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CHAPITRE XVII Uue chasse royale

l'allée de TU.LEULS.

Le roi garda longtemps le silence sur son aventure du château d'Ecouens et lorsque son confident, remis enfin sur pied, essaya de lui persuader que tout n'avait pas été surnaturel dans celte affaire, qu'un homme avait trouvé moyen de s'introduire jusqu'à la porte même de la chambre oà il était alors avec Louise, et qu'après une lutte assez prolongée, dans l'obs'.-urité, cet homme seul l'avait frappé, lui, la Chenaye, du pommeau de son épée, Louis XIII refusa d'y croire ; il s'obstina toujours à n'attribuer lés terreurs et les empêchemens de cette nuit qu'à l'ombre de Montmorency.

— Mais, lui disait la Chenaye, ce cri qui a tout d'abord troublé Votre Majesté, et m'a fait accourir, l'épte haute, de la cour oti je me tenais en ce moment, par discrétion, ce cri sinistre, qui donc l'a poussé?

— Montmorency! répondait le roi.

— Qui donc m'a porté le coup qui m'a, sur l'instant, privé de la connaissance, et jeté bas dans ce couloir, d'où je ne me suis re'evé qu'à l'approche de Votre Majesté?

— Montmorency! répétait le roi. Ne l'ai-je pas vu, vu de mes yeux, se dresser devant moi, lui, avec sa femme I II n'a osé me frapper, moi, son maître! mais il s'en est pris à toi, il toi, mon complice, (jui venais ainsi, pour une œuvre de perdition, polluer son ancien asile; et s'il avait eu, comme son plus illustre aïeul, le sceau de sa maison au pommeau de son cpée, ou lirait aujourd'hui sur la cicatrice de ton front, sa vieille devise inscrite : Dieu et mon grand droU\

La Chenaye n'insista plus, c^r il réfléchit que s'il parvenait à prouver an roi qu'un inconnu, un malintentionné sans doute, avait réussi à tromper sa surveillance, à surprendre peut-être le secret de Sa Majesté, il n'en serait pas le bon marchand, et que tout pourrait bien retomber sur lui.

La vision d'Ecouen, dont dilîcrens historiens ont parlé sanss'arrèter à en rechercher la vraie cause, iju'ils attribuent seulement aux remords causés k Louis XllI par la lin tragique de Henri de Montmorancy, n'en agit pas moins sur la superstitieuse faiblesse de son esprit, car elle lui lit connaître des remords d'un autre genre, et qui paraissent ressortir plus franchement comme consé(iuences de son caractère.

Il résolut, par un dévot scrupule, d'en revenir à ses amours chastes et platoniques, et le lendemain même de ce jour, il écrivit à Louise une lettre, plutôt mystique que tendre, pour la rassurer sur l'avenir. Il y prenait à garantie la Vierge Marie, à laquelle il avait consacré son royaume et sa personne, — que plus rien au momie ne le ferait se départir du respect qu'il avait toujours témoigné aux dames, et dont il devait à elle plus particulièrement l'hommage, à cause de sa grande vertu et courageuse résistance.

En réponse à ce message, la comtesse lui fit demander la permission de se retirer, pendant quelque temps, dans son ancien couvent d« la Visitation, et, loin de s'opposer à cette démarche, il l'y encouragea, en la priant néanmoins de ne point trop prolonger son séjour au monastère.

Voilà donc Louise retrempant son âme dans les souvenirs paisibles de sa première jeunesse, enlouiée de compagnes dont elle envie aujourd'hui la douce et candide ignorance du monde; car si son cœur est resté pur aussi, il n'en a pas moins été déchiré, plutôt encore par les passions des autres que par les siennes propres.

Elle se retrouve près de cette bonne abbesse toujours indulgente et facile ; près de cette vertueuse la Fayette, dont l'amitié prolectrice et les sages conseils lui eussent été plus utiles encore au palais du Louvre que dans un cloître.

La mère Angélique Lhuillier s'extasie d'admiration devant sa jeune élève, tant elle la trouve belle et formée aux nobles manières; elle lui dit avoir pensé à elie chaque jour, en priant devant la sainte Assomption de la chapelle, et elle lui demande s'il est bruit dans le monde de son neveu Eustache Lesueur, s'il sera bientôt peintre du roi! Et, sans faire attention à l'embarras dosa réponse, elle la félicite d'être comtesse, grande dame, lui faisant à tout hasard l'éloge de l'époux dont le haut mérite l'a ainsi favorisée, lui recommandant toutefois pour finir, de rendre gr.lces à Dieu seul de ses prospérités !

Mademoiselle de la Fayette est moins prodigue de félicitations, et, contemplant Loui-e avec un intérêt mêlé de Tristesse, observant son front plus rêveur, semble vouloir deviner par quels tourmens, par quelles fautes peut-être e'ie a payé cette vaine apparence de bonheur !

bu l'ancienne pensionnaire retrouve surtout son plus doux bien-être, ses plus chères illusions d'autrefois, c'est dans l'église, c'est devant cette sainte image que Lesueur acheva si lentement.

Elley reste des heures entières en rêverie, et dans le charme qu'elle y trouve, craignant de tout attribuer à l'aniour, elle en vient à se persuader que les îTispirations pieuses seules consolent et rafraîchissent l'âme; que c'est pour celle vie de prière et de contemplation, où toutes les pensées se dirigent vers le ciel, qu'elle est faite; que là, et non ailleurs, elle trouvera le repos! là du moins, elle pourra aux pieds des autels,

SAINTINE

sanrlificr par 1p sacrifice de sa liberté, l'amour qu'elle ressent pour un homme à qui elle ne peut appartenir; là, elle iii\oqwcrait au besoin tontre les exigences de Louis XIIÎ, la prîte tion de celui qui est au dessus des rois.

Déjà le jour marqué pour son retour était passé et plusieurs autres après celui-là. I.e roi, fatigué de sa solitude complète, le cœur ranimé par l'impatience, avait deux fois envojé au faubourg Saint-Antoine le père Pradines, chargé d'un double message; l'un pour madeniûisellc de laFayel-te, l'autre pour madame la comtesse deMarillac. Mais celle dernière n'y avait répondu que d'une manière évasive, laissant même entrevoir dans sa réponse une partie des idées qui dominaient alors son esprit.

Sous cette même allée de tilleuls où Lesueur, conduit par la bonne supérieure et les sœurs surveillantes, -avait naguère passé son inspection pour le choix d'un modèle, Loiyse et mademoiselle de la Fayette se promenaient uh soir en jouissant de la fraîcheur de la nuit et de la beauté d'un cIl-I étoile.

Excepté elles, pour qui la règle disciplinaire |)erdait de sa rigueur, tout dormait à la Visitation. Une (onvcrsation vive et animée les cnchaine dans ce lieu, et les confidences ont déjà commencé.

La comtesse fait pari à son amie des projets de reli aile in • définie qui l'ont saisie, et la recluse, par^raison, i>ar dévoûment, peut être même par les regrets que lui inspire sa trop prompte et trop entière séparation du monde, essaie de l'en détourner.

— Mais, lui disait Louise, si je vous apprenais, si j'osais vous apprendre quels motifs m'ont fait fuir la cour et la présence du roi !

— Le roi vous aime, enfant; ne le saisje point, ne l'ai-je point su avant vous? lui répondit la religieuse avec un sourire mélancolique. — Croyez-vous que mes regards n'étaient pas habitués à pénétrer dans sa pensée, et que ma vanité m'aveuglât jusqu'à nie faire croire que ses dernières visites à ce couvent n'étaient que pour moi? l'uis, avec un soupir, elle ajouta : — C'est à votre tour de régner sur lui.

— Régner! dit Louise en baissant les yeux; Dieu m'en garde !

— Dieu vous en accorde la force et la volonté plutôt ! reprit la religieuse; car puisque le roi doit cire sans cesse dominé parce qui l'approche, n'e.-it-re point un noble devoir à remplir que de s'emparer de son esprit pour le mener ;-'ii bien, pour l'ii inspirer ce:'- douues vertus de paix et de miséricorde qui. dans son cieiir, jcnl trop souvent combattues par des idées de violons".

— De cela vous pouviez vous sentir le courage, madame; vous savez si bien parler le langage de la persuasion ! Et puis, vous aimiez le roi, vous.

— Sans doute, j'ai pu l'aimer, dit mademoiselle de la Fayetle avec une légère altération de voix. — Et reprenant contenance, d'un ton plus en rapport avecl'habit qu'elle portait, elle pour.*uivit: — Mais aussi saintement qu'une sœur peut aimer son frère.

— C'est cela, dit Louise; il se conientait auprès de vous de cette amitié si pure.

Mademoiselle de la Fayette avait eu un dévoùment trop absolu pour ne point souffrir secrète ment de cette froide interprétation donnée à ses paroles.

— On peut aimer saintement, reprit-elle avec une imperceptible nuance dr dépit, sans i|ue le seiiiimciit en suit moins vif. Mon attachement pour lui était sans bornes, et le sien y répondait : tout le fju'il avait d'affeciion dans le cœur, sans que Dieu en fi'it l'objet, il leri'pandalt sur moi.

— Oui, mad.inie, oli ! j'en suis sûre, — dil Louise en serrant les mains de scn amie entre les siennes; — comment ne vous eût-il pa'î aimée, vénérée, vous le modèle de toutes les vertus ! Mais le senliinent que vous lui inspiriez était pur et ralme : il'vous a toujours respectée du moins.

— Qi\e veut dire?... — Et se rapprochant de Louise pour l'interroger du regard : — A l-il doue, oublié auprès de vous sa réserve habituelle?

— Oh ! madame!... ï;t un soupir de la comtesse répondit à un soupir (]f mademoiselle de la Fayette.

Les types de perfection sont des types menteurs. L'ancienne favorite, capable de; sacrifices sublimes, qui avaient éie jusqu'à l'hcroïsme, ne se sentit pas la force de comprimer un lép'cr mouvement de vanité mondaine qui lui revint. Le ctcur de la femme se réveilla sous la guimpe de la religieuse : die tint à convaincre sa jeune rivale qu'elle aussi avait inspiré des désirs, et n'avait pas été moins aimée quelle.

— Croyez-vûus donc que jfl sois sortie victorieuse de la lutte sans avoir eu à cûrabaitre? Nous autres femmes, (|ue serions-nous ti Dieu ne nous avait donné cet instinct de pudeur qui l'ai". notre sauve-g3rde?Quel homme, lorsqu'il est fortemeiii épris, n'a pas ses momcns d'exigence? Mais de luimême il revient ù la raison, ou... on lui résiste!

— Ainsi ai-je fait, madame.

— Néanmoins, veillez sur vous, Louise; vous ne connaissez pas encore le roi. — Et entraînée ù une coiifidence entière par le péril que pouvait courir sa jeune amie, peut-être par un reste de sentiment vaniteux: — Savez-vous, lui dit-elle, qu'un jour, dans un iistant de passion, comme en démence, il en oublia sa modestie ordinaire jusqu'à me supplier, avec des transports incroyables, de quitter le service de la reine, et de prendre un logement dans son chdlcau de Versailles, po'ur être toute à lui! *

El croyant avoir épouvanté Louise par cette révélation, elle en attendit l'effet; mais celle-ci, sans b'émouvoir aulrenient, et d'un ton d'ingénuité :

— Ce n'est rien encore (jue C(.la. madame. La recluse en resta confondue.

— Est-il venu, — poursuivit la nouvelle favorite, —la nuit, seul, lorsque vous étiez au lit, vous trouver au milieu d'une obscurité presque complète, et parler en mailre qui veut être obéi?

— Il n'eût osé! s'écria la sainte fille en se levant.

— Avec moi, madame, il l'osa. Et Louise cacha sa honte dans le sein de son amie.

— Quelle horreur! disait mademoiselle de la Fayette en la pressant affeclueust meni entre ses bras ! J'admire combien ce roi si jiieux respecte le serment qu'il me fit, le jour de nos adieux, de n'en jamais aimer une autre! Que Dieu le garde! Je lui pardonne ; mais il a sur la conscience un énorme péché ! — El qui vous sauva d'un tel danger?

— Je ne sais, répondit Louise; j'étais tombée .sans tonnais- .••aiice, et ne me réveiihd (|u'enlre les bras de madame ma taule. Mais mon sauveur, ce fut le remords (|iii le prit sans doute; car lui même m'encouragea à me retirer dirs cette maison. —Eh bien ! maintenant, me conseillerez vous encore de retournera la cour?

Mademoiselle de la Fayette médita longtemps sa réponse.

— Oui, Louise, dit-elle enfin, il faut y raouriier. IN'ctesvous pas mariée?

Louise frissonna, mais se tut : c'eût été trop d'humilialioiis pour elle.

La recluse leva les yeux d'un air d'inspiration : toutes les grandes et saintes idées de dévoùment venaient de rentrer dans son cœur.

— Croyez moi, ne vous condamnez pas à l'inutilité du doilrc. Ce n'est point sans de secrets desseins, favorables aux vues de la Providence, ajouta-t-elle, que de pauvres filles telles (|ue nous ont le do» de f:iire connaître l'amour à de puissans nionar(|ues ; c'est paifois im niojen de sa'ul (lour eux et leurs peuples, «jiie le i iel leur cinoie; c'est la dôme iiilcrcfssion de la femme qui vient de son pieil nu écraser la léle du serpent. Le serpent, mauvais ronstiller, est auprès (lu roi, Loui.-e; il obsède son cœur et y fait entrer la ru.t.e, la rigDcnr et la défiance; osez le lui disputer, pour le remplir seulement de douces affections et de pensées généreuses! Le roi a pour vous, je n'en doute plus, autant d'amour qu'il en pourra jamais ressentir; votre empire sur lui en sera plui fort, et peut-être pomiez-vous réussir là où j'ai échoué I

* Cessant d'être moji^sle, te roi av.iit pressé madcninisell." dr- la IViyelti» (jceonsenlir qu'il la mil à Versaille.% pour vivre soMSSes (irdres ri èire loute à lui.

{..Vémoirtt de madame de Mofteville, 1. 1.)

UNE MA.ITRESSE DE LOUIS XIH.

—Mais la reine sait cet amour; et comment me représenter (levant ell.' ? dit la oomlcsÈt'. ^

— Kli bien! usez de votre pouvoir pour elle d'abord, et elle vous aimera comme die m'a aimt'e après ni'avoir crainte. N'hésitez pas : si le remords de son action s'est emparé de l'âme du roi, vous n'en avez plus rien à redouter; et Dieu veillera sur vous, quand ce sera pour une cause sainte et juste que vous agirez!

— Non, madame; non, je ne puis, répondit Louise. Je ne me sens pas la résolution nécessaire pour accomplir les ciioses dont vous me parlez, et dont à peine ai-je l'idée. Voulez-vous que moi, ignorante du monde et de la cdur, (jui ne sais encore que confusément ce qui s'y passe, j'aille, avec mon inexpérience et mon défaut de raison, me mêler à ces dangereux débals? Vous le pouviez, madame; car la force est en vous, et non en nioil Je lu? sais plus qu'aimer et souU'rii!

La nuit devenait froide, elles renirèrenl.

Mais le lendemain, ver.s la même heure, elles s'étaient de nouveau attardées sous l'allée des tilleuls. Les jours suivans, du haut dortoir de la Visitation, les sœurs surveillantes les y purent voir encore.

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