III
l'aithe modèle.
Pendant iiuit jours, Lesueur contemple tout à l'aise ces traits (|ui l'ont ensorcelé. Silencieux et attentif, tournant alternativenu-ni les yeux vers elle et vers le tableau, il s'enivre à la fois de, son amour et de son travail. Une seule idée le conlrislc alors : ce travail avance avec trop de rapidité! Cepiuulant sa parente, Angélique Lhuillier, lémoi.i obli^,é de toutes les séances, ne partage nullement ses idées à cet égard.
Louise, confiante et pure, prenait pour un zèle studieux l'ardeur qui brillait sur le front du jeune homme, et, pres- (jue capable d'apprécier son œuvre, grâce aux leçons du bon chevalier de la Losange, elle s'i:!téressait au peintre par les diffieu'tés qu'elle lui voyait surmonter avec tant de bonheur da?.s son art. S'acrouiumant à le voir, elle ne rougissait plus quand leurs yeux se rencontraient, et volontiers elle eût usé avec lui d'une honnête et douce familiarité.
11 arriva qu'une fois Lesueur, voulant, comme d'habitude, adresser la parole à Louise pour un léger changement dans la position de ses bras, ne juit que balbutier quelques mois tant il se sentit ému, et, n'essayant pas même d'achever sa phrase commencée, il s'arrêta tout court.
Descendant alors de son escabeau, il alla vers son modèle afin de donner à sa pose le mouvement nécessaire, et, pour cela, il lui prit la main, *]U9 Louise lui tendit naïvement; mais celle de Lesueur tremblait. Il retourna à sa place, incapable de conduire un piuc«au, s'assit, et, le front baissé, mélangea longtemps s;^s couleurs.
Par une inspiration subite, la jeune fille a fout deviné ; elle a éprouvé en elle une impression puissanie, inconnue à son âme de vierge, et l'amour peut-être vient de lui révéler l'amour.
Maintenant, Louise, se troublant sous le regard du jeune homme, se sent à son tour obsédée par une pensée de tous les instans, et, même en regardant le tableau, ne songe p'us qu'à l'ariiste. C'était le coniraire auparavant.
Maintenant, avec moins de confiance, elle lève vers lui son front timide ; Lesueur, avec moins d'assurance, i)romène sur elle son œil observateur; mais leur cœur bat d'une joie secrèle qu'ils ne sauraient encore définir. Il y a dans leur air, sur leurs traits, quelque chose de fier et d'animé qui ne s'y remarquait point naguère. L'un vis-à-vis de r.-iutre ils resteat silencieux; mais' tour à tour ils adressent à la supérieure des parob's plus fréquentes, plus vives, plus pressées. C'est un moyen délouiné que, sans le chercher, ils ont trouvé de correspondre. De même, des amans séparés par la dislance, ne pouvant se voir, contemiilent simulianément lalui;e pour que leurs regards s'y rencontrent ; eux, n'osant se parler, jeitentdu moins leurs paroles vers un même but.
Enfin, malgré ses retards étudiés et ses retouches fréquentes, Lesueur allait voir se terminer sa dernière séance. C'était à la suite de cette matinée où, dans son atelier, avait ou lieu la seèue entre Mariilac, la li'abançonne elson père. La supérieure, fatiguée d'une attention continuelle, de la cha. leur, d'une sainte veille, trop prolongée sans doute, venait de s'endormir, en murmurant des prières, et en roulant cnire ses doigts les grains de son chapelet.
A peine son léger sommeil s'est-il manifesté par sa respiration plus saccadée et par le mouvement de sa tête, qui à temps égaux lui retombe mollement sur la poitrine, que les deux amans (car ils l'étaient déjà dans le fond de leur cceur), pour ainsi dire seuls, en présence l'un de l'autre, se troublent touià-coup, et, de ce qui eût dû faire leur joie, n'éprouvent qu'une sorte de gêne et de.fflalaise.
Tous deux ont compris que le moment est critique et décisif peut-êire pour leur av3nir.
^'aturcllement, le jeune peintre se remit le premier de celte
SAINTINE
émotion. Louise fait un mouvement pour réveiller la mère; il la relient d'un si^ne, d'un geste de suppliant : non point qu'il veuille, se rapprocbant d'elle, effleurer même sa main de la sienne; mais il veut la regarder un instant à loisir, sans se voir contraint, par la présence d'une surveillante, d'interrompre son admiration par le travail.
Et qu'elle était belle alors !
Le soleil couchant remplissait le centre de la chapelle d'une ma'sse de lumière, qui inondait l'échafaudage sur lequel Lesueur se trouvait placé , et ses rayons amortis se projetant sur Louise, l'éclairaient à mi corps, illuminaient son front, lustraient ses cheveux, et donnaient à sa physionomie un éclat surnaturel.
Détachée d'elle, sur un arriére-plan, la supérieure, enfoncée dans l'ombre, inclinée, le front baissé, semblait une des saintes femmes priant devant un archange.
En contemplation, prcs(ii;e en extase, Lesueur trouve enfin, dans l'excès de son amour, la forciî de l'exprimer: l'enthousiasme triomphe pour celte fois de sa limidilé naturelle ! Les yeux fixés sur Louise, sans bouger de place toutefois, il lève sa main vers cette image de la Vierge qu'il vient à peine d'achever, et met l'autre sur son cœur. C'était son serment d'amour éternel ! Louise rougit, hésite... Le sentiment dont elle est possédée n'approche point encore, par son entraînement, de celui du jeune homme. Néanmoins, après un moment de doute, moitié par bonlédTime, moitié par tendresse, elle soulève à son tour sa main tremblante, mais la laisse aussitôt retomber.
La sti|)érieure venait de se réveiller.
Après avoir examiné le tableau, le jugeant complet, bien et dûment parachevé, la mère An;;élique Lhuillicr ne ménagea point ses fé'icilaiions .1 l'artiste, le gratifiant même de ce singulier compliment : " —J'esjjère que celui-lù, maître Vouct ne refusera pas de le signer! »
Lesueur y fit à peine attention ; il était plein de cette idée seule de se séparer île Louise, et peut-être pour toujours ! quel moyen s'offrirait à lui de la revoir jamais?
Au milieu des bons avis et des congratulations que lui prodiguait sa parente, il fut distrait seulement a l'audition de sa dernière phrase, celle avec laquelle la bonne dame le congédia: 0 — Allons, mon cher neveu, j'espère bien (|ue nous vous reverrons le juur de la dédicace de notre chapelle. »
En effet, le nouvel aalel de Sainte-Marie de la Visitation n'avait encore été consacré que par le sei'nicnl de deux amoureux.