CHAPITRE XII l'iie elia^iïe rovale
L',\Rni\KE.
Un mois s'était écoulé. La cour se disposait h venir de Paris à Versailles, où le roi s'était fait construire, non loin, et un peu au-dessus de l'église de Saint-.Iulien, au Val de Galie, un bâtimeni, eumpose d'un corps de- loiris et de deux ailes, terminées par quatre pavillons; le tout de médiocre apparence. Aussi Lous Xlll n'e^timait-il ce lieu que pour y prendre le plaisir de la chasse; et ce jour même, il en avait ordonné une de mar(|ue. On y devait courre le cerf, et lancer même le fiucon, pour le divertissement des dames.
Dès le malin, et bien avant l'arrivée du roi et de sa suite tout fut en rumeur dans le chàlcau de Versailles, presque ertièrcment occupé jiar les écuries, le chenil et les héronnières. Les geiitil-^hommes de vénerie et de fauconnerie, lès capitâTnesde levrettes, les écuyers, les piqueurs, les valetsde chiens; Icspagesdu vol et du courre, se trouvaient à leurs postes. Depuis le rez-de chaussée jusqu'aux derniers étages, on entendait qtiedes hrnnissemenSjdes pialT.niens, des cris aigus, des aboiemens, h voix des chefs, les jurons d's valets, et le bruit du cor, qui jetait ses fanfares au milieu de tout ce vacarme. C'étaient les chevaux (|u'onclrillaii,qu'o!i harnachait d>: leurs selles de velours noir; les chiens qu'on ac.i-ouplait, qu'on mettait en éveil en leur parlant, en les liouppant, en les forliuanl, au son de la trompe ; les lauiS)nschap:'ronnésqui sedébaltaieni sur le perchoir, et les piqiifurs qui d'avance essayaient l'hallali. V
Dans la cour, se tenaient les oITiciers de chasse, et, au milieu d'eux, Marillae, hnliiilë d'une hongreline écarlale et bien fourrée, une plume floltanle sur le petit chapeau retroussé, et boutonné d'or sous le menton.
Mari llar était commandant de vénerie! Marillae était marié I
Pour arriver 'ù, ])Our mériter la faveur de TUehelieu, il lui avait fallu, par fausse honte, ruser, tromper I.esueur! — Mais quel moyen lui restait d'agir autrement ? — Tout dire ù son ami, c'eût éié livrer, h la merci d'un amoureux enthousiasie. les secrets du cardinal et ceux même du roi! — Le chevalier n'eût point époué, manquait-il de gens disposés à le rera-
place^^Que gagnait l'artiste à ce beau dévoûment? La race des Vardes et tics Liancourt e-t donc éteinte? — Lesueur est jeune et beau, plein de feu, de talent, et la perte d'une mai tres?e se répare facilement à son âge !
Telles sont les raisons spécieuses qui ont fini par maint.'nir dans un calme parfait la conscience de Marillae.
D'ailleurs, pourvu de cette double organisation de certains hommes, à la fois frivoles et sensibles, et n'attachant aux amours de Lesueur qu'une importance relative à celle qu'il donnait aux siens, il en était bientôt venu à se faire un jeu de ce qui d'abord lui avait semblé une odieuse perfidie.
La dilhcjlté.'pour le chevalier était de s'ouvrir un libre passage jusqu'à sa fiancée.
Lesueur veillait sur la rue du Colombier, comme jadis le dragon sur le jardin des llcspérides. Les yeux de l'amant sans cesse attachés sur le seuil sacré de la maison de Louise, otaient au futur époux tout moyen de le franchir. Celui ci fertile en expédienspour lui comme pour les autres, aborde ouvertement son rival. Il feint de vouloirencore se mettre au service de ses amours. —Sa rencontre aux Tuileries avec l'altière baronne, le petit service qu'il était censé lui avoir rendu suffisaient pour lui donner un prétexte de se glisser dans la place. Il verra Louise, il lui parlera au nom de l'amour 1 L'artiste applaudit à l'idée, le charge d'une nouvelle missive, et le soir même, le chevalier s'est introduit chez ces dames , à la joie grande de Lesueur, qui, après avoir voulu à toute force l'accompagner jusque-là, deux heures durant reste patiemment à la porte, ou fait sentinelle le long de la chaussée, en attendant le résultat de l'entrevue.
A sa sortie de chez la baronne, Marillae, l'air taciturne, ré|)ondit aux qufstions pressées de Lesueur par ces mots terribles qu'il accompagna d'un soupir : — Elle v.v se maniEK !
Ce fut alors que l'artiste s'exila de Paris, croyant dire adieu pour toujours à sa ville natale ei ù Louise,
Depuis, les jours se sont ra|)idemen"t succédé, et chacun d eux a apporté son changement dans le sort de Marillae ! Aujourd'hui, installé en cour, éjioux, sauf les réserves, sans créanciers et la bourse pleine, ne doutant pas un instant de l'entière guérison amoureuse du fugitif, il ne songe qu'à sa première chasse, qui va s'ouvrir I
En ce moment, au milieu de toulce tapage de vénerie, qui retentissait dans le chûtcau de Versailles, encore faible sur la science de son nouveau niélier, il déguisait son non-savoir en interrogeant, la tête haute, comme pour les mettre à l'épreuve, ceux qu'il était chargé de diriger.
—Mon brave, disait-il à un vieux pi']ueur, voyons ! dilesmoi In télé de cerf.
— Mess're, le cerf porte tête à deux ans, et ses bois alors se nomment dagues : à la troisième année, il porte de (|uatre à huit corncdes; à la quatrième, de huit à dix ; ainsi de suite jusqu'à la septième, ou sa ramure est laite et parfaite.
— Est-ce là tout, mon hrav.;?
— Non , messire ; bien s'en faiit. La base de sa ramure se nomme meiile ou rocher; le premier rameau, en remoniani, s'appelle o)(do«iicr; le f,QCO\n\,fur-(indoutier; lesaulres, cors ou chevilhires; puis, les petits cors qui terminent se disent paiimrirc, s'ils sont au nombre de cinq; trochiire et tète enfoxtrchie, s'ils ne sont qu'au nombre de trois ou de deux.
— El que signifie ce motpa;/?)i«re? dit, d'un air entendu, le nouveau commandant des véneries royales.
— Je l'ignore, messire..
— La;;a!imede la main, mon ami; la paume de la main ! qui peut présenter ses cinq doigis, comme la paumure du cerf peut présenter ses cinq cors ! Du reste, très bien répondu.
Et se tournant vers un valet de chiens, qui te tenait là, e' l'admirait la bouche béante:
— Et toi, mon ami, ijucls sont les meilleurs chiens pour courre le cerf?
— Messire, les chiens blancs de lîarb.irie, dits greffier s.
— Les chiens blancs, très-bien! interrompit Marillae ; c'est cela !
—Ou les chiens noirs de Saint-Hubert, poursuivit le valet.
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII
il y a encore les fauves de Bretagne et les rouges, mais ils craignent la chaleur.
— Fort bien. Etàquoi reconnaît-on un bon limier?
— A la tète longue et non camuse, messirejau nez fendu, aux naseaux i;ros et ouverts, aux oreilles larges, aux reins cjiiibis.aii jairiU droit, au ràblc épais, au pied sec, et à la queue fuite auprès des reins.
— Parfaitement rt-pondu ! dit le questionneur; et il leur jeta à chacun un ileini-écu, comme prix de la leçon qu'il venait de prendre, en ayant Tair de la donner.
Déjà les chasseurs se montraient de tous côtés. Du plus loin qu'on put voir sur les routes, on n'y découvrait des cavalcades arrivant au reniez-vous; et, le long des halliers, alors dégarnis de verdure, des bandes de paysans et des femmes portant des enfaiis dans leurs bras, accourus des villages voisins pour voir le roi et assister à la mort du cerf.
Le ciel éclatait dans sa magnilicence, à travers une de ces légères vapeurs rosécsdu printemps; cl la nudité des arbres, un morne silence régnant dans la profondeur des bais, ailes, talent seuls que l'hiver finissait à peine. Chaeun semblait renaître sous la douce influence de l'air. Une impatience de chasse el d'activité se décelait parmi les hommes comme parmi les animaux, et les regards se tournaient curieusement vers lefûlé d'où le roi devait venir.
Un ordinaire, dépêché en avant à fraac étrier, annonça son arrivée. Ce cri -. le roi! le roi ! retentit partout, donna à tout une nouvelle impulsion; et bientùt, accompagi.é des dames de la cour et suivi de quatre cents gentilshommes vêtus de rouge, le fouet à la main, et le couteau de chasse au coté, il traversa la foule déguenillé des paysans, presque entière à genoux sur le sol humide, et fit son entrée dans les cours du château.
Pour les dames qui voulaient suivre la chasse de près, on amena de belles haquenées, richement caparaçonnées, et elles s'y élancèrent hardimentle fouet en main, comme lesbomraes, habillées aussi de couleur et coiffées d'une toque entourée de plumes, pour se garantir du soleil. Les autres restèrent dans les voitures. Et le grand nombre d'équipages et de chevaux ne permettant pas à chacun de suivre Sa iMajesté dans l'intérieur du château, la plus forte partie resta dehors, tandis que le roi se bottait, s'équipait, et prenait quèliiue repos.
Parmi les cavaliers, afin d'occuper le temps, les uns s'amusèrent ù jeter quelques poignées de menue monnaie aux paysans el à les voir lutter et se battre pour les ramasser; les autres caracolèrent autour des voitures où se tenaient les dames et lièrent conversation; d'aut es encore se contentèrent de parcourir la ligne et d'examiner les plus belles.
11 ne manquait pas là de visages dignes d'exciter leur curiosité; car ils purent remarquer la belle duchesse de MontbazoH, vive et coqueite, avec certain air de hauteur qui ne lui messéyait point ; la princesse de Gondé, Charlotte de Montmorency, qui, malgré son âge raisonnable, conservait encore une partie de ces charmes pour lesquels Henri IV avait fait tant de folies, lorsque, à son intention, essayant du damoiseau, parfumant sa barbe grise, il courait la bague avec un collet de senteur el des manehes de satin de la C'ûine. Mademoiselle de Bourbon-Condé, sa liile, depuis si célèbre dans les guerres de la Fronde sous le nom- de duchesse de Longueville, était à son côté, et promettait de rivaliser bientùt de beauté avec elle.
Dans un autre carrosse se trouvaient madame de l\ohan, de racFùc près de sa lilie, laquelle, six ans plus tard, devait transmettre l'immense fortune du duc son père et le grand nom de Rohan ù un simple genliihomme, qui, alors au nombre des examinateurs, teignait à sa vue la plus complète indifférence. On les eût prises pour les deux sœurs, si un ton de fierté el d'aigreur, peint sur le visage de la mère, n'eût effacé en partie cet air de jeunesse que le temps avait respecté Dans un autre étaient Marie de Gonzague, fille du duc de Nevers et future reine de Pologne, et nademoiselle d'IIautefort, railleuse im^iioyablc, qui, n'épargnant pas même son roi, devait peu ménager celte foule u'eiourneaux vukigeanl (H troupe h sa portière. Aussi, Marie de Gonzague, occupée de cacher avec sa main le rire dont elle esi prise à chaq;e sarcasme de sa compagne, ne laisset elle voir que ses yeux et
son front aux curieux qui passent ou s'arrêtent devant
elles.
Dans une autre voiture, mesdemoiselles de Guise et de Vendôme, toutes deux belles, toutes deux jolies.
Dans une autre, mademoisell(!,.de Chémerault, l'une des (illes d'honneur intimes de la reiae,et que Louis XIII souffrait à peine, car il l'accusait d'avoir dirigé mademoiselle d'flaiitefort dans la conduite tenue par celte dernière envers lui ; enfin madame de iMarillac, qui, nouvelle venue ù la cour, n'y connaii que le roi, et prend plaisir ;'i la conversation d'uue personne aimable, spirituelle, qui parait vouloir près* que d'assaut enlever son amitié et sa confiance.
Le hasard les avait réunies. Madame de .^aint-Cernin se disposait ù accompagner Louise : atteinte d'un malaise subit, il lui fallut renoncer à la partie. Louise voulait rester pour tenir compagnie à sa tante, mais on lui fit entendre qu'on ne se dispensait pas pour si peu d'une invitition personnelle du roi ; que, de plus, il élail convenable qu'elle assistât â rentrée en fondions de son mari. Donc elle dut prendre place dans une voiture où se trouvaient déjà mademoiselle de Ch^imerault, madame de Guéménée et madame d'Escars, la sœur de mademoiselle' d'Haulefort ; mais ces deux dernières ayant préféré, pour la chasse, le cheval au carrosse, madame de Marillac se trouva forcément en léttt-ù-téle avec mademoiselle de Chémerault.
Celle-ci, adroiie, galante, nécessiteuse, profondément dissimulée, aimant l'inlrigue, car elle y pouvait habilement jouer son rôle, aitendait sa fortune et son mari d'un haut et puissant personnage, dont elle se disait ouvertement l'ennemie, mais qui la tenait à gages; et, dans l'empressement témoigné par elle à Louise, peut-être ne faisait-elle que se conformer ù des instructions secrètes.
Parmi les cavaliers qui contemplaient avec le plus de soin tant de belles et nobles personnes se trouvaient deux futurs écrivains : Montglat, qui, sojs la forme de mémoires, nous laissera l'histoire des guerres civiles de son temps ; La Rofùucauld, qui nous en formulera en maximes la morale désespérante. Ses yeux s'arrêtent alors sur mademoiselle de Courbon-Condé, astre naissant et falal, sous l'infiuence duquel il doit i onnailre l'amour et le calomnier. Auprès d'eux est ce jeune marquis de Rieux, dont un roup d'épée au cœur terminera bientôt la vie folle et inutile ; le duc de Nemours, qiii mourra de même mort sous les coups de son beau-frère ; ce jeune d'EDial Cinq-SIars, maintenant rfiaitre de la garderobe du roi, et réservé à jouir de la plus haute faveur sous ce prince, qui ne lui donnera pas cependant un seul regret lorsque le bourreau fera tomber sa tête; et vingt aulres, comme eux, jeunes, brillans, ne songeant qu'à leurs amours et aux piaisirs de la journée, se réjuuissant sous le soleil, se riant du sort, le défiant, et dont l'avenir est aussi plein de sang et dt larmes !
A celle époque, Cinq-Mars était épris de la belle Chémerault; ses regards la cherchaient : il la découvre. Il voit auprès d'elle une jeune femme, une jeune fille! dont la beauté lui semble parfaite et dont les traits lui sont inconnus. Il la signale à ses compagnons; on la nomme, on ladmiie, et la troupe écarlate, se dirigeant de son côté, l'accabie de salulalions, de complinit'as sur son mariage, et même sur son mari ; car Marillac n'a pas encore d'enjiemis en cour.
Louise rougit et s'embarrasse. Fille ou femme, elle s'est vue trompée dans ses espérances.
Profilant d'un dépit d'amour, sa tante l'a décidée à consentir à l'hymen de Marillac.
Chez les jeum-s filles pures, et dont les sens ne sont pas encore éveillés, la parfaite innocence préserve de la violence des afl'ections. L'autorité de la fai.;ille peut déployer encore sa puissance persuasive -, 1 habitude de la soumission les rend plus dociles au changement. Louise aimait Lesueur; elle s'était livrée avec abandon à rciilr.iinement de son amour; mais la passion dans son cœur n'était pas entrée énergique et tenace coni/ne dans celui de l'artiste. Puis, elle s'est crue abusée par lui; puis encore, noble de racj et de figure, élégant dans ses manières et dans son costume, Marillac s'est préscnlé pour épouser; il avait un rang, un titre, il devait
SAlNTIiNE.
ouvrir le chemin de la rour ; cl les disirs anihilieux, ressentis par Louise dans son enfance, s'étaient réveillés facilement.
Mais aujourd'hui, si IVclat qui l'entoure l'a charmée, si la faveur, si la confiance du ni l'onl flall^e; si les fèlc-s, i-i les !;pc((£des auxquels cile assiste ont encore à ses yeux d? non c cette pleine vaUcr du niouvcsicnt elde la nouveauté, i! s'en faut d !. heaucoup cpeniîant que le mariage a't réalisé ' même les faillies esp(^'rances qu'elle y ailachaii.
Son intérieur au Louvre est toujours pour elle celui de la rue du Co'ûmliier. Klle y vil en compagnie de fa tanle et du sieur (le la Chenaye, oiitouréi; d< valets plus façoniiésâ l'espiotinage qu'au si-rvice. Seulement, parfoi's, le soir, U roi vient pur ui! conduit secret. S'il est d'humeur trisie, il lui dit se» p.- incs et ses pluin es, comme au couvent -, sinon, poiir t)ut divertissement, il lui enseigne Ltm.irche de l'échiquier; il lui apporle'des vers ([u'il a faits et rais en musiijue pour elle; il lui raconte Its histoires de la cour cl médit du cardinal en ^'occupant de dessiner ou d'rniuminer des grotesques. Hais c'est la l'unique têïe-à-ti'te qu'elle ait encore eu. I,a soi:iélé (iu roi est précieuse :'i Louise sans rioul«; mais le inxsiêrc dont il environne ses v'rsilesiie doii-il jias en oter de la valeur ? Les vits qu'il compose à son inlenlion, si on les e\é.-ule, chncun croit que, comme autrefois, sous un nom supposé de bergère, c'est à mademoiselle d'Hautefort (lu'ils sont dédiés, et il le laisse croire volontiers pour délonler les soupçons, se prêtant même, lorsqu'il va chez la reine, h donner cours ;'i ces idées, en causant l'as avec son ancienne favorite, (lu'il n'entreticui guère que de chiens ou d'oiseaux.
La vanité de Loui.se en est blessée ; cir ne voyant cn>:ore • dans l'amour du roi qu'un sentimenl pur de douce amiiic, élu voudrait pouvoir s-in vanter liauleinent. Sa tanle lui répèle si souvent (|u'il est be-îu d êire l'amie du roi ! Mais l'être s">ns le paraître, cela suîfit-il?
Elle n'est d m ; point encore parfaitement heureuse non pins de ce côté! Qnai.t à son maria,w,e.' ce n'est là, jusqu'à présent, pour Louise, qu'un v.'uvage anticipe : aussi i-.e répond elle aux fc icitalioiis qu'on lui adresse ù ce sujet, ([uavec la rougeur sur le front.
l'uur rordo::na::ce de sa chasse, Hlarillac vient de sortir de l'enceinte du château. La trouiie folle court au devant de lui.
— Pùrdieu! mon genlilhomnte, la femme est be.-lc et avenante autant que (pii que ce soit au monde !
— Heureux .Alarillac! mieux vaut pour vous f..ire l'amoiir que la guprre, hein'.'
— Où as-tu découvert une?i blancîie colombe? S'il en rcslc de la nichée, j'en re<itns une pareille !
— Vous êtes un fortuné mari, monsieur!
— D;x-huit ans au plus, n'esi-il pas vrai '/ ^El des yeux !
— Elle doit être d'un naturel aimant, je le gage.
— Tu me piésenicrjs à elle; je lui veux faire ma cour!
— Un air i!'ini;acence!
— Qui prouve en voire faveur, monsieur.
— Il a raison ! i! ne faut pas trop vite émanciper les jeunes femmes!
— Oh! avec un raOTiné d'amour tel que lui, cela uc tardera guère !
Et Marillac ne sachant quoi répondre à toutes ces iulerpellalions, cherche ù s'y soustraire en prenant un ton affairé. Il aperçut alors Louise seule avec mademoiselle de Chémera ul. Courant vers le carrosse d'un air tout-à-fait galant et empressé, il s'apprêtait à tenir quelque propos doucereux à sa femme, (juand une vive rumeur qui éclata parmi cette foule (le nobles et grands seigneurs, lui oppr-.t que le roi irancliissail b porte du château.
A[:réscello halte de trois quarî.s-d'hcure, Louis XIII rep.irul d,:ns le cosiume (pi'il air.inil le plus ;) Varier, '.'onna le signa', c! l'on entra en chas-c.
LF. r;';i'.MiT.
DiS la veille, on avait découver! la retraite des cerfs, k leurs /((mees et à leurs ahallnrcs. El le matin même chique .^cneur avait fait sa quùle, jetant des brisies auprès des traces récenles.
Les chiens jappant, conduits par compagnies ou harde', après avoir traversé les buissons et prolongé une partie du bols, mirent tout-à-coup le nez à terre, et les valets, entraînas jjar les meutes, eurent grauii'peine à les coîilenir. Arriv('s cnîln près des brisées qui marquaient la i.inlri'e du cerf, ils lesdécouplèreiit.
Aussil(''t greniers et limie.'s, cliiens rouges et chiens fauves, excités par la trompe, s'allongent par bandes et gagnent à traveisbois. Les cavaliers, en poussant une clameur, s'élancent sur leurs traces. Sur toutes les roules (arallèles, à travers la colonnade des arbres, on voit passer à la lilc, en fermant une espèce de courbe, les casaques rouges, les toques, les chapeaux eujplumés. Aucun bruit ne se faisait plus eiitejidre que le bruit que rend la terre sous les pieds des chevaux; les meutes sont mueiles, et, flairant, coûtant, furcl.iiit, semblent elles-mêmes, datis leurs recherches, aiguillonnres par la vanité. Les chasseurs attentifs osent à peine échanger entre eux un regard, tant ils s'imiuiélent de la réussite, comme si le salut de l'étal en dépLiidail. De Hieux, seulement, en passant près du commandant des chasses, répète, en lui eiivoyanl un signe de feliciiation : — Ueureux Marillac! elle est charmante!
Jiais à peine si Marillac a cherché à comprendre le sens de ces poPOles^ tourmenté qu'il est de ne point avoir encore de nouvelles du cerf. Jamais un jour de combat il ne s'est senti en pareille émotion; car il craint les moqueries, et elles ne lui seraient pas (''pargn>es s'il allait d(';buter pjrune chaïse blanche.
liniiii, comme on déboui:bait dans les bois de Rreuil , un japi emcnt significatif résonne au loin ; d'autres jappecicns y liépondenf.
— Les chiens y sonl, dit le roi ; le cerf csl lancé ; en avant, messieurs !
.-Vussitôl, tous CCS brjits qui, le matin, remplissaient le cli.ilcau, plus grsnds, plus forts, nlus prolongés, rokniis.sent dans la l'urét. Le son de la trompe, les cris d'excitation, le galop des coursiers, répé;és par les échos, l'ornu'nt ii;;e vaste et puissante rumeur, dont elle est ébranlée. Sur le somnut dépouille des chêni^ , les hiboux et les frésayes, s'éveillant, battant des ailes, u-.êlant leurs cris à tous ces cris, s'élèvent comme une nuée bruyante à l'appro -hc des chasseurs. Les chiens s'achariKtn!, glissc^ntct volent sur la terre; ou croirait les voir s'y multiplier, sortir de tous les taillis elde tous les terriers. Piien ne ralentit leur course; ils traversent par élans les buissons de houx et de ronces, les oreilles en lanières, la peau dèihiréc et sanglante. Emportés sur leurs Iracos avec la rapidité de la flèche, les cavaliers. i)ressant de l'é|)erûn, se précipitent, de toiile la vitesse de leurs chevaux, par /csfiiile.iàvt cerf; ils tournoient, franchissent les fossés et les ruisseaux, .s'abiment toul-j'i-coup sous le sol, et toutà-coup reparaissent sur la hauteur, plus nombreux, plus aninii's, selon ('ue le terrain sirpente, se creuse ou remonte.
Intrépides amazones dans (cttit guerre de plaisir, les femmes ne sont pas moins actives; surtout la belle Guéménée, si jalouse cependant de la fraîcheur de sou teint. Elle a déjà, sans re.gret, laissé son voile aux rameaux de la forêt, et, le front en sueur, les cheveux collés aux tempes, dans cette ivresse de chasse qui la transporte, en oublie jusqu'à sa beauté!
J-a route couverte de débris de plumes, de fragmens de pourpoints rouges, déchirés par les épines, se déroule interminable fous les p s des chevaux.
UNE MAVIRESSE DK LOUIS XllI.
Soudain, à l'oxlii'niiié de la lcmi;ue avenue ouverte en clairière, le eerC, sous un rayon di; soUil (|ui fait reluire son poil fauve, se nioulre un iuslaul et ilisparail, la lèie renversée sur le dus, eldéialaiii, sans loucluT terre, de louie la llexibililé de ses fuseaux.
Celle vue redouble l'ardeur des assaillans, et, dans leur impétuosité, ()uel(|ues uns s'oublieni jusiiu'ii dépasser le roi. iMais bieniot, avan!, nièiue qu'ils aient pu modérer l'euiportcuient de leurs coursiers, Louis, lâchant loule bride au sien, le visage aninié, la lunyue plume llolianle, regagne champ, et, non de son droit, mais do sa dextérité, se retrouve en tète de la chasse !
PenJant ce temps, la ligne des voilures qui contenaient les dames a.ait, sous la i;arJe de deux écuyers, pris une roule, praiieablii d'ordinaire, mais alors en partie déloui ée par l'humidité, et se dirigCoil, eu traversant le rond-point de la foret, vers l'élang de Satory, où l'on espérait pouvoir forcer le cerf.
Les chiens, haie ans, le relançaient toujours, quand, abandonnant la route découverte dans laquelle il s'tst jeté, il fait un détour à droite, et les meutes, entraînées par l'impulsion qu'elles se sont d'abord donnée, sautent la trace, et le fuyard reprend son avance.
La troupe des cavaliers obéit à ce mouvement qui vient de metlrc le désordre dans ses rangs, et de déplacer son front de bataille ; mais la \icloiie n'en est pas moins certaine, ils l'espèrent-, car, animés de nouveau par le cor, par la trompe et par les cris des piqucurs, la meute des chiens noirs de Saint-Hubert, et cel.e des blancs grefliers, toutes deux guidées par uu chef de leur espèce, un roi des chiens chasseurs que les veneurs nomment suuillai-d, paraissent s'exciter mulueilement et se porter un défi. Ils se remettent en campagne de plus belle ei ne tardent pas à rejoindre le cerf, dont la marche s'est raîenlie dans un épais fourré. Déjà ils sont près de l'aiteindre, ils le pressent, ils l'étonnent; leur haleine lui brûle les pieds. Le pau\re animal est aux abois.
Mais non loin de là, une large ravine, creusée par les eaux descendues de tous les plaleaux de la forêt, crevassée par les pluies d'autumue et la tonte des neiges récentes, se préseule devant lui. Kasseniblaat un reste de forces, d'un bond il la franchit. Les chiens, acharnés, s'élancent comme pour le relancer dans les airs ; ils retombeRl à court, roulent dans la fondrière, et leurs pattes, plongées dans une vase épaisse 'et glaiseuse, leur refusent toul-à-coup service.
Dans celle position, les yeux en feu, la langue pendan'e, battant des Uancs, ils semblent quelque temps encore poursuivre leur proie en idée, jusqu'à ce que le sentiment de leur impuiss.ince et de leur humiliation vienne se peindre dans leur attitude et sur leurs iraits.
Tandis iiue les piqueurs descendent, les re.irent du bourbier, et que, la tète basse, les pauvres limiers confus, tournant l'œil d'un sir de honte, vont se bloltir et se cacher derrière un buisson, le cerf détalait toujours.
Il jeta un regard derrière lui, modéra sa course, s'applaudissant peut-être de sa ruse et de son adresse, et s'éclipsa derriè're les taillis.
Ou fit une halle forcée.
— Parla messe! dit le roi, voilà un maître cerf, vieux routier, qui, si je ne me trompe, m'a déjà joué un tour pareil il y a deux mois.
— Il est aisé de le reconnaître à la longueur de ses andouliers, dit Marillac, ravi de pouvoir faire usage de son savoir nouvellement acquis. Je lui certifie la double paumure!
Il a de plus une connaissance * au pied. Oh 1 nous le retrouverons ! Mais, monsieur de Marillac, ne négligez pas de
' On dit qu'un cerf a uihî miuiai^jaiice, qiiiml il se j eut faire disÙDgiier par que qi.; rasrque. P.;r exemple, loisqu'il a au pied une j.iucc pins loiijîue q le l'aulp-.
i^Vicabuldirt du c7</el de limier.) J'ai l)ea(i lui t'uire voir louus les diffâieaces Des pinces de mon cerf cl lU- ses cuiinais^aTCCs. .
(Moi.iÉHK, !et Fdi^heux, act. 2, se. 7.)
faire suivre ta vi>le, tandis que nous. .allons un instant ici laisser reposer les chevaux, ajouta le roi sans prêter autrement d'attention à l'érudition du commandant ; car Louis, XllI, chass'iir (•onsoiunié dès son enfance, croyait la science de vénerie innée chez tous les hommes, spé< ialement chez ses nobles, oii elVeciivement, avec la science du blason, elle formait le camplémenl indispensable d'une bonne éducation.
Marillac avait fait exécuter hs ordres de Sa Majesté, grâce au vieux plqueur i|ui ne le (luillail point et l'aidait de ses cunscils, lorsque le roi avisa, de l'autre coté de la ravine, un homme i|ui venait à eux, en les croisant, au grand galop de son cheval.
-—Ohé! monsieur l'éruyer! lui cria-t il, où allez-vous donc ainsi tout seul a rencontre de la chasse?
— Je vais au château, sire, chercher un médecin, répondit l'écuyer.
— Un médecin ! Qu'estil donc arrivé'?
— Une de§ voilures de la suite s'est brisée dans le chemin de traverse qui conduit à l'étang, et deux dames Ont été rudement émo'iionnées'?
— Lesquelles?
L'écuyer nomma d'abord mademoiselle de Chémerauh, et il parut hésiter à nommer l'autre, sans doute à cause de la présence du mari.
— C'est madame de Marillac, dit le jeune Cinq-Mars, que la première nouvelle avait fort tourmenté ; — elle était dans la même voiture. . ■
Le roi prit soudain une attitude contrainte ; sa figure exprima l'anxiété... et il s'inquiéta beaucoup de mademoiselle de Chém(rault, témoignant ses craintes qu'il ne lui en fiU arrivé malheur, et quoique l'éeuyer essayât de le rassurer en lui certifiant qu'elle était la moins souffrante, il dit :
— Allez donc voir, messieurs ! Deux d'entre vous peuvent bien se distraire de la chasse pour les dames!
— De Pileux et Cinq-Mars s'élancèrent en avant, par un chemin qui tournait la ravine, et se hâtèrent de gagner la plaœ où slalioniiaient les voitures. Ils revinrent bientôt vers le roi, lui annoni,'unt qu'il y avait eu plus de peur que de mal.
— Cependant, ajouta Cinq-Mars, madame de Marillac s'est évanouie, et nous avons cru devoir diserèlement nous retirer, tandis (|u'on la délaçait, la laissant aux soins empressés des autres dames el à ceux de son mari.
— De son mari ! s'écrie Louis XIII ; et jetant brusquement un coup d'œil sur ceux qui l'environnent, il voit qu'en effet Marillac a disparu.
— Il nous a précédés, dit Cinq-Mars. Nous l'avons vu de loin, enlevant son cheval à toute course; il allait comme d'instinct : c'est lui qui nous a ouvert et montré la roule.
-C'est d'un bon mari! ajouta de Rieux-, à tout seigneur, tout honneur!
Et le roi, impatienté, le front rembruni, piqua aussitôt des deux vers la voiture renversée, s'inquiélant toujours de mademoiselle de Chémerault, qu'il n'aimait guère cependant.
g III.
L\ C.\BANE DU BUCnEKOX.
La première personne que Louis XIII rencontra sur la roule où stationnait encore la file des carrosses vides, ce fut mademoiselle de Chémerault, entièrement revenue de la frayeur qu'elle avait éprouv/e, et respirant des essences que lui"prùdiiîuaîeiil mesdames de Rohan et de Monlbazon. Il fut bien forcé de s'arrê er et de lui balbutier quelques paroles de condoléance, ce â quoi elle ne comprit rien, car il avait toujours alliché une gran Je dureté â son égard. ,
Madame de Marillac venait d'être iransporiée dans une cabine de bûcher.ju, et le roi s'y reuJait, quand ma,lemoise:le d'itautefort en sortit.
Elle lui barra le passage en riant, et d'un air surpris :
SAmTENT:.
— Ah! mon Dieu! sire, lui dit-elle, votre chasse a-t-elle donc si mal tourné, pour que vous ayez ainsi le loisir de vous inquiéter des dames?
Il se troubla d'abord, appréhendant que la railleuse n'eût deviné le secret motifqui le dirigeait; mais il-n'en étaitrien : nul à la cour n'avait soup^^on de ses nouvelles amours.
— La chasse a tourné, répondit-il, comme elle devait le faire sûrement, avec un commandant de vénerie plus soucieux de ses aises que de nos plaisirs.
— Il le faut excuser, sire, il est encore dans la lune de miel.
— N'importe ; je le vais traiter de la bonne fa^:on. Il est là, sans doute, dit le roi ravi d'avoir trouvé à son entrée dans la chanmiére un prétexte où Louise n'était pour rien.
— Ah ! sire, qnoi ! devant sa femme ! Èies-vous donc impitoyable, même pour les amours des autres?
Cette repartie qui tendait ù rappeler à Louis XIII avec quelle fat:ilité il avait sacrifié mademoiselle de la Fayette ù son ministre, lui fit monter le rouge au front.
— Puis-je entrer dans cette cabane? lui demanda-t-il d'un ton scvère.
— Pour an roi de France, répondit mademoiselle d'Ilautefort, avec une révérence étudiée, désirer c'est vouloi», vouloir c'est pouvoir.
Et Louis XIII lui tourna brusquement le dos, à la grande surprise des gens de sa suite, qui pensaient que son amitié pour elle durait toujours.
Lorsqu'il entra, Louise, assise sur une chaise grossière qu'un écuyer avait recouverte de son manteau, élait privée de sentiment et les yeux fermés. Le léger désordre de sa toilette s'barmoniait, non sans quelque charme, avec celui de se^ Irail-s.
Debout, derrière elle, mademoiselle de Guise lui soutenait la têie, et la belle Marie de Gonzague aspergeait son front d'une eau glacée, que lui présentait mademoiselle de Vendôme dans une jalle de bois. Lu feu de fagots, entretenu par la femme du bûcheron, brûlait dans làtre cl jelait de rougeAtres lueurs sur le visagi- de ces jeunes femmes, groupées autour de la malade, tanilis qu'une clarté du dehors, arrivant à travers une étroite lucarne, tombait sur la figure de Louise, dont la mate blancheur rcssorlait mieux encore par le bleu du manteau sur lequel elle était étendue.
Dans celle cabane sombre et enfumée, cette jeune femme pjle, à la carnation si délicieuse; ces autres, belles' et fières, et dont lesjoyaux étiDci'laient dans l'ombre; puiscette vieille, accroupie dans l'Jlre, paraissant préparer quelque breuvage inconnu, tout donnait à cet ensemble un caractère cabalistique et mystérieux. On eût dit les trois sœurs thessaliennes, essayant par art magique de rappeler à la vie une blanche lille de Larisse.
Le roi, arrivant inattendu au niilicu'de cette occupation, et placé dans la partie obscure de la cabane, put, ;1 la satisfaction de son e.prit rêveur, examiner un instant ce tableau sans être remarqué; puis, s'habiluanl à cette obscurité, les fleures devinrent i)lus distinctes pour lui. 11 vil au côté de Louise, cl lenani une de ses mains entre les siennes, un homme assis sur un bout de banquette, et qui, avec un vif intérêt, contemplait le front décoloré de ta malade. ,
A ce mot : Le Koi ! (jui se fit entendre soudain, Marillac, tournant la tête et changeant de contenance, se mit à fiapper légèrement dans la main de sa femme, alin de se donner un maintien d'utilité, cl il se leva pour saluer le roi, qui ne lui répondit <iue par un regard de colère.
Comme si la préseiu-e du souverain agissait sur elle, Louise, au moment même, ouvrit les yeux, les porta en premier sur son mari, et les détourna aussitôt avec un geste prononcé de dédain.
Atteint des deux côiés par ce double reparJ, Marillac sut fort bien coniinent s'expliquer le niéeontenlenirni de Sa Majesté en le trouvant l;'i ; mais il ne sut p s aussi bien se rendre eomple de la froideur nffeelée de sa femme, dans une telle circonslanc. N« remplissii!-il pas auprès d'elh', alors, tous les devoirs du mari le plus tendrexl le p'usr m[ ressé?
Recouvrant tout à fait ses espi ils, Louise enlin aperçoit
son royal visiteur; et, profondément touchée de cette marque d'intérêt donnée devant de nobles témoins, elle fait quelques pas au-devant de lui, et veut s'agenouiller pour l'en remercier. Il essaie de la retenir ; mais faible encore, et cédant au mouvement qu'il lui imprime, elle se laisse aller presque dans ses bras; sa tête se penche sur l'épaule du rei, qui la soutient toujour-, et eelui-ei, en se retournant, effleure involontairement de ses lèvres la bouche de Louise.
Marillac seul ne parut pas attendri de celle scène oU la bonté du roi éclatait si visiblement.
Quelques minutes après, tout le monde était remonté à cheval. Madame de Marillac, par l'ordre de Sa Majesté, reprenait la route du chàleau dans une bonne voiture de choix, pour s'y remettre de son émotion. On avait retrouvé les traces du cerf, le cor se faisait eaiendre de nouveau, et la chasse suivait son cours.
Jusqu'à ce jour, Louise, parfaite d'innocence, âme pure et candide, sur laquelle glissait en pure perte tous les discours embrouillés et empestés de la dame de Saint-Cérnin, n'interl)rélait à mal la conduite de son mari qu'avec doute; et son ignorance totale sur le genre de torts réels qu'il avait envers elle, la disposait encore plU'i à l'indulgence qui lui était naturelle. — Peut-être, se disait-elle, en est-il ainsi du comniencement du mariage; pput être l'ai-je offensé sans le savoir; et lorsqu'il se présentait, soit au milieu d'une fête, ou dans une réunion, elle accueillait ses empressemens en lui souriant du plus doux qu'elle pouvait, espérant qu'une explication s'ensuivrait, si, à son insu, il y avait brouille entre eux, ou du moins qu'il la viendrait visiter chez elle, et rompre cniin la solitude sa chambre nuptiale.
Voilà ce (|ue ce matin encore pensait Louise. Mais, tout-àriieure, elle s'est trouvée en tête à-tête avec mademoiselle de Chémerault. Celle ci, curieuse et adroite, a su la forcer à des demi-confidences. En retour, la demoiselle a instruit la dame des devoirs respectifs de deux époux bien unis ; et Louise maintenant se croit m'^prisée, et sa fierté s'en irrite justement. Elle pense que Marillac ne l'a épousée que pour ex- . ploiterà son profit la protection dont le roi a bien voulu honorer la pauvre pensionnaire de la Visitation , qu'il aime ailleurs; et son coeur indigné lui rend dédain pour dédain.
Voilà ce que le regard adressé à Marillac voulait exprimer.
g IV.
LE SOUILLAaO.
Le cerf relancé apprêtait de l'ouvrage aux chasseurs. C'était, ainsi ([ue l'avait prévu le roi, un de ces vieux routiers de la forêi, auxquels, à défaut de force et d'audace, la ruse et l'agilité ne manquent pas. Satisfait d'avoir mis les chiens les plus acharnés à sa poursuite dans I impossibilité de lui nuire pendant quelque temps, il s'est retiré dans une de ses enceintes, où ses biches sont aussilûl venues à sa rencontre, accompagnées de leurs jeunes faons, dont les bois commencent à se former.
Là. au milieu de sa famille inquiète, alarmée, il se reposa D'autres cerfs, frais et di.ipos, accoururent, comme pour s'mquérir des suites probables d'une chasse qui les tenait tous en alerte, ou pour lui signaler les manœuvres de l'ennemi; et quand les aboiemens des chiens eurent dispersé la troupe, par cet admirable instinct qui dirige cette race fuyanie, pjr celte sublime et merveilleue intelligence qui lui apprend à s'enir'aider, le gibier avait médité son plan de dé.ènse, aus^i bien (lue les chasseurs leur nouveau plan d'at taquc-
Précédés de leurs meules recoupl.'es, guidés par l'empreinte récente des pieds irrégnliers de l'aniical, les piqecurs arrivent el foulent l'enreinle où toute trace a disparu sur le sel que l'antùmne a couvert d'un lit épais de feuilles mortes. Le cerf, immobile, ailentif, couché sous des buissons de houx.
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII
prolonge autant qu'il peut son délassement; puis, découvert enfin, il part, il détale.
Suivi de Marillac et des autres, le roi, l'air plus animé, plus joyeux qu'ù aucun autre instant de la journée, réchauffé d'une nouvelle ardeur qui ne lui vient point seulement de son goût pour la chasse, a rejoint la bande des piqueurs. Il fait observer derechef les traces de la bête. Ce sont les mêmes ; c'est bien le cerf de meule qui, fatigué par deux heures de fuite, ne peut larder à être forcé. Déjù sa course parait moins rapide, et ses bonds moins impétueux. Les chiens, d'abord décontenancés au souvenir de leur affront à la ravine, les mouvemens un peu enraidis par la fange séchée qui leur recouvre les jarrets, reprennent courage, et s'élancent avec une impétuosité croissante; ils traversent ù sa suite les routes, les sentiers, les clairières de la forêt, se rapprochent de plus en plus de leur proie, et le pas pesant et régulier des chevaux résonne derrière eux.
Le cerf, après avoir tracé un long circuit, semble revenir à cette enceinte d'où on l'a dernièrement débusqué, comme s'il voulait mourir à l'endroit où il a goûté son dernier instant de plaisir, son dernier repos.
Tout à-coup, au détour d'un taillis, les chiens s'arrêtent indécis. Le fouet des piqueurs, leurs cris, leurs houpe ! houpe ! leurs vclcl reiari, les remettent sur la trace.
Cependant le roi de la meute, le sowllard, magnifique chien de Barbarie, à la robe blanche et soyeuse, au museau tacheté de feu, beau chasseur, requérant, de haut nez et de grand cœur, s'obstine à ne plus guider ses compagnons dans cette voie. Ne pouvant le forcer de suivre, et le croyant épuisé ou en folie, on le laisse aboyant au buissons, en attendant qu'il rejoigne. Puis les cors résonnent de plus belle. Le cerf vient d'enfiler une large allée qui divise le taillis. Là, c'est plaisir que de le relancer, car en le serrant de près, on le va contraindre à déboucher ouverteraeni dans une petite plaine, couverte seulement de bruyères, et où il sera facile à la troupe tout entière de se développer, de l'atteindre, de le cerner et de l'abattre enfin à la vue de tous, au milieu des joyeuses fanfares.
En effet, à peine s'il parait devoir courir dix minutes en core, tant il fuit avec mollesse ! mais les chiens le poursuivent de même, tournant sans cesse la tête en arrière. Ils semblent attendre, pour vaincre, le retour de leur souillard, dont les aboiemens isolés se font ouïr au loin et vont en se perdant.
Enfin, ranimés par les cris et le forhuage des piqueurs, les meutes reprcRnent franchement route, tandis qu'ayant atteint la petite plaine, les chasseurs essaient de la prolonger des deux bords pour dépasser le fuyard et le cerner; mais celuici, après avoir quelque temps excité la poursuite, se redresse, secoue soudain sa faiblesse d'emprunt et son épuisement simulé, et de trois bonds traversant le champ de bruyères, sautant par-dessus les haies et les barrières d'un enclos qui termine la plaine, il s'enfonce dans le bois avec rapidité, en défiant les chevaux, les chiens et les hommes !
Chacun resta ébahi.
— Allons, monsieur de Marillac, dit le roi d'un ton railleur, nous faites-vous donc aujourd'hui chasser des bêtes charmées? Certes, ce dix-cors a rajeuni en roule. Voyons, messieurs, je parierais que les chiens ont pris le change et que nous sommes encore une fois dupes de mon vieux routier.
On vérifia les traces, on chercha la connaissance du cerf. Ce n'était plus le même !
— Cependant, sire, dit Marillac, à la longueur de ses andouliers,k sa laumurel...
Le roi, étant de belle humeur, le laissa dire : mais Marillac se trouvait au bout de sa science, et se donnait au diable intérieurement de son double métier de veneur et de mari, se reconnaissant très incapable sur celui qu'on lui faisait exercer, tandis qu'on lui interdisait l'autre, pour lequel il commençait à se sentir quelque penchant. Cependant il en voulait venir à son honneur, et ne point entièrement échouer dans sa première chasse, sous les yeux de toute la cour.
— Le brave chien greffier resté là-bas, près du taillis poursuivit-il, noys remettra facilement sur la voie.
— Oui, dit le roi, car lui seul ne s'est point trompé, et il sait son métier mieux que vous le vôtre.
— C'est qu'il y est né, et qu'il l'exerce depuis plus longtemps, sire.
— C'est juste, répondit Louis Xlil, qui, malgré son désir de se venger par des moqueries de ce mari assez maladroit pour se laisser surprendre auprès de sa femme, ne voulait pas cependant ridiculiser au yeux de tous le choix qu'il avait fait d'un tel commandant de vénerie.
Les chiens recouplés, abandonnant tout-à-fait le cerf faussèment mis en route, on regagna les voies qu'on venait de quitter. Les aboiemens du souillard se font bientôt entendre de nouveau, et servent de point de direction à la chevauchée.
— Voilà un chien, dit le roi, qui aura eu aujourd'hui tous les honneurs de la chasse ; aussi je veux qu'il ait première et double part dans la curée, si curée il y a; ce dont il est permis de douter, n'est-il pas vrai, monsieur de Marillac?
Le commandant allait répondre, lorsqu'un jappement douloureux et prolongé frappe l'air, et les aboiemens du pauvre souillard n'arrivent plus que faibles et à rares interval'es.
Le vieux cerf était d'abord demeuré non loin du taillis, où son jeune compagnon, trompant les piqueurs, avait pris sa place. Là, au milieu de hautes fougères, il se reposait, peu soucieux du seul ennemi qui lui restât, et s'apprêtant, en cas de besoin, lorsqu'il aurait réparé ses forces, à refidre à son remplaçant le service qu'il en avait reçu.
Le souillard, en arrêt, le col ramassé, la tête basse, les yeux ardens, se tenait à distance, appelant à son aide la meute des greffiers ; puis, quand le bruit de la chasse se perdit au loin, n'espérant plus de renforts, mais ne voulant point quitter son poste, il se coucha devant le cerf, les pattes étendues, prêt à l'attaque comme l'autre à la défense ; et immobiles, se mesurant de l'œil, ils firent une trêve, en attendant la lutte nouvelle.
Après ce moment de repos, au bruit sourd que rendit la terre, tous deux se levèrent aux aguets, tous deux battant des flancs, l'un de crainte, l'autre d'espoir; et tandis que le cerf, l'œil effaré, redressant l'oreille, prenait te vent pour juger de la direction du bruit, le souillard, recommençant à sonner à la meute, retrouvant sa haine d'instinct, le poil hérissé, le harcela avec rage, et le voyant se retourner pour fuir, il se jeta en avant, afin de lui fermer la retraite.
Le cerf fit entendre un sourd bramement de colère, prévit l'attaque, baissa vivement la tête, et, lorsqu'il la releva, le roi des chiens greffiers, tournoyant en l'air, retombait sanglant et décousu à la place même qu'il venait d'occuper.
Quand les chasseurs arrivèrent, le pauvre souillard vivait encore, jappait encore, et, trainantaprès lui ses entrailles qui lui sortaient du ventre, essayait de suivre le chemin que le cerf venait de prendre. A la vue du maiire piqueur, un éclair de joie brilla dans ses yeux : il fit un etïort pour se relever, mit le nez contre terre, indiqua la trace, poussa un dernier jappement et mourut.
— Allons, dit Louis XIII, le brave souillard n'mri pas sa double part de la curée, comme je la lui avais promise ; mais je crois que de ce côté il n'y perdra rien : nos chiens aujourd'hui dîneront de bonne soupe.
Un éclat de rire général salua ces paroles, qui étaient une nouvelle attaque contre Marillac.
— Je jure par saint Hubert, sire, répliqua celui-ci excité parla raillerie, que dussé-je le relancer seul, aujourd'hui, n'ayant pour monture qu'un âne rétif, et pour meute que deux roquets de dames, vous aurez ce soir le pied du maudit cerf !
— Dieu vous assiste! monsieur. En attendant le pied du cerf, je veux que les pattes de l'intrépide souillard, mort à mon service, soient honorablement clouées dans le chenil de Versailles.
— Et moi, dit le jeune Nemours, je retiens un de ses os pour faire un sifflet de vénerie.
— Et moi sa peau, poursuivit madame de Guéménée; j'en
SAINTIINE.
vfux avoir une paire (le gants qiip je ferai brodi'r et blason- Der d'or, cl qui ligureroni ^u l'ul «le la cour.
— Les meris sont insensibles A tant d'honneurs, ajnula rie Rieux. Quant à mol, je vole un- qurie au profit de sa veuve et de ses orphelins, s'il en laisse.
On rit eniore, ei le roi tout le premier.
Jamais Louis XIII n'avait pris si gaimcnt «ne citasse mal menée. Cependant, conlre son ordinaire, il déclara renvicer à poursuivre. Petiî-êire ne nherihait il ([ii'un prétexte pour regagner Versailles, où Loiiise l'avait pré.-édé.
— Je vous engage à |iersévérer, messieurs, dit-il aux chasseurs Pour moi, je parierais ma couronne et mon renom de bon veneur, i|ii'uii cerf (|ui a eu de trlles repcisées peut nous délier tOMs Mais vons de-ez cnîiiin'.ur la promenade avec monsieur de Mariltae; il s'entend fort bien à la rendre agréable et salutaire. Vrai Dii'u! jamais je ne me suis si bien porté! Il y aurait de riiihumanité. îi vous, messieurs, de ne point l'aider il remplir le serment (|n'il nous a fait d(! par saint Hubert! Au revoir (loin-, el bonne chance!
Il invita les dames de la chasse \ l'accompagner, et, suivi seulement de qiiel(|iies gentilhommes de son service, il partit, laissant Marillac et les autres dans un grand étonneroeul.
LE RETOUn.
A son arrivée au cb;Ueau, le roi se lit habiller, puis il rejoignit les dames qui, dans la plaine, prenaient plaisir ù lancer le faucon.
Madame de Marillac, les traits encore un peu languissans, était parmi elles, assistant à leurs jeux comme spectatrice, et se reposait sur un tertre, couvert, vu l'humidité du sol, d'un de ces anciens tapis mélangés de laine elde chanvre. A l'approche du roi, elle voulut se lever; mais il ne le souffrit point, et pour la décider à rester, il s'assit auprès d'elle, ayant mademoiselle d'Ilautefort de l'autre coté.
Là, il semblait exclusivement s'occuper de celle dernière, mais ses regards se tournaient vers Louise. A plusieurs reprises, il s'informa de sa san'é, sans plus songer à celle de mademoiselle de Chémerault, i|ui l'avait si fort intéressé deux heures auparavant; el il contemplait cette bouche si fraîche et si pure que dans un mouvement involontaire ses lèvres avaient touchée!
C'est A ce baiser qu'il doit cette chaleur d'âme, ce bienêtre qui l'anime en ce moment; c'est ce baiser, neutre cependant, négatif, car il ne fut ni donné, ni reçu, qui a rendu l'activité à son sang et la sérénité ù son esprit. Il se le dit, et, malgré la chasteté habituelle de sa pensée, Il en vient à désirer de pouvoir enlicrement savourer ce doux remède, qui, mieux qu'aucune panacée, guérit si vile et si bien !
Louise se sent fiére et heureuse de celte amitié, de celle protection royale qui, se montrant enfin ouvertement, ont éclaté pour elle, deux fois dans la même journée , au milieu des femmes les plus illustres de la cour, comme dans la cabane du bûcheron. Une telle distinction ne lui pcrmel-elle pas de se croire presque l'égale des hautes et puissantes dames qui l'environnent? Les désirs ambiiicux commencent i se réveiller au cœur de Louise plus forts que jamais; et déjà sa vanité charmée lui fait oublier les ennuis de son ménage.
Une collation avait été préparée au cbàleau. Toutes les dames y prirent part indistinctement; et pour leur mieux pr.xber l'oubli de l'étiquetle, le roi voulut rosier debout, et les servir lui-même. Il avait assez souvent coutume d'en agir ainsi dans les parties de chaSise ou de campagne; mais jamais on ne l'avait vu de si galante humeur, tant il élLiit empressé auprès de toutes également, trouvant des paroles polies et flatteuses pour chacune, quoiijue au fond il ne les adressât
qu'à une seule ! Les dames se regardaient entre elles ; luiis, regardaient mademoiselle d'Ilautefort à la dérobée, se demandant comment elle avait iiu faire pour mettre le roi dans un si p;<r!'ait contentement.
V.w r.icontant les choses de la chasse, sa gaîté se montre surtout plus vive! Marillac en fait encore tous les frais; cl Louise, malgré elle, en éprouve une certaine gène; car, quels que soient les torts de leurs maris, les femmes prennent toujours une partie de la re^ponsabilité aitacbée au nom qu'elles portent. .Mais le roi, tout à son récit, ne s'apercoit pasdudéjiit (|ui se peint sur un joli visage, et s'égaie (le plus belle aux dépens de son nouveau commandant de vénerie.
Comme il parlait, un cor éloisrné se fait ertendre; puis il se r,ipproclie, et bientôt vingt autres cors y ré|iondriit, S(uinant le retour, soimaBl le triomphe, sonnant l'hallali! Les ahoiemens des meutes, encore en chasse, letenlisseiit dans la plaine; les chasseurs débouchent de la forêt, décrivant un cercle, serrant de l'éperon, lançant ave,-, ardeur leurs chevaux couverts de sueur el d'écume. Les fanfares éclatent au milieu des clameurs bruyantes poussées par des milliers de spectateurs, paysans, valets, soldats, a^i'ourus de tous cotés. Le roi el les dames se placent aux fenêtres; et loul-à-coup, épuisé, haletant, cerné de toutes parts, réduit aux abois, un cerf relancé, forcé, le vieux cerf lui-même, traversant une double haie de curieux qui hurlaient de joie à ses oreilles, fait un dernier effort, et les yeux hors de leur orbite, la langue pendante, les jambes roidies, secouant les chiens (|ui déjà ledfchirent.se précipite dans la cour du château, comme dans son seul refuge; et là, au bout de ses forces, il s'arrête, et, la tête basse, lomlie sur ses genoux, en laissant échapper un cri plaintif de détresse.
Aussitôt Marillac, accablé par la fatigue, mais rafraîchi par la victoire, leste et joyeux, entre à sa suite, ainsi que le reste des chasseurs, et les dames applaudissent à leur arrivée et à leur succès !
Le r'.'i n'avait plus si bonne chance à poursuivre sa raillerie. Il hocha la tète d'un air confondu. —Vous devez une belle chaiulelle à saint Hubert, monsieur de Marillac, lui cria-t-il. Me l'amener jusque dans les cours du château ! ceci tient du prodige.
— Sire,- répondit Marillac, c'était bien assez d'humiliations pour lui (pie vous nous ayez abandonné le soin de sa poursuite: il n'a lias voulu du moins mourir d'une autre main que de «elle du roi !
— Bravement répliqué, monsieur. Mais, ajouta I>ouisXlir, en clignant de l'œil, pour relever l'importance de ses paroles, comme s'il allait d'un mot renverser toute la gloire des chasseurs, — est-ce bien notre cerf de meule?
— Ah ! sire, ne le reconnaissez-vous pas à sa double paumnre,k ses longs andouUers?
— 11 suHit, monsieur, nous allons voir; maïs il ne faut pas le faire attendre.
Ces paroles avaient été échangées entre le roi et Marillac, tandis que l'un était encore au balcon de la galerie du château et l'autre sur son cheval. Le roi descendit, et Marillac, faisant momentanément les fonctions de grand-veneur, lui présenta le couteau de chasse, en cas qu'il voulill mettre luimême le cerf à mort.
Louis XIII n'avait nulle répugnance pour ces sortes d'opérations; et quoiqu'àvrai dire, le cerf n'ayant point été forcé par lui, il efit pu el dû se dispenser de cette triste besogne, y trciuvant une secrète jouissance, il ne s'en défendit aucunement, et, d'une main ferme, enfonça le couteau dans le nanc de l'animal, qui, les yeux fermés, le corps ruisselant d'une sueur froide, di'ji engourdi par les approches de la mort, un instant releva la tête, poussa un raiique gémissement, et tomba étendu.
Tout le monde admira la prestesse et la dextérité du mai- Ire dansée cruel office : un murmure louangeur circula dans l'assemblée, même parmi les dames, qui, du balcon et des fenêtres du château, prêtaient toute leur attention à ce spectacle.
l Restait à faire la part de chacun. Le chef des piqucurs
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII
délaclia le pied gauelie du cerf, le remit au lieutenant de vénerie en service, qui le passa à Marillac, lequel le présenta au roi, selon l'iisagi'.
Louis Mil l'examina et dit : — Il a bien la connaissance. C'est lie l'ail noire vieux terf de meute!
Le niailre ;)iquei!r eut pour lui la nappe du cerf, c'est-àdire sa peau, l'tiis vint le lour des chiens, (jui tirent bonne et lar^'e curée, au grand plaisir des assislans ; après quoi, les dames descendirent dans les cours, et se mêlèrent parmi les chasseurs, pour les féliciter.
— Ils ne dîneront donc pas que de soupe seulement, dit le roi. Recevez nos complinicMs, monsieur de Marillac ; nous prendrons soin de vous dédommager des railleries que nous nous sommes permises.
Le (ornman iant de vénerie, surpris autant qu'enchanté de son succès, vida sa buurse dans celle du vieux pi(iueur.
— Vrai Dieu! ajouta Louis Xllf, nous voulions re matin parier noire couronne ; nous Tcussions donc perdue à ce jeu, et le roi de France aujourd'hui serait un Marillac, et non plus un Bourbon I
— Jamais royaume ne se serait si mal trouvé d'un changement, répondit Marillac, devenu courtisan.
Louis Xlll se peniliaiit vers Louise, placée non loin de lui, et qu'enorgueillissait, quoi qu'elle en eût, le triomphe de son mari, lui dit à demi-voix :
— Cne couronne de comte suffira, je l'espère, pour hous acquitter de notre gageure; et nous nous acquitterons bientôt, madame la comtesse.
Louise regarda le roi avec l'expression du bonheur et de la reconnaissance.
Un singulier incident vint alors mettre dans une position assez ridicule les deux principaux acteurs de cette scène.
Selon l'usage encore, le maître piqueur s'avança révérencieusement vers le commandant de la vénerie, et lui remit entre lés mains la tète de cerf f/e la part de Sa Majesté. Il s'agissait seulement de la préparer, et d'inscrire sur le massacre la d^ic du jour et le nom de la forêt. Mais Marillac fut d'abord tenté de prendre cette offrande, faite à lui devant toute l'assemblée, pour une di-rnière et sanglante raillerie. Fort embarrassé de son attitude, et tenant toujours le bois de cerf entre ses mains, ému d'avance des quolibets qu'il présumait devoir pleuvoir sur lai à cette occasion, il regarda le roi; leurs yeux se renconirèrcnt; tous deux, aussi gênés l'un que l'autre, se troKbIèrent, et se détournèrent aussitôt.
Ce fut là ce qui termina les fêtes et le cérémonial de la journée. Un instant après, on sonnait le départ. Et le soir, rentrée dans ses appariemens du Louvre, Louise, malgré sa solitude, se laissant aller à de vaniteuses pensées, murmurait en s'endormant : Comtesse !