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L.\ ACCES DE FIEVRE

Dans sa maison de la rue du Colombier, Jeanne la Brabançonne, en déshabillé du matin, couchée sur un large canapé de soie, les genoux relevés, les mains croisées derrière la télé, semblait écouler du plus admirable sang-froid les reproches violens que lui adressait le sieur EdmeFrauçois de la Clienaye.

— Rentrer à la troisième heure de nuit '. s'écriait celui-ci; croyez-vous donc que je supporterai un tel dérèglement! Ne pas daigner même m'en doi;ncr l'explicalien !

— Eh 1 à quoi bon une explication ? répondit Jeanne en tournant tranquilleaiint les yeux de son côté. — Elle vcus mettrait en plus aigre colère.

— Vous l'avouez donc, enliu! vous m'avez trahi, trompé!

— .Moi, Jésus ! vous tromper ! il n'en est rien encore; j'en atteste ma sainte palrone. Vous croyez-vous donc mon maiire k ce poirit que je ne puisse vous quitter'/ Alors, à ((uoi bon la tromperie?

— Quelle déloyauté ! — disait la Chenaye en frappant à grands coups sur le bras du fauteuil dans lequel il se tenait assis, tournant presque le dos à la Brabançonne. — Me quitter! voilà ma récompense ! Vous oubliez ce que j'ai fait pour vous, lorsque, abattue par la faim, vous veniez tendre la main à ma porte'?

— C'était du pain que ji vous demandais , rien de plus; le restf, je ne m'en souciais guère, monsieur, dit Jeanne, toujours avec sa voix lente et mignarde. — ^'ous m'avez voulu voir de beaux ajustemens ; j'en ai porté pour vous complaire, parce qae je vous devais gratitude et obéissance comme ù mon soutien. Mais, devrai, ils me gênaient d'abord; j'en avais si peu l'usage. Oh ! qu'alors je regrettais bien ma robe kcopiftel A présent, je i.edis pas; j'aime les atours, et je mettrais volontiers des plumes sur mes coiffes de nuit pour dormir plus jolie.

— Eh bien ! vos atours, vos joyaux, qui vous les a donnes ? A qi.i devez-vous de porter de la soie et du velours, ingrate?

— Je dois tout cela an plaisir que vous ressentez à me voir belle et brave; ù la satisfaction qui vous eu revient quand, le soir, au Cours-la-Reine, vous pouvez dire à vos amis : — Celle iille avenante, que vous trouvez à votre goût, c'est ma princesse ! — Aussi, monsieur, je prie Dieu chaque malin de vous conserver la santé et la vanité.

— Lavaniié! dit la Clienaye en faisant faire '• ■^'^i fiu-

teuil un demi-tour vers le canapé de Jfcanne, et en lançant sur elle des regards courroucés. — Est-ce par vanité que je vous ai fait meubler, arranger celte maison où personne ne vient ?

— Excepté vous. Si vous m'aviez mise sur un perchoir, il vous aurait fallu venir percher auprès de moi.

— Est-ce par vanité que dernièrement je vous ai fait don de trois cents écus bien comptés, bien marcjnés; car, certes, ils n'avaient jamais passé par la main des juifs. Qu'en avczvous fait ■? Sur c(! sujet, vous vous êtes encore obstinée à vous taire! Par prières et par dûmes plaintes, je n'en ai jamais pu connaître l'emploi. Me voudriez-vous faire? croire que vous en avez gratifié votre père?

— Sainte Vierge! dit Jeanne, trois ceuls écus à mon père! Le vin n'est pas en si grande cherté que j'en agisse si libéralement avec lui.

— Ne me suis-je pas en tout et pour tout mis à votre dévotion? n'ai-je pas assez satisfait à vos désirs, à vos caprices? Est-ce l'effet de la vani,lé, tout cela? Kon, c'est l'effet de l'amour, du sot amour qui me tient pour vous, et dont je suis honteux ! ..

— Mon doux Jésus ! s'écria la Brabançonne, se relevant à moilié et regardant fixement la Chenaye :— Voilà enfin une bonne parole ! la honte vous en prend donc maintenant? Dieu soit loué! mieux vaut tard que jamais. Vous vous repentez, n'est-ce pas, d'avoir abusément contraint la volonté d'une pauvre tille qui avait faim, mais qui ne vous aimait pas, qui ne pouvait pas vous aimer; de l'avoir quasi forcée de se donner à \ous, à vous qui pourriez être son père ! C'est cela, sans doute, qui vous fait rougir de votre amour! A la bonne heure !

— Veus ne m'aimiez pas! dit la Chenaye, vivement blessé du dernier reproche touchant son âge, et imprimant à son fanieuil un autre mouvement qui le mit face à face avec Jeanne. —Non, vous ne m'aijniez pas, vous ne m'aimez pas encore ! La preuve, c'est que vous me trompez, que vous projetez de me quitter, j'en suis sûr. — Et s'animantdephis en plus, s'échautfant à ses propres paroles, se croisant les bras, du ton d'un amoureux jaloux et d'un bienfaiteur outjagé, if reprit: — C'est là, sans doute, ce qui vous a teuue dehors celte nuit! malgré V05 beaux scmblans,vous avez voulu essayer du changement pour consulter voire convenance avant de" me donner mon compte. Mais vous n'aurez pas celle salisfacliou, mon honnête Iille ; vous ô;es encoreà moi, vous êtes chez moi, et je vous chasse !

Sautant aussitôt légèrement à bas du canapé, et sans qu'aucune altération se pût remarquer dans sa voix :

— Si vous me chassez... je m'en vais, dit la Brabançonne. Elle se linl droite quelque temps devant la Chenaye, se

rajustant, defripaul sa collerette et ses manches, secouant sa robe pour lui faire perdre ses faux plis; puis, après avoir jeté un coup d'œil d'inspection sur l'ensemble de sa toilette, du même air de tranquillité, elle passa à l'autre bout de la chambre, alin d'y prendre sa mante.

Kufoncé dans son fauteuil, le jaloux, ta tète basse, les tempes colorées, le poing sous le menton, l'observait du coin de l'œil, ne pouvant croire à une résignation si grande, à un abandon si subit. Mais lorsqu'il la vit se diriger vers la porte, en faire mouvoir le ressort, qu'il l'entendit le saluer d'un : —Adieu, monsieur, — articulé nettement, accompagne d'une demi-révérence, interdit, stupéfait, il tourna de nouveau vers elle son fauteuil qui, giàce ù cette dernière évolution, se trouva avoir tracé un cercle parfait sur le plancher.

-Vous parlez? lui dit-il avec un accent plus empreijil de supplication que de colère.

— Je vous obéis, répondit-elle. Et avant que la Chenaye se fût levé pour la retenir, Jeanne était déjà dans la rue, et luujùurs courant, elle ne larda pas à se trouver devant cetta maison de la rue de la Harpe, faisant face à celle de la Parcheminerie.

La veille, lorsque la Brabançonne, parée de ses plus riches atours, se rendait au Cours-la-Reine, déjà entourée d'une foule de pelits-maîlres qui l'avaient acen-^Jée en chemin, et

SÀINTINE.

lui débitaient les propos les plus doucereux quMls aient pu recueillir dans les discours d'Amadis ou de Galaor, elle a vu, au tournant du fossé des Tuileries, passer devant elle, le teini hâve, les vêieraens en désordre, couvert de la poussière d'une longue route, un jeune homme que l'insiinct semblait plutùt diriger que la raison, et soutenu dans sa marche plus par h (ièvre que par ses forces : c'i'tait Lcsueur revenant de Saint-Germain.

Pour cette fois, les grandes dames ne furent pas scandalisées auCours-la-R'eine de la présence de Jeanne; inslaJée dans cet atelier qu'elle avait t;^nt de raisons pour bien connaître, elle prodiguait au jeune peintre ses consolations, sans savoir encore la cause de ses chagrins; et dans son élégante parure, une chaîne d'or au cou el des plumes sur la tète, mais n'y songeant guère, elle était devenue tout-àcoup chambrière, gîrde malade, servante; elle mo:itait, descendait les escaliers, courant dans le voisinage, de maison eu maison, de bouticjue en boutique, pour chercher des secours, un raéile:-in, des remèdes; car, en arrivant su logis, Les'ietir, succonibanl à la douleur et ù la fatigue, éiait tombé en faiblesse.

Aujourd'hui Jeanne, presque aussi simple dans sa mise que du tnmps où elle se rendait chez l'artiste en qualité de modèle, s'y présente le cœur contristc.

Craignant pour son malade, avant d'ouvrir la porte, elle écoule, attentive, pleine d'anxiété, et ne ?«ii comment s'expliquer certain bruit monotone, et régulièrement répété, (lui vient de la chambre. Elle entre «nûn, et se trouve face à face avec la mère Cormier, qui, déjà son houssoir à la main, reprenant ses anciennes habitudes, époussetait les tableaux et les armures de son fœu.

. La bonne femme était accourue de Nanterre pour le soigner, laissant son .centenaire el ses marmois sous la surveillauce d'une commèie, et à la garde de Dieu.

A la vue de la Rrabançoune, elle resta interdite, le bras en l'air, jeta un regard interrogateur sur le jeune homme éteadu alité dans un coin de la chambre. Le voyant se soulever légéremenl à l'approche de Jeanne, et l'accueillir d'un regard de gratitude el d'inicrèt, Madeleine Cormier reprit sa besogne, continua d'épousseler et de ranger les meubles, évitant de se tourner vers la nouvelle venue, qui dut se passer de sa révérence.

Cependant le médecin arriva^ il examina le malade, fit une longue ordonnance en latin, 'et sortit en hochant la téie d'un air sigiiiDcatif, qui jeta la consternation dans l'âme des deux pauvres femmes.

En effet, Lcsueur, foudroyé par cette révéîation inattendue de la galerie d'Apollon, était en proie à une fièvre dévorante, qui menaçait de gagner le cerveau, el de priver à la fois le jeune homme de sa force el de sa raison. Le savant docteur avait recommandé ((u'on ne le quitlàt pas d'un seul instant; et la mère Cormier, se rappelant alors le proverbe : — Un peu d'aide fait grand bien, — se décida enfin à regarder Jeanne, el, toutefois sans lui adresser la parole, d"un geste elle lui montra l'ordonnance, que celle-ci se hâta de porter chez l'apothicaire.

La soirée et une partie de la nuit se passèrent ainsi dans les soins continuels que toutes deux prirent de leur malade, mais sans échanger un mot. Seulement, quand Lesueur, plus fortement élreinl par les accès de la fièvre, ou plutôt par un souvenir douloureux, poussait un sourd gémissement, l'une et l'autre y répondaient ensemble par un soupir; puis, ensemble encore, elles s'agenouillaient au pied du lit, el priaient Dieu avec la même ardeur, d'accord du moins dans les vœux qu'elles adressaient au ciel.

Malgré la vieille et profonde antipathie que ressentait la mère Cormier pour la Klabançonne, une espèce de convention tacite avait fini par s'établir entre elles, au sujet des soins qu'elles donnaient à l'artiste. C'était tour à tour que chacune lui présentait sa tasse de tisane ou siégeait à son chevet, ponr étancher la sueur glacée qui lui coulait du front.

La nuit s'avançait. Aucune des deux n'avait encore quitté .son poslt'. La bonne femme, que la fatigue et le sommeil

gagnaient, commençait à reconnaître l'utilité de la présence de Jeanne. Elle chercha du coi.i de l'œil dans l'atelier une place favorable ponr y prendre queKjue repos, tandis que i'aiilre, plus jeune, plus alerte, conliiiuerait la veillée; et bientôt .^ladelcine Cormier, étendue sur un vieux fauteuil à l'antique, entre deux trophées d'armes, dormait paisiblement, quoique à grand bruit.

Lesueur semblait avoir perdu jusqu'au sentiment de la douleur : immobile et les paupières abaissées, le sourire sur les lèvres, murmurant par intervalle quelques paroles où les mots de peinture et d'amour se trouvaient mêlés, on eût dit que le sommeil lui était aussi venu, et qu'un doux rêve le berçait.

Assise sur un petit tabouret, accoudée sur ses genoux, et la figure entre les mains, Jeanne le contemplait aux pâles reflets d'une lampe, el cherchait à pénétrer la cause de sa maladie et de ce grand désespoir où elle l'avait vu la veille. Tout-ù-coup, le malad;; s'agite, se dresse sur son séant, ouvre les yeux., les promène autour de lui d'un air hagard, sans paraître distinguer les objets. La fièvre s'est poriée au cerveau. Des sons inarticulés s'échappent dt- sai>oiirine; il veut s'élancer hors du lit. Jeanne le saisit avec force entre 'ses bras.

— Oh! laissez-moi, — dit-il d'une voix douce et suppliante; — Marillac... mou ami... de grâce, écartez-vous! ce pilastre ne les dérobei il pas assez à ma vue!... Qu'elles sont belles, toutes ces femmes! (jue leurs poses sont gracieuses ! Comme ou respire ici un air embaumé !... Kl la reine... que de calme dans son regard, que de majesté sur son fronti Ll celle autre qui s'avance... oh ! c'est la- plus belle! C'est ma Louise, ma Louise que j'aime tant !...Mais quel nom lui ont-ils donc donné';' — Puis, avec un mouvement convulsif, s'appuyani sur ses bras raidis, il abai>se soudainement sa tête. Ses yeux agrandis, allumés de fi' vre, semblent curieusement examiner un objet vagce, qui se meut au d' ssous de lui ; puis, enfin, poussant nn cri déchirant :

— Louise! s'écria-t-il, Louise mariée!... la maîtresse du roi!... Elle! ma Louise!... jVou, non! je blasphème, j'ai blasphémé!... Oh ! tuez-moi!... tuez-moi!

Et après cet accès de délire, le malheureux retombe accablé sur son lit.

Bientôt il a recouvré sa raison : il tourne la tète vers Jeanne, vers Jeanne qui maintenant a pénétré enfin le secret du mal qui le dévore. Il la trouve en larmes, agenouillée près de lui, il la reconnaît. Elle essuie aussitôt ses pleurs, et lui pressant la main, souriant, essayant de donnera ses paroles l'accent de la persuasion :

— On vous a trompé, lui dit-elle; vous pouvez l'aimer, l'estimer encore, monsieurLesueur. — Et eu parlant ainsi, sa voix devenait saccadée et tremblante. —Non, poursuivit la Brabançonne, elle n'est pas ce que vous croyez; elle n'est pas la maîtresse du roi ; elle ne l'a jamais été!

Lesueur se recula sur sa couche, et la regardant fixement :

— Qui a pu vous révéler ce que j'avais dans l'àme? lui ditil ; je ne me suis confié à personne.

— C'est vous-mêoie qui avez tout dit; votre secret, il vous a échappé durant le... sommeil. Mais tant mieux que ce soit devant moi, car je puis vous rassurer. Ceu.\-là qui vous ont ainsi parlé ont fait un mensonge.

— Un mensonge ! murmUra Lesueur avec un geste d'iucrédulitc.

— Oui, reprit Jeanne avec plus de force, un mensonge, une horrible calomnie ! Saint Dieu! j'en suis sûre, moi ! Ne vous avais-je point prédit déjà toutes les afflictions que vous vous prépariez? A ce grand bal de la ville, lorsque vous paraissiez écouter à peine la pauvre Jeanne, là, derrière l'estrade des violons, ne vous avais-je point annoncé vos misères futures, tout aussi bien qu'un sorcier eût pu le faire ? Je savais ce qu'on voulait d'elle, et je sais maintera t ' c qui en est advenu!

— Et comment le saviez-vous, Jeanne ? comment le pouvezvoiis savoir encore?

La pauvre fille baissa les yeux d'un air confondu ; car, pour donner de l'autorité à son attestation, il lui eût fallu

UNE MAITRESSE DE LOUÏS XIII

nommer la Chenaye, et elle ne l'osa en ce moment, devant !e jeune homme.

— Si je pouvais d)uter seulement! s'écria le malade avrc désespoir; mais c'est iiiipossiiile ! Celui pour qui elle m'a rcnié, (cliii dont elle est la IVninie niainlenant, il le sait bien aussi, lui, peut-êirc! — Jeanne, poursuivit-il d'une voix affailiUe, ne me parltz plus d'elle, ti \ous ne voulez me voir mourir.

Devant celte profonde conviction, Jeanne semit faiblir la sienne et se tut ; mais un projet lui vint lout-à-coup dans la pensée.

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