‹ Le siècleChapitre 190 sur 216 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

lue Journée «ïe Iiouîse.

LE MATLV.

Le roi tint parole. Des deniers de l'épargne on racheta au comte di« Maure la terre d'Aitichy, près Compiègne, qui depuis longtemps était dans la famiile des Marillac, et, par brevet royal, elle fut érigée en comté. Pour donner à cette faveur un air de restitution, l'arrêt de séquestre, rendu par la chambre de l'Arsenal cûn;re les biens du maréchal, fut annulé en partie, en faveur de son neveu ; et du domaine

d'Olinville, tout ce qu'il n'avait pas aliéné par lui-même, fit retour à celui-ci.

Louise de La Porte, comtesse de Marillac, dame d'Attichy et d'Olinville, entourée de ce que le luxe alors pouvait invenler, habitant de beaux appariemens, foulant de riches tapis, ayant une voiture, des valels à ses ordres, ses entrées aux concerts et aux bals. du <hâteau, bien traitée de la reine, comme amie de mademoiselle de la Fayette, mieux traitée du roi, avait-elle encore quelque chose ù souhaiter? N'étaientils pas comblés, ces désirs de faste qui tourmentaient déjà sa jeune tête autrefois, lorsqu'à Tours, sur les bords de la Loire, fatiguée de sa société de vieux hobereaux et de son obscurité de province, elle ne rêvail que Paris et la cour?

Mais Louise avait derrière elle une tante qui lui répétait sans cesse que s'arrêter dans le chemin de la faveur, c'était s'exposer à reculer; qu'en redoublant d'attentions et de prévenances auprès "du roi, elle se trouvait en passe de tout obtenir.

Puis, la Chenaye, dont le principe immuable était que foutes les àmcs honnêtes devaient être ambitieuses. — On l'est pour ses amis, si on ne veut l'être pour soi, disait-il assez naïvement. Là gît le mérite.

Puis elle comptait en plus, parmi les membres de son conseil privé, un vieux prêtre ([ui ne sortait point de chez elle et vivait son commeifsal, le père Pradines, cordelier, nommé, vu sa haute capacité, confesseur de monsieur le Dauphin, encore à la bavette.

.\uprès de Louise, le père Pradines avait pour grande occupation de débiiy à tout propos l'éloge des vertus de Louis XIII et de sanctifier les discours de la Chenaye et de madame de Saint Cernin, en les répétant; ce qui faisait de lui, presque à son insu île bonhomme était fort borné), l'apôdu luxe et des vanités mondaines.

Puis enfin on peut désigner, comme dernier satellite de la "garde de la comtesse, une vieille demoiselle de compagnie qui ne la quittait pas, tant le roi avait pris soin de bien arranger son entourage! Cette vieille tille passait son temps à surveiller sa maîtresse ou à se confesser au père Pradines, n'ayant rien de mieux à faire. Comme les autres, elle prêchait les maximes de cour.

L'occasion s'offrait de monter d'un degré de plus sur l'échelle de la fortune.

Le vieux marquis d'Humières, premier gentilhomme de la chambre, par quartier, venait d'être disgracié, victime d'une singulière bizarrerie de Louis XIII. Celui-ci ne pouvait supporter la vue des cheveux rouges. Monsieur d'fhimières était roiisseauj et, connaissant l'aversion du roi pour celte couleur, il avait pris ses précautions avant d'arriver à la cour. Depuis dix ans, il y exerçait paisiblement sa charge, en beaux cheveux châtains, quand un jour, le tiouvantà la promenade, près du roi, la tête découverte, une forte pluie survint qui lui enleva tout son faux apprêt, et mit sa teinture à néant. C'en fut assez pour que le roi l'éloignàt de sa personne, comme il eu avait éloigné monsieur de Bellegarde, à cause de la roupie qui lui pendait sans cesse au nez, et monsieur de Tilly, coupable seulement d'une toux trop fréquente.

La place du marquis d'Humières était vacante. Monsieur le comte de Marillac resterait-il donc simple commandant de la vénerie? non ! et le maître ne refuserait rien-si l'on savait s'y prendre.

Solliciter pour son mari qui la repoussait , semblait à Louise une lâche action. Mais on lui faisait sentir que l'élévation de monsieur de Marillac pouvait seule faire la sienne; que s'ils vivaient séparés dans leur intérieur, comme bien d'autres ménages qui n'en passaient pas moins pour des modèles de vertu conjugale, ils devaient du moins être unis surla route de la fortune, et marcher en s'y donnant la main.

Si elle gémissait des insultans procédés de monsieur de Marillac, on lui disait alors que, lui devant tout, richesse honneurs, il reviendrait bientôt à elle.

Depuis quelque temps, la reine ne témoignait plus que de la froideur à Louise.

— Vous n'êtes point encore assez grande dame pour l'approcher souvent et vivre dans son intimité, observait-on.

SÂtVriNE.

Mademoiselle d'Hautefort, mademoiselle de Guise, et d'autres encore, affe<>taieDt de s'éloigner de la nouvelle comtesse.

— Elles sont fières de leur rang ù la cour, et jalouses de votre jeunesse et de votre beauté, répétaient les mêmes voix: il faut les humilier en devenant plus même que leur égale!

Louise a dix-huit ans; le souvenir de son premier amour paraît s'être entièrement effacé au milieu de ce mouvement de Tie nouvelle qui l'occupe et des sentimens étranges qui l'agitent aujourd'hui. A son âge et dans un cœur de femme, les idées ambitieuses se développent facilement quand elles ont pour but un intérêt de coquetterie ou de vanité. Elle se laissa persuader.

Dès-lors, entraînée par le tourbillon de désirs sans cesse renaissaos qui régnait dans l'atmosphère du Louvre, elle ne dut plus se défendre que faiblement contre les séductions de la puissance et les efforts des intrigans subalternes qui l'envirennaicnt.

Le roi la venait toujours voir, et quoiqu'il ne lui parlât encore que d'amitié, il la contemplait parfois d'une façon singulière, lui caressant les cheveux, lui prenant la main, et il s'oublia même un jour jusqu'à y poser ses lèvres; ce qui mit Louise dans un grand embarras; car, par respect, elle dut aussitôt en faire autant d'un air humble. Elle baisa donc la main du roi, qui lui baisait la sienne, et à ee jeu, le diable allait se mettre de la partie, lorsque heureusement l'angelus sonnant, Louis XIII rentra chez lui sur-le-champ, en faisant le signe de la croix.

Se tromper plus longtemps sur le sentiment qui le dirigeait devenait difficile à madame de Marillac.

— C'est peut-être là, se disait-elle, ce qu'on nomme l'amitié des rois ! Puis s'occupant de toilette, de ses riches parures, se mirant dans de hautes glaces de lice, souriant à sa beauté comme à sa fortune, innocente encore assez pour ne pas trop s'alarmer, elle ne voyait que l'éclat qui l'entourait, oubliant le son de mademoiselle de la Fayette, et ne se souvenant que de sa vertu! Puis, la tête penchée sur sa poitrine, elle réfléchit long-temps; et durant son temps de rêverie, une joie d'enfant, une vagua terreur brillèrent tour-à-tour dans son regard. Pour la première fois alors, elle en vint à se remémorer certains discours ambigus que madame de Saint-Cernin avait tenus quelques jours avant. Elle se rappela ces duchesses, ces grandes dames qui, sous les règnes précédens, gouvernaient les rois comme les rois gouvernaient la France ! — Presque reine ! se dit-elle.

L'heure de la tentation était arrivée.

Cependant, pensa-t-elle encore, ces anciennes amies de Louis, mesdemoiselles d'Hautefort et de la Fayette, elles n'étaient point mariées! Elles pouvaient se croire libres de disposer de leur cœur! Mais moi !

Il n'y avait plus que Marillac entre Louise et le tentateur.

Pour éclaircir ses doutes, pour dissiper cet ennui dont elle était tourmentée, elle chercha des amis à qui elle pût se confier, et n'en trouva pas : mademoiselle de Cliémerault était absente. Il lui fallait cependant un soutien pour enhardir ou éclairer sa conscience. Les confesseurs de cour, elle les connaissait trop bien pour se Der à eux. Quant au père Pradines, elle n'y songea même point.

Un malin, accompagnée de la demoiselle de compagnie et d'une autre de ses femmes, la jeune comtesse se rend auprès deNanterre, au mont Valérien, lieu renommé pour les saints ermites qu'y avaient attirés les exemples pieux de l'illustre recluse Guillemette Faussart et du vénérable Jean du Uoussai,tous deux morts depuis peu en odeur de sainteté, et enterrés sur la montagne aux Trois Croix.

La cellule de Jean du Houssai était alors occupée par un saint homme, mais qui ne recevait point à confession. Sans Touloir coBnaître la cause des ennuis de Louise, il essaya de les adoucir et lui conseilla l'aumône comine devant apporter un grand soulagement à son cœur.

Encouragée par lui, elle osa, malgré une terreur puérile qui la prenait à l'aspect de la misère, aller de chaumière en chanmière pour y distribuer des secours.

A la dernière qu'elle visita, le tableau qui s'offrit à sa vue tait plus fait encore pour exciter l'admiration que la pitié.

Entre quatre murailles presque nues, mais propremen blanchies à la chaux, ornées seulement de rameaux de buis d'un Christ dans un cadre vermoulu et de quelques études de tête dessinées par une main ferme et habile; dans une chambre dont tout l'ameublement consistait en un saloir en menuiserie, une huche, un bahut, des chaises de bois et des banquettes à lits, était un vieillard centenaire qui avait servi sous cinq rois de France. Assis devant un petit feu de sarmens, costumé d'une vieille casaque de soldat rapiécée, mais non trouée, et qu'il avait portée pour la première fois sous Henri II, immobile, et ses longues mains décharnées appuyées sur ses genoux osseux et vacillans, il grommelait encore quelques vieilles chansons de guerre, qu'il entremêlait de psaumes et de meà culpû.

Près de lui, de l'autre côté de l'âtre, sur une étroite banquette, se tenaient serrés les uns contre les autres trois petits enfans rougeots, blondins, qui l'écoutaient d'un air tout étonné, se regardaient en riant aux éclats, et n'interrompaient leur rire que pour manger de longues tartines de crème qu'ils avaient à la main.

Une femme déjà âgée, mais alerte, à la taille courte, aux hanches rebondies, à la physionomie vive encore, habillée d'étaniine grossière, allait et venait dans la chambre, faisant résonner le double cordon garni de cisailles pendu à ses côtés; s'occupant d'entretenir le feuyd'y préparer le déjeuner du vieillard, de couvrir ses genoux d'une étoffe plus chaude pour le préserver du froid, et de relever les cheveux d'un de ses blondins qui s'étaient blanchis de crème ; puis après, elle se mettait à son rouet et travaillait avec constane.

Cette femme n'a là, devant elle, ni son père ni ses fils. Ce vieillard est son aïeul ; ces trois petits blondins sont ses petits* enfans. Une génération manque ainsi entre eux; le lien qui les a réunis s'est brisé, mais non détruit; et tout cela n'a eu pour vivre que le travail de la pauvre veuve! Mais déjà un secours lui est arrivé, et quand madame de Marillac s'offre de venir à son aide :

— Ma belle demoiselle, répond la bonne femme, en faisant une profonde révérence, que Dieu vous conserve riche, puis que vous venez ainsi an devant des pauvres gens; mais pour le moment la faim ne frappe plus à notre porte. .*^oycz néanmoins cent fois la bien venue. Vous arrivez sans doute de Paris ou de Saint Germain, n'est-il pas vrai'? Moi aussi, j'ai habité Paris la grand'ville, et j'ai été à Saint-Germain voir dîner le roi. Vous voilà presqiie en même temps que le soleil dans notre pays; et se lever bon matin pour faire des œuvres charitables, c'est quasiment commencer sa journée comme le bon Dieu lui-même. Sa bénédiction doit être avec vous; et la seule grâce que je vous demande, mon enfant, c'est de vous reposer un instant sous notre toit, pour nous porter bonheur.

Louise eut beau faire, il lui fallut s'asseoir, et la maîtresse du logis lui apporta bientôt d'un lait pur dans une petite sébile de bois.

— Oh ! ne me refusez pas, ma belle demoiselle, vous me feriez grand'peine. Je veux vous offrir quelque chose pour pouvoir accepter de vous, si toutefois la faim revient frapper à la porte de céans.

A celte condition, Louise consentit : elle s'approcha des enfans et les baisa, tout barbouilles qu'ils étaient. Elle adressa ensuite la parole au vieillard; mais celui-ci répondit à peine, la regarda en souriant, et fit son meû culpâ.

— N'y prêtez point trop d'attention, mon enfant. A bon droitje l'appelle grand-père : c'est vous dire (|ue ca n'est plus jeune, et sa raison court parfois les champs. Ce que c'est que de nous! IJ me souvient de lui lorsque j'étais petite; c'était un beau hallebardier de notre rei Henri III. Qu'il était fier et brave alors, avec ses chausses à bandes, son grand feutre ;'i la glonol ! Il n'y avait point assez de place pour lui lorsqu'il marchait dans les rues de Paris. Celait monsieur du 'frain, marquis de l'Embarras! Il ne pouvait voir une jolie fille sans laper du talon, ni se laveries mains dans la Seine sans éclabousser les quais. Maintenant, ma fine ! on ne le reconnaît plus qu'à son nom.

— Et c'est vous, dit Louise émue de compassion, qui prenez soin de lui, ainsi que de ces pauvres enfans?

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

— N'est-ce pas mon devoir? Ce sontles (Ils de mon flis ; et lui, il est le père de mon père !

— Mais voire travail ne peiil suffire à tant de besoins I Ces enfans grandiront. Avez-vous donc quelque quartier de terre en propiiété?

— Nenni, ma belle demoiselle; mais naguère, lorsque défunt mon (ils le tailleur d'Iiabils vivait (que Dieu et tous les saints du païadis le protègent I dit la grosse femme, en poussant un soupir et regardant ses petits enfans), il gagnait pour BOUS tous. Nous étions alors de la noblesse de Cussy, la soupe e( le bouilli. A sa mort, nous avons quasi passé dans celle de FirouMarlin, va te coucher, tu souperas demain. J'ai vu se lever des jours qui menaçaient de nous faire dîner d'après la coutume de Normandie ou de Provence, avec des chais lardés ou des rats en broche.

Louise fit un geste de dégoût.

— Par Notre-Dame! dit la vieille, ne matige pas qui veut du pain blanc et des gelinottes.

— Mais enfin, bonne femme, dit la comtesse, pour que vous refusiez mes offres faites de si bon cœur, quelqu'un est donc venu ù votre secours?'

— Ne vous l'ai-je pas dit? Mais non. Eh bien! après mon tils, il me restait mon fieu, mon nourrisson, un grand et beau gars que j'ai nourri de mon lait, et qui est colorieur d'images saintes pour les églises. Mais depuis quelque temps je ne le voyais plus : le pauvre enfant avait des peines! Cependant son métier allait bien ; mais fortune n'empêche pas chagrin.

— Non, dit Louise avec un soupir, et en faisant un retour sur elle-même.

— Avez-vous donc des peines aussi, ma noble demoiselle? reprit la grosse et excellente femme. Vous si jeune, si belle 1 Mais lui aussi était bien avenant! Jeunesse et gentillesse, le malheuT tombe sur tout ça! Bon mouton que celui qui a été mordu par le loup, comme dit le proverbe. Mon pauvre lieu fut si bien mordu qu'il en quitta Paris. La misère nous vint, et nous ne le retrouvâmes plus.

— 11 est donc revenu depuis? demanda Louise avec une sorte d'intérêt instinctif.

— Nenni, mon enfant, et il ne reviendra peut-être jamais! Il est si loin ! Mais un garçon du pays, qui l'avait vu souventes fois fhtz mon fils le tailleur, se trouva face à face avec lui, bi-bas, du côté de la provijice du Dauphiné, et lui conta notre gêne. 11 n'en fallut pas plus : il nous fit aussitôt passer une lettre avec ce petit papier.

Elle tira le papier de son bahut, où il était soigneusement enveloppé dans cinq ou six enveloppes difiérentes, et le remettant à Louise : — Vous savez sans doute lire, ma belle demoiselle; moi je ne suis qu'une pauvre femme. Mais lisezle tout haut, pour vous et pour moi; car ce m'est toujours une joie nouvelle de l'entendre, quoiqu'il me fasse toujours pleurer.

Louise lut ce qui suit, mais non sans s'interrompre avec une violente émotion ; car dès la première ligne, elle avait reconnu récriture et interrogé la signature.

« Par le présent acte, fait à Giers, près de Grenoble, proi> vince du Dauphiné, par-devant maître Girard, tabellion- B notaire, moi, EusiacheLesueur, peintre, j'autorise la femme i< veuve Madeleine Cormier, ma bonne mère nourrice, à faire » vendre, à son bénéfice et profit, tous les meubles, usten- » siles, armes et objets d'art garnissant mon atelier, rue de « la Harpe, à Paris, en face de celle de la Parcheminerie, n'en » exceptant que mon esquisse du grand Raphaël Sanzio, les » deux dessins de Michel-Ange et mon tableau du Domini- » quin, dont elle pourra disposer cependant, si la fin decette » année IC39 arrive sans qu'elle' reçoi d'autres nouvelles » de moi. »

Page 1