L,\ VISION
Louise venait de se coucher. La chambre qu'elle habitait était une salle basse, décorée d'une tapisserie de couleur sombre, et que masquait en partie, d'un-cùté, deux grands tableaux assez dislans l'un de l'autre, représentant le dernier dlïde Montmorency, décapité à Toulouse, et la duchesse sa femme : lui, couvert de son annure et sa longue épée à la uTain; elle, dans un costume grave et sévère, tel qu'elle avait coutume d'en porter.
De l'autre côté, au-dessus de la cheminée, devant une glace, haute et large pour l'époque, car elle avait quatre pieds e'n tous sens, brûlait une petite lampe, qui jetait; dans l'appartement sa lueur faible et douteuse. Des chaises à dossiers, à housses de velours d'un rouge foncé, frangé d'or, une table composée d'un seul cep de vigne, merveilleux par sa surface tmaillée et polie, espèce d". relique conservée depuis des sièeles dans la familie des Montmorency; un buffet de bois noir, cisa'é, et à ligures grotesques et saillantes; une horlog^^à contrepoids, dont le mouvement monotone et régulier, interrompait ssul le silence qui régnait dans cette partie du c hàteau d'Écoiien , tel était l'ameublement de la salle oU Louise se préparait à goûter le sommeil. i Cependant, malgré la tristesse des objets qui l'environnent, malgré ses peines récentes, de douces idées, de doux souvenirs viennent lui sourire et l'occuper.
Dans ce château d'Ecouen, dans cette salle qui conserve encore les images d>?s nobles Montmorency, c'est la chaumière de la mère Cormier, c'çst le jeune artiste, ce sont les ckaisesde bois et les grossiers escaboaux oli tous deux ils se tenaient devant un feu de sarment, qui se représentent à sa pensée.
Déjà le sommeil commence à la gagner. Cette puissante faculté de l'âme qui, lorsque nos sens dorment, évoquant pour nous les tableaux d'une seconde vie, nous fait voir au dedans de nous-mêmes les images d'un monde à venir ou d'un monde oublié, s'rxerce déjà pour elle, sans que sa veille ait entièrement cessé; et c'est encore Lesueur qui se présente à ses yeux, plus beau, plus fidèle, plus intéressant que jamais!
Dans cette douce illusion, sa nuit va s'achever sans doute; Louise l'espère, qsand elle ent-nd doucement tourner la porte plicce au pied de son lit. On marche, on entre; elle regarde : c'est le roi !
Elle crut d'abord que son état de somnolence continuait, et qu'il n'arrivait là que comme personnage déplus dans ses rêves. Elle se frotta les yeux, regarda de nouveau. C'était bien lui, le roi, le roi Louis XIII, avec cette même expression de figure qu'il semblait avoir conservée depuis l'instant ou, la pressant' violemment entre ses bras, il lui révélait la honte desoB mari, et lui demandait ce baiser qu'elle n'avait point accordé , et dont cependant la reine l'avait si bien punie.
— N'avez pas peur, Louise, dit-il en entrant; c'est moi.
Muette de saisissement, épouvantée, quand elle le vit refermer la porte sur lui et y m.'tlre les verrous , s'élançant hors de son lit, les pieds et les bras nus, les cheveux en désordre, et les deux mains croisées sur sa poitrine, elle tomba suppliante, pouvant à peine murmurer : — Que me voulezvous? Grâce, sire!
— Je veux dépiter nos ennemis communs, dit Louis XIII avec un calme affecté; je veux nous venger de la reine !
— De la reine ! Eh I que puis je contre elle?
— Vous pourrez tout; car c'est vous, madame, qui serez la vraie reine : vous en aurez la puissance ; l'autre n'en conservera que le nom!
1 — Ah! s'écria Louise en levant vers lui ses mains jointes, A pardonnez-lui comme je lui pardonne! C'est votre femme,
SAINTINE
sire ; c'est ma souveraine : vous fui devez amour comme je lui dois respect.
— Non, point de pardon! dit le roi ; je veux que chacun connaisse (|iie dans mon cœur elle est répudiée.
Louise restait dans sa même posture, iiUerdite; puis elle ramassa autour d'elle quelques vètcmens dont elle s'enveloppa à la liâie.
— Ne comprenez-vous donc pas ce que je veux faire pour vou=? poursuivit-il; vous ne savez donc point de quel prix est le pouvoir, et ce que vous vaudra l'honneur de régner sur moi ? Vous et le cardinal, vous serez mes seuls guides : lui pour ma gloire el le bien démon peuple, vous pour mon bonheur !
— Que faut-il donc pour vous rendre heureux? dit-elle en le regardant avi c effroi.
— Marillac, vous ne l'ignorez plus, vous est étranger. La reine deiiuis longtemps a pris soin de briser nos lltns; elle a autr<;fois complota contre moi avec le comte de Chalais. Je refusais d'y croire, j'y crois maintenant ! Nous sommes donc libres tous les deux, Louise. 11 faut ijuc vous m'apparteniez, que vous m'apparteniez comme si un iirélre avait publiquement béni notre union ; il le faut 1 >
— Jamais! s'écria Louise; non, vous n'auriez pas cette cruauté ! Lorsqu'un mépris injuste peut s'attacher à mon nom, laissez-moi du moins. celte consolation de pouvoir m"«slimer moi-même!
— Et qui oserait vous mé|)rispr, madame, quand publiquement j'avouerai mon amour pour vous, et vous reconnaîtrai pour lamaiircsse de mes voUmtés?
Quoi qu'il eiV. de résolution de ne pas s'émouvoir, sa voix faiblissait : il se pencha vers Louise; mais se rejetant en arrière, elle se leva, et, la terreur peinte sur ses iraits, elle parcourut la salle, comme pour fuir, interrogea toutes les issues; mais toutes avaient été fermées en dehors, à l'exception de celle par laquelle le roi était entré. ■ Alors, avec un mouvement désespéré, e'.le revint ù lui, tomba de nouveau à ses genoux, le priant, avec des sanglots, de ne la point priver du seul bien dont elle ne lui (ùl pas redevable, de son honneur, et d-; reprendre tous les autres; de la chasser de la cour, où sa présence pouvait èlre un sujet de troubles, et de l'oublier enfin.
— Vous (lui semnliez avoir pour moi une tendresse de père, lui difait-elle, ne détruisez pas dans mon cœur la reconnaissaiice qu'y ont fait naître vos boutés. Oh ! je ne vous aimerais plus, sire; je vous détesterais!
.Et les- soupirs et les sanglots s'échappaient de sa bouche avec plus de force que les paroles.
Le roi la regarda, croisa les bras, et sembla prendre plaisir .'i la contempler au milieu de cet éclat de beauté que donnent les larmes et l'expression d'une noble^ douleur. Puis, s'interrompant dans son admiration, el d'une voix
scvèr6 •
— En aimez-vous donc un autre, pour refuser ainsi la puissance et les honneurs que je vous offre? Si je le savais, malheur à vous, et malheur à lui ! — Et sentant battre ses artères, il porta la main à son cœur, puisa son front, qui était brrtiant.— Vous le voyez, madame, par ces refus obstinés, vous risquez encore d'allumei' mon sang, et de faire revRiiir mes fièvres. Mais, je vous le déclare, je ne veux cette fois ni me troubler ni m'attendrir. davantage. Ma résolution est prise :vo% ne sortirez point d'iri que vous ne soyez à moi. Vrai Dieu ! suis-je le maître? Ignorez-vous maintenant q«e je vous aime, que je vous aime d'amour?
Et comme Louise, incapable alors d'articuler un mot, relevait vers lui son visage tout baigné de larmes :
—Vos pleurs ne servent de rien! — reprit-il,s'excitant lui-méire à cette dure innexibilité qui parfois le prunait, et qu'il tenait de sa mère;— des pleurs! j'en ai vu assez couler, et j'ai dû apprendre, dans mon métier de roi, à les voir sans faiblesse. A vous seule, \ous en verseriez autant qu'il en a été répandu devant moi, lorsqu'à genoux aussi, on me demandait la gr-ice <lu dernier Montmorency, que cette loiç, comme raulrc,ce serait vainemcul! — Ne veux-tu donc
point de mon amour, Louise? Louise, ma bien-aimée, ma mie, ma Gabrielle!
Et tremblant, balbutiant tour à lourdes promesse?, des reproches, des menaces, il la saisit, l'attire entre ses bras, à moitié évanouie, sans force, et incapable d'opposer à la violence ni un geste, ni même une prière !-
Dans ce moment s'élève un cri.terrible, déchirant; on eiil dit qu'il sortait de l'un des angles de la chambre.
Louis XIII pàlil, écoute, el, soutenant toujours serrée contre sa poitrine cette jeune femme, plus morte (juc vive, promène autour de lui im regard de crainte et de stupéfaction.
Le silence morne et glacé qui règne partout à cette heure de la nuit, la solitude dans laquelle il se trouve, les daités changeantes de la lune, alors \oilfe par un nuage, et qui semblent courir en lueurs blafardes le long des tapisseries sombres ; la lampe prè.i de s'éteiiulic, crépitante, et dont les jets flambans illuminent soudainement la vaste salle, pour la laisser aussitôt plongée dans une presque obscurité; ces deux lumières, mobiles, incci laines, se succédant sans se confondre; une feuille détachée de sou arbre, et qui vient frôler la vitre ; le ti;itement lointain d'une cloche, le rornet d'un pâtre, jusqu'au mouvement solennel el régulier de l'horloge, tout dispose ses esprits Ji des frayeurs superstitieuses.
Puis, les idées de plaisir qui l'ont amené dans ce ihûteau d'Ecoiien, contrastant avec le souvenir du dernier possesseur de ce domaine, condamné par lui au supplice, ajoutent à l'impression de terreur dont il vient d'être assailli.
Alors comme l'écho de deux voix confuses, mêlées à un bruit d'armes, arriva a son oreille : un gémissement sourd et prulonj;é se fil cîitendrei
Le roi laissa échapper de ses bras Louise, qui alla tomber étendue, sans connaissance, sur le plancher.
Agité d'horreur, ii avance la ni.iin pour saisir la lampe; la lumière jaillit, et toiit-à-coup l'onibre d'un guerrier couvert de son armure apparaît devant lui, ave(^ un geste de menace ! — C'est MoiUmoreMcy ! Il ne le peut méconnaître à la tierté de ses traits, à ce regard qui s'attache sur lui avec une inconcevable fixité 11 recule; une autre ombre, celle d'une femme, à la figure mélancoliciue, évoquée aussi, vient à sa rencontre : c'est celle de Marie des Ursins, rinconsola-" ble veuve du héros!-
— Estelle donc morte! murmura le roi. Mofte ou vivante me poursuivrai ellH de .^a haine !
Et tremblant, hâve, le cœur torture d'angoisses, ne pensant plus guère à ses velléités d'amour et de veiigeance, sans nuMue jeter un dernier regard sur Louise gisante a ses pieds, chassé par l'épouvante, il s'enfuit de cette chambre; el comme il traversait un long corridor, en appelant d'une voix étouffée la Clicnaye à son aide, le fantôme dont il se croit poursuivi, s'acharnant sur sa trace, semble, sortant de dessous terre, se lever près de lui.
— Montmorency! Montmorency! grâce ! s'écria à son tour ce Louis le Juste, ou plutôt ce Louis le Justicier, qui n'a jamais su faire grâce !
îk\ la main, il loucha le spectre pour le repousser, el sa main en resta froide- el lors(|u'il fut dehors, il la vit sanglante, comme si toutes les blessures do sa victime se fussent rouvertes à son approche.
Sans détourner la tête, nommant encore à voix basse ce laCheiiaye qui i;e reiaraissait plus, les yeux cou.ertsdeson manteau, pour ne pas revoir la terrible apparition, il franchit ainsi la grande cour du ch.lteau d'Ecouen, en désordre, courbé par l'effroi, ses cheveux se dressant sur son front. Mais des pas précipités retentissent derrière ses pas; il regagne à la hAte l'endroit où l'attendait sa monture ; puis, seul, «ans songer plus à celui qui .l'avait accompagné dans cette excursion nocturne, il prend sa course, non par la grande roui*, mais au hasard, à travers un bois qui s'offre .^lui.
Il s'y est k peine enfoncé qu'il voit des lueurs errantes ■ briller de tous côtés dans le lointain, blanchir les arbres, scintiller dans les taillis cl serpenter dans les chemins.
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIU
Puis, le lourd galop d'un cheval se fait entendre encore à sa poursuite. 11 lui semble que sous ce poids nouveau la terre pousse des gémissemens et que les cailloux de la route devieuneut poussière sous les pieds de bronze du coursierfantôme, qu'un veut glacial précède comme un souille de mort sorti de ses naseaux! Les nuages, qui alors couvrent le tiel, paraissent eux-mêmes fuir à son approche, tant ils sont rapidement balayés à l'autre bout de Ihorizon ! Puis, au milieu des silllemens du vent dans le feuillage et des clameurs sinistres des oiseaux de nuit, une voix presijue éteinte et lamentab'.e, se mêlant à tous ces bruits lugubres, lui srie :
— Sirel sire! C'est moi ! c'est moi !
— Grâce! grâce! répète le fugitif.
Puis, le galop du cheval cessa de frapper la terre ; mais le roi sentit aussitôt une vive u viileiir le .saisir à la |)oitrinc, sa respiration devint haletante et pénible. Il crut (|ue le spectre, monté en croupe derrière lui, l'étouffait entre ses bras décharnés.
Alors tout cessa. Les esprits lui revinrent, sa douleur s'affaiblit, et il ne vit plus de cette terrible apparition que les mêmes clarté.-, qui couraient et se muliipliaient sur sa propre roule. Il reconnut enlin, à leur uniforme, ses grands mousquetaires, tous munis de flambeaux.
C'était Tréville qui, chargé de veiller à la sûreté de son maître, et s'étant bientôt aperçu que le compagnon inconnu de la Chenaye ne pouvait être que Louis XIII lui-même, avait mis ses gens en campagne, dans lacr.4inte que malheur n'advint au roi, s' aventurant seul, et à cette heure, au milieu d'un pays où une mauvaise rencontre, une méprise, le pouvaient mettre en péril !
Il le reçut pâle et défaillant, regardant encore avec des mouvemens d'horreur sa main tackée de sang! pouvant à peine articuler des mots sans suite; et, sur-le-champ, il le reconduisit à la maison du bourgeois.
Quant àla Cbenayp, plusieurs hommes de l'escorte qui se mirent en quête le trouvèrent ù quelque distance de là, sur la même route, assez grièvement blessé d'une forte contusiçn au front. Comme son cheval s'était abattu, c'est à sa chute seulement qu'on attribua celte blessure, qui ne laissa pas que de le mettre en danger, et dont, toute sa vie, il conserva la cicatrice.