LE SOIR
Le roivintii sou heure accoutumée; c'était le soir, lorsqu'il quittait le cardinal Une petite porte dérobée le conduisait alors, par un long couloir, de son apparienient dans ce'ui de la comtesse Souvent, en arrivant, il y trouvait la baronne et le père Pradines, tenant compagnieà Louise, et il les invitait à rester, ne se souciant pas toujours du téle-a-iête. Cette fois, madame de Marillac était seule. Après avoir salué Louis .\1II, niaik s;in« proque lui adresser ses félic ilalions ordinaires :
— Votre Majesté veul-elle, lui demanda Louise, que je fasse avertir madame ma lanie? Parfois vous avez paru prendre plaisir A son entretien.
— Non, dit il; à (juoi bon?
Pleine de sa préoccupation, sans songer même à s'il, former des désirs du roi, elle alla vers une armoire, l'ouvrit, en lira un jeu d'échecs, et le posa sur une tuble, auprès de laquelle elle arrangea aussitôt deux fauteuils en face l'un de l'autre.
— PastiK'ûre, madame 1 exclama le roi en riant; vous êtes bien pressée de vous faire battre aujouid'hiii I J'aime à jouer avec vous, c'est vrai ; car si je vous ga^^ne c'est de franc jeu; vous n'y nieltez pa.s de complaisance comme les autres, du moins. Vous ne save?, pas assez bien jouer pour cela. Mais, avant tout, nous avons à causer, tt je suis bien aise de vous trouver seule. Votre tante, voyez-vous, c'est bon lùrs(|ue je suis dans mes accès de médisance: elle semble y prendre un grand plaisir, et c. la m'encourage. A cette heure, elle peut dormir. Il faut, madame, (pie vous me fass.ez votre confession , et les confessions ne se font qu'à deux.
Louise le regarda d'un air étonné.
— Voyou*, mon cnfanl, poursuivit-il en l'invitant par un signe h s'asseoir auprès de lui, sur un siège bien moelleux, et à deux places, disposé devant la cbeminée. — Dites-moi d'abord quelle idée vous a conduite dès la fraîche matinée au monlValérien ?
— Quoi ! sire, vous savez déjà ?....
— Oui, Louisette, je sais déjà que vous avez été distribuer votre épargne à de pauvres paysans. Cela est très-bien ; mais n'y avait-il pas quelque galant caché dans une de ces chaumières ?
Et ce disant, il la regardait llxemenl entre les yeux, tout en paraissant n'en faire (lu'un badinage. Mais quoi qu'il en eût il se troublait en la voyant rougii-, car s'il fallait mesurer la force de l'amour d'après la dose de jalousie que chacun possède, Louis \lll,ù ce compte, eût passé pour être d'une complexion plus amoureuse encore que son père. Tout lui portait ombiage près de celle qu'il aimait, malgré la tournure platoiiiquede ses affeciions: ce (|ui laiss.* croire facilement qu'il y avilit à cet égard chez lui pluiùi timidité et dévotion que vraie continence ; manque de santé et non de désirs.
— Un galant: dit Louise en se remettant: sire, je suis mariée.
— Oh ! mariée !... Et il reprit: Cela n'empêche pas toujours. Je puis vous citer beaucoup de belles dames... très mariées... et qui n en ont pas moins leurs galans: madame de Rohan, madame de Chevreuse, la duchesse de .Monlbazon....
— La duchesse ! ah ! sire, c'est mal à vous de le penser : c'est une dame re^pectable.
— Comme les autres ! comme madame la princesse aussi ; et l'on pourrait aller plus haut, dit-il, en inclinant sa tête d'un air humble. Mais vous n'aimez point à médire, je crois.
— Non, sire, et vous voyez que ma tante ne vous eût pas été inutile !
— Eli bien I qu'ivez-vous fait et qu'avez-vous vu dans vos chaumières ? C'est une belle chose que la bienfaisance ; et je l'aurais assez ;iiraée.... si je n'étais roi.
— Mais, sire, ne la pratiquez-vous pas tous les jours?
— Oui.... à mon corps défendant ; car à la cour chacun croit toujours qu'on lui doit plus qu'on ne lui donne; et si par hasard mes bienfaits ne s'adressent point à des ingrats, c'est au' cardinal qu'ils en vont d'abord faire leurs remerdmeiis.
— C'est un grand tort.
— Non pas; c'est une grande adresse 1 le cardinal peut donner plus que moi, lui ; il a plus de pouvoir. Moi, je ne suis rien, que son tiès-hunible serviteur et son secrétaire d'état, en cinquième, pour les signatures.
Louise n'osa répondre, sur ces matières elle était toujours restée muette, autant par modestie et par prudence que par une juste appréciation de son ignorance sur ce qui touchait à la politique.
Le roi s'enfonça sur le siège double, s'y adossa, se mit à l'aise, croisa ses bras, en paraissant réfléchir, et après quelques inslans de silence :
— C'est cela, dit-il, ennuyons-nous !... Quand une personne me p'ait, j'aime assez à m'ennuyer auprès d'elle, les pieds devant le feu. L'ennui sans biillemens est souvent une douce chose 1
— Si c'est là votre meilleur passe-temps, lui dit la jolie comtesse, vous devriez avoir des gens eu charge pour vous ennuyer, et non plus pour vous divertir. A quoi bon alors Marais et Langely, vos boull'ons?
— Vrai Dieu! madame, Marais et J.angely s'acquittent très bien parfois du soin de m'ennuyer; mais i|uand ceux-là s'en mêlent, ils m'ennuient trop! Rien n'est déplaisant comme lie s'attrister par l'endroit où l'on s'attend à rire. Au surplus, Louisette, vousai-je raconté le dernier tour de Marais?
— N'est-ce point, sire, lorsqu'il dit, in votre présence, à messieurs de Bauiru et de Nogent: — Vous arrivez à propos, messieurs, pour me seconder. Le roi n'est pas de belle humeur; à moi seul je n'y pouais rien, mais à nous trois nous ferons mieux : Irois fous valent mieux qu'un ! ou quelque cho.se de semblable?
— Non, répondit le roi, c'est Langely qui a dit cela, et c'est une iiiipertinciice dont je l'ai fait châtier; car le comte de Nogent en eut une grande Iri.stesse pendant longtemps. Le tour de Marais est de plus fraîche date. Le drôle est parfois divertissant, et il a trouvé moyen dernièrement de se montrer bienfaisant comme vous, Louisette; mais à sa ma*
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII
nière et à celle de mon cousin le cardinal, sans bourse délier.
Le roi rit, alors et se frotta les mains, enchanté d'avoir lancé un irait satirique contre son ministre; et il rejjrit l'historicité sur son bouffon Marais.
— On m'avait fait de mauvais rapporls, dit il, sur quelques musiciens de ma cha|ielle, qui s'enivraient, couraient les cabarets et les mauvais lieux, faisant ensuite tapafje la nuit, comme de hauts seigneurs de ma connaissance et même de ma parenté. Pour les en punir, je leur fis retrancher la moitié de leurs gages, ce qui leseiit forcés peui-êtrede mettre de l'eau dans leur vin, et de coucher dans leur lit. ïMais, il y a trois jours. Marais, qui m'avait proposé une mascarade pour le pelil-coucher, ce dont je ne me souciais guère cependant, me les amena, fagotés de la bonne sorie; car ils n'étaient qu'à demi velus, portant un pourpoint sans hautdechausses, ou un haut-de-chausses sans pourpoint : et ils se mirent devant moi à croquer des noix en gambadant. Je commençais à me fâcher de cette escapade, mais l'enfant de la mère folle me riposte d'un grand sérieux : — Eh quoi donc I sire; à (lui Votre Majesté s'en prendra-t-elle, sinon à ellemême? Qui n'a que moitié de sa rente ne peut s'habiller qu'à moitié, et ne manger que d'un coté! — Cela me fit rire, et je les rétablis dans leur charge complète.
— Vous avez bien agi, sire, ainsi que Marais.
— Oh ! j'aime mieux Mjrais que Langely, dit le roi ; mais j'aime encore mieux mon nain Geoffroy que les deux, parce qu'au moins quand je le vois je ne m'attends pas à rire. — Ali reste, reprit-il comme par réflexion, je crois bien que je ne les aime ni les uns ni les autres. C'est sotte chose que tout cela !
Il y eut un nouveau moment de silence; après quoi Louis XIII regarda la comtesse d'un air de reproche, et lui dit:
— Mais vous êtes bien discrète aujourd'hui, madame! rs'avez-vous donc rien à me raconter à votre tour'? Je suis en train de parler, moi, et je ne jouerai point aux échecs, quoi que vous en ayez I Voyons, ne me direz-vous point enfin quelque chose sur ces chaumières que vous avez visitées? N'y avez-vous rien vu qui mérite d'être rapporté?
— Pardon, sire.
Et elle lui décrivit le spectacle qui l'avait frappée à son entrée chez Madeleine Cormier; elle secoua même l'espèce d'allanguissement qui 'a tenait, pour lui représenter plus vivement l'aclion sublime de cette pauvre femme, qui, seule, avait soutenu du travail de ses mains son aïeul et ses petitsfils ; elle passa rapidement sur le beau trait du jeune artiste, venu si généreusement au secours de cette famille malheureuse; mais elle ne put le taire néanmoins, et (omme elle attendait l'effet iju'aurait produit sur le roi le récit de ce double dévoùment :
— C'est une belle chose que le travail ! dit il sans autrement s'émouvoir. Les gens qui travaillent sont les plus heureux.
Et il parttt de là pour énumérer tous les métiers qu'il savait faire, alTirmant que s'il n'était plus roi, il ne se trouverait nullement embarrassé pour vivre.
— Car, poursuivit-il, je ne suis pas un méchant musicien, et je me crt'is assez bon peintre pour, au besoin, barbouiller des enseignes. Quant à ce qui concerne la vénerie, je gage, madame la comtesse, me montrer, le cas échéant, aussi bon commandant «te meutesque monsieur de Marillac! Le blason, j'en serais professeur. Mais ce sont tous là des métiers nobles; et vint on à me les interdire, je me tirerais encore d'afl"aire.
— Je n'en doute point, dit Louise; j'ai vu, sire, une arquebuse de votre fjçon, qui m'a semblé parfaitement belle.
— Oh I ce n'est rien que cela 1 je pourrais par moi-même m'équiper pour aller en chasse sur la terre et sur l'eau; car je sais faire des cornets à poudre, des lacets, des filets, et bien d'autres choses! Pour les confitures, je défierais même votre mère abbesse de la Visitation : les dernières que J'ai faites ont été trouvées excellentes par tout le monde... quoiqu'un peu brillées. Si inoiisieur mon frère se connaît en simples, j'en sais plus que lui en jardinage, et j'espère vous
voir manger bient(^t de mes petits pois verts, Louisettc, Savez-vous que l'année dernière j'ai eu la fantaisie de vivre un jour entier, sans que ce soit à la charge de mon trésor? J'y suis parvenu!
Et d'un air satisfait de lui-même, et baissant la voix :
— J'ai faitvendre -a» marché, lui dit-il, une partie de mes légumes, et de l'argent qui m'a fait retour, j'ai eu de quoi mener joyeuse vie vingt-quatre heures durant, aussi bien que le plus riche bourgeois de Paris!
Il regarda alors la comtesse d'un air triomihant, commeattendant ses félicitations; mais Louise, toujours distraite, et qui ne voyait pas bien où il y avait tant â se glorifier pour un roi de Franco d'avoir fait vendre des pois verts au marché, ne l'en congratula que médiocrement, ce qui le surprit.
— Mais qu'avtz vous donc, Louise? Décidément, vous êtc« triste et maussade aujourd'hui ! Vous, quelquefois si gaie et si parlante, faut-il que l'ennui vous prenne, justement comme, je me sens le cœur en joie et l'esprit à l'aise ! Nous sommes encore au vendredi, et c'est mon jour de bonheur. Voyons, ma noble comtesse, ayez confiance et dites ce qui vous contrarie. Faut-il que je vous en supplie ?...
En lui parlant ainsi, il se rapprochait d'elle, déroulait les boucles de ses cheveux, et les caressait de la main.
Louise, essayant d'abord de prendre un air plus riant, s« défendit contre les reproches du roi, l'assurant que rien rre l'attristait et ne la contrariait, sinon la crainte de lui déplaire. Mais ses yeux démentaient ses paroles, et le galant monarque la pressant toujours de s'expliquer plus ouvertement et se plaignant de sa réserve envers un ami, touchée du ton de bonté qu'il alfectait alors :
— Eh bien! sire, lui dit elle, en déguisant néanmoins la véritable cause de ses ennuis,— oui, quelque chose me peine, et ce n'est pas sans sujet.
— Qu'est-ce donc? lui demanda-t-il aussitôt avec un vif mouvement de curiosité; de qui avez-vous à vous plaindre, Louisette?
— De monsieur de Marillac, sire !
Et elle fit un mouvement, comme si elle eût voulu au même instant rattraper les parolss qui venaient de lui échapper, comprenant, par un instinct secret de pudeur et de convenance, que ce n'était plus 'au roi qu'elle devait s'adresser pour se plaindre de son mari.
— De monsieur de Marillac! dit Louis XIII, en reprenant tout-à-coup un maintien grave et presque sévère. — Qu'estce? et qu'at-il osé?
— Osé ! Rien, sire, répondit Louise étonnée.
— Eh bien donc ! qu'y a-t-il ? Voyons! De quoi vous plaignez-vous, enfin?
— C'est que... c'est que... — balbutia la jeune femme. Mais il fallait achever la phrase ; la ro'igeur lui montait au front. Tandis qu'elle hésitait, le roi lui tenant une de ses mains entre les siennes semblait l'interroger plus vivement encore par ses regards que par ses paroles. Elle baissa la tête toute confu.'C, et reprit : — C'est que... il ne m'aime pas... assez!
Le roi sourit d'un air défiant.
— Pas assez !.,. Son amitié vous est donc bien précieuse ! Moi, je crains, madame la comtesse, que vous ne l'aimiez vous même plus qu'il ne convient !... plus du moins qu'il ne le mérite.
— Pourquoi ce'a, sire?
Et, après avoir jeté sur le roi un coup d'oeil furtif, elle reprit sa première altitude.
— Allons, dit celui-ci, je savais bien qu'il vous faudrait ce soir en venir avec moi à une confession. Dites, quelles sont les plaintes que vous avez à faire contre ce monsieur de Marillac? Comment se conduit il avec vous? Je veuxle^avoir, je le veux! entendez vous, Louise?— Louise rougissait de plus en plus, et son front s'inclinait de même. — Âuraitil manqué au respect (|u'il vous doit?
— Je le vois à peine, niurmura-telle.
— Et oii le voyez-vous ? ajouta le roi, qui, par émotion de jalousie, commençait à se ressentir de son bégaiement.
— Où le hasard me le fait rencontrer, là s^lemen<!
SAIMrS'E.
— AL! fil LouisXIII — Et sa fgure se rasséréna. Puis, d'une voix plus ferme : — Il ne vous a jamais parlé d'amour, n'est il pas vwi? li vous a toujours laissée seule et abandonnée à vous-même, comme avant le mariage?
— Quoi ! vous savez !» . El Louise porta à ses yeux la main qui lui restait libre, «somme si la honlede son abandon devait retomber sur ello.
— Il n'a point voula, dil le roi, manquer à ses engagemens.
—Vous savez doncaus^i, — s'écria la jeune ('omtesse ei relevant la l^te, — qu'il en aime une autre?
Le roi ne répondit que par une exclamation de surprise et de contentement.
— Quoi ! i' en aime une autre '. Vrai Dieu ! c'est bien !
— C'est bien! répéta la comtesse interdite, en attachant les regards sur ceux de st)n interloi'uieur.
— Oui, Louiseltel maintenant du moins vous pouvez, à votre choix, sans nul remords et sans crainte, aimer comme avant ce prétepilu mariage. Où serait le mal, puisqu'il vous en donne l'exemple? Par la messe! êtes-vous si sotte que de vous croire engagée à un pareil mari ?
Chs' un autour d'elle, et le roi lu'-raCme, ne semblait-il pas prendre à tâche, en ce jour, d eniourager et de légitimer «et amour qui se réveillait dans son cœur? Mais de quel argument s'était ser\i le roi, dont elle nVût triomph» d'avance? La raison aurait-elle moins de force devant lui (|iie devant les perfidns sug'^'esiions de madame de Saint-Cernin?
— J'ai promis devant Dieu d'aimer celuilJ, dit-elle. Louis XIII sourit; il piit un air paterne en regardant
Louise avec une expression de douceur et de tendresse, et, raltirant à lui, la (il s'asseoir sur ses genoux, comme un père qui s'apprête à consoler son enfant.
— LaimczvoMS donc tant? lui dit il.
— Je tiche! repondii-elle avec un soupir.
— Non, celui-là n'est pas digne de vous... C'est moi qu'il faut aimer, Louise !
— Ah ! sire, s'écria-telle, pourrai'^-je donc ne point vous aimer sans être, à mes propres yeux, une ingrate, digtie du mépris de tous ? M'est-il donné d'oublier jamais que je n étais qu'une pauvre orpheline, la tille d'un de vos ennemis, et que vous avez été pour moi plus (lu'un père! Aussi dévouerais-je volontiers ma vie pour vous prou-er combien ma reconnaissance et mon amitié vous sont acquises à toujours !
Il la contempla quelque temps sans rien dire, admiiont la naïve gracii'us>-té de son visage, son col élégant, ses ft>rmes jeunes et ai trayantes, et l'attitude virginale qu'elle gardait, même entre ses bias.
— Il faut m'aimer comme je vous aime, Louise. — El la pressant avec vivacité contre sa poitrine : — Oh ! c'est que je vous aimn bien, moi I
Louise ne redoutait encore rien auprès de lui, tant elle avait une haute idée de sa vertu! Enorgueillie d'avoir pu Inspirer une telle amitié, elle sourit, et proinenanl Irgrrement ses mains sur la collerette du roi, dont elle paraissait examiner le riche point de Venise :
— M'airiiezvous autant que vous aitniez mademoiselle d'Hautefort? lui dit-elle, croyant l'embarrasser.
— Mille fois plus, Louise 1 mille fois plus ! car elle ne m'aimait pas : elle ne sait et n'a jamais su que railler.
— Alors, autant que notre bonne mademoiselle de Là Fafayette! n'est-ce pas cela?
— Non , Loiiis« ; ce n'est point encore cela. Je n'ai jamais éprouvé quelque chose de pareil, (|u'une seule fois! C'était dans une petite ville du Lyonnais, a un bal de bourgeois oU je me montrai, le vis là uns jeune tille blonde, si blanche et si avenante, que j'y songeai toute la nuit. Elle se nommait Catherine Gau. Pour ne point me laisser le loisir d'en devenir amoureux, je lui lis donner dix mille écus, et on la maria sur-lf-'hamp.
— Si elle n'a pas été malheureuse en mariage, c'est bien à vous, sire.
— Eh bien! Louise, poursuivit le roi à qui son bégaienent reprenait quelque peu, —lorsque je vous vis... au
parloir... avec mademoiselle de la Fayette, le jour où je vous troublai si tort en feignant un ton sévère... et vous invitant à veus asseoir... vous le rappelez-vous?
— Comme si ce jour était celui-ci, répondit la jeune femme commençant à s'émouvoir, moins dece que lui disait le roi, que de ses paroles entre':oupées, et de la façon dont il la regardait.
— E!i bien ! depuis ce moment, je vous ai aimée... comme j'avais aimé celle là!
— C'est donc pour celte cause que vous m'avez mariée aussi ! s'écria Louise en essayant de se lever.
Mais il la retint. Ses yeux s'animaient; ses bras, enlacés autour de !a taille de Louise, se resserraient.
— Non, dit-il, restez!... car il faut que vous m'entendiez. Depuisde trop longjours... j'hésite à m'txpliquer avec vous... comme si la crainte me tenait devant un enfant... et que je ne fusse pas le roi de France! J'ai marié Calherine pour n'y plusprétendiG... Pouvais-je, sans me manquer à moi-même, lui donner accès dans ma conr... et l'admettre auprès de ma personne? C'eût donc été comme thambiièrcj De cela. H!... Mais, vous, ne suis je point parvenu ii vous élever assez... pour vous rapprocher de moi sans éveiller les soupçons? — Je suis coulent de nionsieurde siarillac ; il stra i)remier gentilhomme, c'est résolu; duc, s'il le faut, pour que vous soyez duehesse 1 Je ferai pour vous autant que mon père a fait pour ma lame Gabiielle; je vous donnerai autant de richesse, autant d'honneurs et plus d'amour!...
— Sire, mon amitié... interrompit Louise tremblante.
— D'amitié, point I dit-il; qu'eu lerais je! Le dernier de mes serviteurs peut m'en oiïi ir auiatii.
Le cœur de Loiàse battait avec force, et elle s'épouvantait en seniatit celui du roi battre avec plus de violence encore.
— Ce que j'ai éprouvé pour Catherine, il ce que j'éprouve pour vous, continua-t il, c'est de lamoiir... Oui Louise, de l'amour ! Et ce n'est donc point de l'amiiié seulement que je vous demande. Vrai Dieu! le bel échange!
— Pardon! sire, dit Louise toute troublée et en essuyant de ses deux mains sou front couvert de sueur. Pardon ! j'ignore ce-queje dois répondre.
Il la pressa avec plus de force contre sa poitrine, rapprochant sa tête de la sienne, et lui baisant sa robe et ses cheveux.
— Dans mon royaume, l'amour faii le bonheur de chacun ; serai-je dune le seul qu'il n'aura p'is rendu heureux ! Je veux l'être ! Le dernier de mes ^nj'■ts a sa mie iia'il chuye et qu'il caresse. Je veux avoir la mieniie aussi ; Louise, ■ e sera voiis ; n'y consentez-vous pas? — ICcoiilez : le jour de celte cha.-se, dans cette cabane, ma bou;-he a rencontré la vôtre, sans qu'aucun de nous l'ait cherché. Eli bien ! Cr-tte fuis, de votre plein vouloir, faites-moi cette bonne Chance. Ce sera votre réponse !
Louise é ait devenue pile et presque df'faillanle; elle hésita un moment : non que les idées d'ambition fussent revenues avec assez de force, ou que les brillantes promesses du monarque amoureux l'eussent éb ouie au point de la faire choir du haut de ses courageuses ré-olutions. Mais dans son esprit lasciné par le vertige de la cour, un refus adressé an roi lui semblait une révolte contre son autorité. Un Jour plus lot, elle eût succombé sans doute.
Dejù le roi rapprochait ses lèvres des siennes. Par un effort soudain, rejetant sa tête en arrière, elle lui appuya fortement sa luain sur la poitrine, et son bras étendu maintint la distance.
— Je vous aimerais, lui dit-elle alors avec fermeté, que je ne pourrais le confesser sans crime. Je suis mariée, sire, et mariée par vous!
— Par moi et pour moi ! —s'écria Louis XIII dans l'emportement d'une passion qu'il ressentait pour la première fois avec cette violence. Ses genoux étaient iremblatis, son visage pourpre, et son bégaiement ledoublait. — Si c'est là seulement ce qui vous letietit... rassurez votre conscience... à l'égard de monsieur de IMarillae; il vous fait quille de toute fidélité. ..car il sait que je vous aime ; il le sait... il le savait !
— Il lesavait, Dieu juste!
UNE MAITRESSE DE LOUJB XFir.
Ceci-i fut poussé par Louise avec une tulle Ciicifeie d'épouvante et (l'indignation, que ie roi lui-même en diMueura intimidé; SCS (runspoils d'amour m furent glacés tout à-conp. Cessant (U\ la reienir, ne songeant plus qu'à s'exruser timidement aujirés de cette jeune liiie exaspérée, il accusa ses complices, rejeiant sur eux, comme toutes les âmes faibles, l'odieux de la facile.
— !'oiivais-je prévoir, ajouta-til, que vous ignoriez absolument les conditions de ce mariage'? S'il en avait été autrement, vous aurais-jc été idioisir un mai i tel que monsieur de Marillae, mal famé, liberiin, c::pab!e d'en montrer à toute la noble guriai/le du Marais. Cennncnl donc alois, Louisette, expli'iuiez-vous si conduite'? È'es-vons si ignorante du mariage? Et votre taule (ntin ne vous avait-elle pas fait pressentir ce qui devait en être de vous à moi?
— Ma tante auasi ! s'écri i Louise.
Ses yeux étaient secs, mais les contractions de son visage peignaient assez le bouleverst-men! de son âme. Louis XlUen fut touché; il pensa qu'il lui fallait donner le temps de se remettre d'une surprise et d'une émotion si grandes; et lorsqu'il se rapprocha d'elle pour essayer de la calmer quelque peu, Louise ne chercha pas à l'éviti r : tant, dans son cœur, l'idée de cette double infamie avait éloigné toute autre idée ! Elle parut même recoiinaissaiile des soins qu'il paraissait cbarilablenieni lui donner. li voulut appeler quchin'un , mais elle s'y refusa, craignant de voir madame de Saint-Cernin paraître.
Dans ce monieni, une petite toux sèche prit au roi. Il porta son mouchoir â sa boui;he et l'en lira taché de sang.
— Ah! ah! dit-il, il est bon que je pense à moi et que je fasse appeler mon mélecin. Une autrefois, soyez plus raisonnable, car avec tour ce fracas, vous me feriez mourir. — Adieu, Louise, il se fait tard. INous sommes restés ensem'ulc longiemp.s ce soir.
Alors il tendit sa main, qu'elle baisa sans qu'il y mît obstacle; puis il sortit en lui disant:— Je vous laisse à vos réflexions, madame la comtesse; mais songez que je vous aime et que je suis le roi.
. — Lesueur! Lesueur ! s'éciia Louise en tombant aussitôt à genoux, toi seul es donc pur! loi seul as donc su rester ' vertueux! et c'est toi qr.e je voulais oublier! —Ah! du moins, d ms mon muHu'ur, c'est li ma consolation. Non, cet homme n'est pas mon m.ari! tous s'accordent à me le dire; je le crois! Et maiiiti'iiaut, je p fis l'aimer suis remords, mon Lesueur, n'aimer que tui ! Oh ! je le jure, ne dusbé-je jamais le revoir, je re terai ta Louise!
Ses larmes coulèrcni avec abo.'nbnc', et la soulagèrent. Agranilie, exaltée par la douleur, elle comprit enlin l'amour dans toute sa force. Ce ne fut plus désormais pour elle ce sentimeni lièle et ingrnu qui l'avait d'abord captivée; cette douce émotion gui ne donne ([u'un biencire de plus aux cœurs heureux ! ce fut sa pensée de tous les insiaiis, sa rêverie de toutes les lieures, la cause de toutes ses joies et de toutes se» tristesses, sa force, sa vie, sa conscience !
Ce que n'avait pu Lesueur, faisant valoir par iui-n)èmeses dons de jeunesse, de beauté, de talent et d'éloquence passionnée, son souvenir seul y suffit!
— Il avait raison cet ci-mite, ce saint homm.e, se dit-elle, qui ce matin me recommanda l'aumône comme devant apporter un remède à mes ennuis. Si je n'étais point enirée dans cette chaumière, cette digne femsie, sa nourrice, m'eùi-elle parlé de lui? Ce jeune peintre, inconnu de moiisieiir de VoiturCj ne m'eût inspiré qu'une idée de doute et d hésitation ; Lesueur ne se fût pas levé alors p ur se placer ei:lre moi et l'abirae, et j'étais [nrdiie ! car seule que pouvais-j.' ?
Elle disait vrai , mais la lutie n'était pas terminée.
Oh! quelle position pour cett^ jeune ilUe, à peine sortie d'u8 asile de pureté et de candeur, de se trouver tout à-coup transportée au milieu de ce que la nature hu'eaiiie enfante de perversité! Contrainte de se méfier de ceux-là même qui devaient le plus appeler et mériter ses respects I n'ayant que son innocence à opposer aux pièges et aux séductions ; encore fascinée par les éblouissemens de la cour, luttant contre ce qui d'abord l'a charmée, et, quand déjà les forces lui
manquent, se résolvant à repousser ce vase empoisonné qu'on lui piésenie de toutes parts, auquel ses lèvres ont touche, et dont elle a paravaHce ressenti l'enivrement!
Avec sa seule innocence, Loui^e y eût succombe ; mais l'amour e.st revenu, et le souvenir de Lesueur est là, qui protège encore l'honnenr de Marillae !