HORACE
« Les mets les plus délicieux ne peuveiil réveiller son appélil ; les thanis des oiseaux ni ceux de la harpe ne peuvent rappeler le sommeil. «
Le doe.eîir se leva. *
— Puisque lu neveux pas, ou plutùt, puisque Damascius fl A'ieniidore Capilo ne veulent pas que je n ange, lui dit !\!auiicc, rien n'empèch.» ([uc lu manges mon déjeuner que l'on apporte.
Le docteur n'avait pas d-jeuné (l accepta, pas brossa son cliapeau avec s'a manche, arrangea sa cravate devant un miroir, el dit :
— Tiens-toi cliau<lement et fais diète, et dis-toi, pour te cOUioler, comme Ovide :
lli.'u: peliwr leiis Tulneia fada iiicis.
• Je suis l'auteur de mon mal. ■■
Adieu, ou volv, comme dit Cicérou od Jlliri/i'i.
Le docteur partit; mais Ilclènc l'avait attendu toiigiemps, s'clait impalieiilée, et avait demandé au comte Leyen à partir pour la canipagne où ils devaient aller passer la belle saison. Le comte, qui était plus amoureux d'elle (|ue jamais, et qui respectait ses moindres caïuiccs, l'avait emmenée, cl Fischer. vvald ne trouva personne.
Ouand il raconta i'i Maurice ce dcsappoiiilemerit :
— C'est une tille d'osjirit et de sens, d j'ai envie d'eu faire auiaiil qu'elle, dtMauii(e.
— Ne t'en avise pas, dit Fis<luMvvald.
Maurice p?rlil le lendemain.
Scellée (lu trnind 'cdde rire jaune.
Foimide de la chaii(.ell(>,ri<>.;
Le comlc et Hélène arrivèrent dans une |ii!iile maison lichc et élégante. ITélèae y trouva une chambre enti('^remerit semblable ù celle de la ville; une harpe jiareille , des corbeilles pareiUes, des \itraux pareils.
Si ulcmeul l'air était plus frais et plus pénétrant; les oiseaux chantaient plus méiodieusemeiit, les arbies étaient plus verls, les pelouses plus vivantes, et i)arsemées de boutons d'or.
Hélène d'abord sentit un mouvement de joie et de biciiclrc; mais biend'l sa mélaiiccilic reparut; elle cherchait la solitude sous les berceaux de ciiévrefeuille. où se cichaiiiit les oisesux, et d'où sortaicni îi la fois des parfums et des ciianls suaves et uiystérii-ux : elle s'y trouvait liien, et cependant elle souffrait ; il lui semblait qii'elle avait aussi .'i exliiler des parfums et des ( ImuIs, comme les Meurs el les oiseaux. Un instinct secret lui disait que ce ([ui lui manquait c'était de l'amour; elle se rapprochait du coinie. Leyen n'avait à lui donner que des caresses et du plaisir.
Alors elle revenait seule sous les chèvrefeuilles, préférant le vide au dégoût, une soufirancc poélique à des plaisirs qui laissaient l'-ime triste et froide.
Un jour, Hélène élait dans sa chambre, ver,4 le milieu de la journée, à l'heure oii le soleil couche l'herbe et fait pencher les lluurs, à l'heure où tout cherche l'ombre et le repos, cU l'on ne voit que le lézard (|ui étale au soleil sa peau tigrée et verte comme une émeraude, et de petits papillons bleus qui voltigent sur les épis de sainfoin, — où l'on n'entend que le chant monotone des sauterelles.
Tant les oiseaux s'enfoncent profondément sous la feuillée;
Les fauvettes dans les aubépines ;
Les rossignols dans les broussailles;
Les merles dans les haies de pruneliers ;
Les pin'.'ons dans les lilas,
Hélène était dans sa chambre; — partout au dehors ses regards ne voyaient qu'un soleil brûlant; pour elle seule, il y avait de l'ombre et de la fraîcheur; cependant, comme l« reste delà nature, elle s'abandonnait à une sorte d'accablement et de torpeur voluptueuse. Elle n'avait pour véi.ement (lu'cn peignoir de mousseline blanche.
Elle élait couchée sur un di^a^, sans cire étendue; ses pieds, blancs comme du marbre, sortaient nus de son pci» gnoir.
Le comte rentra.
11 s'assit sur le divan, et glissa son bras sous la tête d'Hélène, dont les beaux ( heveux bruns se détachèrent. Leyen les baisa, et s'amusa longtemps a manier leurs boucles élastiques et soyeuses.
— Qui peut lire dans l'avenir? dit l.eyeu. Sans doute un jour, loi, mou bonheur et mon orgueil, tu seras à un autre comme aujourd'hui lu es A moi.
Qui p ut lire dans ravcnir? qui peut lire dans le cœur d'une femme? qui peut savoir si, dans mes bras, di^jà lu ne penses i)as à un nuire?
Hélène détourna la tête, l! y avait du mépris dans ses yeux et sur sa boudie.
— ()i\'\ a-t il de certain dans ce monde' continua leyen. Qui peut savoir si ce dégoût (;ue l'inspirent mes paroles, si cet air de candeur el d'innoceu'-e, siée noble orgueil, (|ui enibellissenl la divine ligure, nesoni pas un art plus sûr jiour me tromper, une perfidie plus grande et plus iirofonde'/ Quellts preuves po.-itivcs petilon avoir ou donner?
— Monsieur, dit froidement Hélène, quoique votre amour pour moi soit par instant assez humiliant pour ne pas me donner le goùl (le muliiplier les épreuves, s'il m'arrivait d'aimer (luelqu'un, vous vous en apercevriez au dégoût avec Ic- ([uel vous me verriez repousser votre première caresse; l'homme que j'aimerais me posséderait seul.
— Hélène, dit le comte, ne m'aimez-voiis pas?
— J'ai pour vous de l'affeclion el de la reconnaissance.
— Esice tout?
— Et encor.^, Sjonla Hélène rouge comme une (.erisc, j'ai parfois goûté dans vos bcis des |ilaisii s (jui m'ont enivrée. Est-ce là ce ([ue vous appelez l'amour?
— Eh! tille céleste, (|ue peux-lu imaginer de plus que cet enivrement qui fait que l'on se sent mourir avec délices, que ces baisers où la vie est sur h's lèvres, (pie ces étreintes où deux êtres n'en font qu'un ?
— Je ne sais, mais il me semble par inslant (|ue... Hélène s'arrêta en rougissant plus fort.
— Parle, n'(.=-lu pas mon Hélène, mon amanio?
— Il me semble (pie mon iime a des désirs comme nu'U corps, et mille (ois plus ardeiis; il me seumle qu'a songer combien les angoisses de l'àme sont plus péuélianles que les douleurs du corps, ses plaisirs aussi doivent élro plus incisifs. Vous n'avez rien qui réponde aux besoins de m(ui àme : vous me donnez des plaisirs suivis de faligue el de lionte. Je rêve parfois un bonheur iioblev calme, et toujours le même.
— Enf.int, dit Leyen en S'niriant, ce sont croyances et folies de ton ûge; un jour lu en riras avec moi.
l'n jour .. dit-il d'un acceul triste et pénétré, si |iourtaut lu lie m'abandonnes pas pour un autre.
— Ecoutez-moi, di' Hélène, j'ai trop d'orgueil pour mentir; je vous ipiilterai ; j'abandonnerai vous, et la terre et la vie, si je trouve un homme dont l'àme aime et caresse mon àme, comme vous aimez et caressez mon corps.
— C'est un rêve, dit Leyen.
— Sans cela, je ne changerai pas seulement pour changer; je vous suis liée par un lieu de reconnaissance et d'alfeclioii, mais aussi par un lien de honte et d'opprobre, carje me suis vendu"; avons; celle idée m'a fait trop soulfrir pour (pie je recommence jamais; je resterai donc a\ecvous tant que vous ne me chasserez pas, et tant que vous voudrez nourrir ma mère.
IM'. Ilianiî TKOPTARD.
— Tuas un fi'rro aussi, un fi^re soldat; ne lui envoies-tu pas ilo l'aiycnl pùur leiulie sou sort plus licciieux?
— Ih' l'argent? dit lli'lèiic, j'aurais voulu lui eu envoyer ; mais jo n'en ai pas.
— Eiil'ant! toul dans eelle maison n'esl-il pas ;1 toi? et eliae.Uii de Its désirs (|ue je puis satisfaire n'est il pas un bonheur pour moi? t:iienlie, invente, désire, et je ti' runereierai; je suis riilie; tout ecqueje possède est à toi.
— Mon frère est jiarti en pleurant ; ne pourrait il être libre?
— On peut tout avee de l'argent.
— Je voudrais bien aûssi voir ma mère et la maison où je suis née?
— Rien n'est si faeile.
— Je n'oserai jamais y entrer, ni soutenir les regards de ma mère.
— J'aime :i croire qu'aujourd'iiui lu es iieureuse, mon Hélène; mais n'as lu pas fait pour elle un grand sacrifice, ([uand tu necomprenais pas mon amour, quand lu t'es donnée à moi eomuie une brebis au boucher, quand lu t'es immolée pour la nourrir? Ton frère sera libre; mais il faut auparavant lui écrire. Peut-être ses idées sont changées; il faut aussi lui envoyer de l'argent. Nous irons voir ta mère.
— O.'i! dit TIéh''ne épouvantée, qu'elle ne vous voie pas, qu'elle ne vous voie jamais ! icspe(Uons ses cheveux gris.
— Comme lu voudras.
— I.eyen, dit Hélène, vous êtes bien bon pour moi.
— Me proniets-tu ([e ne me quitter jamais?
— Je vous le promets, si ce (jue je désire est un rêve.
— J'ai aussi (|uelque iliose ù te demander, dit le comte.
11 sonna, se lit apporter un poinçon et de la poudre; il découvrit son bras, cl, avee la poinle du poinçon, tra(;a sur son bras son cliilïre et celui d'Hélène, puis sur le sang versa de la poudre.
— C'est un signe ineffaçable. Veux-lu que je dessine le pareil sur ton joli bras?
— I.e désirez-vous? dit Héli'ne.
— J'en serais plus heureux (pie tu ne le peux comprendre.
— Voici mon bras.
Le comte hésitait à appuyer le poinçon.
— Je n'ai pas peur de voir mon sang, dit Hélène.
Le comte commenta en tremblant. Hélène devint un peu pâle, mais ne dit rien.
Quelques jours après, sur le bras d'Hélène et sur celui de Leyen, il y avait deux cliitTriis bleuâtres et ineffaçables.
If
Ce. chapilre-ci n'a d'autre but«que de prendre noie, à propos de lézards, dont il nous est advenu de parler dans le ehapitre précédent, que nous avons à faite un chapitre sur les lézards, lequel n jus placerons oi'i, quand, el comme nous pourrons.