SAINTETE
pcrsonnagrs du royaume claicnt en présence, si le dernier interlocuteur se pendiarit vers son compagnon, d'un air de profond mystère, nVùt ajouté : — J'ai découvert le pot aux roses : le roi est aniounux!
— Celle trouvaille! dit l'autre; nous le savions !
— Mais il ne s'agit plus ici de niadcmoiselle de la Fayette...
— ^ous le savons encore! Il s'agit d'une jeune pensionnaire nommée Louise de la Porte!... ajouta le maître du page.
A ic nom, le maître du valet recula de trois pas.
— Vous le savez! s'écria-l-il. C'est donc par sorcellerie ! firle roi n'en a pirlé iiu'ù moi. L'un de nous deux a rêvé tout haut! Cela est sûr!
— Le roi est dévGt, l'amour est un péclié; un peccavi a pu fout nous apprendre.
— Quoi ! le confesseur de sa majesté, le père Gondran?...
— Silence ! Que notre science nous vienne du diable ou de nctre petit doigt, ((u'impoite, eordieu!
Comme ils en étaient là, ils crurent entendre un léger bruit, h leurs pieds, dans les broussailles. Inquiets, et prêtant l'oreille avec altenlion, ils poitèrei.t à la fois la m; in, l'un sous sa lioupiielandc, l'autre sous son manteau, et chacun en sortit un pistolet qu'ils ai nièrent on même temps. Le bruit avait cessé; néanmoins riiabitanl du château, ayant peine ;"» se rassurer, tira d'un petit sifflet de chasse un son aigu et prolongé.
Le valet resté pi t.; du hameau des Carrières accourut aussitôt. C'était un jeune gar,<, à la figure niaise, mais aux épaules larges, et d'une vigueur remarquable.
— Nous avons enlemlu bruire [lar ce (ôté-ci, lui dit son maître en lui désignant un des versans de la butte : — Cherche.
— Si c'est un curieux en observation, ajouta l'autre, et si la distance de lui à nous est telle qu'il n'ait pu que nous entrevoir à la clïrté de notre lanterne, et que le son de notre voix lui sûitencore inconnu, arrache-lui simiilement- les yeux, si tu as la main assez dexln; pour cela faire ; mais si nos paloles ont pu lui lûiiibcr dans l'oreille, assomnie-lc sur place!
Le valet, s'appiiyanl du long bâton ferré qu'il tenait, se laissaglisser,dans la direction iiidi(iure, au milieu des hautes herbes et des arbustes qui couviaienl le revers du monticule, et disparut.
— Maintenant, reprit le rude cavalier, la prudence, je crois, veut que nous parlions en arcjot. Ecoutez-moi : — Vous nMgnorez pas ce que la dilaissce {\) a causé detouimensà Voracte(-2\; elle pouvait lui en causer encore par le rapprochement de Ciphale (.5) et de Procris ({), qu'elle tentait du fond de 63 retraite. Cependant Ciphule ne l'aime plus; mais il la revoyait sans cesse, attiré qu'il était par la pensionnaire (3). Celle-ci devait donc partir de t'mile (6i ; elle en est partie! Désormais la délaissée sera bien la délaissée]
L'interlocuteur Dt un soubresaut en apprenant que Louise n'était plus ù la Visitation.
— Mais par quel moyen avez vous amené ce ré.;ul(at?
— Rien de plus facile. Lapcnsionn'iire^sa'ii pour parenic, à Tours en ïouraine, une certaine baronne, inscrite, on ne sait comment, sur la li>te de l'épargne. Nous l'en avons fait rayer, persuadés dj; la voir accourir immédiatement à Paris pour réclamer : ce qui n'a pjs manqué.
— Vous connaissez jusqu'ù sa parenté! dit l'homme à la bouppeljnde, dont la surprise allait toujours croissant.
L'homme au manteau, sans paraître s'apercevoir de son étownement, poursuivit:
l,a pension lui fui rendue, doublée, triplée même, sous
le prétexte de charger la dame d'une sitricillance (7) de province, à la seule cùndiiion nouvelle de remener la jeune fille à Tours, et de l'y marier le plus toi possible, afin de donner da relief à sa maison.
1 Madcmo'seîle do la Fayette. — 2 Le cardinal de lUcliclicii.
3 Le i-oi. — 4 La reiue. — '■> Louise de la Porto. — G Le
coHvçnl de la Visitation.
7 Maison où secii-lcment on icmii noie de l'opinion puîiliqii».
— Elle a accepté?
— Avec reconr:aissancc. Aujourdhui, voici ce qui vous reste à faire : si Ccphale en a sérieusement dans l'aile po;ir lapensioiiiiuirc, c'est vous (|u'il chargera des négociations à pratiquer pour son retour : (tela ne l'ait nul doute. Vous scrablerez a^ir, et vous n'agirez point.
— Mais...
— .Mais... mais... cordieu! c'e^t la volonté de l'ccclel
— Je l'hono.'-e comme celle de Dieu même; cependant, — dit en insistant l'iiomme ^ la houiipelande, eiïrayé du rôle qu'on voulait lui donner à jouer, — mon prédécesseur, lîoiscnval, a été chassé pour avoir essayé de se placer ainsi, dans l'intérêt de l'oracle, entre les amours de Céphale et de la délaissée. ,
— Eh bien ! vous aurez plus d'adresse que lui... ou /.lulôt l'adresse ne vous sera point nécessaire. La pensionnaire ^e^a bien vite oubliée! Peut-être Ciphale voudra-t-il en revenir à t'.lurore (I); mais de ce côté surtout, le seigneur J'Iulon doit veiller, et il veillera, n'est-il pas vrai?
Celte fois, l'habitant du château s'incline plus profundéinent que devant; carie seigneur Ww/o/i c'est lui-même, EiJrar-François de la Chenaye, gentilhomme, et premier valet de chambre du roi. Celui qui l'endoctrine ainsi avec une si grande apparence d'autorité, c'est Jacques Sirois, ex archer des gaides-du corps, lionin;e d'un dévoùment, d'une discrétion, d'une iiibcnsibilité à toute épreuve, et présentement l'une des ftmes damnées du cardinal.
llichelicu se tenait à celte époijue devant le Catelet, ocupé ;"» réduire cette place, restée au pouvoir des Espagnols. De là, ce génie inquiet et puissant dictait ses volontés à la France, veillait sur elle, etiiis(]ue sur les amours de son maître. De là aussi, après aïOir débusqué les Espagnols de leurs premiers relrandu mens, non moins soucieux de combattre les favoris elles favorites du faible Louis XIII que ses ennemis, il s'esfmis en tête de déloger Louise du cœur du roi. Voilà pouniuoi aujourd'hui Jaetiues Sirois,escortéd'un page, s'est dirigé vers la bulte des Carrières.
Le jour commençait à poindre, et les deux discoureurs, assez mécontens l'un de l'antre, mais se gardant bien d'en rien témoigner, allaient se séparer, quand, toul-ù-coup, des cris étouffés montent à eux du pied de la butte. Sirois et la Chenaye écoutent, la main sur leurs armes. Les cris deviennent plus peiçans, plus disiiiiets, et semblent être articulés avec le double accent de la douleur et de la supplication ; mais soit que le vent frais, ipii d'ordinaire s'élève le matin du côté de 1 est, à l'aiiproche du soleil, emportiit les paroles , soit (|ue celui qui poussait les clameurs fiU contraint de les inle.Tompre, elles arrivaient à nos négociateurs par bouilées rares et sans suite.
— Votre lévrier a sans doute surpris quelque marcassin dans sa bauge, ditl'ex-archcr, et il parait lui étriller proprement le cuir.
— Jean est un honnête garçon, exact à son devoir, répondit le sieur de la Chenaye; il a le pied leste et la main lourde. J'ai seuler.ient appréhension qu'il ne se méprenne; car il est jeune encore et un peu étourdi.
— Cordieu ! seigneur Pluton, dans noire passe, on n'y saurait mettre trop de soin. Il ne fait pas bon à détourner le gibier du roi ; et à moins que Jean ne se soit adressé à un curé, porteur du saint viatique, j'applaudis aux coups qu'il donne à tort ou à raison, le patient fùt-il mon propre frère.
Ils écoutèrent de nouveau, et n'entendirent plus rien; et, l'instant d'après, le jeune valet, le bâton dans sa main gauche, revint ù eux, agitant en l'air sa main droite, toute saignante.
— Eh bien ! sire Jean, lui dit son maître, qu'y avait-il, et qu'est-il donc advenu? Parle bas.
Et sire Jean, 'en baissant le ton de sa voix, naturellement douce, lui donnant un accent plus doux encore, leur raconte ioinn«: (|uoi, derrière un buisson, il avait découvert un indivitlu gravissant le teri'ain sur ses pieds et sur ses mains, pour se rapprocher d'eux sûrement; que cet individu, le liai-
1 Mademoiselle fl'IIauiefoii,
SAINTINE
SOS
rant stir ses traces, avrtit dé-valé au ba> de la momagne, el s'élait ii;is a fuir; que lui, sire Jean, lu* avait jelé admilement son lifiion dans es jamlies iioiir ie faire eliuir, tl qu'euflii, après qupIqiK s liorioiis dunnés, eoiiinie il poussait des cris de Miliisiiie, il avaii iru prudent, laiidis (|iri' iheiehail son li;'i!on ferré d'unr main, de lui elore la l)Oui lie de l'autre. — Mais alors, ajuuia sire Jean, toujours avec sa voix douée el modérée, — le scélérat m'a uiordu !
— Et il a de bonnes dents! dit Sirois avec un rire moqueur.
— Voire ! répliqua le valet en arratliant une poigncedlierbcs, et 'a pressant dans ta main pour étancher ie sang qui en coulait. — Ses dents peuvent être bonnes encore, iieureusemenl le diable a la prau dure, et il n'a plus que lui ft mordre!
— Tu l'as tué ! s'éeria la CLenayc fout bouleversé.
*- Très bien, dit Jean de l'air le plus calme du monde. — Il avait pu entendre.
— Nohlement trava lié, mon garçon ! ajouta Sirois en lui frappant sur l'épr.ule ; c'est là de l'exactitude à suivre ses instructions. — Eh ! que vous ini] crrlc, seigneur P.'uIoh? fallaitil mieux qu'il nous laissât espionner?
— Ce qui m'importe! reprit la Clienaye en manifestant toujours une grande anxiété, et en attaihant un regard interrogateur sur son valet. — Il m'importe qu'aujourd'hui même c'est jour de confession pourles gens du château, et je crains...
— Laissez donc! répliqua l'anher; sire Jean oubliera celui là, et le mettra en réserve pour sa confession générale, faite in articula viorfis. — Mais il est temps de se dire adieu.
Le premier valet de chambre de sa majesté, suivi de Jean le meurtrier, rentra au château de Saint-Germain.
Jacques Sirois descendit de l'autre côté, pour rejoindre sa monture et son page, et quand il arriva près de l'arbre où celui-ci devait l'attendre, il y trouva bien les deux chevaux, mais de page, point!
Pestant, sacrant contre lui, il l'attendit quelques minutes. Le temps le pressait, le jour était veuu, et il ne se soudait pas d'être reconnu au visage par les habitués du château. Enlin, avançant vers la plaine pour le découvrir, il aperçut, i) mi-côte de la butte, un homme couché, et dont les jambes pendaient. Un souiçon le saisit, et l'action de sire Jean lui revenant en mémoire, lui fait craindre qu'il n'y ait eu réellement méprise dans l'affaire.
Il s'approche : c'était bien son page, son page mort, le front fendu !
Jacques Sirois n'avait guère le cœur tendre; toute sa vie était !à pour donner un démenti formel ù quiconque l'eût accusé de cette faiblesse. Cependant ce jeune homme étendu sur le sol, la tête ouverte, les cheveux sanglans, c'est à ses^ soins qu'une mère l'a confié pour lui faire faire son chemin dans les armées du roi, ou dans la maison d'un grand seigneur ; c'est lui (jui l'a donné ù son maître, le cardinal duc, et c'est pour l'avoir suivi du Catelet à Saint-Germain que le voilà mort ! mort assassiné ! et c'est lui-même, Jacques Sirois, qui a poussé, txciié, félicité l'assassin !
Tout cela le chagrine ; les bi as croisés, la tête penchée, iî reste quelque temps en contemplation devant le cadavre, se disant avec un soupir: — Peut-être s'inquiétaitil de moi; peut-être s'était-il glissé le long de la montagne pour me prêter aide et secours en cas de besoin, car le pauvre garçon était courageux, et il m'aimait ! Il le devait! Maudit soit ce butor de valet! La Chenaye a raison; il y fi^ut regarder à deux fois, et se mifier de pareils Étourdis! Pauvre petit! je partirai donc seul ! Et que dirai je au cardinal':" il me le redemandera à coup sûr; el à sa mère, dont il était l'unique enfant, que répondrai je? '
Une larme, bien rare dans de pareils yeux, était près de mouiller sa paupière, lorsque soudain il vient à songer que si sou page est reconnu, cela peut éventer son message nocturne et mystérieux dans le pays. Alors, rendu à l'iiiipitoyable sentiment dp ses devoirs envers le cardinal, après avoir jeté un double regard autour de lui, d'une main ferme, il prend sou pistolet, et d'un coup dans la face en défigure entièrement le mort.
LE SIÈCLE — ni.
Ce n'en point encore assez pour la sûreté de ce prudent négociateur. Ce jeune homme p-ut conserver sur lui des papiers qui comprome^raieni Jacques Siros. Il le retourne, il le fouille, i: le déshabille, el, dans la doublure de son pourpoint, trouve une insinu-tion écrite en chiffres; mais il en a 1 i tb f.
Il la parcourt, cl son attention est vivement excitée. Bientôt sa pitié pour le mort se d:ange en fureur. Après avoir rudement invectivé le cadavre, d'un pied colère il le pousse et le fait rouler dans une ravine.
Par ordre du cardinal, le page escortait l'archer, ostensiblem* nt pour le servir, secrètement pour l'espionner : car Richelieu ne négligeait aucun moyen de s'assurer de la lldéliléde ses gens. Jacqm s Sirois était de sa police, le page de sa contre police. Ainsi se passaient les choses en ce temps-là.
A la détonation de l'arme à feu, quelques villageois sortirent de leurs demeures souterraines; mais avant que la eurio-iié les eût poussés jusqu'à l'endroit ensanglanté par le meurtre et le saciilége, l'archer avait déjà soBlevé derrière lui la poussière de la roule ; il retournait au Catelet.
l'accès de VERTl'.
Malgré les injonctions du cardiKal, la Chenaye dut obéir à la volonté du roi,qui le chargeait déportera Louise une riche parure, en attendani que sa haute protection éclatât plus ouvertement pour elle.
Jeté dans une situation perplexe , par cette dure nécessité de subiruneimpulsion double et contradictoire, ilseprésenta au magasin de la rue Saint-Denis, chez le maître fourreur, où logeaient encore les deux dames.
Tout y annonçait un départ. Une voiture stationnait dans la cour de maître Le Moutier. Le valet de la baronne y entassait paquets sur paquets, aidé dans celte occupation par la servante dumarehand, qui se fût volontiers attelée elle-même au carrosse de la tante et delà nièce, pour les faire partir plus vite ; car depuis l'arrivée de ces nobles hôtesses, la fille Benoît vovait s'affaiblir de jour en jour ce pouvoir naguère exercé par elle sur le cœur et sur la maison de son maître. Mais bientôt, seion ses vœux, tout allait rentrer dans l'ordre accoutumé.
En effet, la baronne, accompagnée de Louise, se disposait à l'instant même à se mettre en chemin pour la Touraine.
Le premier valet de chambre de Sa Majesté se damna de n'être point arrivé une beareplus lard. Il eût été quitte alors d'une partie de ses embarras! Cependant le courage lui revint. Admis en tête-à-tête auprès de la tante, elle étala devant lui un tel luxe de bons principes, de morale, de vertu, de religion, qu'il crut trouver dans cette circonstance imprévue le moven de se tirer d'affaire.
Résolu à l'épouvanter et à la contraindre de partir sur-lechamp, employant toutes les précautions oratoires, nécessaires en pareil cas, il lui laissa eatin entrevoir ce quelle nature étaient les seutimens de Sa Majesté à l'égard de Louis».
iSladame de Saint-Cernin n'y put ajouter foi d'abord, sembla prendre l'alarme, et le força de s'expliquer plus clairement.
IlleQt.
Au prononcé de celle phrase: »— Oui, madr^me, le Roi est amoureux de mademoiselle Louise de La Porte! « la baronne se leva, toute saisie, et sortit de l'appartement comme s'il eût été question pour elle de fuir avec sa uiéce jusqu'audelà des frontières de France 1
C'était psur donner l'ordre qu'on défit ses paquets de voyage.
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIU