‹ Le siècleChapitre 181 sur 216 · SOT · texte numérisé non relu

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tribua les postes d'observalion. Avec le signalement de Louise (et il ne pouvait man(nn'r de le connaitiel, il tint un bout de la rue, Lesueur l'aiiire, et toutes les filles, femmes ou veuves, dames de houliiiiie ou demolstlles nobles, qui, ce jour-là, se nioninVent versieite extrémité de Paris, subirent, à leur insu, le même examen.

Enfin, après trois beures d'altenle, perclus de froid et d'ennui, les deux amis s'éloignaient, et Marillic- se riait à ru'ur-joie de l'amour et des amoureux, i|n;inrt une < baise à porteurs vint ù passer. A la vue seulement d'un ruban flottant en dehors, d'une petite main appuyée sur la piirliére, à un fori battement <iiii lui prit au cœur, l'artiste devina la présence de Louise.

Longeant le quai AIalar(iuest, le pont Barbier, et la rue qui, alors, séi'arait le château des ïuilerirs de son vaste Jardin, ils suivirent la cbaisc jusqu'au nouveau théâtre du Palais Cardinal, où elle s'arrêta.

On y jo-.iait ce jour-là une pièce de Pierre Corneille, l'auteur du C'd;et l'acteur Monitleury s'y devait signaler dans une petite comédie de l'abbé de Bois-Robert, .\ussi les ave- Bues se trouvant obstruées, une nuée de commissionnaires et de valets de place environnèrent si complètement la (hai>e, les personnes qu'elle contenait se perdirent avec tant de rapidité dans la foule, qu'en vain Lesueur jura ses grands dieux avoir reconnu Louise; Marillac soutint qu'une vieille dame, en mantelet, en bonnet monté, était seule sortie de la bolle, et railla sans pitié le pauvre amoureux, qui se damna il vouloir le convaincre.

Ils entrèrent cependant, et les sarcasmes du cbevalifr ne cessèrent que lorsque Lesueur put lui montrer, au second rangdes loges, Louise deLa Porte, dans toute la splendeur de sa jeunesse et de sa beauté, assise près de la dame au mantelet signalée par Marillac.

Une place était vacante derrière elles ; mais Lesueur ne se sentait pas assez osé pour tenter de s'en emparer. Son ami l'y excita si fort et si bifU, qu'il s'enhardit; et Mai ill.ic, après lui avoir promis de le joindre à la sortie, se souciant fort peu des piccc^ à représenter, courut par les couloirs et le foyer, s'arrctant de loge en loge, -et causant avec les connaissances qu'il y rencontra ou qu'il y fit. Pendant ictte séance, Lesueur n'en eut de nouvelbs qu'en entendant son rire éclater, tantôt d'un côie. taniôt de l'autre, parfois même dans les instans les plus pathéiiques.

Lui, non sans avoir fait de grands efforts sur lui-même, i] s'est enfin glissé près de Louise, et elle ignore qu'il est là, frémissant d'aise quand de son genou il ellleure sa robe de soie, ou quind, l'àme ouverte, il aspire le parfum de ses cheveux. Volontiers il ertt consenti k passer ain^i sa soirée sans #tre vu d'ell-', tant II se compaisait dans ci t état de bienêtre ! Jamais, se disait-il, y ne la vis de près et à loisir si longtemps! Comment ne resseiitirais-je pas un contentement sans bornes! Mais, qu'elle se tourne vers moi, peui-éire au lipu de cette expression si douce d'au'refois, ne trouveriti-je dans son regard qu'une ai)pari»nce de froidtur et de sévérité qui me tuera ! ou, si elle m'aime encore, si son amour s'est conservé ainsi que le mien, oh! sans doute en me voyant, elle va se trahir aux yeux de sa tante par son trouble et sa grande émotion !

Presque aussitôt, Louise l'aperçut; la figure de la jeune fille se couvrit d'une légère rougeur; néanmoins, sans trop laisser paraître ce grand trouble qu'il a.ipréhendail, elle le nomma et le présenia à madame sa tante, comme étant le peintre qui l'avait choisie parmi ^es compagnes pour figurer la vierge Marie. Madame de Saint-Ceinin le complimenta d'un lOQ digne, et lui lit ensuiie obsorver qu'il avait pris dans sa loge la p'a e réservée à son pagi'. Mortifié de l'observatiiui, il allait, malgré un mouvement d^ Louise, se lever pour sortir: — Restez, monsieur Lesueur, lui dit madame de Saint Cernin, tn essayant un .'■ourire obligeant et gracieux ; mademoiselle ma nièce ei moi no;is ne pouvions venir au théâtre saiis être accompagnées ; mais si vous demeurez avec nous, nous gagnerons trop au change pour être en droit de nous plaindre. *

Un instant après, le page attendu montra sa figure à la

porte de la loge. C'était l'am ien valet qui les avait escorti'es dans leur premier voyage à Paris. Il fut congédié, et reçut l'ordre de retenir une chaise à deux places, pour la sortie du spectacle.

Lesueur resta donc, mais avec moins de satisfaction qu'il n'en avait ressenti d'abord ; les mots de madame via tai.tc, nuulemoise'lc ma hiVcc, de mon pag»?, sentaient peu laboui geoisie marchande. et lui résonnaient fâcheusement dans l'oreille. ■ 1 ne tarda pas à ap, rendre qu'il avait avait affaire à une baronne ; l'obstacle de la naissance vint jeter l'alarme dans son esprit; cependant, si la tante était baronne, l'oncle était fourreur, et cela le rassurait un peu.

Madame da Saiiit-Ornin, en attendant que la tragédie commenç.lt, et par manière de passe-temps, prit Lesueur à partie pour sa conversation, lui faisant remarquer que les jeux de la scène ne devaient plus êire chose réprouvée par l'Eglise, puisqu'on y voyait, d.ins les loges découvertes, des prélats' assistant tranquillement à des comédies, faites par des abbés,-' et représentées chez un cardinal Le ]euiie amoureux se prêtait vo entiers aux capitulations de conscience de la fausse dévote, l'écoulant avec attention , lai répondant avec modestie et à propos. Enfin, il fit si bien l'empressé avec la baronne,'^ qu'e le finit par prendre goût à ses paroles. D'auditeur qu'il était, il devint presque exclusivement discoureur ; il pa^la théâtre, poésie, jugea, apprécia, cita les auteurs avec discernement, ave.; âme, s' échauffant, en s'adressant à la tante, de l'attention nue lui prêtait la nièce; car Louise n'en perdait' pas un mot, s'étoimant de trouver tant de connaissances et" de bon jugement dans un si jeune homme, qui n'était que peintre; et comme naguère elle avait compris l'amour dans son regard, aujourd'hui elle comprenait la poésie en l'entendant parler.

Bientôt tout le monde fait silence dans la vaste salle. Oa' lève la toile, et pendant toute la durée de la pièc-', chaque fois qu'un sentiment n ible et bien exprimé vient saisir l'esprit de Louise, involontairement elle se retourne avec vlv'acité vers le jeune artiste, l'interrogeant de l'œil, comme peur savoir s'ils orit ensemble partagé la même émotion. Dans ce' mouvement naïf et sans apprêt, Lesueur voyait pour lui une espérance de plus; vers la fin de la pièce, quand Louise, voulant cacher les pleurs qu'elle accordait à de tragiques infortunes, ne détournait plus son front, lui aussi sentait ses yeux mouillés de larmes; mais ces larmes, n'en faites pas honneur au grand Corneille; c'était de Joie et d'amour qu'il pleurait!

Un sentiment de terreur le prit en voyant ensuite commencer la comédie; car le denoùment devait être le signal de leiir séparation.

Cette idée n'agitait pas Louise avec tant de vivacité, puisque, dès la première si ène, elle riait aux éclats, ce qui ne laissait pas que de contarier l'amoureux artiste. Ce fut bien" au!re chose quand il entendit la dame de S.iint-Cernin, scandalisée de l'immoralité du dialogue comique, déclarer ne pouvoir rester plus longtemps auditrice de pareilles infamies! L'innocente Louise, à grand regret, suivit sa tante; et Lesueur, navré de voir sitôt se termimr cette belle soirée, désolé dé n'avoir pu obtenir un mot qui le mît à même de répéter une si douce rencontre, les reconduisit tristement vers la porte du théâtre.

Là, le ciel lui réservait un ample dédommagement, sur lequel il n'avait pas compté.

Le page de la baronne ne se trouve point : toutes les chaises à porteurs, alignées le long du Palais-Cardin:)!, sont retenues, car la nuit est noire ; il a plu, et un brouillard humide redoiib'c l'obscurité. Après une demi-heure d'attente, il fallut se décider à marcher : Lesueur offrit son bras ; il fut arepté. Le voilà donc entre les deux dames, cheminant a travers rues, les guidant tant bien que mal ; mais attemif, précautionneux, appelant à son aide toutes les forces de sa vue et et de son instinct pour leur faire éviter les talus glissans et les parties boueuses de la chaussée ; ne réussissant pas toujours, ce qui n'excit'? de la jart. et de celle de Louise, que' des rires répétés.

11 n'en est pas ainsi de la baronne. Elle gémit du brouil-

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

lard, de la fange de Paris et de la nécessilé d'y avoir un oarrosse. I.esueur gémii avec elle, et rit avec Louise; cependant il prèle une oreille allenlivc à la baronne, dans l'espoir de reeueillir quelques prfcieiix reriseignemens. MadamedeSaint- Cemin laisse raren eut écliapp.'r l'occasion de mettre en dehors sa vanité :-Ce carrosse, il le lui faudra et avant peu ; d'abord elle rei,:ûit parfois les gens les mieux titrés.

— Oh ! bien rarement, dil Louise, par une inspiration d'amour, et comme pour rassurer Lesueur.

La dame, en s'éclatoussant, rêve de plus en plus à son carrosse, et poursuit:

— La chaise est bonne lorsqu'on a d^^s porteurs à soi ; mais en chaise, pourrons-nous nous rendre au ballet du Roi?

— Vous voulez dire au ballet de l'HôteldeVille, chiVe tante, interrompt encore: Louise

— Au château, ou à l'Hùiel de-Ville, qu'importe, mon enfant ; c'est le ballet du roi, puisque le roi y sera. N'csl-ce pas Sa Majesté qui nous a invitées?

— Oui, chère tante, le valet de chambre de 5a Majesté.

— C'est tout comme!

Lesueur n'a pas perdu un mot de l'entretien; mais il en attend impaliemmenl la suite, qui peut-être lui ouvrira une porte, plus faille à franchir que celle de l'IIôtel-de-Mlle, au ballet du roi.

Soudain, latante met fin à ses récits sur les carrosses, sur le roi, par un mouvement brusque et inattendu. Le jeune homme croyant que son pied s'est heurté contre une picrie ou enfoncé dans un bourbier, s'arrêie.

— Pressons le pas! dit vivement la baronne. Un coupebourse est sur nos traces ! j'en suis certaine!

Lesueur jette un regard derrière lui, et aperçoit eflective- Bient, à travers l'ombre et le brouillard, un homme, légl^int sa marche sur la leur; faisant halte en même temps qu'eux, et les traquant, pour profiter d'un moment fdvorai-ile à ses desseins.

— Je l'ai déjA bien observé, dit alors Louise en baissant sa voix qui commence ù trembler. Il nous suit depuis notre sortie du Palais-Caidinal. Je ne sais pourquoi jusqu'à présent Je n'ai point eu peur., mais maintenant!...

Et Lesueur sent le bras de la jolie tille s'appuyer plus fortement sur le sien, et le presser...

— Ne craignez rien, leur dit-il -, et sa voix aussi semble émue. Le sentiment de la peur est cependant bien loin de son âme. Chargé de proléger la femme qu'il aime, pour qui mille fois il dévoùrait sa vie, marchant avec elle, près d'elle, échauffé de sa douce chaleur, pouvaiii presque compter les pulsations ée son sein, jouissant d'un état de bonheur que le maiiu même il n'eilt osé rêver, qu'il est lier, qu'il est fort! Il ne s'inquiète même point s'il possède pour ta défense une épée ou un poignardi car cet homme fùt-il un Goliath, s'il s'approcbait de Louise, il le terrasserait sans peine, et le déchi rerait de ses mains ! Non ! à cette heure de danger, par une nuit noire el froide, sons un brouillard humide, piétinant dans les rues tangeuses de Paris, il ne pense qu'ù Louise, ù ce bras qu'il presse, à cette robe de suie dont le frottement l'enivre, aux songes dorés qui reviennent, à l'avenir qui s'ouvre riant. O tremblement qui l'agite, non, ce n'est point de l'effroi, ne le croyez point ; c'est de l'amour, c'est du bonheur, c'est la plus douce el la mieux scnlic de toutes les émotions humaines I

Par malheur, on ne peut avoir une telle exaltation dans la tête et parler toujours avec calme et sang-froid. Dans cette traversée, el au moment d'alt-'indre au bit, Lesueur lit deux gaucheries dont il eut à se repentir.

En lournani le quai Malacquesl, pour côtoyer l'enclos des Vi«ux-Augusiinb, voyani la baronne de plus eu plus tourmeniée à l'approche de cet inconnu, qui n'avait cessé de les suivre :

— Tranquilliseï vous, lui dit il, madame, nous touchons à voire rue du Colombier.

— Commeni savez-vous que là est notre demeure? lui demanda la dame étonnée.

11 balbutia, se troubla. Louise en fit autant. Cependant «Aie vint à son aide. Les jeunes tilles, même au sortir du cou-

vent, sont généralement douées de plus de présence d'esprit (|ue les hommes.

— Nous aurons sans doute, dit-elle, nommé la rue devant monsieur Lesueur Cela est bien naturel, quand on marche de compagnie.

La tante était certaine du contraire, elle ne dit mol, mais se méiia.

Sa seconde gaucherie eut lieu justement quand ils s'arrêtèrent devant le logis de la baronne. Le coupe-bourse avait disparu ; on l'avait perdu de vue à la hauteur da couvent des Augusiins.

— Monsieur Lesueur, lui dit Louise, lorsqu'il se dispo'^ait à prcndie congé d'elles (après qu'une vieille servante fut venue leur ouvrir la porte), allez-vous donc reprendre route sitôt? Cet homme n'est pas loin, et vous guette peut être.

La baronne ne pouvait se dispensi-r alors de l'engagera se re|)oser un instant ihcz elle ; et celle entrée l'eût aulorisé à se représenter une autre fois. Soit etourderie, soit vanité d'à- , nioureux, il gâta tout: car avant que la tante eût articulé ''^^ une parole :

— Je n'appréhende rien, et je saurai bien, dilil, le forcer de me faire passage !

Madame do Saiut-Cernin scie tint pour dit et le laissa liartir.

Quand il comprit sa maladresse , il n'était plus temps. Puis, au milieu de ses pensées d'anuur, il en eut une pour l'amiiié. Le spectacle du Palais-Cardinal devait loucher à sa fm, et Marillac l'attendait sans doute à la sortie. Lesueur n'avaif pas de temps à perdre, et prit en courani la rue de ri niversilé, pour gagner cel e de Beatine, abouiissant au pont Barbier; mais il entendit bientôt ses pas faire écho derrière-lui. Le terrible inconnu, en embuscade au coin de la rue des Augusiins, l'avait vu passer cl le relançait vivement Lesaeur, toujours courani, débattait dans sa lêie s'il devait s'arrêter et faire face au bandit, ou redoubler de vitesse pour lui échapper, quand ce cri : JlC. Sudoriutl lui a ri\a à l'oreille.

Ce prétendu coupe-bourse, c'était Marillae, qui l'ayant va sortir de sa loge, et curieux de connaître la suite de l'aventure, avail de loin, el à l'insu de rarllste, consiammeiit fait route avec lui.

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