmi ses plus illustres élèves, au nombre desiiuels il comptait Migiiard, I/biun, Lesueur!

Mignard parcourait l'Italie ; Lebrun, de deux ans jilus jeune que Lesueur, donnait de brillantes espérances, mais n'était pas en âge de les réaliser encore; et ce dernier fut li-iisi, à la grande satisfaction de la dame Angélique Lhuilcicr, un i)eu sa parente.

1 Sur l'avis de Vouet, on se décida pour une Assomjition , sujet que devait favoriser la masse de Limière tombant du haut de la voûte. I>sueur en traça une esquisse : il la soumit à son maître, puis ensuite ;'i la supéiieure et au granl conseil des dames de la Visitation. Tous en parurenl ravis. D'avance on ralTula dans le couvent du futur cliel-d'œuvre ; et le nom du peintre fut répété avec éloge, de bourbe en bouche, par les religieuses, et même jjar les pensionnaires, qui w. douièrent plus de son talent lorsqu'ellis apprirent qu'il était jeune et btau.

Voilà donc maître Lesueur introduit dans le saint asi'c! Chaque jour il s'y rend vers mili, au moment où toute 'a communauté est au réfectoire, et s'enferme dans la chapelle dont il peut sans sacrilège faire son atelier. Elle n'a pas reçu sa consécration nouvelle. Là, il dispose tout pour ses travaux, il prend ses dimensions, il étudie les elfets de la perspective, et médite sur leS difficultés de cet art qu'il doit porter si loin.

Alors son cœur ne bat encore que pour la gloire ; les idées inspiratrices ont seules le pouvoir de (aire tourà tour rougir et pâlir son front; ce qu'il ambitionne, c'est lo talent, c'est le génie, c'est cette faculté immense d'exprimer sa pensée, une, complète, par le trait et par la couleur, sans l'a-

moindrir, sans la changer ; d'imprimer sur la toile cette image vivante qu'il a dans la têle, et qu'il y voit avec les yeux de son àme, de la rendre palpable ù la vue de tous, avec l'air qui l'enviionne, avec les reflets vaporeux et i)uancés qui se jouent dans les plis de ses vétemens; avec sa chair animée, dans laquelle le sang circule ; avec ce regai d cjui parle !

Pour arriver la, n'en doutez pas, il donnera, il usera sa vie, s'il le faut. Et ipiel prix eu espère-t-il? Un nom, un nom illustre, qu'il veut rendre viable pour des siècles; un nom qu'on répél-ra dans les ateliers, dans les palais, et partout où le mot de peinture sera prononré; un nom qu'on ne (lourrait omettre dans le dictionnaire des grands hommes, dans le catalogue des grands peintres, sans les laisser incomplets! Comme un jour, peut-être, dans un avenir éloigné, lorsqu'un riche ami des arts ouvrira aux curieux son vaste musée formé a prix d'or, une voix s'élèvera de la foule qui dira : — Tout est beau ; mais il y manque un Lesueur!

C'est ainsi qu'il se représentait la gloire, la gloire son idole! Toute autre passion lui restait inconnue, même l'amour. La féconde richesse de son imagination le iirotégeait contre les surprises des sens. A lui, jeune homme rêveur, aimant la solitude , oti il sentait grandir son génie ;ù lui, vivant de sa vie d'artiste, par (juel moyen les femmes qu'il rencontrait eussent-elles inspiré la tendresse? 11 en était de belles, sans doute; mais n'étaient-elles pas plus belles encore celles qu'il avait iréées dans sa pensée ! Plusieurs, rxperles en semblable matière, ne s'y trompèrent point, cl devinèrent , quand il arrêtait sur elles ses regards, que le bel adolescent les étudiait plus qu'il ne les contemplait ; car il cherchait le beau dans la nature au profit de l'art seulement. Oui, l'art représentait tout ;'t ses yeux : c'était là le monde <iu'il peuplait de ses souvmirs d'enfant et déjeune homme, où il 'herchail ses plaisirs, sesalïeelions, et rattachait ses espérances d'avenir. Aussi , avec (|uel transport il se livra à ce nouveau travail, le plus important (lu'il eût encore cnlrejiris!

Il passait dans la chapelle du couvent la plus grande partie de ses instans, sans distraction aucune, sinon celle que venait lui donner de temps à autre sa parente, la supérieure, femme indulgente et bonne, d'un esprit facile et bienveillant. . Elle avait à cœur de lui faire les honneurs de chez elle, l'en- a courageaitpar ses éloges, s'émerveillait en le voyant travailler, s'inquiétait de ses senlimens et de sa conduite dans le monde, souriait d'aise en lui trouvant un cœur pur et candide, et avait lini par iirendre l'intérêt le plus vif au jeune artiste, dont la gloire devait rejaillir également sur sa famille cl sur sa i;ommunauté.

Un jour, Lesueur était seul, monté sur son échafaudage de peinire. Il entend des cris et des rires au-dessous de lui; et, à travers une des rosaces coloriées qui décorent les ogives de la chapelle, il aperçoit dans une des cours du couvent de ji unes pensionnaires i rolilanl gaîinenl de l'heure consa- ' crée au repos et à laré'Téaiion.

Le spectacle lui en paiàil d'abord plus singulier qu'attrayant. Grâce aux vilraux de couleurs et de nudiues différentes, les jeunes filles passent sous ses yeux en se teignant des divers relleîs du verre. Il y en avait qui de roses devenaient bleues, et les bleues devenaient jaunes, et les jaunes devenaient rouges; et plus elles s'agitaient, et pluscetl; bigarrure se compliquai! , comme si elles eussent se .il) 't .s'éballre dans une mosaïque de lumières ou dans les v ., eurs d'un arc-en-ciel.

Après avoir pris un plaisir d'enfant à les contemplor ainsi, il se sentit désireux de les voir plus franchement et sous leur véritable aspect.

Un carreau plombé était pratiqué sous l'une des arêtes de la rosace. Il l'ouvre avec précaution, dans la crainte d'éveiller l'attention, et d'être blâmé de sa curiosité. Il regarde, et la scène alors change à ses yeux. Ce ne sont plus ces figures vagues et ces femmes caméléons, retlélanl au hasard tous les accidens du prisme, c'est un essiiini de jeunes filles, éclairées par un léger rayon de soleil, et jouant au grand air, le teint animé et joyeux.

Parmi elles, il en est de jolies; d'autres, moins favorisées

UNE Mà.ITRESSE DE LOUIS XIII.

de lanalurp, possèdent cependant celte fraîcheur de la jeunesse ft cet air d'alacrité qui, dnraiit quehiues années, tiennent lieud'altrails.

Des premières, deux surtout lui paraissent dignes de se dispulci-ce prix de beauté quil s'apprête ;\ déceiner îi l'insu de la trioinpliatrice. Toutes deux sont du même âge, toutes deux blondes, blanches, charmantes!

Il les compare entre elles avec son coup d'œil d'artiste, sans plus songer à la crainte d'être réprimandé de son audace; il prend goùl à l'examen, et le prolonge à plaisir. Mais bientôt une seule a fixé toute son attention et l'autre a disparu, lui enlevant ainsi son moyen de comparaison, sans qu'il ait daigné s'en apercevoir. Une seule le retient encore immobile devant le i>etit carreau de la rosace, et il ne pense même plus à décerner cette palme secrète , balancée entre elle et sa compagne. Il la regarde, parce qu'il se sent heureux de la regarder. Ce qui le charme en elle, ce n'est plus l'élégance ries formes et la régularité des Irails. L'autre était aussi belle; mais la beauté de celle-ci tient à son àme empreinte sur sa flgure !

Pourquoi les hommes sont-ils si rarement unanimes sur la préférence accordée par eux à une femme à l'exclusion des autres? Pourquoi ce don de la beauté est-il parfois dénié à celle qui semble en être le plus correctement en possession ? ^C'est que. sans nous en rendre compte à nous-mêmes, dans ^;^les plis de cette bouche si fraîche, dans les contractions de ce front si pur, dans l'expression de ces yeux si brillans, nous cherchons au^re chose qu'un agréable spectacle à la vue. Quoi? Des qualités, des penchans, des passions répondant aux nôtres, ou du moins servant d'excitation à nos désirs ou i nos pasMons contraires. Aussi, toujours d'accord sur ce qui constitue la beauté physique, quand nous voulons l'analyser, nous confondons avec elle le type moral qui la pare ou l'enlaidit. Nous croyons étudier une figure, et c'est sur le caractère que porte notre sentence.

De là, les contestations et la diversité des jugemens. On a pu imposer au goût les règles de l'art pour définir des formes, mais non à l'âme pour sentir et s'éprendre. L'instinct seul y peut, et chacun le sien !

Eh bien ! c'est ce type moral, qui, aux yeux deLesueur, prêtait ù la jeune pensionnaire un charme surnaturel qu'un autre lui eût refusé peut-être. Oui, ce charme, il l'eût si.snalé, il l'eût adoré même dans une femme non pourvue d'autres attraits, dans une femme laide au jugement du vulgaire, enfin. Il le retrouvait non-seulement dans la sincérité de sa physionomie, mais encore dans l'a'c gracieux de ses épaules, dans la courbure de sa taille, dans les mouveniens de ses bras, et il se disait que c'était là le triomphe du grand peintre d'imiter, d'atteindre cette nature d'élite; de donner une pensée, un sentiment unique, expressif, harmonieux, au "pied, à la main, à toutes l-is parties d'un même corps. Il eût alors juré que, sans voir la tigiire de la jeune fille, il aurait pu dire le caractère de sa beauté et léiat même de son âme, tant chez elle tout était complet, pur, honnête, candide ! — Et cependant, pensait-il , un jour elle aimera, elle aimera avec violence; cela est sûr!

Et pensant ainsi, il porta la main à son front et se prit à réfléchir.

— Oh! senlira-til son bonheur celui qu'elle aimera!... On ne la destine point au cloi're sans doute!... Qu'une union vertueuse doit être douce avec une pareille corapa^ gne!... Comme son marf sera fier d'elle! heureuxsurtoul!... Comme il poursuivra la g'oire avec force et constance pour la rendre fière aussi ! Et quand il aura bien travaillé, qu'il se sentira joyeux, pour la rejoindre, de laisser là ses pin. ceaux et son atelier...

Ce mot le réveilla. Sans ysongtr, il se faisait jouer à luimême le rôle du niaii.

Il reporta ses yeux dans la petite cour, mais il n'y \il plus personne. La cloche avait rappelé les pensionnaires dans leurs salles de travail et d'études, et il ne l'avait point entendue.

Remis de son émotion, il reprit son ouvrage. Il l'avança peu ce jour-là.

Le lendemain, et pendant toute une semaine, Lesueur fut plus attentif à la cloche qui annonçait l'heure de la récréation pour les pensionnaires. Et le soir vonu , rentré chez lui, (piaiid il partageait le souper de sa mère-nourrice, la veuve Cormier, il la désolait par son air distrait et soucieux; cl quand les voisines, dont «luehiues-uncs ne laissaient pas que d'être assez piquantes, accouraient à la nuit tombée pour deviser sur les malheurs du temps, et sur les ridicules du prochain, elles étaient frappées de la sauvagerie plus (ju'accoutumée du jeune homme.

C'est qu'il n'a plus qu'une pensée au cœur, qu'une image dans la tête ! Autrefois, son oeil indifférent s'abaissait à peine sur des femmes auxquelles il proférait les créations pures et chastes enfantées par son imagination ; aujourd'hui, ces idéalités ont fait place à un être plus réel. Toutes les femmes se sont résumées pour lui en une seu'e, qui participe à la fois des deux natures : en la voyant il l'admira, mais il l'adore sans la connaître; il a pu la mesurer des yeux; les sons même de la voix de cel objet aimé sont parvenus k .son oreille, mais jamais le regard de la jeune fille n'a répondu au sien ; jamais aucune de ses paroles jetées en l'air, ne lui fut adressée: elle ignore qu'il existe peut-être, et lui il n'existe plus que pour elle!

Ces nymphes, ces vierges qui naguère peuplaient sa solitude et s'asseyaient à ses côtés, invisibles pour tout autre, ont maintenant revêtu la même forme, et, dans ses rêves, se présentent sous le même aspect. Vainement il s'efforce de reproduire dans son cerveau des Pallas, des Judith, desMénades ou des Gorgones, c'est toujours avec une peau blanche et fine, un front de seize ans, des yeux bleus, des cheveux blonds, souriantes et naines, qu'elles se montrent à lui!

§ IIl'i.\spectio\.

Cependant au milieu de ces puissantes et continuelles distractions, son ouvrage avançait. Les voussures et les médaillons formant l'entourage du tableau principal éiaient terminés : dans le tableau lui-même, la face et les mains de la Vierge restaient seules inachevées.

Vouet vint le voir, et en fut enchanté. Il applaudit à la distribution de l'air et de la lumière , et surtout à la montée du principal personnage.

Apres lui, ce fut le tour de la bonne supérieure de venir s'extasier et louanger l'artiste à cœur joie. Lesueur alors lui fit part de la iiécessiié où il se trouvait , pour mettre fin à son œuvre, d'appeler à son aide une femme, un modèle, qui qui prêtât sa figure et ses mains à copier, à imiter.

— Une fois la palclte de carnation préparée, lui dit-il, il nous faut travailler face à face avec la nature.

Il désirait s'entendre avec sa parente sur les moyens à cmploy-r pour introduire dans le couvent cette vierge de passage.

Mais Angélique Lhuillier voulut savoir quelle sorte de femme pouvait se m lire ainsi ù la disposition de messieurs les peintres; et tandis que son jeune ami le lui expliquait en termes aussi clairs qu'il lui était possible de le faire, elle reculait stupcfaiie, se couvrait le visage de ses deux mains, fermait les yeux, comme si elle craignait de la voir déjà devant elle.

Enfin la mère termina celte dévote pantomime en s'écriant :

— Jamais une pareille créature ne franchira la porte de la Visitation, ni le seuil de son église ! Miséricorde ! nous nous prosternerions devant la ligure de cette cbonlée !

— Mais, madame, — lui dit Lesueur , tout déconcerté de cet obstacle auquel il n'avait point songé,— les grands maitrès n'en usèrent jamais autrement. Les Sara et les Marie, de Paul Véronèseet de Raphaël, le peintre des vierges, ont

SAIMINE.

été inspirées par la Fornarina et la Bianca, non-seulement leurs modèle!!, mais de plus leurs maîtresses.

— C'est un dûublg scandai..'! repri'. la supérieure, en se couvrant de nouveau h li^'ure; cela ferait renoncer au culte des images, si rEi;lise n'avait tant aiiaihémalisé les iconoclastes ! Quoi ! les portraits de pareilles femmes prennent possession de nos auicls, et nous leur adressons nos liommages !

Elle ne put s'empéclier de sourire, cependant, à l'idée de toutes ces Madeleines sans repentance, décorant les églises, et voyant fumer l'encens devant elles I

— Parmi les peintres, re|)rii Lesmur, le Florentin Filijipo Lippi a seul joui de l'avantage d'avoir pour modèle une religieuse.

— Une religieuse! une fille consacrée à Dieu! mais c'est nn scandale non moins grand !

Après être restée (luelipic; temps recueillie, son fro^t rejirit sa sérénité liahiiuelle; son caraclcre de bienveillance et de bonhomie lui revint : regardant Lesueur d'un air entendu et en hocliant la tète, elle ajouta :

— Au surjilus, mon neveu (c'est le nom qi'ilte aimait à Ici donner, quoique leur parenté ne fût pas aussi proche), nous aviserons demain au moyen de tout cimcilicf.

Le soir même II y eut grand conseil au couvci.t.

Le lendemain, quand le jeune artiste se présenta, il trouva, pour le recevoir à la porte, la sœur toiirière, selon la règle; puis la supi'rieurc , accompagnée de deux sœurs surveillantes.

Les ayant profondément situées, et répélant le siyne de la croix, par lequel elles venaient de lui répondre, il se dirigeait vers son but a(coiitumé, la chapelle.

— Non point par là, pour le moment, — lui dit la su|)crieure d'un ton moitié familier, moitié mystérieux ; et, lui désignant rentrée de la seconde cour : — Suivez nous, mon neveu 1

Le cœur lui bat tout d'abord, sans qu'il cherche même à s'ex|)liquer le motif de celle infraction aux habitudes claustrales ; il lui bat bien plus vivement encore lorsque, |)énétrant dans cette rour sur les pas de sa conductrice, il se trouve au milieu d'une vingtaine de jeunes tilles, toutes belles, toutes jolies, toutes coiffées de cheveux, velues de blanc, en costume sim|-le mais élégant, et qui n'a rien de monastique, et ne se distinguant entre elles que par la couleur rose, bleue ou Isabelle de leurs ceintures ou de leurs l'cliarj! s.

Les unes isolées, les autres en groupes cl les bras enlacés, se proménr ni sous un double rang de tilleuls qui partagent la cour et projettent sur elles des reliefs tremblans d'ombre et de lumière en donnant à ce tableau une nouvelle animation, un nouveau charme.

La jirésence de l'étranger n'a point paru 1rs surprendre. A peine si quelques fronts se sont détournés pour l'entrevoir, et on les croirait ignorantes encore de .<a venue parmi elles sans le prolond silence qui vient de succéder tout ùcoup i leur babil habituel, à leurs vives causeries de tout à l'heure.

Iticntùt, il la dérobée, les jeunes filles ont jeté sur lui leurs regards curieux et interrogateurs, et il n'a pu s'a=surer cependant si Elle éla\l du nombre; car, par an mouvement de pudeur et de convenance, lui-même a presque aussitôt baisfé les yeux : tant le lieu et la circonstance agisseat puissamment sur une ilme honnête!

— IVIaintenant cxpli(|uons-nous, — reprend .'i demi-voix la bonne supérieure en se rapprochant de lui.— Mais vous pouvez, lever la têle, mon neveu, vous n'êtes ici que pour voir.

Lesueur croyait rêver, et ne savait quel sens donner A cette apostrophe Cependant il obéit, leva la tête, regarda, et le premier olijel qu'il vit ce fut Elle ! El'e, dont les yeux aussi étaient dirigés de son côté, attachés sur lui, et tous deux, en même temps, rougirent et se délourHèrent vivement ; lui, p»ur balbutier à sa jjarente quelques vaines paroles sans suite : elle, pour interpeller une de ses compagnes qui passait et nel'écouta point.

— Je vois votre surprise, continua la supérieure. Eioutezmoi: vous vous rappelez notre conversation d'hier; j'en ai

ait /jart au conseil des mères; toutes ont été de mon avis, fil nous était impossible d'admettre au sein de la communauté, fût-ce pour un jour, pour une heure, une fimme dont l'état est (fêtre vicieuse, et qui n'en veut pas changer; qui viendrait nu milieu de nous, sans crier misériconfe, pour exercer son im|iuilique métier, et sortirait du milieu de nous pour l'exercer i-ncore. Cela ne se pouvait faire. Restait un moyen : c'élait de déboiser le Snncliis sancloriaii et de vous metlre à même d'achever le tableau dans vutrc logis. Mais l'exécution en est dlflieile, a dit maiire Simon Vouet" et l'tuvragc en peut soulTrir à cause de la disposition de la limi're. De plus, à la mi-septembre, le roi, notre bienfiiteur, et monseigneur l'évèque doivent assister à l'inauguration de la cliapene. Nous touchons à la liti d'aoùi; donc un relard est impossible. Enfin, troisième cl dernier point, terminant le tableau chez vous, c'est toujours sans doute quel- (jue l'crame perdue qui vc.us eût servi pour noire Asfompiion, et cetl(' id»e nous était pénible... oui... Passe encore ([uand on n'en sait rien... Cela vous fait sourire, niOTi neveu?

l'ji elfet, Lesueur semblait avoir mérité ce reproche. lien était bien innocs'nt cependant, car il n'écoutait di-jà plus, et sa pensi'c, ainsi ijuir ses yeux, ne poursuivait (ju'un seul objet. ,

— Nos idies, reprit la bonne dame Angélique Lhuillieren prenant un ton plus élevé, nn maintien plus digne et plus cévcre, ne sont pas celles du monde. Cette imagi', dans Ir- (inclle peut-être vous ne voyez que les difUcultés de l'art à surmonter, et (y-'.c vous ne prisez pas plus <|ue vous ne feriez d'une rjiace ou d'une nymphe... (Dieu me garde de le croire, l)0urlantl) eli bien! mon neveu, c'est à ses pieds que nous viendrons imiilorcr do la force et déposer nos peines. Maintenant, ce n'est (ju'une peinture; mais bientôt ce sera pour nous la mère du Sauveur, la Notre Dame de consolation et lU i'é(lenii>tion ! la sainte protecirice de cet asile où nous devons mmirir! Ne vous c:onnez donc plus, et ne soyez pas trop \anileux du prix que nous y attachons; sa plus grande valeur découlera de son nom !

— Sars doule, sans doute, mada.me, balbutia Lcsueiir ne sachant (i,'oii lui venait cette légère réprimande en forme d'admonition.

— Eh ben ! donc, mon neveu, ne voulant point donner entrée à votre modèle, ne pouvant non plus, d'après la règle, consentir à ce (|u'une de nos religieuses (et nous en avons de belles) posât devant vous, comme il est ?rrivé .'i je ne sais quelle moine.sse d'Italie, nous avons résolu de prendre un lernii- moyen entre ces deux cxtiéniités. Nos jeunes pensionnaires, ([uoique menant sous notre tutelle uue vie sainie et exemplaire, ajjpartiennenl au monde et doivent y retourner. Elles subiront, sans trop pécher, les regards d'un homme; car, à irioins d'une vocation coniraire, toutes sont destinées au mariage. Vous les voyez devant vous... du nieins celles qui nous ont semblé réunir le plus des (jualiiés nécessaires pour représenter dignement la reine des auges. Trouverezvous dans le nombre un modèle qui vous agrée? Choisissez, mon cher neveu.

Le jeune homme osait h peine ajouter foi j'i ce qu'il entendait, et cepeuilant, depuis iiucUiues instaiis, il av;iit cru deviner les inlenlions de sa parente et les molifs de la haute faveur exceptionnelle dont il élail l'objet. Mais il craignait tant de s'être follement abusé! >

— ,Ie ne puis être ici gêné que par le trop de richesses, répondit-il le* cœur en émoi; elles sont toutes avenantes et jolies!

— Prenez garde ! — murmura tout bas l'indulgente supérieure en souri.mt et en levant le doigt d'un air de douce menace. — Cette belle llatlerie n'est nullement en sou lieu et place. Aussi me garderai-je bien de lui servir d'écho, et vous ne pourriez vous-même la répéter sans manquer à la confiance maiernelle que le conseil, sur mon rapport, a placée en votre prudence et discrciion.

El ce disant, ils se rapprochèrent des groupes de jeunes filles, dont ils s'étaient quelque peu éloignés pendant ce collocjue.

A plusieurs reprises, en se communiquant leurs réflexions,

UNE MA-ITRESSE DE LOUIS XIII

SOI

ils descendirent et remonlèrent l'allée de tilleuls, entourés de fcltc jeune et fraîche peuplade, i|ui, doj.'i moins étonnée de la préiCMce de l'étranger, commençait à l'examiner avec des yeux pleins de curiosité, en échangeant sur lui de légères railleries et de piquantes observations.

Lorsque les groupes les croisaient ou passaient près d'eux, Lcsucur interrompait ses discours pour saluer d'un air de réserve, et la supérieure pour retenir d'i:n signe, d'un geste, certain mouvement d'hilarité se manifestant de plus en plus parmi le troupeau.

— Eli bien! mon neveu, avez-vous cnlin trouvé? dit-elle.

— Oui, ma lame, répli-iua-t il d'une voix basse et tremblante. — Et, l'osani à peine désigner par l.i directien de son regard : — C'est la jeune rtemoiseilc don! la ceinture et le ruban de tète sont de couleur bleue : la voilà sous le troisième arbre, ;\ droite.

Mais elles élaient deux l'une près de l'aulr.», psrtant les mêmes couleurs. La S'jpérieure pouvait s'y tromper, et s'y trompa.

— C'est mademoiselle Etienn':;ic de Bressieux, dit-elle. Et le nom d Eliennette s'enfonça rapidement dans le cœur

du jeune artiste.

— En effet, poursuivit la dame Angélique, elle possède ce qui devait constituer le caractère de beauté de la Vierge, un air de douce fierté, les cheveux noirs.

— Les ciicvcux noirs! non, non, madame! s'écria Lesueur en l'inlerrompsut et se contenrint à peine : ce n'est point celle-là, c'est l'autre! ce'le qui maintenant s'appuie contre 4'arbre, et lient son mouchoir slir ses yeux!

— Ah! Louise de la Porie! répéia la supérieure d'un ton contrarié-, car dans ce moment l'amie de mademoiselle de la Fayette, la protégée du roi, était occupée à comprimer un violent éclat de i-ire que venaiî d'exciter en elle quelque n-^aligne réllexion d'une de ses compagnes, et la mère en eût gémi de honte si l'étranger s'en fût aperçu.

Mais Lesueur est tout entier au sentiment de son ivresse, et le nom de Louise a été rejoindre celui d'Etiennctte! Il ne peut déposséder sa mémoire de ce nom qui le premier s'est offert comme celui de l'objet aimé. Plus tard , il n'en vint même pas à bout, tant il en avait été vivement impressionné! et toujours, dans son ca;ur, dans sa tête, la pensionnaire de la Visitation s'appela pour lui Eticnnelte- Louise de la Porte !

— Votre choix me paraît singulier, ajouta encore sa parente en le troublant da.is sa joie. Louise est blonde; elle a un air d'enjoue.nieut et une peau Manche et rosée auxquels peut-être vous n'avez pas fait assez attention. Cela convientil bien à la nière du Chi ist? La Vierge est née Juive, et le soleil de Judée devait être un grand brunisseur de visages.

— Nous ne copions pas servilement, madame, reprit V^Ttisle; nous cherchons avant tout l'ensemble, l'expression d'une physionomie, et il nous est toujours loisible de brunir un leint et des cheveux.

— 11 suflit, mon cher neveu. Aussi où va ma vanilé de s'imaginer en savoir là-dessus plus que vous. R-tournez maintenant à vos travaux. — Ma sœur, frayez-lui la route, dit-elle en s'adressar.t à la sœur tourière.

A peine le disciple de maitre Youet se fut-il éloigné, qu'en dépit de l'air de sévérité que, contre son ordinaire, essaya de prendre la supérieure, un accès de gaité bruyante éclala de tous cùtés.

Et qui donc causait une telle explosion parmi les pensionnairesde la Visitation? SI on leur eût adressé celte interrogation, elles mômes se fussent trouvées bien embarrassées d'y répondre.

Une heure après, Louise de la Porte, accompagnée de la supérieure, livrait paisiblement au jeune peintre son visage angélique et souriant encore.

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