XXX H
— Où est P.iihard?dit Maurice.
— Cliez le maître d'escrime.
— C'est singulier, dit Maurice en s'en allant : ce diable de Richard ne manque pas un? leçon. Ce garfon-là fait tout ce qu'il veut. Comment se fail-il que moi je n'aie pas encore pu réussir à en jirendre une seule? Je vais aller le joindre.
C'était le malin ; il faisait un beau soleil, el il y avait fi traverser un petit bois ; le soleil rendaii transparentes les jeunes feuilles qui formaient sur la tête de Maurice une fraîche lente de verdure;;'! peinequelques espaces laissent voir le ciel bleu ; les oiseaux charitaient doucement en secouant leurs ailes et étalant coquettement leur plumage au soleil; l'herbe éiait hauie cl touffue et parsemée de fleiirs de fraisiers; QUire le < hani des oiseaux, on n'entendait rien que de temps en temps une bouffée de vent qui faisait frissonner les feuilles.
Quand Maurice fut .'i l'extrémité du bois, et qu'il aperçut devant Iim les premières maisons du village et l'ombre qu'elles projetaient, il voulut joi:ir encore un instant des douces sensations qui s'étaient emparées de lui ; il se retourna, el laissa plonger sa vue entre les arbres el les buissons: puis écouta encore le chant des oiseaux et le frissonnement des feuilles, et aspira à lon^s traits celair suave etpur avant d'entrer dans la ville, comme le plongeur avant de descendre sous les tlols; puis s'appuya contre un chAtaignier, el se laissa aller ù une rêverie sans but et sans objet, telle que la font naître les riches et paisibles scènes de la nature quand on s'identifie à elle, quand on mêle son haleine au parfum des fleurs et au souffle riu vent; quand on vit de la vie i(s arbres, de celle des ciseaux, décelé de l'eau qui coule sous l'Iierbé; quand la poilrine se dilate, quand ou se trouve heureux rien que de vivre, rien que d'oublier el de sentir; quand il semble qu'il manque des sens pour sentir tout cela.
— H n'y a dans la naïuie ni haine ni combats, se dit Maurice; il va du soleil pour louiez les plantes, des plantes pour tous les terrains.
Un arbi-e ne cherche pas h avoir une double part de solôil aux dépens d'un autre arbre; chaque ê:re organisé vit renfermé dans les conditions que lui a prescrites la nature. Le chêne ne produit que des glands, le genêt ne cherche pas à projeter un large ombrage.
Dans noire société, au contraire, il semble n'y avoir qu'un peu d'' soleil (|ue l'on s'arrache et se dispute, qu'un peu de terre où tout le monde ne peut inellre ses pieds. L'existence est une conquête, le sommeil une usurpation, la nourrilure
LiNE HEURE ÏROl' 'im\U.
une victoire. 11 semble toujours qu'il y ait trop d'hommes, ou que Dieu, père imprévoyant, n'ait pas songé d'avance aux bcï-oins deses enfans.
C'est que personne ne veut rester là où il est, ni te» qu'il est; c'est {|ue personne ne comprend l'harmonie, (juc chacu? veut jouer des sulox ou au moins des dcssii)>, et aime mieux causer une discordance que de ne pas paraître, diU-il jouer taux et bleîser l'oreille, pourvu qu'un l'entende personnellerâenl, lui en dehors des autres; c'est qu'on ne comprend pas que dans la nature le moindre atome est autant qu'un homme, un fétu de paille autant qu'un monde; parce que là il y a harmonie; parce que si vous 6lez le fétu, il y aura discordance comme si vous ô'.iezca monde.
C'est qu'on ne comprend pas que si la grosse-caisse, dans un cencert, ne veut obéir ni aux pauses ni aux silences, et prétend chanter, que si chaque insirument veut se faire entendre toujours cl par-dessus hs autres, il y aura cacophonie et charivari ; tandis que si chacun se contente de jouer sa partie, il y aura et musique et harmonie, et que chaque instrument, fùt-il un chaudron el n"cùt-il qu'une note, aura pour sa part contribué à cette harmonie.
Chaque homme est bien tel qu'il est, avec ses vertus, ses vices, ses passions, ses cheveux, ses yeux el ses dents : il a sa partie à jouer; mais la plupait veulent prendre les vices, les vertus, les passions, les cheveux, les yeux ci les dents d'un autre. Tout le monde veut s'emparer d'une seule chose, tandis que chacun a sa vie aistincte à vivre. Aujourd'hui tout le monde veut être gouvernement; ce n'est ni plus ni moins ridicule que si tout le monde, dans une ville, s'aviipaitde se faite bottier.
Cela m'explique la jouissance infinie que je trouve dans la solitude, au sein de la nature, où tout est ordre, ca!n;e et harmonie; tandis que dans la société tout est désordre, guerre et confusion.
Il faut que je sois bien irrésolu et breu lâche pour ne pas vivre dans la retraite et dans la solitude.
Il faudrait se faire une solitude i deux.
Une femme qui comprit la vie comme moi et qui mêlât son existence à la mienne, comme un ruisseau à un ruisseau, comme le son d'une harpe au son d'une harpe; puis clore sa vie , vivre ensemble , sentir enseaible , mourir ensemble , comme'si Dieu n'avait créé qu'elle et moi ; jouir du soleil, de l'ombre et de l'air, comme s'ils n'avaient été faits que pour nous deux.
A ce moment, Maurice se retourna en entendant des pas : c'était Richard qui revenait. Ils rentrèrent tous deux ensemble, prirent des fleurets et s'escrimèrent. Quoique Maurice fût naturellement plus vigoureux et plus adroit que son ami,' il eut un grand désavantage. Tous deux ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils furent accablés de fatigue et de chaleur.
— Remets ton habit, l'vichard, dit Maurice ; il fait un vent frais, et rien n'est si dangereux ((u'une transpiration répercutée.
Richard remit son habit. Maurice continua :
— Tous les exercices violcns produisent une irritation des poumons qui a pour cause la fréLjuence des mouvemens d'aspiration et de respiration, et l'introduction d'une plus grande quantité d'air. Si celle irritation, qui se calmerait d'ellemême en laissant la transpiration cesser doucement et naturellement, est au coiiiraire augraentéo par un refroidissement, il s'en suivra des douleurs de lè:e uu céphalalgie, des frissons, une douleur d'^ cùié, une toux légère, c'est à-dire, en un seul mot, uu pleuréhie aiguë, et vous vous trouvez exposé au médecin et à tous les antiphlogisliques connus.
Ou si la toux est plus forte, si la douleur décote change de place, vous avez ui.c pneumonie.
Enfin la répercussion de la iranspiraiiun pioduil depuis le rhume simple jusqu'au cslharre, depuis le calharrejusqu'à la phihisie pulmonaiiv, depuis la phlliisie pulmonaire jusqu'à la mort.
Il serait donc fort niais de s'exposer, je ne dis pas à la mon, qui n'a aucunes conséquences, et qui u'est que quand nous ne sommes plus, nuis a des maladies longues et aiguës, pour avoir néglige un !-t'iu hygiénique aussi simple et aussi facile
que celui de ne pas s'exposer au refroidissement après un exercice qui cause la transpiration.
Seulement alors, Maurice s'apereul que la sueur qui le couvrait était devenue froide; il se rhabilla, mais ne put ramener la chaleur. La nuit il eut le frisson, puis une lièvre violente.
C'est pourquoi il lit appeler son ami Fischcrwald.
— Je suis un homme vraiment singulier, dit en entrant le docteur Fischerwald; je sors d'une maison où j'oubliais mon chapeau; heureusement que l'on m'en a averti. Il n'y a pas de bizarrerie dont je ne me rende coupable. — Le docleur Fischerwald, l'homuie le plus semblable à tout le monde qui se fut jamais rencontré, avait la prétention d'être singulièrement bizarre et original. — Il posa son chapeau sur le côté , pour qu'il eût avec la table le moins de contact possible, mil doucement sa canne dans un angle, l'éloignant du mur par le bas, de manière qu'elle ne put tomber, et s'assit près du lit de Maurice en écartant les pans de son habit, pour ne pas les froisser en s'asseyaut dessus.
— Tu es malade; il faut bien prendre la chose; cette vie est une vie de douleurs, comme dit Lucrèce :
Nam nox ulla diem, neque noctem aurora secula est Qoœ non audierit mixlos vagitibus fegris Ploiatus morlis comités.
" Jamais la nuit, jamais l'aurore ne se sont succédé, sans entendre à la fois, et les vagissemens des enfans qui souffrent en naissant et les sapglots sur la tombe des vieillards.»
— J'ai la lièvre, dit iMaurice.
— ll.y a en moi ceci de fort original, dit Fischerwald, que h pétulance de mon esprit m'a toujours empêché de me soumettre aux lois préétablies elaux préceptes donnés par d'autres. Je n'ai jamais pu penser d'après les autres, ni suivre d'autre guide que mes propres idées. Aussi, comme dit Catulle :
Jueunda cùin setas llorida ver ageret..
(< Quand ma vie se couronnait des fleurs du printemps, d Je passais pour un jeune homme fougueux.
linpaliens freni et moderaminis.
(tacite.) Je n'ai jamais voulu me servirdes idées de personne, ne re • culant pas devant la fatigue de penser moi-même.
« Je hais le sage qui n'est pas sage par lui-même , « dit Euripide.
— Je hais le médecin qui ne me parle pas de ma fièvre, dit Maurice.
— J'allais arriver à la fièvre; je te recommanderai de (e couvrir un peu plus que d'ordiiiairc, comme le prescrit Celse, dcfebrili aj'/eclii, et t'abstenir de nourriture, ainsi que l'indiquent Damascius, (/ecibo, et Artemidorc Cajiiio, dans son livre : Quœ, quando et quomodu sit cdcndam el non edendion.
Je le quitte, ajoula le docteur. Ainsi, je suis venu le voir préférablement à la maîtresse du comte de Leyen, pour laquelle on m'a fait deman ier. La maladie, comme dit Horace de la mort,
.ï'jnu pede puisât Pauperimi iLibernas regumque turre."^.
On m'a fait dire que celle belle fille était arrêtée dans sa vie de délices jiar un malaise général.
ALPHONSE KARR
Non Sicula; (lapes Dulcem elaborabunt saporeni ; .Non avium cithaiicque cantus
Somnum reducent.