LA DÉDICACE
Pendant quinïe jours, tous ceux que leurs affaires ou leurs plaisirs appelaient sur la route qui se prolonge entre le pont Saint-Michel et la barrière Sainl-Antoiiie, étaient sûrs de rencontrer sur leur chemin niailre Lesueur, toujours rêvi^ur et lacilurne. Aussi le petit nombre d'amis et de connais.sanccs qui le barraient en route, ne se faisaient pas faute de l'accosler avec des «luolibets. — Ktes-vous donc nommé inspecteur pour l'entretien des cpiais et voies publiques? lui disait celui-ci. — Voulez-vous enlever la Bastille, (jue vous rùilez toujours autour d'elle? lui disait celui-là. Puis un autre, l'atteignant sur la chaussée du faubourg : — l'ài criez-vous de l'hérésie, maître, (ju'on vous trouve sans cesse la poupe ou la proue versChirenton? Là était un temple de réformés, devenu célèbre durant nos guerres religieuses.
Il répondait peu A ces questions, ne sachant quoi répondre, et il continuait à venir contempler de loin ces murs on son àme s'était concentrée, et le pet't iloclier de cette ( liaiicllc qui lui rappelait ù la fois son œuvre, dont un autre aurait l'Iionneur sans doute, et sa jolie peiisiûiinaire,. qui peut-être non plus ne devait porter son nom !
N'y avait il pas là de quoi désoler le cœur de l'amant et de l'artiste?
Un matin, il vit le carrosse du roi remonter le faubourg, et s'arrêter à la porte du couvent, et il trouvait le roi bien heureux ! — La discipline du cloître se relâchait pour lui, et et il y voyait, selon ses désirs, son ancienne favorite!
Qu'on i'eiit stupéfait dans ce moment, si on lui eût appris que le pieux monarque y était alors attiré, non par Louise de la Fayette, mais par Louise de la Porte I
Marillac n'avait point négligé son nouvel ami. Il le visitait souvent, et voulait même prendre de lui des leçons de peinture, sans doute pour occuper s s loisirs quand l'orgie manquait, ou que le jeu l'avait misa sec.
Maljiré la différence de leurs caractères, de leur position, ces deux jeunes gens se comprenaient, et un penchant naturel les rapprochait l'un de l'autre Lesueur avait fini par faire de Marillac l'entier confident de son amour, de ses peines secrètes , et celui-ci s'cfforvaut de le consoler à sa manière. croyait y parvenir en se disant amoureux aussi, :i plaindra aussi. Pour mieux prouver à l'artiste combien leur situation était la même, il se déclarjît sérieusement épris du modèle aux longs cheveux, de Jeanne la lirabançosnc ! — Et n'étaitil pas le plus infortuné des deux, puisque, depuis ta disparition, il ne jiouvait même connaître son asile, et de plus n'avait qu'une certitude, celle de n'êtie point aimé!
Alors d'un ton demi-giave, il partait de là pour s'offrir à son ami comme un exemple de résignation, et l'inviter à l'imiter. Mais Lesueur ne comprenait guère l'analogie de leur situation respective, et, s'indignant même du rapprochement, cessait de lui jiarler de Louise et de ses séances au couvent.
Enfin, le jour tant souhaité arriva. Lesueur reçut un message de sa bonne parente, qui le conviait à la consécration de la nouvelle chapelle.
Cette fois, la porte du couvent s'ouvrit pour la cour et la ville. On voyait partout, le long du faubourg, litières, voitures et chaises à porteurs, se dirigeant vers lat Visitation. Non-seulement le roi y devait paraître, mais la reine, assurait-on, y figurerait auprès de lui, le temps de ses relevailles étant passé, et la cérémonie en ayant déjà été religieusement célébrée à Noire-Dame.
On altribuait^ctte démarche d'Anne d'Autrirhe à sa dévotion pour la Vierge, sous la protection de laquelle, six mois aupa-avant, son auguste époux, i ar un vœu solennel, a mis le royaume de France; mais il n'en est pas ainsi.
Elle vient honorer l'asile habité par mademoiselle de la Fayette, car eile sait enfin tout ce qu'elle doit à cette sainte fille. Aussi, dès son arrivée à la Visitation, et lorsque toutes les mères s'empressaient autour de la reine pour la remercier de l'honneur fait i^i la communauté par sa présence, elle fit a|)pcler la reclus?, et l'embrassa en lui témoignant de mille façons l'intérêt qu'elle lui portait et la haute estime où elle était dans son esprit; ce que nul ne sut comment exi»liqiier.
Lesueur, non sans efforts, traversa la cohue de soldats, de pages, de laquais stationnant à la porte du couvent; mais ce fut bien pis quand, parvenu dans la cour, il, s'y put à peine mouvoir, tant la foule y était grande. Interdit, désolé, il abandonna toute espérance de jamais revoir l'étroite enceinte de la chapelle.
Heureusement pour l'artiste, Marillac l'accompagnait, et ne se décourageait pas aussi facilement. Sachant iiuelle importance ailache son ami à pénétrer dans l'église, usant de ses moyens et de son audace ordinaires, il marche devant lui, le chapeau à la main, criant: —Place, place, messieurs! pardon, mesdames ! et lui fait ouvrir un large passage, dont lui même il [jrolite le premier.
Tout honteux de ce masége, Lesueur le suivait, rouge jusqu'aux oreilles; et chacun de se demander (|uel était ca beau jeune homme, à la mise si simple, et marchant ainsi, précédé d'un officier du roi. Par ce moyen, il s'ouvrirent une roule vers la chapelle, et jusqu'à la grille même qui séparait le publio lies dames delà communauté.
Oii entendait encore la foule s'agiter au dehors, et déjà l'enceinte était comblée de spectateurs. Bientôt les tribunes se montrèrent garnies de femmes brillantes de parure. Dans celles du milieu, le roi, la reine et les plus hauts personna-
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII
SOS
ges de la cour appelaient à eux. l'aUention générale. Noire jeune artiste s'en irrite d'abord; tous les regards se tournaient vers eux, et nul ne semblait songer à son tableau I Mais d'autres pensées l'ont bien vite distiail de ce faible retour vers les idées de glc-ire.
Au-delà des grilles, une petite porte s'est ouverte ; la supérieure parait à la tète des mères, entourée d'une députalion de sœurs visitandines, étrangères au couvent du faubourg, et députées de la province, par les autres maisons de cet ordre, pour assister à celte sainte inauguration.
Toute l'atienlion de Lesueur se dirige de ce côté. Longtemps il examine, il observe. Les religieuses et les pensionnaires vont deux par deux, les yeux baissés et les bras croisés sur la poitrine, occuper leurs places autour de la nef et sur les strapontins inférieurs.
Il n'a pu entrevoir Louise parmi elles, Jcan-Francois de Gondy , premier archevêque de Paris (avant lui la grande ville n'avait qu'un siège épiscopall, donne le signal des charils sacrés, qu'accompagnent un corps de musiciens entretenu par lui à grands frais.
Les cérémonies de l'aspersion et de la dédicace étaient achevées; la messe avait suivi au milieu du recueillement général, et Lesueur, attentif seulement à ce qui le préoccupait, cherchait encore et vainement, dans les rangs pressés , des saintes filles, sous les voiles et même sous les bandeaux, celle à qui d'avance il avait donné sa vie. Près de lui , Jlarillac le raillait à voix basse de son peu d'instinct en amour et de l'insuffisante de ses recherches, lorsque l'insouciant chevalier lui-même, cessant de railler, sembla lout-à-Ci)up frappé de stupeur, comme si le nom du terrible cardinal eût mille fois fait retentir les voûtes de l'église.
Un incident, auquel plus que tout autre, à en juger d'adirés la ccntractation de ses traits, il parait prendre intérêt, vient de troubler et d'émouvoir l'assemblée.
Quand l'archevêque, selon la coutume, appelait sur la tête du roi les bénédictions du ciel, une voix forte et perçante s'éleva du côté du chœur et près de l'autel même, qui criait : — Non, non ! Dieu cessera de le protéger; il sera inûexible pour celui qui a éié impitoyable ! et à l'hture de sa mort il ne lui fera pas grâce, car il ne l'a pas faite au duc de Montmorency !
Tout le' monde se leva en rumeur ; le service fut interrompu.
Et l'on vit debout, au milieu du sanctuaire, une femme, haute et droite, le bras étendu, comme si elle lançait l'anathème.
Autour d'elle la figure de toutes les sœurs exprimait l'étonnemcBt et l'épouvante. Quelques-unes, prosternées à ses pieds, se courbaient d'effroi devant l'esprit prophélique dont elle semblait agitée, ou plutôt la conjuraient, avec larmes, de ne point prolonger un scandale dont l'ordre entier devait répondre.
La consternation régnait d'un bout de l'église à l'autre. Les assistans faisaient entendre une rumeur croissanlc; l'archevêque ordonnait une enquête, du plein droit qu'il tenait du saint-père; la supérieure, AngéliqueLhuillier, les yeux au ciel, priait pour celui qu'on venait de maudire ; la reine éîail tombée, saisie de sinistres pensées, entre les bras de ses femmes ; le roi seul resta calme, cl donna des ordres pour qu'on lui Nommât la folle qui avait osé parler ainsi.
C'était une religieuse du couvent de la Visitation de Moulins, Mai ie-Félice des Ursins, parente du roi par sa mère, et veuve de Henri II, duc de Montmorency, décapité à Toulouse *.
Lorsqu'on l'apprit à Louis XIII, après s'être un instant recueilli, il dit à voix haute :
— Comme roi et comme chrétien, jejui pardonne! L'impression produite par cet événement, jeiant encore une grande perturbation dans tous les esprits, lui-même requit le silence, ordonn-i d'achever la messe, et demeura le. reste du temps agenouillé, et les yeux sur son missel.
• Elle mourut en 1C6G, snpéiieure de ce couvert, où eUe avait été religieuse.
Enfin, la cérémonie terminée, il se retira, ainsi que la reine, sans paraître se souvenir de l'anathème lancé contre lui, et sans vouloir souCfrir qu'on lui en parlât.
Lesueur, (juc cet événement n'avait pas entièrement distrait, entendait derrière lui, de tous côtés, le mouvement qui annonce la soriie de la foule ; et, les mains fixées aux barreaux de la grille, il restait dans la même atiilude, dévorant de ses regards toutes ces jeune-; femmes prosternées encore devant son tableau ; et il ne se lassait point de les examiner, de les compter, de chercher Louise dans leurs rangs ; mais il ne l'y trouvait pas!
Aux bruits expirans de l'orgue, toutes, religieuses et pensionnaires, passèrent de nouveau devant lui, et il ne vit rien !
Depuis trois jours, Louise était partie du couvent.