LE DÉJEUNER
Dans la grande galerie du château neuf, deux hommes occupés aux travaux de peinture que Louis XIII faisait alors exécutera Saint-Germain, causaient vivement â mi-voix, et parfois leurs rires éclataient plus haut que leurs paroles. C'étaient maître Simon Vouët et son élève Eustache Lesueur.
— Tu as là une jolie connaissance, mon garçon ; je te conseille de t'en vanter, disait Simon Vouét. Oui, pardine! il est en faveur , il est premier gentilhomme, il est comte, et bien autre chose encore!
— Quoi ! vraiment il est marié? répondait -Lesueur. Et sa femme, dites-vous?...
=— Et sa femme aussi, interrompait Vftuét avec un gros rire : elle est mariée, doublement mariée, du côté gauche et du côté droit ! Mais il ne faut pas que ce soit cela qui t'empêche de renouer avec lui. Tu crains qu'il ne soit devenu fier, dis-tu! Bast! il n'a pas de quoi l'être! Le comte deMarillac te sera un bon protecteur, et madame la comtesse une bonne pratique ; car si elle se met en tête de se faire peindre, il lui faudra deux portrailsà la fois!
Il rit de nouveau ; et Lesueur , soit par déférence, soit entraîné par l'exemple de son palron, souriait à tous les propos facétieux qu'il tenait sur madame de Marillac.
— Ce pauvre chevalier! disait-il; mais cela ne m'étonne qu'à moitié. Il ne croyait en rien, pas même ù l'amour !
— Pardieu! l'amour! répondit Vouét. De ce côté, je suis de sa religion. Je n'y crois plus! et les fumées qui parlent d'une bonne rôtisserie me font tourner la tête plus vite que la voix flûtée d'unejolie donzelle.
— Sa femme est d'une bonne maison, sans doute?
En faisant cette question, Lesueur ne soupçonnait pas que la réponse pouvait être un coup de foudre pour lui. Heureusement levieux Simon n'était pas en état de l'instruire souS ce rapport.
— Ce sont toujeurs les bonnes maisons qui fournissent ce gibier-là à nos rois; mais en fait d'arbres généalogiques, je ne m'inquiète que de ceux qui s'embranchent avec le mien; et comme la dame n'est sans doute ni une Vouét, ni une Bistournet, ni une Gandelu, peu m'importe !
Ils se remirent au travail tous deux; et Lesueur, après avoir réfléchi quelque temps à la singulière destinée de ce Marillac, son ami, autrefois si gai, si franc, le plaignant de la honte qui rejaillissait sur .lui d'être le mari d'une pareille femme, écarta toutes ces idées de vice et de dégradation, pour en revenir à ladouce'penséedeLouise, de sa Louise si
pure, qu'il n'avait pas revue depuis leur renconlre à Nanterre mais qu'il reverrait bientôt sans doute, car elle le lui avait promis.
Malgré son brusque départ de la chaumière, (|U'il ne savait comment s'expliquer encore, à compter de ce jour, il avait recouvré sajoie et son bonheur; et dans ce même instant, il se livrait aux plus lolles espérances.
— Louise n'est pas mariée, se disait-il; si elle l'était, se fùt-elle confiée à mon amour avec tant d'abandon? Cet obstacle qui l'épouvante, cette barrière qui se place entre nous, c'est toujours la même. Elle est de sang noble ! Eh bien ! par mon travail je puis m'illustrer et m'enrichir! El s'il me faut la noblesse, je l'aurai, je l'achèterai, et même, sans la payer de ma fortune, une semblable récompense n'a-t-elle pa^ été parfois accordée à un grand peintre!
Et se rappelant la haute faveur dont jouissait Marillac au- ■ près du roi, l'appui ([u'il en pouvait espérer par la suite, les idées les plus bizarres se présentèrent à sou esprit.
Quittant son travail, il n'eut rien de plus pressé que de se faire indiquer la demeure du comte; non qu'il vouliii déjà l'entretenir de ses projets, mais l'accueil qu'il allait recevoir de son ami lui apprendrait si, plus tard, il le trouverait disposé à le seconder. Il y alla donc.
A sa vue, Marillac poussa un cri de surprise et presciue de joie; mais une rapide pensée le calma tout aussitôt, et de l'air du plus grand embarras :
— C'est vous, Lesueur 1 lui dit-il; que mï voulez-vous?
— Excusez, monsieur le comte, répondit l'artiste tout décontenancé, je croyais trouver ici un ami, un ancien compagnon... je le vois... je me suis trompé. Adieu!
Il allait s'éloigner; Marillac l'arrêta, et lui tendant la main :
— Non, Sudorius, de ce côté lu ne t'es point trompé; je t'aime toujours. Pardonne; mais je m'attendais si peu à te voir; je te croyais en voyage... bien loin... à tous les diables ! Ma tête n'y était plus : j'ai tant de tourmens !
Celte fois la surprise de Lesueur changea d'objet. Retrouvant dans son cœur toute l'indulgence d'une ancienne amitié, il se rapprocha de lui, et reprenant sa voix affectueuse:
— Vous malheureux I dit-il ; je n'ai entendu parler cependant que dé votre prospérité. Vous êtes riche aujourd'hui, en faveur ?
— Oui, mon ami, et par ma mère ! je donnerais pourtant ma richesse, mon titre de premier gentilhomme, pour n'être plus le comte de Marillac, mais simplement Eustache Lesueur. Oui, crois-moi, je troquerais sans hésiter mon sort contre ton sort, mon nom contre le tien !
— Et moi j'accepterais le marché, dit le jeune homme. Etre riche! être noble! Que pouvez-vous désirer encore?
— Bah ! maître Sudorius, sont-ce là les maximes que vous avez recueillies en province? Eh bien ! l'air de la cour a été plus favorable à ma vertu, car je n'y ai puisé, comme tu le vois, que des sentîmens d'humilité. Tu me trouves bien changé, n'est-il pas, vrai? En peut-il être autrement? Quand tu m'as quitté, j'étais pauvre, mais j'étais joueur; et n'est-elle pas seule attrayante, celte fortune qu'on désire, qu'on espère, qu'on voit venir et s'échapper comme une maîtresse capricieuse? La mort aval t prise de corps sur moi, mais je la bravais, je l'oubliais ainsi que mes autres créanciers! Je me sentais lier de mon insouciance et de ma vie de plaisirs ; car il y avait force et courage jusque dans mes folies. Enfin,— ajouta-t-ilen baissant la tête, «t donnant à sa voix l'expression du regret, — j'étais... garçon!... Mon ami, je ne suis plus rien de tout cela I
— Je sais, en effet, que vous êtes marié, lui dit Lesueur, et ce n'est pas la nouvelle qui m'a le moins étonné.
— Ah! on l'a parlé de ma femme? — répliqua le comte, en l'étudiant attentivement du regard ; — et que l'en a-t-on appris?
— Mais .. qu'elle est... jolie, répondit l'artiste avec hésitation.
— Oui, mon ami, très jolie. — Puis, après un soupir: — Tu serais de mon avis si tu la voyais, j'en suis sur. — Et se reprenant:— Mais... elle est loin; elle est... à la campagne...
SAINTINE
pour longtemps encore, j'espère .. l'air de la cour ne lui valait rii n. — Tiens, crois-moi, arrière ce sujet! car delà viennent mes lourmeiis; oui, mon Sudorius, mes tourmens ! Puisses- lu ne jamais les connaître! Et cependant peut-être encore cette fois me faudra-til te prendre pour confident. AUuns ! aujourd'hui du moins qu'il n'en soit pas question ; livrons-nous au plaisir de nous revoir et de nous serrer la main !
Lesueur ne donnait de sens à ces paroles qu'en les appliquant à ce (|ue lui avait appris maître Vouet de la comtesse; il ne doutait plus de l'exactitude du récit maintenant, et du fond du cœur il plaignait Marillac et s'apitoyait sur son sort.
— Tu n'as point déjeuné? lui dit celui-ci. — Holà! monseigneur'.— Pas de façons, Sudorius! La table excite à la Causerie; elle est nécessaire à ma faconde, tu le sais; c'est ma tribune, c'est ma chaire ! Nous n'aurons pas cette fois pour compagnons les vins d'Olinville et des liruyères; j'ai rompu avec mes souvenirs ; mais les duchés de Bourgogne et de Champagne sont à la disposition.
Ltî page accourut, et disposa sur une petite table à roulettes un service en vaisselle d'argent, des verres de cristal, de petits bouquets de sauge et de pimprenellc, pour réveiller au besoin la saveur du nectar -, puis il servit.
D'abord, le jeune peintre ouvrit des yeux étonnés à la vue de ce luxe, autrefois inaccoutumé chez Marillac, où de rares assiettes de faïence, ébréchées, dépareillées, eussent seules pu servir d'ornement à son buffet, s'il en avait eu un.
— Tu restes émerveillé de ma richesse, n'est-il pas vrai ? lui dit le comte ; moi aussi, parfois, mais sans m'en éhaudir. Je n'ai jamais fait cas que de l'argent monnayé; encore à mes yeux aujourd'hui ne représente t-il qu'une valeur positive, invariable: une pistole n'est qu'une pislole; je ne joue plus ! Son prix ne double pour moi que lorsque j'en puis faire offre à mes amis. Parle, Raphaël, — poursuivit-il d'un ton plus pénétré ; —je serais si heureux de le rendre un service ! Les voyages sont ruineux ; tu reviens sans doute la sacoche vide; je la puis remplir.
Lesueur le remercia de cette bor.nc volonté, et s'enhardit dans ses espérances en retrouvant son ami tel qu'il l'avait connu naguère.
— Mordieu! — dit alors Marillac en dépeçant une volaille qui semblait résister au couteau, — les plats d'argent ne rendent pas le vieux gibier plus tendre. — D'où celte bécasse est-elle tombée dans ma cuisine, monseigneur ?
— C'est de la dernière chasse du roi, monsieur le comté, répondit le page.
— Qu'elle aille rûtir en enfer ! vive Dieu ! Sa Majesté LouisleJuste, ou plutôt Louis-le-Bègue, n'est pas heureuse lorsqu'elle chasse pour moi !
Il resta un moment pensif et soucieux, et Lesueur observa que le nom du roi agissait aujourd'hui sur lui comme autrefois le nom de Kichelitu. Bieutùt, afin de se remettre, Marillac lui parla beaux-arts, lui demanda des nouvelles de ses travaux, el, par un reste d'Iiahiiude, de ses amours aussi.
Le jeune homme releva la tète. Le moment^tait venu peutêtre où il allait oser conlicr à son ami ses projets d'avenir ; mais la présence du page le gênait; et puis 11 ne savait comment s'y prendre pour ne point trahir, en parlant do Louise, le serment qu'il avait fait de ne point cherclier à connaître son sort.
— A boire! dit Marillac. — Et lorsque monseigneur eut exécuté l'ordre : — Je porte lette rasade à la nouvelle adorée.
Lesueur rapprocha son verre de celui de son ami, et se penchant conUdenliellemenl vers lui :
— A Elle encore! nuirmura-t-il, car c'est toujours Elle! Comprenant aussitôt la dilliculté du terrain sur lequel il
venait de se placer, le comte tint quelques secondes sa main en suspens avant de pouvoir faire honneur à la santé que lui-même avait proposée.
— Toujours Elle ? reprit-il ; — et, après un instant d'hésitation : — Eh bienl... à Elle!
— A Louise ! dit Lesueur.
— A Louise! répéta Marillac. Et résolument il vida son verre d'un coup.
La situation était bizarre et périlleuse ; de part si d'autre elle appelait un aveu.
— Tu l'aimes encore ? poursuivit le mari croisant les bras et le regardant d'un air de commisération.
— Je n'ai jamais cessé de l'aimer.
— Tant pis !
— Quoi! s'écria Lesueur en s'oubliant, est-il donc bien vrai qu'elle soit mariée? Oh! non, non ! n'est-ce pas? Ce mariage a failli.
— Au fail, — dit Marillac revenu d'une première surprise et aû'eciant un air d'insouciance sous lequel perçait une poignante ironie, — il se pourrait bien faire qu'elle fût restée fille.
— Mais ne savez-vous rien, ou n'avez-vous donc qu'un doute à ce sujet?
— Tu ne bois pas, Sudorius ! interrompit Marillac avec un grand calme apparent.
Lesueur, par un mouvement machinal, but aussitôt une pleine rasade sans paraître comprendre ce qu'il faisait, et seulement comme pour se débarrasser d'une objoction. Puis, possédé tout à la lois du désir et de la crainte d'apprendre, il allait presser de questions son interlocuteur lorsqu'une idée lui revint et l'arrêta tout-à-coup.
— Non! dit-il; quoi que vous sachiez, silence là-dessus! J'ai promis, j'ai juré de respecter son secret.
Le comte, prenant en pitié l'émotion croissante du jeune homme, avait d'abord tenté de reculer l'explication; mais sa curiosité jalouse, vivement excitée par ce dernier mot, le força d'y rentrer.
— A qui donc as-tu promis, as-tu juré? Lesueur ne répondit point.
Tous deux alors subissaient la même angoisse; mais chez l'un, où toutes les impressions étaient naïves, elle se révélait par le coloris t'e son visage, par ses yeux voilés, par ses lèvres tremblantes ; chez l'autre, à qui l'habitude du jeu avait appris à se vaincre, elle se déguisait habilement, et la contraction à peine sensible de ses traits aurait seule pu découvrir aux regards les plusclairvoyansce qui se passait dans son àme. Il sembla laiss-erà son ami le temps de se recueillir, prit la bouteille des mains du page, se versa lui-même à boire, et cherchant ù se rendre mai.re des inflexions de sa voix :
— A qui l'as-tu juré? répéta-t-il.
— A Louise, dit enlin le jeune peintre.
— Tu l'as donc revue?
En articulant cette dernière question, Marillac abaissa sur la table la main dont il tenait son verre, car l'oscillation marquée de la liqugur dans le vase de cristal trahissait sa forte émotion.
— Oui, je l'ai revue ! par un heureux hasard que je bénis ; je l'ai revue une seule fois! mais...
— Mais?...
— Je la reverrai, j'en suis sur ! j'ai sa parole
Et les yeux de Lesueur brillaient du double éclat du bonheur et de l'amour !
— Elle ne t'a rien appiis de sa destinée?
— Rien, et je n'en veux rien connaître que par elle.
— Elle t'aime encore... sans doute? —reprit Marillac attentif au léger signe allirmaiil' que lui fit cet autre rival. Et, après un éclair de réflexion : — Eh bien ! tant mieux I dit-il.
La pensée de l'époux se devine facilement. Pour la comtesse, l'amour devenait une sauve-garde contre les séductions de la -puissance. Tout entier à ses nouvelles, à ses héroïques résolutions, dans l'intérêt de l'honneur de Louise, Marillac triomphait de sa jalousie, mais non sans un cruel effort ; car, tandis qu'il (|uestionnait Lesueur avec un si beau semblant de tranquilliié, sa main s'était enfoncée sous son pourpoint, elle avait été chercher son cœur, et peut-être en ce moment la douleur physique chei lui imposait-elle silence à la douleur morale I
Le (a?it pis de Mari lac avait d'abord déconcerté Lesueur; son tant mieux le rassura. Le comte semblaK l'écouter avec
UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII
un vif iiilérêt, et provoquait lui même ses oonfidcnces. Il crut i'insiant favorable, et profitant d'une absence momentanée du paf;e :
— Ali ! si vous vouliez me seconder, Marillac, je n'aurais plus rien à désirer! dit-il.
— Comment? que le manque til encore?
— Vous me l'ave/, rappelé, oui, je suis devenu ambitieux. Le iroirie7.vous, je veux être noble! Oh! ne m'accusez pas trop vile d'orgueil et d'audace. Par mes travaux, je puis m'illuslrer, et cependant ce n'est point sur mon propre mérite, ce n'est pas sur moi (lue je compte pour m'obtenir celle faveur signalée, c'est sur vous, sur votre protection !
— Sur moi !
— Le roi fait des nobles ù volonté, poursuivit le jeune homme avec enlrjineraent ; — et vous pouvez tout sur le roi, m'a-t-on dit. Soyez mon interprète auprès de lui ; dites qu'il y va du bonheur, de la vie d'un de ses sujets. Faites que je le voie : je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le conjurerai de me donner la noblesse pour qlie je puisse, épouser Louise !
Tout en désarroi à cette brusque et singulière prétention de son ami, quoi que le comte eût dans l'âme, c'est à graed'peine qu'il résista à la violente envie de rire qui lui prit : — Mordieu! épouser ma femme! se dit-il, et par ma protection ! et sous le bon plaisir du roi! Ses espérances vont trop loin. — Nous causerons de tout cela plus tard, Sudorius ; rien ne presse.
Le jeune homme était enchanté : il croyait avoir donné un fondement à ses espérances. Marillac se tenait le front baissé, et, son mouchoir appuyé sur sa bouche, dissimulait le sourire qui s'y agitait encore. Sa pose paraissait être celle de la médilation et du regret. Lesueur s'y méprit.
— Pardon, lui dit-il; je vous afflige peut-être en réveillant en vous des idées que vous preniez soin d'éloigner.
— Tu as raison ; quand je compare notre double destinée, ton sort me fait envie. Je le répète, je voudrais être Eustache Lesueur : t!t es aimé, et ta conscience est tranquille.
— Ah! s'écria Lesueur avec expansion, que n'avez-vous trouvé une Louise !
— Une Louise! reprit Marillac. — Et quoique ce mot dût soulever encore en lui une idée à la fois plaisante et pénible, le sourire s'effaça de ses traits, son œil devint lixe et sévère. Les deux coudes sur la table et la tète entre ses mains, d'une voix profondément altérée : — Tu semblés me plaindre, ditil; as-tu dune entendu quelqu'un affirraer que je fusse malheureux par ma femme ? Romme celui-là qui te l'a dit, il paiera pour tous; j'aurai son sang! Oui, puisqu'il faut du sang pour laver l'honneur des femmes! Nomme-le !
— Mais... dit Lesueur interdit, nul ne m'en a parlé... que vous!... du moins, j'ai cru comprendre...
— Il sufflt. Au reste, interrompit le comte, tu n'aurais que trop de raisons de t'apitoyer sur moi si j'osais te découvrir le fond de mon âme. — Ecoute, et n'accuse pas les oreilles de tinter à faux; c'est la vérité que tu vas entendre. Moi aussi, j'aime, Sudorius; je suis amoureux!... Et conçois-tu bien ce que ce mot signifie prononcé par moi, par moi qui n'avais jamais aime'?... Chez vous autres, jeunes gens imberbes, que l'amour vient saisir presque au sortir de l'enfance, il n'est pour vous qu'un sens de plus, un complément à vos facultés : vous le recevez comme une impression fraîche et douce; vous avez conserva vos autres illusions, et il se mêle à votre existence, grandit avec vous sans secousses, sans efforts! Dans ce besoin d'affections qui vous possède, il ajoute seulement une flamme nouvelle à ce fover brûlant encore; car vous veniez d'aimer votre mère. Mais dans un cœur usé par les plaisirs, endurci par la guerre, par la pensée, par une longue habitude d'indifférence, il ne se glisse plus doux et pur comme l'air qu'on respire ; il se présente menaçant, il entre de force, il brise, il dévaste ! Il a tant d'obstacles à vaincre I il lui faut tout renverser, puisqu'il a tout à reconstruire ! Et, selon sa nature infernale ou céleste, il vous pousse, aveugle, forcené, vere le crime ou vers la vertu ! — L'as-tu connu cet amour-là, jeune homme? Non, t« t'es montré, tu as levé les yeux au ciel, tu as mis la main
sur ton cœur, et l'on t'a aimé, n'est-ce pas? Et moi, ton confident, moi qui n'éprouvais alors de sensations qu'en entendant bruire les dés agités dans un cornel ; dont les transes les plus vives se manifestaient ù la vue des rarU s glisjant et s'alignant entre mes mains, j'ai nié ton amour; en moimême, je t'ai raillé ! J'ai été impiloyable; oui, impitoyable! — A ton lour maintenant, Lesueur ; pas de pitié pour moi ! Accable-moi de io.=; mépris, de tes sarcasmes ! Non-seulement je suis amoureux, mais je suis jaloux ! et ne suis pas aimé ! En retour d'un dévoûment sans bornes, j'ai recueilli la haine, la haine que j'avais méritée! Je croyais n'avoir qu'un rival, j'en ai deux aujourd'hui ! Et telle est ma position sans exemple, que de tous les hommes sue qui cherche à tomber ma colère, tous deux je les excepte ! Contre eux, mon bras serait sans force ; mon épée se briseront dans ma main jvlulôt que de se diriger vers leur poitrine! A tous deux, je dois respect, soit par devoir, soit par remords! — Eh bien! Lesueur, parle, réponds! trouves-tu toujours digne d'envie le sort du comte de Marillac?
Lesueur restait en place, muet, immobile, ne pouvant croire à ce qu'il venait d'entendre.
Marillac se leva, et repoussant la table à l'antre bout de la chambre, au risque de briser tout ce qu'elle supportait :
— N'en parlons plus, dit-il. J'ai besoin de respirer l'air, j'étouffe. Sortons ! Hû'à, monseigneur !
Le page revint avec une aiguière pleine d'eau parfumée ; et taudis que le comte y plonge à peine l'extrémité de ses doigts :
— Tu ne me reconnais plus, Sudorius, n'est-il pas vrai? Ne suis-je pas encore un joyeux convive? Par le ciel 1 lu peux me tenir tête à table aujourd'hui ; tu le vois, nous y sommes aussi dép'acés l'un que l'autre !
LA G.\LEIUE D'.4P0LL0N.
A l'heure où la cloche sonnait le réveil au couvent de la Visitation, Louise, ce niême jour, en est sortie par la petile porte. Mademoiselle delà Fayeite l'a reconduite jusque sur le seuil du couvent, et en la quittant, elle l'endoctrinait encore et s'efforçait de l'affermir dans nue grande résolution.
Bien enveloppée dans son mantelet, un masque sur la figure, la comtesse se fait d'abord transporter à Saint-Germain, et se dirige vers la partie du château occupée par la reine.
Anne d'Autriche était à peine levée, lorsqu'on lui annonce qu'une femme envoyée par mademoiselle de la Fayette, et chargée d'un message de cette dernière, demande à lui être présentée. Elle dépêche mademoiselle d'Hautefort pour la recevoir et l'introduire; mais eelle-ci ne tarde pas à revenir seule vers sa maîtresse,lu,i déclarant que cette femme qu'elle a trouvée là, dans l'antichambre, grandement émue et tremblante, n'est autre que madame de Marillac. La reine lil un geste de surprise et de répulsion, et il failut toutes les prières de mesdemoiselles d'H<)utefort et de Saini-Louis pour la décider à l'admettre en sa présence et à l'entendre.
Soutenue par les deux filles d'honneur qui allèrent au devant d'elle, Louise entra, faiblissant sur ses jambes par la force de l'émotion, et elle s'agenouilla devant la reine, tremblante, la suppliant, les yeux pleins de larmes, de lui rendre ses bonnes grâces, qu'elle n'avait jamais cessé de mériter.
Ses pleurs.sa naïve et franche justification,appuyé3 encore de la lettre de mademoiselle ae la Fayette, eurent un plein succès auprès d'yvnne d'Autriche, qui dès-lors lui promit amitié et protection en retour de son déS'oùment; car la comtesse, pour se racheter d'un tort qu'elle n'avait pas eu s'engageait à prendre les couleurs delà reine, à passer secrètement dans son camp. Il y eut traité d'alliance : il y fut slipulé que madame de Marillac, désormais libre d'accueillip
SÂINTITN'E.
les hommages du roi, userait de son influonoe sur lui pour seiondcr 1rs cll'orls de la ca!)ale anil côrdinalisle , à la téti; de laquelle se trouvaient Anne d'Autriche et Gaston d'Orléans.
C'est ainsi que Louise, sur qui l'amour avait repris son en)|)ire, et que les idées ajiibilieuses avaient abandonnée cependant, poussée par les excitations de mademoiselle de la Fayette, exaltée par ses conseils, séduite par l'espoir de reconquérir l'estime de sa souveraine, fut jetée dans celte région orageuse des intrigues de cour, et, pour son malheur, eut enfin une idie politique en léU !
r>a\ie, enchantée de ce liouvel auxiliaire qui lui arrive, l'épouse de Louise XIII veut sur-Iccliamp accorder à l'Iionneur de madame de Marillac la réparation cjucUe lui doit. Elle a projeté pour ce jour-là, accompagnée des dames de sa suite et de son cVoix, une promenade en forêt, vers le château de la Muette. La comtesse est conviée, et un bon accueil, fait publiquement, effacera les fâcheuses impressions «jausées par la scène du baiser, ù Nanterre.
Dans le vaste salon d'Apollon, on vit bientùt rassemblé un {groupe de femmes élégantes et belles , qui s'augmenta successivement d'autres femmes non moins remarquables par leur parure et leur beauté; car l'huissier annonça tour ù tour mademoiselle d'Escars, mademoiselle de Guise, madame de Guéménée,^mesdame5 de Rohan, etc. Elles venaient là au rendez-vous que leur avait assigné la reine, pour régler le départ. Kt quand toutes furent arrivées, heureux ceux qui purent jouir du tableau qu'offrait cet ensemble de beaux visages, de riches toilettes, au milieu de cette salle entourée d'un double rang de légères colonnades, rehaussées d"or, déi'orécs de peintures vives et gracieuses, que semblait animer un gai soleil de printemps.
Aussi, quoique aucun homme n'eût été invité, il ne manquait pas là de spectateurs et de curieux.
La colonnade supérieure qui régnait autour du salon, servait de passage et de communication entre les différentes parties du château ; et les uns, sous le prétexte du service, allaient et venaient, mais lentement, tout à l'aise ; les autres, qui d'abord n'avaient songé qu'à traverser la galerie, surpris et charmés à la vue du rassemblement, s'arrêtaient volontiers en route, et, masqués par un pilastre, contemplaient avec plaisir cette ravissante réunion.
Parmi ces derniers se trouvaient Marillac et Lesueur.
Après leur entretien de table, pour sortir du château, le comte a guidé son compagnon à travers les longs couloirs et les portes de dégagement, dont l'une s'ouvrait sur la haute galerie de la salle d'Apollon. Arrivé là, ce qui frappa d'abord les regards de l'arlisle, le furent les tableaux, les cartouches, les médaillons placés dans les entre-colonnemens. Mais au bruit qui se lit entendre au-dessous, il abaissa les yeux, et le spectacle dont il fut témoin lui sembla tout aussi curieux à examiner que les peintures.
Ces jeunes femmes, couvertes d'étoffes brillantes, brodées de soie, rayées d'argent, laminées d'or, lui apparaissent au milieu de leur luxe et de leur éclat. Les bonnes senteurs qui s'(«halent de leurs chevelures et de leurs vètemens .s'élèvent jus(|u"à lui, et le disposent aux plus douces émotions. Quelques-unes, habillées avec une excessive recherche, ont emprunté leurs costumes a des temps ou à des pays éloignés ; quelques autres, non moins remarquables par leur singularité, s'appréiant à monter à cheval, portent, sous une jupe écourlée, des bas-de-chausses de velours, et même des haut déchausses complets, à la manière des hommes ; et les ■bizarreries de leur mise, tous ces colifichets, en vogue seulement à la cour, et que l'artiste connaît à peine, attirent et captivent quelque temps son attention.
Marillac, pour se distraire, pour s'occuper, peut-être pour faire briller son savoir sur une si grave matière, lui déroule complaisamment la nomenclature de toutes ces élégantes frivolités ; les rasquiiics, (|Ui cerclent et bombent la taille ; les brassards n chevrons, qui rehaussent les manches ; et l'affi luet de perles ou de diamans, coquettement placé sur le sein gauche, et que l'on nomme Vassassin. Dans les circonstances ordinaires, une mouche en tieat lieu. Puis parmi |es nanuls de rubans, {égalant, posé sur le haut de la tête;
le mignon^ sur le cœnr ; le favori, au-dessus et près de Vassafs'iti ; et le badin, ijui pend à Téventail. 11 lui détaille aussi les différentfs désignations de la coiffure des dames : les cheveux fi'lsés sur 1rs tempes, ce sont les earatias : tombant et bavolant le long du visage, ce sont les garçons ; et cent antres mo*?, en usage alors dans le langage des ruelles et dans le livre des modes.
Bientôt tous deux gardèrent le silence.
En inspectant ces grandes dames si attrayantes, les comparant à CCS filles gracieuses qu'il avait vues sous l'allée des tilleuls de la Visitation, Lesueur pensait à Louise, et à l'avenir de bonheur qui semblait lui soui ire ; Marillac songeait à sa femme, la supposant toujours au couvent ; et tous deux se disaient en eux-mêmes que si Louise se montrait là, au milieu de cette réunion de figures séduisantes, elle serait encore la plus jolie !
La reine venait d'arriver. Tous les groupes féminins, se repliant sur deux lignes parallèles, pour ouvrir, avec force révérences, un passage à Sa Majesté, offraient un tableau charmant.
Les yeux fixés sur Anne d'Autriche, belle et imposante, l'artiste poursuivait encore ses vains projets si près de leur fin. — A défaut de bonne volonté de la part du comte, pensait-il, oh ! combien la haute protection d'une telle femme, qu'on dit n'avoir pas toujours été insensible aux atteintes de l'amijur, me serait un sur moyen d'arriver à mon but, si je pouvais un jour obtenir sa faveur !
Cependant, après cette station dans la galerie, il va s'éloigner sur les pas de son noble guide, quand un bruit se fait entendre en dehors, résonne sous les vestibules, comme le présage d'une dernière et brillante entrée
En effet, la grande porte s'ouvrant de nouveau, l'huissier s'avance, et à haute voix annonce :
— Madame la comtesse de Marillac.
A ce nom, un long murmure de surprise éclate dans la salle, et tous les yeux, par un mouvement rapide et simultané, se tournent du même côté.
Lesueur s'arrête.
— Partons! s'écrie le comte frappé de stupeur. Mais le jeune homme le retenant vivement :
— C'est votre femme, lui dit-il ; n'avez-vous pas entendu ? Elle est donc de retour ? Je veux la voir !
Et, poussé d'un ardent désir de juger enfin de celte beauté dont les séductions ont pu soumettre au joug du mariage rindisciplinable chevalier, et raviver par l'amour le sang apauvri du monarque, il s'élance vers la balustrade^ retenant toujours par le bras celui que, dans le fond de son cœur, il nomme encore son ami.
Marillac résiste, puis il cède. — Tût ou tard le secret doit se découvrir. Aurait-il jamais le courage d'écraser de sangfroid sous celte confidence l'homme qu'il a trompé, trahi dans ses plus chères affections ? Eh bien ! que tout se révèle à lui d'un seul coup, et sans qu'un mot soit prononcé !
De son côté, Lesueur aussi a donné cours à ses rapides pensées. — Il va donc la voir cette femme qui, après avoir jeté un voile de veuvage sur la couche royale, ose venir braver sa souveraine dans son propre palais ! Cette femme, forcée de lutter sans cesse contre un mépris mérité ! cuirassée d'orgueil et d'audace, sans doute il va la voir, haute et fière, cherchant à dominer l'assemblée par un regard insolent. Mais lui, il veut sous son mas(|ue séduisant, découvrir le type flétri de son âme vénale I
Elle entre enfin cette comtesse de Marillac! elle entre, belle, brillante, éclatante de parure, et portant sur sa physionomie celte expression de candeur qui n'appartient (|u'a elle.
Lesueur regarde... Il se trouble, et sa main serre avec plus de force le bras de son comiiagnon. Un nuage passe sur ses yeux... Il regarde encore! — Louise!... murniura-l-il ; et, les traits décomposés, le front empreint déjà d'une horrible pâleur, se retournant vers Marillac, et la lui désignant du doigt :
— Mais... c'est ellel... lui dit-il la voix brisée par une émotion déchirante. — C'est Louise!
UNlî MMTRES9E DE LOUIS XUI'.