‹ Le siècleChapitre 191 sur 216 · EUSTACHE LESUEUR · texte numérisé non relu

EUSTACHE LESUEUR

— Hein ! dit la dame Cormier interrogeant Louise du regard, et essuyant une larme : les anges du ciel valent ils mieux que lui?

— La lettre! s'écria Louise en rendant le papier d'une

main tremblante... la lettre qui accompagnait cet acte!... ne l'avez-vous pas?

Madeleine Cormier, toute surprise de ce vif mouvement d'intérêt, mais ne l'attribuant pourtant qu'à l'admiration causée à la jeune dame par le noble trait de son fieu, alla chercher la lettre et la lui remit. Elle contenait ces mots :

« Pardon, bonne mère, si je suis parti sans vous revoir : » je suis bien malheureux ! Je travaille avec ardeur dans l'es- " poir de tout oublier, excepté mes amis et vous ; mais rien » n'y peut. Mon seul bonheur aujourd'hui est dans la reli- » gioo : aussi ai-je communié hier, espérant que mes peines •> en seraient adoucies. Non : car il y a toujours quelque « chose qui se place entre Dieu et moi. Adieu. »

Il N. B. Voici un acte ci-joint qui pourra vous tirer de l'é- » tat de gêne où vous vous trouvez. Ne craignez pas d'en » faire usage. Je n'ai plus besoin de rien, et mes pinceaux » me suffiront toujours. »

Puis il y avait un dernier ;;os/-5c?/p/ww :

» Pour la vente de mes tableaux , consultez quelqu'un quf ■1 s'y connaisse. Il y en a parmi eux qui ont une vraie va- » leur. Adieu encore une fois, bonne mère. »

Louise avait le cœur comprimé pendant cette lecture; mais elle n'y trouvait point ce qu'elle y avait cher..hé. Une peine profonde désolait Lesueur : quelle en était la cause? A quelle époque s'était-il éloigné de Paris?

Elle adressa la première de ces questions ù Madeleine Cormier, non sans hésiter et se troubler un peu ; mais celle» ci n'eut pas le loisir d'y répondre sur-le-champ; car Louise lui parlait encore qu'elle Ht tout-à-coup de ses petites jambes trois bonds vers la cheminée, où le vieillaid, toujours grommelant des chansons et chantonnant des psaumes, venait avec son pied de faire rouler les sarmens endammés jusque sous sa chaise; ils lui eussent brûlé les jambes si elle ne fût arrivée à propos. Un des petits blondins, tombé de son banc à la renverse, avait une forte contusion à la tête, et la bonne femme, occupée à faire reprendre l'équilibre au vieux soldat et à l'éloigner du feu, songeant en même temps à relever l'enfant, à lui frotter la tête, à le faire taire (il criait à fendre l'oreille), n'avait guère le loisir de choisir les expressions, et mêlait tout ensemble ses réponses à la jeune dame aux exclamations ([u'elle adressait aux deux maladroits.

— Allons , taisez-vous, petit braillard ! — Quelle est la cause de son chagrin, dites-vous, mon enfant? — Ça ne sera rien, mon p'tit nini, mon p'tit nono !... — Oh ! tête d'oisillon, tête folle! chagrin d'amour dure un jour! — Aussi, mon père, vous n'êtes pas sage ; vous avez lesjambes sèches comme des échalas, ne plus, ne moins, et vous les fourrez toujours dans le feu!

— Quoi ! c'est une peine d'amour? demanda avec plus de fermeté Louise, résolue de tout édaircir, et enhardie par le bruit même qui se faisait dans la chambre.

— Oui, mou enfant, répondit la vieille en frottant toujours la tête de son petit-fils et repoussant du pied le sarment dans l'âtre : — Une amourette avec une coureuse... Du moins, je ne vois que celle-là. Dans les mauvais filets, le bon gibier.

' Aussi mon fieu s'en guérira facilement.

— Ma tante et monsieur de la Chenaye avaient donc «U son, pensa Louise; et reprenant un maintien plus froid et plus réservé : — Il n'importe, ma bonne femme, dit-elle à Madeleine Cormier, jusqu'à ce que vous m'ayez revue, ne faites point usage de votre acte pour vendre les tableaux de monsieur Lesueur, je vous en prie. Me le promettez-vous ?

— Hélas! ma mignonne, il n'est plus temps. Le maître tailleur avait laissé des engagemens à payer;'de mon côté,

j les dettes étaient venues. Je n'entends rien à la chicane ni aux aflaires, ai les miennes étaient dans un hourvari com-

I plet. Cette chaumière, où mon père est né, où défunt mon mari est mort, où mon fils a pris naissance, la justice allait s'en saisir! Je n'aurais pu vivre ailleurs d'abord; car ici, je

SMNTES'E.

crois les revoir tous liois, et la famille est complète encore. Sans cela, jamais jf n'aurais son;;!' à livrer ses peintures, à ce pauvre anije, pas plus qii'ù me faire juive. Mais le temps pressait : grande li:iie, prand raallieur !

— Quoi ! tout a été vendu ! dit Louise avec un profond regret.

— A l'exception de ceux <|n'il a marqués lui-niènie, reprit la mère Cormier. Mais béni soil Dieu ! à peine si je pouvais croire que toutes ces vieilles toiles fourniraient de quoi remplir la mesure. Parla grâce du ciel, j'ai eu bien au-delà de ce que j'espérais, tant la Providence est grande! Aussi j'ai de l'argent de côté maintenant. C'est pour mon fieu ; cet argent l'attend, il est à lui, ainsi que cette chaumière, et tout ce que nous possédons I

Kl la bonne vieille porte de nouveau la main à ses yeux.

La jeune comtesse, ocliant son émotion et prenant aussitôt congé de sa nouvelle connaissance, alla derechef embrasser les trois marmots, ù chacun desquels elle laissa yowv adieu un écu d'or dans la main.

i.n .MIDI.

Après le bal et la comédie, il n'avait été quf&lion, durant tout cet hiver, à Paris, que de Icilres. Chacun éiait en correspondance : on s'écrivait tlos lettres, on se demandait des lettres, on se pronicllail des lelin-s. L':ie Icifre galamment lournée suffisait h 'a réputation d'un bel esprit On se disait; — Je vous écris une lettre dans ce momeni; j'y travaille. Trop heureux s'il n'en élaii pas du sujet de celte let- Ire comme de l'od.; de Malherbe à monsieur le premier présiilcnt de Verdun, -.sur la mort de sa femme; ode que le poète travailla tant, si bien et si longtemps, qu'e'.le trouva le veuf inconsolable remarié, et sa seconde femme près d'accoucher. Celui qui, dans ce genre, avait acquis le plus de renomméfr, et dont les lettres étaient citées comme modèles de beau Isngage, d'expressions migiiardes cl de ton de cour, c'élaii Voilure. On en faisaîT !c pins grand cas ^|ans la h.uite société des hôiels (le Créqui el de Ventadour, .surtout dans côlle da fameux hôtel de Kambouillet, où se tenait le tribunal des prccitusfs, présidé par la grande Arihénice, pour juger les beaux esprits de répo(|ue.

Aussi Voiture est-il couru de Ions : une lettre de lui met en faveur, dans un certain monde, à l'égal d'un titre accordé par le roi ; et sa triple répiitation de beau joueur, de grand poète et de chef des écrivains épislolaires, l'a i)lacé si haut, qu'il y a gagné un droit d'impertinence dont il use largement,jusque dans les plus nobles maisons.

Il venait d'arriver d'ilalie et de visiter Rome, après sa mission pour signifuir au duc de Toscane la naissance du dauphin. Ayant appris le mariage de Marillac et les heureux changemens survenus dans ta fortune, il l'alla complimenter, le priant de le priscnter fi sa femme, dont il avait entendu vanter la charmante (igure. Mais Marillac était las des complimens de cette espèce ; puis le temps lui manquait, disait-il ; on ne le trouvait plus ([ue sur la route d'Atiichy à Olinville ou d'Olinville à Attichy, toujours par monts el par vaux, dans l'intérêl de ses affaires et de celles du roi. Voiture résolut de se présenter lui-même. La comtesse, à soji retour de Nanterre, retirée dans les appartemeus qu'ele ocj upait au Louvre, songeait aux dernières paroles de la mère Cormier, et s'ailrisiail d'être forcée de mépriser Lesueur. Elle eût préféré avoir seule tous les torts. Qui pourrait-elle donc estimer dorénavant, si celui-là, si dévoué dans ses autres affections, si reconnaissant, si généreux, savait tromper aussi ! A quelles paroles ajouter foi désormais, puisque celui-là savait mentir? Néanmoins un dûule secret combattait encore dans son ànic en faveur du sou^-ouné. Louisô qui, avve une certaine facilité, avait ajouté

foi aux témoignages accusateurs de l.i Chenaye et de madame de Sainl-Cernin contre le jeune peintre, y croyait moins aujourd'hui qu'une preuve de plus cependant lui était donnée!

Pans son orgueil, elle hésiie à penser (pi'il ait mis ainsi en balance Louise de La Porte et Jeanne la Brabançonne!

Mais sa i)ropre nourrice, qui hii doit tout, l'accuse ellemême! — Au surplus, qu'importe ! dii-elle, je saurai bien achever de l'oublier!

Et pour se distraire de toutes ces idées, elle s'approche de sa fenêtre donnant sur la grande'cour du Louvre, et là, à travers ses rideaux de moire, accoudée sur de larges lebords de velours, devenue vaniteuse el frivole, elle s'occupe à regarder les riches carrosses, escortés de pages, de valets et de gentilshommes. — Voilà de hauts et puissans seiiineurs qui se rendent chez le roi. pense-t elle; el, malgré leur grand nom et leur éclat, leur voix peut-élre aurait sur lui moins d'empire que la mienne si jî le voulais !

Dans ce moment monsieur de Voiture lui futannoiHié.

On lui en avait tant parlé ! elle aval.', lu de ses letlies et en savait par ciTur; malgré sa tracasserie d'esprit, elle le reçut.

— Madame la comtesse, dit celui-ci en entrant, pardon si je m'offre seul à vous ; mais cependant tout est dans l'ordre. Monsieur de Voiture, inirodubleur des ambassadeurs chez son aliesse royale monseigneur le duc d'Orléans, a l'honneur de vous présenter le poète Voiture, très désireux de faire la coiniaissanee de deux beaux yeux dont...

Il allait poursuivre sa phrase préparée, mais, au relevé de sa troisième révérence d'entrée, ayant examiné Louise plus attentivement, il se Jeta en arrière, el, l^^vanl les bras, s'interrompit par une exclamation de surprise.

— Par le roi de cœur ! je certifie, madamc,.que ce n'est point la première fois que j'ai le bonheur de jouir de votre vue ! Pardonnez à ma curiosité : n'avez vous point dernièrement séjourné à Lyon?

— Je n'y ai jamais été, monsieur.

— Cependant je vous y ai admirée, adorée... en peinture.

— Je ne me suis jamais fait peindre, dit Louise en rougissant aussitùt, car le souvenir de la Visitation lui revint. - — Eh bien! madame, c'est un miracle de l'art! repiii Voilure. En cherchant la beauté idéale, ce sont vos iraits que le peintre a rencontrés ; et la chose mérite que je vous la raconte ; tout en est mystérieux et merveilleux.

Louise le lU s'asseoir, et, prenant un ton el des gestes de narrateur, il commença : ■

— Il y a quelques semaines, un jeune homme, négligé dans ses vétemens, mais aux manières nobles, à la figure régulière, et qu'à son air taciturne on eût pris plutùt pour un amouieux au désespoir que pour uu artiste en tournée, traverse Lyon sans se faire connaître. Il y reste à peine trois jours. Un peintre de ses amis, chez lequel il était descendu, venait de mourir, laissant à peine es(iuissé un lableau de sainte TJrsule, commandé pour l'église de Saint-Nizier, et sur le prix duquel sa famille, dans la gène, avait inutilement compté. Notre jeune homme prend les pinceaux du défunt, travaille nuit et jour, ei en quarante huit heures enfante un chef-d'œuvre! Oui, madame la cumlesse,\in chefd œuvre ! au dire des connaisseurs. Le curé de SaintNizier, expert en peinture, se rend auprès de lui, se déflant peutêtre du travailleur; émerveillé de l'ouvrage, il en veut doubler le prix I L'artiste accepte, mais noblement, et pour la famille de son ami; quant à lui, il ne demande qu'une faveur : c'est que son tableau ne soit exposé aux regards du public que placé sur l'autel, afin, dit-il, qu'on ne puisse le contempler qu'à genoux I C'est là le fait d'un enthousiaste, j'espère, ou d'un fou ! Vous voyez que l'inconnu avait assez bonne opinion de lui.-méme! A mon retour d'Italie, arrivé à Lyon, j'allai, comme les autres, voir cette sainte Ursule, car la foule j' était; et je vous le jure, madame la comtesse, j'ai dit mes prières devant votre image I Je vous regarde, je me rappelle.... je compare ! une ressemblance plus parfaite est impossible ! '

'Voilure l'entretint encore quelque peu d'anecdotes sur les

beaux esprits du temps, la félicita, la complimenta, lui pro-

, posa même de lui écrire une lettre-, mais il ne prolongea

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

sst

guère sa visite, car Louise paraissait souffrante. Di's quelle le vit dehors :

• — Oli 1 mon Dieu! s'érria-l-elle,- veulent ils donc tous que je l'ainie encore! N"eiitinrir:ii-je dans toutes li-s liou.lirs i|ue l'él(>^e (le ses venus! Ge jeune peiniie si enihonsia'-te, si bienfaisant, si niallieureux , c'- st lUi ! l'ui;-je diuier de son amour iMsinieuant ! El où était mou esprit d'aller s'imaginer

■ que cetle fill.' l'avait pu coutraïudie de s"e\i!i r ainsi de Paris? Mou : mon niariui^e a toui faii ! Kn valu je voulais nie troniperiMùi même pour me déguiser ma propre déioyaulé ! C'est moi (|ui l'ai tralii, qui ai eausé son désespoir! Mais il n'est plus de rimc^lc ! cet amour eût été ma gloire, il serait ma lionte aujiiurd'hui. Je suis mariée!

Jlariée! Elle se dit alors tous les devoirs renfermés dans ce mot, et se jura de les observer.

Par ia crainte d'aimer encore Lesueur, elle s'efforça Je justifier de nouveau, à ses propres yeux, les torts de Marillac , elle se dit que sa soumission le désarmerait s'il croyait avoir des raisùns de la fuir eomme il faisait.

Cependant n'avait-elle pas déjà assez eompromis sa fierté ? Vingt fois, Louise lui avait souri, essayant de le retenir, lorsque, au détiui de leur mariage, il venait escorté de ses amis qu'il lui présentait. La sœur ne monsieur de Marillac, la comtesse de Maure, en partie témoin de son abandon et de ses peines, en avait dû gourniander son fïère. Et tout cela s'était pratiqué vainement et à la bonle de Louise ! N'importe, aujourd'hui le péril presse; il la presse des deux côtés à la fois: il s'agit de son repos, de sou honneur peut-être ! Elle ira le trouver, s'il le faut, lui tout dire, lui tout avouer, et le prier à mains jointes de la défendre contre elle-même!

Sur-le-champ, elle manda une de ses femmes, et la chargea de s'informer où était le comte. Celle-ci sortit, et un insiaut après, madame de St-Cernin arriva tout en émoi, comme si elle venait d'apprendre que sa nièce était devenue, folle.

— Qu'y a-t-il donc, et (lue se passe-t-il ? — Je veux voir mou mari !

— Votre mari? '

— Je ne puis plus vivre ainsi, dit Louise d'un ton résolu; Il faut qu'il m'entende, qu'il s'explique. S'il croilavoir le droit de me nuipriser, eh bien ! qu'il vienne, qu'il m'accuse, je saurai bien me justifier peut eue ; mais du moins, dussc-je ne le çoint convaincre, je coniiaiirai la cause do ses dédains et dé son abandon.

— Eli! ma chère enfant, de quoi allez-vous vous inquiéter, et quelles idées vous mettez-vous dans la tète aujourd'hui? N'êtes-vous pas heureuse ?

— Non je ne le suis point, répondit Louise les yeux gros de larmes, et avec une vivacité inaccoutumée.

— Que vous manque-t-il donc? les titras, les honneurs, pL'Uvent à volnmé autour de vous. N'êtes vous point comtesse? n'avez vous point un carrosse, des valets, de riches ameublemens? S'il vous reste à désirer quelque chose, eh bien! parlez. Il est naturel à votrf Age, dans votre position, honorée comme vous l'êtes de l'amitié du roi, d'avoir quelques petits mouvemens d'ambition: de cela nul ne saurait vous blâmer. C'est être inj;rat envers la fortune, ((ue de n'en savoir point tirer parti; mais de ce côté, quel obstacle rencontrez-vous qui ne vienne de vous-même? Le roi vous a-t-il jamais refusé quelque chose ? ou plutôt lui avez-vous jamais rien demandé?

— Et que lui demanderais-je encore aujourd'hui ? le repos do l'âme, le bonheur, sont ils des choses dont les roiSj plus que les autres, puissent disposer!

Madamede.'-t-Cernin parut s'alarrapr des discoursdeLouise et du ton qu'elle prenait. —Le repos de l'âme 1 dii-elle; eh ! ma chère enfant, si votre âme est troublée, est-ce monsieur de Marillac. qui lui rendra le calme?

— Pourquoi non? ne m'a-t-il pas juré protection^ comme je lui ai juré fidélité?

— De la façon qu'il tient son serment, vous seriez presque dispensée du vôtre. C'est vous qui le protégez, et non lui qui vous protège

. — J'en suis heureuse, dit Louise-, mais du moins si le sort me favorise assez pour que je puisse lui être utile, s'il est sa-

LE SIIÉCLE — m.

lisfait des avantages que notre union lui a prorurés, expll quez-moi alors comment il peut me haïr.

— Vous haïr, lui I il n'en a garde.

— Eh lilen ! reprit la jeune comtesse en s'animant de plus on plus, — dévoiliz-moi iioiii; ce mystiTc ! Oui, vous avei raisiin, il ne me haitpas, j'en suis si'ne, car souvent j'ai surpris (i.ns sou ngaid ^exprc.^s:on di- rinléiêl et de l'amitié. Maispourquoi ne le vois-ji- poii.t, siiionau iiiilieu de la foule? Pi.uri|uoi, si un léger mésenlriidu seul nous divise, re eherche-t-il point h l'écbir.ir? Pc ur(|uoi vous, ma tante iieTallezvous point trouver pour prendre ma défense, et le forcer de se rapprocher de moi? Non, tout ce qui m'entoure parait conspirer pour rendre cette récouciliaiiou impossible; vousmême (omme les autres ; et je n'ose chenher ;i deviner ce qui se passe autour de moi ! Mais ce que vous ne faites pas, et ce que vous devriez faire, je le ferai ! Il refuse de venir à moi, j'irai à lui : il le faut, je le veux!

— Miséricorde I ma mèce, est-ce que vous aimeriez votre mari ? s'écria madame de St-Cernin avec une affreuse ingénuité.

Louise la regarda d'un air stupéfait. — N'est ce point mon devoir, madame ? Je vous lerépète, j'irai le voir ; j'y vaisaller à Tins ant même. Il faudra bien qu'il m'entende. Je me jetterai à ses pieds, et je le supplierai de m'aimer!

— Pauvre enfant ! lui dit sa tante en lui pressant la main, comme d'un air de pitié, vous ne voudrez doiicj<niais me comprendre! Et vous m'accusez, moi qui ai fait tout pour votre bonheur ! Ecoutez.

Louise était au bout de sa fermeté : elle se rapprodia de la loaronue avec soumission, appuya la tête sur sob épaule, et la laissa parler.

^ — Voilà comme on se trouble l'esprit, lui dit la dame d'un ton de doux reproche. — Il me fallait, n'estil pas vrai, aller supplier monsieur de Marillac de revenir à vous? Mais, ma fille, n'était-ce point compromettre votre dignité, et bien plus que vous ne pouvez penser ; car, encore innocente, quoique épouse, vous ne savez pas ce que semble demander une jeune femme, délaisséedès la nuit de ses noces, et qui vient ainsi d'autorité rappeler son mari à ses devoirs ! Non, Louise, Je ne le pou* vais faire, ni en votre nom ni au mien. La chose est impossible à quiconque se respecte! Vous voulez maintenant aller trouver monsieur rie Marillac, dites-vous? allez-y, Louise ! et pour prix de cette belle démarche d'une femme qui vient demander pardon d'une otfense faite à elle, l'on vous dira qu'il est absent de chez lui, •^•ïtl ea>.esi^bsent le jour, qu'il en est absent la nuit. Que la nuit, il la passe, en société de messieurs de Saint-Preuil, de Voiture deRieux,à remuer des cartes et de l'or, peut-être moins préoccupé de la passion du jeu que du soin de fuir le toit conjugal I

— Il me haildonc ! dit la comtesse en relevant la tête et en fixant son œil interrogateur sur celui de sa tante.

— Non, Louise, mais il en aime une autre!

Et après ce grand coup donné, elle s'arrêta pour laisser au désespoir de sa nièce le temps d'éclater; mais ne remarquant sur ses traits d'autre altération que les signes de la surprise-, elle continua :

— C'est auprès de cette autre qu'il passe ses journées, tandis qu'on le croit sur la route d'Olinville ou d'Atlichy : et ne pensez pas qu'ici il y ait matière à doute.

— Oh ! interrompit Louise, il est si cruel de croire trop lé» gèreraent!

— Le fait est notoirement reconnu, vousdis-je; et, s'il faut nommer les masques, la dame n'est autre que la mar(|uise de Bonneval. Vous seule, grâce à moi, l'ignoriez! Voilà, ma nièce, d'où vient le mystère qui vous entoure, et que vous m'avez reproché. Dites-moi maintenant si c'était à moi de bâter une explication sur ce sujtl? Mais vous l'avez voulu, vous m'y avez forcée ! Qu'en arrivera t-il aujourd'hui? que, par le fjit même de mûnsieur(!e Marillac, votre cœur redevient libre. A.U reste, la faute en doit retomber sur lui seul!

— Il en aime une autre ! Je le plains, murmura louise, plutôt rêveuse que désolée. 3Iais pourquoi donc alors m'a-t-il épousée? rei.rit elle vivement

— Par ambition sans doute, dit madame de Saint-Cernin. Par ambition 1 répéta Louise, avec un sourire triste et mé-

SA.INTINE.

lancolique; oui, p&ur jouir des pompes de la cour, pour avoir des valets, un carrosse, des parures, pour se rapprocher du roi, n'esl-il pas vrai ? C'est cela ! Oli! je le plains encore bien plus, car U douleur *ju"il aura causée à celle qu'il aime est réelle > et ce bohlieur qu'il espérai', il He l'aura point trouvé !

La jeune et belle comtesse se jeta dans un fauteuil pour se livrer à ses pensées, et n'entendit point les dernières exhortations de la dame de Saint-Cernin, qui l'engageait à prendre courage et à se distraire.

Les nouveaux torts de Marillac, qui venaient de lui être révélés avec si peu de ménageniens, n'avaient point ajouté à son indignation contre lui. Il aimait, il était maiheureux sans doute, et leur situation avait quelque ressemblance lointaine, par laquelle Louise se sentait excitéi- à l'indulgence. Si Marillac en avait besein auprès d'elle, n'en avait-elle pas besoin aux yeux d'un autre !

De plus, instruite par l'expérience, Louise commençait à écoutur d'une oreille déliante les discours de madame de Saint- Ornin. Ne pouvait-elle avoir intérêt à l'abuser sur son mari, comme autrefois sar Lesueur ?

Une fois le soupçon éveillé, la roule s'éclaire lacilement. La vérité presque" tout cntifre lui apparut; mais elle la repoussa comme trompeuse, et ne lui voulut prêter quelque réalité ([u'aprés s'être efforcée do l'adoucir.

N'importe! cette fois, Louise ne cédera point a des conseils perfide ; elle ne suivra ni les avis de sa tante, ni de laChenaye, ni de ce prêtre qui s'est fait l'écho des deux; elle ne suivra que les oidresde sa conscience. Elle sera malheureuse, s'il le faut, mais elle fera son devoir. Si monsieur de Marillac en aime une autre, eh bien! elle le plaindra san-; raccusir; cl'e attendra qu'il revienBe a elle. La vertu est elle auire cho^c qu'un sacritice? Du moins, si quehiue jour Lesueur s'inquiei9 de son sort, il pourra sans honte conserver dans son cœur ce reste d'amour qui y sera encore peut-être !

Page 1