VUTEl il UniKi. i.LS HORLOGES
La vie réduile à sos ;ii'oporlions ré.'lles, docfilori-e de toutes les nuances qui ne sont pas en elle, et qu'elle ne doit (lu'aii prisme de 1 iiiingination ou des liassions, serait une mesquine, peiite, éli'oi'e et pâle ('liose. Les gensiiui se \)Tétendent sjj,es à piopoi lion q'i'ils ont plus d infirmilés, veu lent qu'on abatte ces illusions comme on gaule les noix quand ellpssout mi"iies. Il nous semble, en entendant ces sagi s, voir plus lard, quand l'amour du Iralie et du commene aura envahi le p:a qui reste à envaliir, d'ùonnèles négoeians ([ui, en passant devant les lab'eaiix de (inrlcjult, des ,!o!iannot, de C. RcKiueplan, de Delaberge, s'écrieront : — l\Liis, en vérilé, (•eci pei;l être bon à quebiue rhose! En décrassant ces toiles de la couleur qui est dessus, cela fera d'excellentes toiles d'emliallage.
Aussi, niéprisons-iioiis souvcraircnient la sagesse des sages, et gardons-iiiU; à notre vii-, avec une soHcilude inquiète et ccniinuelle, tout ce (|u'on ne lui a pas violenuneni arrache de jeuiKsse, de croyanics et d illusions. Malheureux celui ([ui saurait tout! qui comprendrait tout! Nous avons relusé d'apprendie l'astronomie, dans la crainie de perdre le charme mystérieux et le re'spect relis^icux (|ui, dans les belles nuiis, LU qu'on n'ose ni élever la voix, ni appiiytr les pieds.
En conséquence, nous avons loiijour.-; été clioi|ué de ces minutieuses divisions du temps, par heures et par minutes : il nous semble voir un avare qui ch.in.;e son or conire de la menue monnaie de biilun pour le dépenser liard à liard. D'autant que ces divisions sont conqjlelement chimériques, que resp'.ce ni le temps ne peuvent avoir de dures absolue, mais .simplement une durée relative; ((u'unjour peut se traiiicr plus lentement ([u'un mois, un mois échapper plus rapide qu'un jour; (|ue le uiènie ehemin nous semble anjourdhui court et rapide, qui autrefois nous donnait une idée des dé. sens de sable de l'Arabie.
Le temps doii se jauger comme les mesares de capacité, non par ses dimensions extérieures, mais pai' ce qu'il contient. Il y a tel long jour qui renferme moins d'événeniens que tel rapide minute; telle année (lui, si on l'épluchait comme des noix, si l'on en ùtait le biou et le bois inutile et les peilii^uies araèrer;, tiendrait à l'ais-; dans certains jours. Le temps peut se comparer à une goutte d'eau de savon, qui, souihée par un chalumeau, se gonfle el devient grosse comme la tète d'un enfant; elle est d'autant plus grosse qu'elle est plus creuse : le temps est d'autant plus long qu'il est moins rempli.
11 y a telle heure dans notre vie pendant laquelle nous avons plus véi'u (lue dans tout le reste de nos jours.
D'autre part, ces divisions du temps, mathématiques à la fois et fausses, ont enlevé beaacoup de poésie au lansagc.
Sans les pendules et les horloges, pour deviner certaines parties du jour, on dirait : Le soleil monte derrière les bouleaux. Voyt-ï à la fois (pie de gracieuses i.lé.;s cela réveillerail : outre le soleil, L's bouleac.-x au feuillage sombre et tremblant. Gr:'ices aux pendules el aux montres, on vous dit : 11 f si SIX heures du malin.
Plus tard, au lieu de penser que le soleil se mire dans l'élaiig, vous songez que les deux aiguilles de voire montre se rencontrent sur un douze en cliiû'res arabes ou romains. Le soir vous dites : Il est sept heures. Sans les montres, vous seriez obligé chaque jour de faire de nouvelles obseï valions nouve.les.
Le soleil disparait derrière les nuages rouges; 11 n'y a plus au ciel qu'une teinte d'orpAle; Les arbres se dessii'.ent en noir à l'horizon ; Le vent ne bruit plus dans les feuilles ; Les oiseaux oni cessé de chanter ; On entend les cris de la cbouetie.
La montre encore met de la prémédilalion dans toute la vie, c'est un tyran (jui vous presciit la faim, la soif, le sommeil, le repos, lerravail ; il n'y a plus fiioyen de se laisser aller à vallon dans la vie, comme disent les bateliers. C'est
encore un reproche continuel pour notre inexactitude; jamais nous n'avons regardé une montre ni une pendule sans nonsanercevoic <iue nous étions en retard d'une heure ou deux, que l' n ne nous aitendail plus, ou que l'on avait diné sans nous, ou ([ue notre portier i ous lirait frapper cim| fois.
C'est pouniuoi, nous qui mangeons quand nous avens faim, qui donnons (pLiud nos yeux se fe;ment, i|ui écrivons (|iiaud i.ous avons ([uelque chose h dii'c, eu ipu^ nous avons envie de dire des riens, nous nous b-issons vivre el nous nous inquiétons peu de l'heure qu'il est, et nous n'avons ni montre ni pendule ; et quelque nous ne comptions ni nos jours ni nos beuics, nous ne vivons ni plus vite ni plus donccnien' qu'un aulie, cl nous n'en aurons pas moins notre compte au bout de la vie.
Après avoir écrit le chapitre précédent, nous sommes resté peut-êlre un quarl-d'lieure renversé dans notre fauteuil, et suivant meulalement les consé(|uences de noire idée.
C'est ce qui arrive le plus souvent, que ce que l'on écrit ressemble à l'élan que l'on prend pour sauter.
Ou encore à une lulle préalable qui double les forces, cjnime le savent les lutteurs.
Puis, quand on acessé d'écrire, quand l'iniagination échauffée court avec une telle rapidité que les mois ne peuvent la suivre : ce que l'on pense alors, ce qui passe dans l'espril . rapide et insaisissable, de telle sorte que, les yeux lixés devant soi, et presque jaillissant de la tête, on poursuit du regard ces images légères," vagabondes, vaut beaucoup mieux que ce qu'on écril.
11 y a, nous le croyons du moins, de la musique qui, écrite pour un instrument, doit élre baissée d'un ion ou d'un demi ton pour la voix ou pour un autre iiistriiuicnt. C'est ce qui arrive au poète : ce qu'il pense est ttansposé^ et bien misélablemeni, quand il l'écrit; les langues soni bien impuissantes h rendre la persée; et quand vous blâmez son œuvre, plus (pie vous mille fois il en sent la faiblesse et l'insuflisance-, il est comme un musicien enroué, dont la voix ne rend pas comme il sent ; il sent ta noie juste, et elle arrive fausse.
II le sait et il soufl'ie : et plus lard, quand il a vu que ce n'est [las impuissance de l'individu, mais impuissance de l'humanité, il ne cherche plus à vous dire que des choses traiuisibles en langue vulgaire; il devient commun et rampant, et on l'applaudit.
Donc, en ce quart d'heure que nous restâmes renversé dans notre fauteuil, nos idées, suivant toujours l'impulsion que nous leur avions donnée, prirent une bizarre direction.
Ce qui eut ceci d'agréable pour nous, que nous comprimes que le caractère de notre héros est vrai el pris sur la nature, puisque nous retrouvâmes en nous des inconséquences tout aussi fortes que les siennes.
En effet, par des Iransiiions qu'il serait long et ditiicile d'expliquer, nous arrivâmes â léfuler tous nos argumens contre les monlres et les pendules, el nous primes la résolution d'acheler une nionire avec le prix du chapiiie (|uenou3 avions fait pour en prouver au moins l'inutilité.
l'.VlJVnE nÉLF.\F..
Une grille bronzée, une cour, un escalier de pierre, puis un péristyle à colonnes.
Sous la remise, une voilure élégante, des clievaux dans les écurie.:.
Des doniesii(iues dans l'antichambre.
Des statues et des vases de marbre dans la salle à manger.
Traversons un salon magniriipiement meublé : les murailles sont terdues de draperies bleues avec des torsades d'oi; des (ablfat» sont suspendus tout ù l'intour; de riclu^s dorures.
ALPHONSE KàRR.
desporcelainesprétieusps, chargent la cheminée el les consoles : aux fenêlres des ridcaus de soie.
Passons.
Une doute odeur de fleurs et de parfums sexbale en ouvrant celte porte.
Celte fliambre est londue de soie violttle cl blanclie ; — lapricieusenicnt bigarré, le jour p^nèlrf. mystérieux, à travers des vitraux peinls, que recouvrent des ridtaux de soie blanche à bordures el torsades vio'ettes; des places qui vont depuis le bas jusqu'en haut reflèienl les vitraux.
Des corbeilles de laque sont remplies de fleurs que multiplent cent fois les glaces ;' — des divans de soie avec des torsades blanches sont entourés de corbeilles odoriforanles.
Et au fond un lit en ébi''ne sculptée avec des rideaux semblables à ceux des fin<'lres.
Dans un coin, une harpe; au plafond, une lampe d'albâtre.
Par terre, un lapis blanc semé de rosaces de diverses couleurs.
C'est la chambre d'Ilélénc.
Elle est à demi couchée sur un divan, vi'lue d'une robe de mousseline blanche, dont les broderies ont coûté plusieurs mois de travail aux plus habiles ouvrières. Ses cheveux sont relevés sur son front ; sur son cou blanc tombe un collier d'émeraudes; des émeraudes pend-^nt à ses oreilles; ses mains roses et effilées portent des bagues scintillantes; ses pieds étroits sortent .'i moitié de pantoufles de velours cramoisi brodées en or.
Elle est encore p.'i'.e; mais ses yeux ont repris leur éclat.
Si vos regards pouvaient pénétrer dans des <hambres ([ui sont derrière celle-ci, vous verriez de grandes armoires en bois de cèdre: deux sont rempMes de robes dos plus rares étoffes et de toutes couleurs ;
Une autre de chapeaux, de fleurs, de plumes ;
Une autre de riches chaussures, de bas de soie, en si grand nombre, que la patience vous manquerait à les compter ; et , en plus grand nombre encore, des bas du fil le plus tin.
Puis, les autres armoires sont pleines de linge; la toile en e^l si fine et si serrée qu'on croirait que des fées l'ont faite de ces fils b'ancs qui volent dans l'air ù l'automne, cl que les enfans appellent fils de ta Vierge, les croyant échappés de la quenouille de Marie, tant ils sont blancs et légers : il y a deux l'ents chemises, des peignoirs brodés, des mouchoirs aussi curieux à vot que des tableaux précieux, tant les broderies en sont fines et délicates, et partout le chiffre d'Hélène brodé en or lin.
Pour faire foui cela, il a fallu deux mois, quoiiju'on ail employé, outre les ouvrières de la ville, celles des villes voisines à vingt lieues à la ronde.
.Mais aucune leine n'a de plus beau liage, ni mieux travaillé.
Hélène est occupée à examiie" une nouvelle bague qui lui a été donnée le matin , c'est t;ne bague ciselée par un célèbre artiste: il y a là, au doigt d'une jeune fille, le travail de bien des jours elde bii n des nuits d'un homme de génie ; pour le prix qu'elle a coulé, ou acliôterait la jument chérie d'un Arabe ; on achèterait toutes les vignes qui tapissent les cotes du I\h;n, on achèterait tienie consciences d'hommes incorruptibles.
On a entr'ou\eil les vitraux pour laisser passer à travers les rideaux de soie l'air frais el pénétrant du soir, que l'on entend bruire dans les feuilles des arbres, dont la cime se balance devant les fenélres.
PenJant qu'Hélène respire nonchalamment cet air pur,
Dans une autre pièce on charge une table de mets exquis ;
Dans les cours, on allèle des chevaux qui piaffent et Irépignent.
Teulcela est pour Hélène.
Tout cela est à Hélène.
Des voitures arrivent, et on en voit descendre des hommes richement vêtus, qui n'iront pas ce soir aux cercles de la cour, où on les attend et on les désire.
Tout cela est pour Hélène.
Ces hommes viennent l'admirer et envier le comte Leyen , et escorter sa voilure à la promenade.
Pauvre Hélène !
Heureusiracnt que lu ne Gompiends pas bien ce qui serre ta poitrine à ce souffle harmonieux et pénétrant du soir.
Au printemps, sortenl ilu bois mort, de la terre nue, l'herbe verte, les feuilles el les fleurs ; du cœur il doit sortir de l'amour, plus beau que les feuilles, plus doux que l'odeur des fleurs. .
Pauvre Hélène, ce n'est pour loi qu'un besoin vague et inintelligible.
Pauvre Hélène!
Crlte nuit ou lu as payé tant de luxe ; celte nuit où tu as donné des plaisirs que lu n'js pas partagés, où tuas >u et causé des transports qui ne t'ont donné qu.^ de la honte el de l'efl'roi ..
Elle t'a rendue Irisicet humiliée, et son souvenir l'a faii pleurer penJant plusicuis jours; mais le luxe l'a l'tourdie, comme un parfum irop fort, et tes sens ss font un peu éveillés, cl (|ue!qucs élincelles de plaisir l'i ni paru de l'amour: Ce n'est que cela? as tu pensé : alors autant que ce soit celuici qu'un autre.
Pauvre Hélène! lu as payé toul cela bien cher; prie le ciel, si lu penses encore à prier, qu'il le fasse mourir avant de le savoir.