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IN IIASAKI).

Lesucur, en quillaiit Taris, y avait laissé loules ses espérancos de gloire et tl'aïuour. Désolé du pi'ocliain mariage de Louise, mais ne l'aiousant pas, il essayait encore -le trouver en son cœur une jusiilication imur la jeune fille. — Non, se "disait-il, je n'ajouterai pas à mes malheurs le plus grand de tous, celui de la croire fausse et [lerlide. Je l'aimais, je l'aime "encore, je veux toujours l'aimer! Et de quoi l'ai;cuserâis-jc? Est-elle coupable des illusions qui m'ont bercé, la pression d'un bras, inspirée par la frayeur sans doute, et non par l'amour, un doux regard d'amitié, sont-ils donc des aveux? D.ms celte église du couvent, sa main s'est le\ée après la mienne, lorsque, du plus profend de mon âme, je lui jurais une adoration de toute la vie. Mais ce n'élait la chez elle qu'un geste d'imitation ; sa main, elle l'a bientôt laissée retomber, ne comprenant rien sans doute à mon transport, et sa pensée ne répondant p!us à la mienne! Au milieu de ce bal, ai-je bien pu, sous son masque, deviner ses vraies émolions? Si ses yeux brillaient en me regardant, c'est l'enivrement de la fêle, et du bruit, et de l'éclat qui rentouraieiit; si son cœur battait à mes paroles d'amour, si son front rougissait, si son cou se marbrait sous mon haleine, c'éiait de pudeur! Non, Louise, je ne vous accuse pas ! Vous n'avez pu meniir A cette angélique canddur écrite sur votre visage. Un jour, vous m'auriez aimé, peut-être ; mais une volonté pl-.s f 'ria que lavùtre n'a pas laissé ce ttmps venir. Eh bien! à moi toutes les peines ei tous les regrets ! Soyez heureuse : ce me sera une douceur du moins de r.e point cesser de vous esimer!

Poussé par le besoin de s'éloign>'r de Paris, où, pour lui, toutes les joies eussent été une insulte à son tourment, où les cloches de toutes les églises n'auraient à ses oreilles sonné qu'un seul mariage, il gagna Lyon, puis Grenoble, et se retira dans un village, aux environs de cette dernière ville. ■

Là, il s'oubliait dans sa douleur, tiaçant à peine quelques rares esquisses, où toujours, comme dans ses rêves d'autrefois, les traits de Louise reparaissaient sous loules les formes, lorsqu'une lencoiitre fortuite mit fin à ce profonii découragement. Il apprit l'état de gi^nc de sa mère nourrice et le péril où elle était de voir vendre sa chaumière héréditaire. Il comprit alors qu'il lui restait d«s devoirs i remplir, et se remit au travail.

Son beau-frère, Thomas Goulay, peintre aussi, revenant de Piome, le rejoigiiii à Grenoble et ne contribua pas peu à ranimer en lui l'amour des arts, en lui apprenant que le nom d'Eustache Lcsueur venait d'être Inscrit parmi ceux des maîtres, à l'andenne académie de .Saint-Luc. Il devait cette noble récompense accord^'e à son talent à la franchise et à l'amitié de Simon Vouèt, qui n'avait point tardé à rendre ù son véritable auteur la Vierge de la Visitation, et avait lui-même envoyé h Pvorae, un rapport sur les peintres du château de Conflans.

(.esueur retourna;'! Lyon. Il n'y éiait encorebruit que de sa Sainte-Ursule. Il ne put y rester longtemps inconnu, et ne tarda pas à se voir entouré d'une société de peintres et de connaisseurs.

C'est dans cette ville, alors célèbre p.ir son école de peinture, où l'admiration pour Raphaël semblait être devenue un culte, qu'il s'inspira de la manière de ce grand maître, et s'efforça d'aiteindre à cette merveilleuse simplicilé de trjit et de composition qui, plus tard, lui valut le glorieux surnom de Raphaël français.

Là aussi il comn.erva la première ébauche de son tableau de Saint Paul imposant les 7naih6 atix malades, qu'il destinait, comme remerciaient, à l'académie de Saint-Luc. Ne s'occupant plus que de sujets religieux, et pénétré lui-même d'un vif sentiment de piiié, il essayait encore de l'exalter dans son àme, y croyant trouver un allégement à ses peines.

Mais la vue d'une église, une Vierge sur l'autel, ne faisaient que !o ramener à ses constans, à ses étemels souvenirs. Sai.s espiirer d'élre plus heureux, il voulut relouruMa Paris, et dès qu'il s'en rapprocha ses angoisses redoublèrent.

Il arrive cnOn, et se rend ;\ son incien logement de l.i rue de la ILirpe, à son atelier qu'il va revoir nu, dévasté. Ses tableaux (ju'il aimait tant, ses armures, il ne les retrouvera pas, cl le vide qu'ils laisseront doit augmenter encore la solitude autour de lui !

De quel étonnement n'est-il pas frappé en y entrant ! Tout est en jdace, rien ne manque; on croirait qu'il n'en est jamais sorti, tellement l'arrangement de tous ces objets, le désordre apparent et habituel qui règne entre eux, attestent qu'une main étrangère n'a pu les disposer ainsi. Sa chaise à escabeau est là, devant son chevalet apprêté, sur lequel se trouve encore sa dernier*) éhauche. Ses bustes, ses folles, ses cartons, sa Yieige à la coquille, ses étoffes bigarrées, ses trophces d'armoA, ils y sont I propres, lui.sans, épousselés. 11 semble que la mère Cormier vienne à l'instant de les passer en revue, sob houssoir à la main. L'horloge même n'a pas cessé de marquer les heures : il est midi.

Lesueiir croit rêver. Son voyage, et la o»nse qui le força de s'exiler de Paris, n'ontils donc été qu'un rêve affreux! Ma. s il regarde ses habits fatigués de la route, ses souliers poudieux, et l'illusion ne dure guère.

Cependant ses tableaux ont été mis en vente; ils ont éré achetés, ainsi que ses armures : sa laère nourrice l'en a instruit par une lettre. Etait-ce donc une tromperie, une surprise qu'elle lui ménageait à son retour? Est-elle venue dans son aiicii3n logis?

Il y descend, et n'y voit que des figures étrangères. A ses questions on ne répond que par des paroles 'vagues. —La majson est si grande et a tant de loca'aires! L'allée est ouverte à tous venans —Ou a déménagé. — On a emménagé. — On n'a tien vu. —On ne sait rien."

Il court à Nanterre ; jamèreCormierje pâme en le voyant, et reste plus étonnée que lui-même au "récit qu'iriui fait,' car elle tient le prix du marché.

— Tout a été vendu, dii-elle, vendu et livré ; à preuve que voici l'argent. Prends-le, mou fieu, preu Is vite ; tu dois en avoir besoin, et je ne saurais garder si grosse somme devers' moi Depuis "qu'elle est là, sous mon chevet, vois-tu, je n'eu ai point dormi, comme si un jeteur de torts avait mis un œil d^iirondelle dans mon lit.

Tàudis (|u'il se débat avec elle à ce sujet, on frappe à la -porte de la chaumière. Lesueur ouvre, it c'est Louise qui se présente à lui ! Louise qui sort de la chapelle ckSainte-Geneviève, encore tremblante, encore émue de" la scène dont' elle vient d'être victime.

Pour la seconde fois il doute, il rêve, il pense qu'une illui sion l'abuse, qu'il est en proie au vertige. ^

L'émotion, et la rougeur de Louise redoublent ; car il lu . semble qu'il va lire sur son frenUajîause dcson trouble "et de son saisissement. Elle recule, en se voilant le visage,~et Lesueur n'ose se rapprocher d'elle, dans la crainte de voir' s^évanouir .1 ses yeux la céleste vision.

Ainsi, la premièreentri^vue de ces deux amans, qui n'a^. vaient plus de pensée que^l'un pour l'autre, fut marquée d'abord par un double mouvement de contrainte et d'hésitation '.

— C'est vous, monsieur Lesueur! dit enfin la jeune femme, la voix oppressée, et appuyant ses deux mains sur son cœur pour en modérer ies batteraens. <-;.•„;

— Ils se connaissent ! s'écria la mère Cormiér7accoiirant7 se plaçant aussitôt entre eux; levant ses petits bras, et regardant Louise d'un air d'admiration: — Bonne Vierge Itfevoilà bien, dit-elle, cette belle iille misériiiordieuse, lesecJnd tome de la Providence, et qui distribue des écusd'or aux'petits enfans, tout ainsi que les autres leur donnent des dragées! Comment ! ma noble demoiselle, vous connaissez mon fleu levons savez son nom! C est donc cela que le jour où vous êtes venue dans ce'te chaumière, comme l'ange du Seigneur chez la pauvre Agar, vous aviez tant de hâte de voir sa lettre'

SA.INTUSE.

et vous pleuriez ta la lisant, que j'en étais liûhli'use ik ne pas pleurer plus que vous !

— Quoi !...(lit LcsueuF, violemment agité.

Mais ii ne put poursuivie, car il ne savait pas de quel nom interpeller Louise.

— Eh bien ! garçon, reprit gainier^t la dame Cormier, — tu restes Court comme l'àiiu de notre vuisin 1 AllO' s ! - aux bien-venus les bonnes paroles ! — as-tu donwla langue morte? Dis quelque chose i mademoiselle.

— Mademoiselle !... mui nuira Lesueur.

Louise jeta sur lui un doux regard emprcinl de tendresse et de regret. Puis elle s'avança de qusiques pas dans la chaumière.

— Vous voilà donc enfin de retour, monsieur Lesueur? lui Jit-elle. Que votre absence a été longue ! — Et se retournant vers la veuve Cormier : — N'est-il pas vrai, bonne mère ! mais vous devez être bien heureuse aujourd'hui !

. — Ali ! tous les saints du paradis, en coritemplanl la face da Christ lessuscilé, ne sont pas plus heureux que moi, qui en ce moment revois mon jauvie lieu, mon enfant, mon sauveur, aprt'S Dieu !

Et, pressant de ses deux grosses mains le visage du jeune homme, elle lui attirait la tête pour couvrir son front d,; baisers.

— Voyons, Eustache, reprit la vieille , (jui dit voyageur dit conteur, et Je ne sais rien encore de ta route! Sainte Vierge! cette belle enfant-là n'est pas de tro|i, puis(|ue vous vous connaissez de loin ; elle entendra ton récit sans trop de déplaisir, j'en suis garant!

— Oui, monsieur Lesueur, votre bonne mère nourrice a raison, interrompit Louise avec expression : j'ai grande envie de vous entendre!

— Mais voyez donc comme ils se regardent tous les deux! ajouta la veuve Cormier en les examinant alternativetreni, la figure radieuse, et en témoignant encore sa joie par des mouvemens multipliés de téie et d'épaules. — Ils semblent vraiment tout honteux et quasi perclus d'aise! Ah! le beau couple que ça ferait ! Mais il n'y faut point songer, n'est-ce pas, Eustache? la demoiselle a l'air trop accoutumée à la soie!

— Vous avez raison, ma mère, dit Lesueur avec trouble Louise rougit et les battemens de son cœur redoublèrent.

— A fille noble, homme d'épée, continua la bonne vieil e ; — noblesse avec rotura vont de mauvaise allure! — P.ace croisée, race méprisée! disaient nos pères. Eh! bien, c'est dommage ! Mais ne parlons plus de cela, fieu, et commence les histoires. Le moment est bon pour nous déboiser ça, à n'en pas perdre un mot; les trois petits tapageurs sont chez la voisine, et mon grand-père (|ue voilà est dans son jour de silence. Depuis ce malin, vois tu, il n'a parlé (|nc pour les morts; il cause en deJans avec i-es ajnis défunts.

Et ce disant, elle préfiarait deux sièges de bois devant l'iUrp ([ui brûlait encore, jetait quelques sarmens dans le feu, et reculait soigneusement son aïeul dans le l'olu de la cheminée, pour faire place, après lui avoir au préalable mis un gros chapelet de verre entie les mains, afin de l'occuper.

Excité par les questions pressantes de Louise, bicnlùt Lesueur surmonta sa trop vive émotion, et il raconta, sans suite, sans ordre, mais avec un accent parti de l'âme, ce qu'il avait vu, ce qu'il avait observé ; ses ennuis dont il taisait la cause, mais que quelqu'un, là, devinait assez; puis ses travaux, ses succès. Il passa toutefois sous silence son premier tableau à Lyon. El Louise, en l'écoulant, s'oubliait et se sentait heureuse.

Pendant ce récit, la mère Cormier, debout derrîère son /ieu^ppuyée de ses deux coudes sur le dossier de sa chaise, lui prêtait toute son attention et lui baisait les cheveux, interrompant ses caresses fréiiuentes des exclamations de : Vierge divine! — Pauvre enfant! — .lésus, bon Dieu! — Cher ange !

Lorsqu'elle crut en avoir assez apjjris pour satisfaire à sa curiosité de mère, ne |)ouvant pliis tenir en place, tant le mouvement lui était d'habitude et de nécessité, elle sortit de la chambre pour aller préparer de la crème, des œufs, et

déterrer une bouteille d'un vin vieux de Surène qu'elle avait en petite provision pour le vieillard. Les pauvres gens, surtout lors(|u'i!s ont souû'ert 'de la faim, pei;sent toujours que c'est l.ï pour eux une politesse indispensable vis-à-vis des liôies qu'ils veulei.t bien recevoir, la première condilion du bon accueil, et que nul ne saurait se refuser au plaisiiile manger dès que l'occasion s'en présente.

llestés seuls, en compagnie du soldat centenaire, élranger à tout ce qui l'entoure, les deux amans se tiennent d'abord niuels l'un devant l'autre.

Lesueur craint de perdre ce vague espoir qui tout à-coup vient de renaitre en son cu^ur ; car les yeux de Louise, en rencontrant les siens, ont semblé parler d'amour encore avec une expression plus vive qu'autrefois; et ce mol : mademoiselle, tant répété par sa mère Cormier, l'a jeté dans un doute dont il ne voudrait pas trop tôt sortir!

De son c6ié, Louise comprend ce qu'une explication peut amener entre eux d'ameriume et de regrets; et déjà, succombant à moiiié sous les secousses qui l'ont agitée, elle veut écarter les sensations pénibles et se livrer, ne fiit-ce (lue pour un instant, à la douceur de reprendre ses songes d'aniour iiiès de l'objet aimé.

Et tous deux, rapprochés, mais s"isolani par la rêverie, craignent en se parl.iut de détruire le charme ([u'ils éprouvent à penser l'un à l'autre!

Cependant ils ont lant à se dire!

Louise, la première, rompt ce silence. Ses souvenirs l'ont reportée vers les circonstances omises dans le récit du voyageur, et relevant la tête, souriant en lui adressant un regard de tendresse :

— Vous ne nous avez pas par é de voire Sainte-Ursule , monsieur Lesueur?

— Quoi ! vous savez ! dit le jeune homme avec surprise. Vous connaissez mon audace , et vous me la pardonnez! J'ai forcé chacun d'adorer publiquement celle (lue je n'osais plus adorer moi-ménie qu'en secret! Oh! ne m'accusez pas! si voire image vint, ainsi se placer là, sous mes pinceaux, c'est (pi'elle était trop fortement empreinte dans ma tète et dans mon cœur! Oh! vous ne comprendiez point ce qui se passait en moi lors(iue, pour m'eft'orcer du vous oublier, je prenais mes crayons ! Saisi de vertige, les Vf ux attachés sur la toile blanche et nue, je la voyais tout-à-coup se colorer comme par magie; des nuances animées couraient sur ce tableau que mes pinceaux n'avaient pas encore effleuré! Ces nuances se mélangeaient, s'arrêtaient d'ellesmêmes ! et votre figure alors sai lissait du cadre, vivanle, mobile, avec un regard (jui parlait au mien! Et moi, doucement lerrilié à cette ap|iarition, je craignais de la faire s'évano.rir en voulant la lixer! puis, elle s'effaçaii !... .'e pleurais en voyant ma Louise m'écliapiier de nouveau. C'était du délire, de la folie! Oh ! j'ai bien soud'ert!

Louise ne répondit point, mais elle lui lendit sa main, qu'il saisit avec transport et qu'il garda longtempsentre les siennes. Il ne savait plus que penser! Cette coiifiauie, cet abandon, le fourire de joie qui se peignait sur ses traits lorsqu'elle écoutait l'expression de son amour; celte main (|u'elle livrait à ses caresses, tout ranimait, ressuscitait en lui les illusions détruites et le bonheur qu'il avait cru i)erdu à jamais !

— Voire cœur serait-il libre encore? lui dcmanda-t-il enfin d'une voix étoutlée et tremblante.

— Mon cœur?... Oui... murmura Louise.

— Bonté céleste ! ce fatal mariage ne s'est donc pas accompli ? Je puis donc toujours espérer, toujours vous aimer, vous le redire du moins? reptil-il avec l'accent de la passion ; car rompre avec ma (lassion m'élnit impossible : c'est ma vie I

— Ne nous berçons pas d'idées trop riantes, dit elle. Et cependant pourquoi repousser ce qui nous rend heureux? In jour, une heure même, ne sont-ils donc rien dai.s l:i vie? Puis, avec un soupir, elle ajouta : — L'irreurest ijuclquefois si douce ! Espérez ; moi, je lAcheiai d'oublier !

— D'oublier! répéta Lesueur avec inquiétude.

— Ne m'interrogeit pas. Il y a si longtemps <iiie je n'ai

UNE MMTRESSE DE LOUIS XTII.

connu un niomcnl de vrai boiilieur! Plus tard, je vous dirai

mes pi'iiKis ,

— LNous nous reverrons donfl, Louise?

— Pourquoi uonV I";aiL il dune nous condamner de nouveau au supplice de ratisence? l.a (oiie nous nianiiiu'rait peut-élte. — El d'un ion presque joyeux, elle acheva : — Mais nous n'essaiirons pas.

Lesui'ur baisa la main qu'il lenail.

— Oui, nous nous reverrons, poursuivit Louise ; tous serez mon t;uide, mon ai)pni, mon l'onsolateur I

— Eips-vous doue malliiHireuse? s'écria Lesucur.

— Pas en ce moment, dit-elle avei- un de ses doux sourires. »

— Et quelle est la cause de vos cliagrins?

— Vous la connaîtrez plus tard, vous dis-je, si je me sens le courage d'en parler; mais, quoi qu'il arrive, ne cluJ'cIiez pas par vous même à la pénécrer. Vous me le promettez?

— Je le jure!

— Qu'il vous snfllse de savoir (pie je n'ai jamais aimé qu'un homme au monde, que cet homme, je l'aime plus iiue jamais ! que je puis l'aimer sans remords, et que, de ce côté^ je ne crains point de vous livrer mon secret!

Le ciel s'était ouvert pour LcsueurI II baignade ses larmes la main de Louise.

— Eh bien ! lui dil-il ranimé, enthousiasmé, je ne désire plus rien ! Si le temps présent nous est fatal, d'autres jours nous sont réservés. Nous vivrons heureux, Louise; je n'en veux plus douter : ce serait nier la justice de Dieu! N'est-ce pas lui qui a pris soin aujourd'hui de nous rapprocher l'un de l'autre? Le hasard ii;a;che souvent dans les voies de la Providence : voilà ce que ra'api)rit mon vieux père. Il avait raison ; et maintenant, je bénis, comme une faveur du ciel, le hasard qui nous a réunis ici! maintenant, je crois à l'avenir !

— L'ave;iir! répéta Louise, défions-nous-en : l'espérance trom.pe! Croyez-moi , faisons comme les vieilles gens qui se réjouissent avec leurs souvenirs! les miens m'ont été d'un grand secours! — Et, d'un air de doux reproche : — Les vôtres sont-ils effacés déjà, monsieur ?

Alors ils en vinrent à parler do leur temps passé, en ne lui reconnaissant toutefois pour durée que celle des amours. Ils se rappelèrent le ballet de l'Hùtcl-de-Ville, et Lesueur se justifia complètement de se-, tons rrétendus au sujet de la Polonaise ; puis, cette lettre donnée aux Tuileries, le sac volé ; et Lov.ise eut grand'peine à cacher sa violente émotion en apprenant là que Marillac avait été l'ami, le confident de Lesueur. Oh! dans ce moment, pour tous les trésors du monde, elle n'eût pas voulu lui révéler le nom qu'elle portait dans la crainte d'accabler ce malheureux, à la fois trahi par l'amour et par l'amitié! Et combien l'aversion par elle vouée à Marillac s'en augmenta !

Louise ne se remit de son trouble que lorsqu'ils se transportèrent au milieu des souvenirs si purs de la Visitation, dans l'al'ce des tilleuls, à la chapelle du couvent; et ils s'entretinrent avec joie et reconnaissan e de la bonne supérieure Angélique Lhuillier, et de ma('emoiselle de la Fayette surtout .

En cet instant, à ce dernier nom plusieurs fois répété, le soldat centenaire s'agite sur son siège, se débarrasse de r«nveloppe de laine qui lui couvrait les pieds, et laissant choir son chapelet de verre, il sort tout-à-coup de l'espèce de léthargie oi'i il était plongé.

— La Fayette! répète- t-il comme s'il appelait quelqu'un, ou qu'il claerchât à se ressouvenir.

Lesueur et Louise le regardèrent avec une sorte d'appréhension ft d'étonnement; car, complètement livrés l'un et l'autre au charme de se retrouver, de se revoir, de s'entendre, ils avaient oublié (lue le vieillard existait là près d'eux, contraste horrible qui, à 'eurs moiiveiliens jeunes et gracieux, opposait sa froide immobilité, l'aspect de sa peau terreuse et livide à leur teint Irais et animé, et semblait faire assister la mort à leurs entretiens d'amour !

II ouvrit les yeux, remua les lèvres quelque temps, sans plus prononcer un mol;' et les muscles saillans de son vi-

sage se conlraclèrfnt comme s'il devait mâcher ses paroles avant que dcles pouvoir rendre. Puis il articula distinctement, mais d'une voix sourde et gutturale : •' —Mademoiselle de la Fayette!... maîtresse du roi!,, oh! la déhontée !

Ce nom avait fait impression sur le vieux soldat, et paraissait réveiller dans sa mémoire confuse l'idée d'un affront non raérilé qu'il avait autrefois reçu. Non. certes, que la noble fille en fût cause; mais ce nom était celui de la fa-^ vorite d'un roi ; et ce titre de favorite ranimait le profond ressentiment de l'injustice commise envers lui depuis plus d'un demi-siècle peut être!

' Dans les brouillards de son cerveau délabré, confondant tout à la fois les règnes, les temps. Ici noms, donnant Gabrielle d'Estrées pour maîtresse à Charles l.\, Diane de Poitiers à Henri IV, Marie Touchet à Henri H, après un vague murmure et des phrases tronquées, où tout cela se trouva pêle-mêle, et la bataille de Marignan à k suite de la Sajntliarlliélemy. il poursuivit :

— La duchesse de la Fayette... huguenote!... Vieille dagorne!... favorite de Henri lit... Catin ! — J'ai été cassé des hallebardiers par elle!... pour ne lui avoir pas présenté l'arme comme à la reine ! ... Pouah !

Le centenaire fit entendre quelques sons qui ressemblaient à un éclat de rire; puis son front se couvrit soudain de plis larges et pressés. Il regarda autour de lui, et, à la vue de Louise, ses yeux exprimèrent la colère.

— C'est pcur ces visages-là qu'on écrase le peuple!... reprit-il; mais le peuple les méprise! — Le mépris du peuple, c'est la malédiction de Dieu!

La mère Cormier en ce moment arrivait, la figure rayonnante; car non-seulement elle avait préparé pour ses hôtc-3 des œufs et de la crème, mais encore elle leur apportait, pour couronner l'œuvre, une assiette de fine pâtisserie.

— Alerte! dit-elle en entrant; — aux plus presses If s bons morceaux... J'ai trouvé dans le bourg...

Elle n'acheva point, témoin qu'elle fut de l'accès du vieillard qui venait de S3 relever droit sur ses jambes; ce qui pouvait lui préparer une chute mortelle.

Le premier mouvement de la bonne femme fut d'aller aussitôt à lui ; mais, les bras et les mains embarrassés par tous ses apprêts defestoy.'îge, elle fit deux ou trois mouveraens d'hésitation entre la table et la cheminée. Enfin, délivrée de sa charge et courant veri son aïeul, elle le prit à bras-lecorps, le replaça sur sa chaise, le gronda :

— Voyez le libertin ! ne voulait-il pas danser une pavane! Allons, soyez sage, grand'père, ou je me plaindrai de vous à votre capitaine!

Et quand il se fut calmé à sa voix (car il était souple devant elle, et ne tarda même pas à reprendre ses chansonnettes et ses vieâ ciilpû), elle engagea les jeunes gens à faire honneur à la surprise ; mais nul d'entre eux n'y songeait.

L'éclat du bonheur ne brillait plus sur la figure de Louise, que les folles divagations du vieillard avaient rappelée à ses angoisses du matin. Lesueur ne comprenait rien à la profonde tristesse qui venait de s'emparer d'elle soudainement, après ces iustans si doux de oonfiance et d'amour, ou plutôt il l'altribuait à une impression de terreur causée par l'état de démence du centenaire.

Essayant encore, mais vainement, de sourire à Lesueur, la jeune comtesse tenait ses yeux attachés sur lui, quand toutà-coup la porte de la chaumière s'ouvrit, et, suivie de la vieille demoiselle de compagnie, mademoiselle de Chémerault parut sur le seuil.

Un mot de leur part, un nom, un titre, et Lesueur se voyait aussitôt dépouilfê de cette illusion qui venait de le rendre à l'espoir, au bonheur, à la vie I

Louise n'hésita pas : elle fit de la tète et du regard un rapide adifu à l'artiste, ainsi qu'à la dame Cormier, et s'èlançant vers mademoiselle de Chémerault, avant même qu'elle l'eût pu reconnaître dans l'obscurité de la chambre, elle la saisit par le bras et l'entraîna vivement vfrs la voiture qui les attendait.

— Le roi Dagobert quittait ses chiens plus polinient, dit

SÂINTINE.

lanière Cormier en jetant un foup d'œil de regret sur les jiréparalifs de son repas.

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