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CHAPITRE XIX

Seeoiifle journée tVem «B«ii>es.

LLS DF.l.V COnTÉC.ES.

Dè^ la veille, un bruit avait circulé dans 'a viile. On se le (lisait à l'oreille, on ne le réiiéiail qu'en famille, à ses amis les plus inlimps; et soiiscelie aiqiarence de mystère, il s'èiait pr.pagé lapidemenl des lioiels aux échopes, et de la place P.oyale aux faubourgs. Ce lut bieniôl le secret de tout le monde. Uichrlieu venait d'eue soiidaiiiement frappé de malailic gra-e > son arrivée i\ >'ovon. On avail vu des courriers el des médecii\s se suciéder sur la roule. Les courriers éiaieiil revinus avec de fàclieuses nouvelles; les médecins ébieiil restés. Le mal empirait.

Le leiide ,■ ain, un aiilre bruit se répand partout. Des lettres de l'ariiiée ont été n mises au père Caussin, au nonce du pape, à Monsieur, frère du roi, .'i la reine Anne d'Autriche. Voiii ce (ju'elles raionteiit de cet événement qui annulait la cnns|)iralion, en réalisant, en dépassant même le but qu'elle s'élait proposé.

'tous les abords de la ville deNoyon se trouvaient encore occupés parles troupes dirigées sur Ilesdin, et la surveillance des portes avail été conlièe a des ollieiers dévoués aux projets de la reine, lorsque, iiéjà souflranl. le cardinal s'en appro- (ha avec son corlége ordinaire de cavaliers. Ijes' troupes lui aviiieni rendu les honneurs militaires, selon lacoulume; le poni-levis de la Poiie du Sud s'eiail levé devant lui, s'élait abaissé derrièie lui,^et le ( hal-iigre, pris au piège, enfermé au milieu de ses ennemis, ne devait plus compter que sur eur miséricorde ou sur le secours de Dieu.

UNE MA[TRESSE DE LOUIS XtlI.

•tOj

Dès le soir, (ont fut prft pour l'exécntion du oomptot; les n'ginipns (le Moi^ieiir, les iiardpsit 1- s niousijiiplaires îlu roi, é.lielorini's sur la roule de Flandre, allaient, au l)a^sage dii nniiisirc, se res.M rjer autour de lui comme un réseau de fer, dissiper ou d^iniiie son escorte, et s'enipaierde sa personne. Cependant la division menaçait de se mcllre parniiles chefs de cette importante enlcprise. Les uns voulaient ' (juVri|'îui\it à la lettre N's instructions, en se contentant (i'ei.voyer le cardinal, cspiif et hien areoiTipai;iié de mousquets et de lani es, sous la iiaule tute led'un geùlier de Sedan; les autres ne voyaient là i|u'une demi mesure dont les résultats pouvjiijnt devenir désastreux pour les aflit'és, et pensaient (|u'nti cercueil était la Sfuls prison convenable i;Our un tel lutteur, (jiii déjù, plus d'une fois^ av. it repris force en tOMclianl tirre.

Mais la nuit s', coula, et le cardinal ne quitta point Xoyon ; le lendemain, on apl)iit (lu'unmal lerrilde venait de l'attaqi-er snbitenien ci nietl;(il ses jours en i éril. Trévil'e, Tiiladet, Foiitrai;les le vir'nt, et le trouvèrent privé de la voix et dans un état presque complet de paralysie. Néanmoins, les plus ardrns des foniurcs, craignant encore sofi retour à la santé, voulaient qu'on aidât au mal. Mais Richelieu s'était logé dans la petite tour de Saint Gécy que sa compagnie de soldats sutîisait seule à défendre quelque temps; et les gens raisonnables du parti n'eurent pas rie peine à faire entendre aux autres que ce n'était pas le moment de changer ses premiers desseins, lorsque Dieu lui-même semblait se niellre de moitié dans le complot.

Un matin, un bruit sinistre se répandit sorirdement dans Noyon : on paraissait d'abort en vouloir faire un mystère, car la raison po'itique exigeait que Lcuis XIII fût le premier instruit de ce grand événement : les ofliciers du cardinal le démentaient lout haut, mais le confirmaient tout bas; on voyait ses serviteurs les plus intimes, ceux qui d'orJin;.ire ne quittaient point sa personne, seproixener tristes et itioccupés sur la plate-forme deSaintGéry; enlin, le capitaine de ses gardes, la Houdlnière lui-même, abandonna SonEminence ppur se fendre à Saint Germain. Il n'y avait p us à en douter : le cardinal-duc, le cardinal-ministre, le cardinal-roi, le prélat-guerrier. le grand timonier de 1 état, Richelieu était mort!

La nouvelle ayant préeédé la Houdinière à Saiut-Ge main, on avait pris le'; me.'ures nécessaires pour s'opposer à ce qu'il obtint sur-le-champ une audience du roi, dans la crainte qu'il ne fiU chargé d'instructions sccièles, et que les dernières volontés de Richelieu ne fussent encore toutes puissantes sur l'esprit de son maître.

Cependant ces bruits de mort qui, venus de la roule de Flan(ire, se l'épandaientavec tant de rapidité, étaient arrivés aussi jusqu'au roi. Il n'avai! jamais aimé le cardinal, nais il le (Toxail nécessaire au bien de l'eut, et celle nouvelle, dont de minute en minute il s'i iLiinaildav.'inia^e de ne point recevoir le démenti ou la conlirnialion, le livr^sit à un trouble, à uueairxiété tels, qu'à l'exaltation d--" sou cerveau, croissant de plus en plus, on IVOi cru dans le délire. Agité, tourmenté, piircour.iUl à grands pas ses apparlemens, mille pensées contrastantes surgissaient à la fois de sa tête. Tantôt il désirait que la nouvelle se réalisât. — Il sérail le maître enlin, il serait roi ! Il se mettrait à la tête de ses armées, il gouvernerait par lui-même! Tantôt l'idée seule de la perte de son ministre l'abiniîiit dans une désolation profonde. Le alTair>s du rovaume se montraient ù lui comme un labyrinthe inextricable au mi ieu duquel il devait se perdre, comme un fardeau qui devait l'éeraser; puis il en revenait à ses accès de royauté, pour retomber ensuite dans un accablement complet

En ce moment la porte s'ouvrit. La reine, sa femme, accompagnée du jeune dauphin et de son frère Gaston d'Orléans, parurent ; leur présence seule suffit pour le couvaiccre de la mon du cardinal. Ils voulurent re prosterner devant lui; il leur ouvrit ses bras avec eîrusion,et se mil à pleurer.Et c'était Richelieu qu'il pleurait, en pressant ses ennemis sur son cœur. Les affections de nature lui revinrent dans l'âme; le premier, il parla de sa mère, et rejeta sur le ministre défunt

tout le blâme qu'avait mérité sa propre conduite envers elle* Par un nouveau revirement de soii esprit, il éeojta alors, eu les approuvant, tous les reprjches adressés îl la m 'moire du cardii al, cl jura, sans croi'e offenser la veriié, car II n'était pas homme i'i meiilir seiemment. q ;e la lin inattendue de Ri(helieu seule lui Lvaii laissé l'honneur de mourir miuislre, car il se préparait, disait-il, à le chasser avant peu.

Anne d'Autriche et Gaston, au comble de leurs vreuif en retrouvant le roi dans ces dispositions favorables, certains désormais d'exercer une piiissanie influence sur les volontés du monarque, croyaieni. déjà tenir \< s deslins de la France entre leurs mains. Cumme un vaisseau- sans pilote et sans voiles, Louis XIII semlilaii s'abandonner à la direction (lu'on 'voudrait lui imprimer et ne devoir plus mardier qu'à la rcmorq're.

' La reine lui dit qu'à la nouvelle de l'événement, les pins hauts seigneurs de l'éiat étaient accourus au château, qu'il allait les recevoir, et se montrer roi devant eux. Il les reçut aussitôt, et prononça en leur présence l'oraison funèbre du cardinal, de manière ;1 décourager ses partisans s'il avait pu lui en rester.

On lui fit comprendre e?.suiteque Paris, dans un grand émoi, manifestant déj,i sa joie bruyante, universelle, comme au jour d'un iriouiplie, la vue du souverain devenait nécessaire pour diriger celte exaltation et comprimer les excès qui pourraient s'en suivie. Sur-le champ, il serait en rou:e pour Paris.

En effet, £6110 ville avait déjà revêtu sa physionomie érneutière et turbulente. Soit pour une naissance, soit pour une mort, pour une fête, comme pour un désordre, tout paraissait alors aux Parisiens une occasion de mouvement et de tapagi >' qu'ils se gardaient bien de l.iisser échapper. Sur les ponts e dans les carrefours, des groupes nombreux se formaient; on s'y racontait les événemens de Noyon, les dern'ers instans da cardinal, les dernières paroles qu'il avait prononcées. Les uns le déclaraient mort assassiné, les autres mort empoisonné; aucun ne songeait même qu'il eût pu mourir naturellement et comme lout le monde. Ceux-ci s'en télicitaient ; ceux-là s'en atlrisiaient, mais sans le laisser paraître, car déjà le cri : oux card nalhies! aux cardinalhtes'. retentissait au milieu de la fo-ile. Des bandes forcenées, en manière. d'amKsement, avaient élé briser les vitres de ses principaux pariisans; mais elles ne devaient pas s'arrêter là. Les hôtels de Br ézé et d'Harcourl furent pillés et dévastés de fond en comble. En voulant s'opposer à ce saccage, les soldats du guet avaient été battus, les archers de la prévôté mis eu dérouug Dans les maisons attaquées, parfois la défense s'organisait d'elle même : on faisait feij sur les assaillans, et déjà, à la suite de ces réjouissances populaires, chaque parti comptait sesmoris.

Derrière les moulins do la biUte Saint-Ro(;h, au mouiin de Saiiu-Mareeau. vers la vallée da Fécan, aux cultures du Marais, au grand Pré aux Clercs, là enlin où restaient encore la solitude et les ombrages dé l'aiirien Paris, le meurtre s était organisé aussi, maisd'une façon plus calme et plus noble. Tous les diiels, retardés par la frayeur qu'inspiraient les ordonnances de R chelii^u, avaient repris leur cotars, comme si la loi était morte avec le ministre, ou qu'il ne i estât plus personne (pour la faire exécuter.

A la vue de ces désordres, les honnêtes gens s'épouvantaient;-et quand \c roi fit son entrée à Paris, il put lire sur les fronts et dans les regards consternés du vrai peuple accuuru à son passage, cette silencieuse et terrible inlerrogalion:

— Qui nous gouvernera maintenant?

Aussi Louis Xllf ne trouva t-il pas les Parisiens dans une aussi gr-aude émotion de plaisir qu'on le lui avait dit. Cependant il fil boiinc contenance, ne voulant point qu'on pût lire sur son visage l'iniiuiéiude dont il était tourmenté.

Si le roi, iiou sans ctTort, alTeele un maintien calme et ferme, Gaston et ceux de sa suite n'ont pas besoin de se contraindre pour montrer des figures radieuses et pleines de confiance dans l'aveuir. Couverts de costumes riches et bril-

SÀINTEVE.

lans, rulianiiés, empanachés, caracolant en Ictc du coil('i;c, i ils semblent |)lulùi exciier le peuple à manifcstf-r sa joie I impie, qu'jLSe coulenir par décence et respect public. Parmi celle troupe dorée, le comie de Marillac, lui muI, l'air soucieux, la lêle penchée sur l'épaule, se livre à des iiiédiiations graves et sérieuses. ( epi-n.'ant, est-ce nn si grand malheur pour lui que le cardinal ^It passé de vie à trépas? la faïa'e sentence n'e^ telle pas levée à tout jamais? Oui-, et une tranquillité pins {grande encore résulie pour lui de la mori de lU helieu. Sans cesse veillant sur les démarches dosa femme, Marillac n'a pu resier hn^'iemps sans entrevoir de (|uelle nature était ce lien ni\slér eux qui avait rallié Anne d'Auiriche à la comte-se. Il a épié les dénianbes de ceite dernière; il l'a vue au confe.^slonnal du père Caussiu, et il ne doute plus que l'on n'ait teiiié de se servir de l'infliience exercée par elle sur l'esprit du roi pour l'entraîner dans une lutte coi tre le ministre. Alors Louise eourali à sa perte. Aujourd'hui, rassuré de ce côté, oubliant le cardinal, puisqu'il n'est plus ù craindre, au miHeu de cette cour qui vient tout-à-coup de changer de fa'-e, en présence ries grands inti r^ts du moment, entouré de cette foule s'écoulant sous ses yeux avec ses mille physionomies, avec ses silences terribles, avec ses cris d'amour qui ressenibitnt il des menaces, si le comte médite, c'est sur sa rencontre d'hier, c'est au souvenir du carrosse de la place de la Sorbonne; c'tsl sur Louise et sur Lesueur I

lia entin acquis la douce certitude que la comtesse a su résister ail roi ; mais, victorieuse de l'amour qu'elle inspirait, le sera->elh' de celui qu'elle ressent? Les dangers de Louise maintenant naissent de son propre cœur: une imprudence peut la perdre ; car Louis XIII serait inflaxible. s'il venait jamais ù savoir (|u'un autre lui fot iiréfcré. Placé entre ses deux rivaux, Marillac a déjà osé lutter ci.nire le roi lui-mên;e, et le faire échouer dans sa tentative la (dus hardie; il paralyserait facilement aussi les efforts de l'arlibte : mais Louise, Louise ! i omincnt étoiitler dans son àme ce premier stiilinicnl d'amour ((ui s'y développe aujourd'hui avt c tanl de violence ? Pour l'arracher au péril qui la menace de tous les cillés à la fois, il ne voit plus qu'un seul moyen, extrême, désespéré: puisse- t-il ne pas échouer ainsi que les autres! Un dernier projet vient de naître dans sa tète; ce proiet, il le caresse, il le mûrit, il l'exécutera : c'est d'enlever sa lémme !

Quoi! l'Kspagnol Yilla-iWédlna, amoureux de sa souve raine, dans une fêle qu'il donnait A son r^i, n'a jias hésiié de li\rer aux Hanimes son niagiiiiique palais, ses riches galeries de tableaux, pour emiinrier ù travers rinondi.- Elisabeth de France, sa.iiliani lou^ ses trésors au bonli. ur de la pressrr un seul instant dans ses bras I ei lui. le conile de Marillac, lorqu'il s'agit du salut de Louise, quanil il la faut sauver du danger et de la home, il hésileiait a rompre avec les honneurs, avec la fortune, a>ec cette infamante opulence le prix d'une lâcheté I INon Bien des diflîculiés se présentent encore pnur l'acc; mplisseuicnt dé cette grande résolution, mais il en iriompheiai

Telles son: les idées qui tiennent absorbé dans une rêverie si piofuiide le niaii de la favorite, tandis que le coitége royal, parti du bastion des Tuileries, et côtoyant li grande muraille fortifiée de l'inceinicriu nord, vient de tourner la rueMoiitmaitre, au milieu des acclamations du peuple descendu des fauboiiri:s.

INéanii.oins un vif monvemeKt qui se fit sentir autour Je Marillac, une halte qui s'insuivit pour les carrosses de la cour comme pour les cavaliers ^e l'escorte, le foiç.i de lever la tête et d'ouvrir les veux pour rechercher la cause de cette inter.'Upiion.

Un homme en costume de guerre, à travers la foule et les rangs des an hers, a lemé de se frayer brusquement un passage jusqu'à la personne du roi : repoussé, maltraité par les gardes, sans casque, son épee arrachée, les agrafes de sa cuirasse brisées, en désordre, d'une voix retentissante il s'écrie :

— Sire, au nom du cardinal !

Le roi s'arrête slupélait,- et reconnaissant la Iloudinière '

capitaine des gardes de Son Eminence, il ordonne qu'on le laisse apiiroiher.

— Vous arrivez tard, monsietir, luî*dit-îl, pour nous apporter la gr=nde nouvelle.

— Sire, répondii la Houdiniéi'c, — la parole émue, et rajustant.son justaucorps mis en lambeaux d.ins la lutte qu'il venait d'engager avec les gens de l'esc^ite, — j'eiais arrivé devant le jimr au ch^ieau de Saini-Germain ; mais je n'ai pu péiii'irer auprès de Yoire Malesté, par les grands empêcliemeiis qu'on y a mis. Tête Dieu ! — paid n, sire, — on a poussé les ciioses ù mon égard jusqu'à me itnir enfermé, |)Our s'opposer à ce que ie parusse eii votre présence, me violentant pour obtenir de moi les dépêches dont j'étais cli.irgé; mais, par, la Saine-Ampoule! je les avais déposées à l'abri, sire, et les voici !

Le roi fronça le sourcil, jeta un regard sévère sur la reine, assise auprès de lui duns la voilure, sur son frère qui s'était rapproché, et se relouriianl vers la Houdinière :

— Capitaine, lui dit-il, je suis disposé à prendre connaissance de ce dernier message et à vous entendre; car vous de.ez en avoir à me raconter, au sujet de la perle que l'Etat et Tiioi nous venons de faire.

Louis XIII descendit de son carrosse, et avisant une mai- Ri'ii d'yssez bonne apparence, non loin de la nouvelle porte l\Ioni martre, il ordonna au capitaine de l'y suivre, agissant ainsi d'après une coutume assez oïdinaiie des rois ses prédécesseurs ; car la haute étiquette royale en France ne date que de louis XH'.

Celte maison était celle d'un marchand drapier.

Au bout d'une demi-heure, le roi m sortit. Celte fois il n'alla pas tenir compagnie à la reine : monlanià clie>al, il se mit aussitôt à la téie du cortège, (|ui slaiioniiait en l'atlev(lant. Louis XIII semblait bouleversé de colère, moins de la fâcheuse impression que lui avaient d'abord causée les justes plaintes de la Iloudinière, (|ue du contenu des dépêches dont il venait de prendre connaissance ; car on l'ei-tendait U'urmurer le nom de l'aiicien ministre, en l'accompagnant d'épill êtes sévires.

Aussi la joie et la belle humeur ne lardèrent pas à re-enir dans les rangs de la troupe dorée. Gaston avait craint d'aboid, de la part de Richelieu, qneli|Ue grande révélation, ou de .soi/cs conseils, touchant la ligne politique à suivre ap es lui ; et il savait que la parole des mouransist puissante sur les esprits timides et religieux.

Mais, à en juger p t l'air deji lé et mal content du maître, les adieux de Son Eminence à* Sa Majesté n'avaient compromis (|ue la mémoire du caidiiial-riuc.

Le corége se disposait à se rcmeilrè en route, en descendaet la rue Monimaitie, pour gagner le Louvre par la pointe Saini-Eusiaclie et ia rue .saint llonor-', lorsque, sur l'ordre du roi, la marche fut changée, (in remonta vers les anciens remparts, côioyant toujours la grande, muraille, qui allait se raitadier aux fossés et défenses delà p'^rie Saint Denis.

En orMonnant ce cliangem(-nl, Louis XIII avait pris son air de raillerie mélaiiitolique, et s'aJressant à son frère et à ceux qui rentouraient :

— Suivons la ligne, avait-il dit; p3ul-être, messieurs, ferons-nous par là quelque bonne rencontre qui vous maintiendra en joyeuse dispositon.

Suis Irop cheic iCr a pénétrer l'inleniion de ces paroles, on poussa en av.int, ne rencoiiiraiil d'autres obstacles que ceux apporiés par la piesse du jienple et par les cris qui parfois épouvantaient les chevaux et les faisaient secaber. Comme le roi airivail sur le nidiitieule. ancien emplacement du villHge de Vil e-Neuvé, détruit durant le dernier siège de Paris, et oU s'élevaient alors les conslrurtions récenies de Notre-Dame (les-UonnesINohvelles, un grand bruit éclata toui-à-coup. lin ■ tioune de laquais, de porteurs de thaises, de tireurs de bois, rcVfU int du pillage des liôlels di^ Brézé ei d'Harcomt, lireiii irruption par la rue Saint-f>eiiis, à moitié ivres de l'Iiypo. ras et des bons vins épicés, musqués, aroma isés, dont i s s'élaieiii abreuves larg-'Oicnt. Encore alT.iblés de emsvoleries, vr^iies figures de carnaval, les uns jporlaient des souqucnilles délabrées et des chapeaux à plu-

UNE MA^ITRESSE DE LOUIS XIII

mes; les autres des tabliers de niii, rits >es.us de Ime, lo des manteaux brodes, et des haûls-de-cliausses de soie. En guise d- bciiiiiiôies et de drapeaux, ils at;iiaienl en l'air de longs iiâlons avec une panc;ir e, sur iSiiiuelle ils avaient trace une inscription ou une devise moqueuse contre le deUuil. On y lisail ;

Le diable cardlu^l, Rxhelku-Lutiftr, Est le o.irBé en ci: fer.

Puis encore :

Cflui qui meurt a toujour; tort; Vive le roi !... s'il n'est pas moit.

Longeant les fossés Jaunes, ils s'avancèrent ainsi en tumuîie au di-vant du coriésje, ( t acc'amèrent un vivat forcené en l'honneur du souverain qu'ils venaient d'insulter sur leur pancarte.

L'escorie royale s'arrêta sur le versant de la liautturoU elle se trouvait placée en ce moment.

En présence du monarque, on ne pouvait employer la force pour fli siper les lurbulens. Le gouverneur, duc de Munibazon, descendit vers eux, accomiiagné de quelques archers, l'épée engainée : — Tout beau messieurs, ienr dit-il ; vous oflensez le roi : le roi esi meconleiit ; retirez-vous.

Mais avant qu'ils se fussent rendus à l'invitalion, une autre bande se joignait à eux, en faisant retentir le nom de maiire Coniii ! C'était cette même troupe d'écoliers et de page.--, qui, la veille, faisait danser son mannequin sur 1.) place de la Sorbonne. Apns s'c re présentés devant le pe.it Luembourg, devant le Palais-Cardiiiùl, devant la porte Ricbelieu, dansious les lieux eniin auxquels ^eraltacllail le nom ou le souvenir du minisire, ils viennent prêter mainforte aux tapageurs. Le feu de joie s'allume devant la pone Sainl-Denis, en présence du roi et de la cour; mais là, le mannequin, habillé de rouge, n'en devait pas être quitte pour faire le tour du brasier. Les cris : Ju feu, au J'en, maître Gonin I sont proférés par la bande tumultueuse, vingt perches se dressent pour l'abattre : on apporte du bois, CD apiiorte de la paille, les ' oimeis sautent en l'air, et b'entôt la gigantesque effigie de Richflieu tumbe da sJes flammes, aux apiilaudissemens et aux vocifér,iiio:is de la populace, auxquels se mêlent même les riris ei les railleriis d. s jeunes seigneurs anti-cardinalisics, qui marchent à la suite de son altesse royale Gaston ; tous enchantés d'assister à cet aulo-da-fé de leur ancien ennemi.

Le roi restait silencieux et attristé k la vue de ces excès : son nom méconnu, ses ordres méprisés, le livraient. 'i des réflexions pénibles. Il croyait lire encore dans les yeux de la foule muette cette même inierrogaiion accablante pour lui :

— Qui donc nous gouvernera maintenant?

En ce moment, les reg;irds des gens de l'escorte se portèrent à l'exlreniiié du boulevard, virs celte légère colline (levant lai|Uelle r. ssoriait la porte Siiint-'Viartin, avec ses lourelhs et son pontlevis; sur le p'an incliné de la colline, alors horizontalement éclairée par le so'eil couchant, on voyait briller des lances, et une voilure de couleur sombre descendait entourée de cavaliers.

— Je crois que la bonne renconire nous arrive, dit le roi d'un ton de sarcasme, en se retournant vers les gens de sa suite dont la figure exprimait encore la jubilation.

Aussitôt une vive commotion se (it seniir'd..ns toutes les masses de peuple formant la haie le longdts remparts.

— Le cardinal 1 le cardinal ! s'écria-t-on.

Mais cfti ne savait encore quel sens attacher à ces paroles. La ironpe dorée pi nsa que le corps du ministre était ramené à Paris, et que c'était la son convoi. L''S tapageurs crurent à une nouvelle excitation adressée à eux, et se démenèreni en dansant autour de leur feu de joie.

Un vaste rideau de fumée, cau^é par rinc?nli? du mannequin, sépara alors ks deux lonéges ; et l'on entendait dei rière ce noir rideau comme une mer mouvante qui s'agitait, avec ses rumeurs, ses murmures, son clapotagê, ses bruits

rageux ; et le nom de Richelieu, dans ce grand retentisse' nnnt de voix humaines, éclatait comme la foudre au milieu dj la tempête.

Parmi les gens de cour, les regards devenaient inquiets, les Ironis s'abaissaient. Marillac surtout en demeura consterné : le nom de RiThelicu parut, comme autrefois, plus qu'autrefois, exercer sur lui sa puissance terrible; car aujuuid'hui c'était pour Louise qu'il tremblait.

Eniin, le voile de fumée se déliire, s'anéantit, emporté dans les airs, et l'on voit tout- i-conp sur l'émineuce du rempart Saint-Denis, en tête do sa petite escorte, un homme, le fronr nu, en habillement de guerre, précédé de deux pages à cheval, dont l'un porte son casque et l'autre ses gantelets; cet honui.e, c'est Richelieu lui-niêmc, Richelieu vivant !

Sa voilure de suite ne contenait que ses médecins qu'il avait retenus prisonniers.

A cette vue, toutes les bandes de pillards, de pages et de tapageurs, saisies d'épouvante, se mêlant, se heurtant pour fuir, disparaissent en tumulte Le dés rdre se met parmi les siectateurs ; un nioiivemeni dhésitaiion, d'ondulation, de flux et de rellux se fait sentir. On croirait (lu'ils crai.nent (|ue le regard perçant du ministre ne plonge dans leurs cœurs pour y lire leur pensée secrète; puis la foule, après avoir (pielque temp^ tourbillonné indécise, cliassée par la frayeur, niais retenue sur pla-e par un sentiment invincible de curiosité, s'arrête ; un profond silem-e règne soudainement sur celle nombreuse assemblée populaire. La tête découverte, le cou tendu, la bouche l'éante. chacun tient ses yeux fixés avec stupeur sur cet homme qui semble avoir triomphé, même de la raoït; ce qu'on croit voir de merveilleux dans son retour ayit sur les im;iginaiions et les lui rallie ; près de lui, ou se sent plus fori pour ré.^isle^ aux lipans, à la guerre civile, à la Ivrannie des grands, a l'insolence des petits; puis un cri s'élève, puis un autre; puis enliii sur toute la ligne des remparts (|ui se prolonge du pont-levis Saiiit-MarLin aux fossés Jaunes, une acclamation immense, universelle, spontanée, part des rangs pressés du peuple : *

— \i\e le grand cardinal !

lA LOI d'adultère.

Le roi restait vivement heurté de ce que, dans cette grande (Onicdie de la fausse mort du ministre, il avait d'abord joué, comme les autres, le rôle de dupe. En vain Richelieu s'en était excusé, en appuyant sa défense sur 'a nécessité absolue pour lui d'accréditer ce bruit à Noyon, afin de se débarrasser de ses ennemis, et de sonir vivant du piège oi'i II se irouvait pris ; sur ce que si la Houdinière n'éiait pas,aiTivé à Temps auprès de sa personne royale, la faute en étal à d'auires ; Louis Xlll gardait sa rancune; et, le soir, lorsque le ministre quitta le Louvre, les adieux qu'il y reçut annonçaient uiié disgrâce complète.

Au letit coucher, toute la cabale anti-rardinaliste se rassembla autour du roi.Bès la matinée du jour suivant, accourus dans les antichambres du (bateau, les courtisans se ilisaicnl à l'oreille — qa'X l'insiaiit même le cardinal-duc allait recevoir l'ordre de se retirer dans ses domaines de Hicliclieu; — que le comte de Charo^t, alors enfermé ovec !e maître, devait, avant dix minutes, à la tête des archers écossais, balayer le Palais-Cardinal; et l'on s'embrassait, on se félicitait, en votant des actions de grâces à la reine, à iinnseigneur d'Orléans, à ra^idemoise'le d'Haulefort, et suroul à la j lie comtes^e de "-larillac, dont on s'exagérait Mcilement le pouvoir sur l'esprit du monarque.

D'Espenan, capitaine de service, sortit de la chambre du ■oi au milieu de celte rumeur. Tous, l'oreille avide, l'œil nquiet, l'enlourèreut pour le questionner.

—L'affaire est faite, messieurs, répondit-il, sans s'arrêter. — Charost vient de recevoir l'ordre, ce qui le met en grand

SAINTINE

émoi, car il esl la rréalure de Richelieu ; mais, mordieux! i faillira bien qu'il obéisse, guaiit à niûi.j'ai cliarjie de faire défendre au ci-devai,! minisl^c l'accès m -ini; du Louvre !

— Vi\e le roi ! s'écrièreiit unanîmempiit les seigeurs anlilardiDaliïjles

Au méi-.A- instant, la iiorU d'entrée s'ouvrit ; la voix de Vlibissiii lit résoiiriir es mots:

— Son Eminencc le cardinal-duc !

El Ricli-lieu, à la télc de plus de soixanlc gontiisliom;nes des premières maisons du royaume, traversa lesanlicliambres d'un pas grave cl lent, la niatn appuyé sur l'épaule d'un page, en laissiiul Icmber sur les assislans ébahis (|uel<iues mois de bienveillance el de protei lion

Comme il arrivait (i'un côié, de l'aulre, le comte de Charost, pàlt", la figure bouleversée, soitail de ch'-z le roi. Le ministre (t le capilaine des gardes ch.ir/é de s^n exi)ul>ion se trouxèienlen présence. La touleatteniive, en éveil, fiirumeur auiour d'eux, allenianl avec une grande |it:r;)lexité le résultat de ce face à face.

Richelieu paraissait soucieux et souffrant : son attitude avail été d'abord cille d'un homme abattu par la maladie et les ennuis. JNéanmoins à la vue de Cliarosl, il se redressa, cl l'apostrophani d'un air à la fois impératif et familier : — Venez i moi, Cbarost, cl prêtez-moi le bras pour me soutenir. 'Vous allez m'accompagnerchez le roi: nous avoiiS ■les ordres à vous donner. — Fuis se retournant vers les groupes de courisans r;siés stiipi'fjits, lesyeux granJs oiiveits, el la bouche béante, en voyant Ch.irosl obéir à son inj'inciion, quoique avec trouble el malaise: — .Messieurs, leur dit-il, je reçois vos salutations.

Kl incontinent on entendit la voix de l'huissier du cabinet retentir conime. celle de l'huissier des antichambres, pour annoncer an roi :

— Son Eminence le cardinal-duc !

l.a porte s'était nfermée; le rideau do velours aux franges d'or avait glissé sur sa iringle, séparant ainsi par une d juble barrière les acteurs piimipaux l'e ce drame, desadi-urs secondaires. La bande anli-cardiiial;sl(', déconcertée, iniuiète, ii'effaçant contre les murailles, murmu ait ^nc■Jre des (.aroles d'espoir et d'encouragement, d'une voix b:isse cl tremblante, tandis que les partisans de Hichelicii, la trie haute cl le poing si;r la hantlie, senibhiitni attendre avec calme le résultat de relie entrevue.

Le c^idin^l coniiais5<':it la difGcuUé de sa position ; il n'ignorait |ia> les résolutiens du petit coucher ; il savait que le roi ne l'aimail gi:è;c, et qu'entraîné par les cvén.-m ns de la veille, à n.ontier le fond de sa p-nsée, il lui reiidrail diflicile ment ce pouvoir contre lequel iiavaii prolesté lui-mè" edtvant une partie de ;^a cour. 1 1- ministre, dans les ocrasions périlleuses pour son crédit, feignait tciijt uis devouloirsc reiircr des affaires, el d'en laisser leiioidsau faible monarque. Cille fois il se girda bîen d'ensp'oyc r ce moyen : c'eût ite meitic le roi trop à l'aise. Mais si aujourd'hui HIcheliru se irouvait prive du secours de son arme fimillère, il ne s'en préseniail pas moins au combat avec de bonnes provisions de guerre.

Suivi de Clurosl, (luand il se montra devant le roi, il le trouva faible et languissant aussi, malade enlln d'une nuit passée sans sommeil, et !a ti'te bou'everste par celle grande détermination qu'on l^i avait fait pntndre. â la vue du lardinal, Louis Xlll se lève, saisi desurprise, adresse ■> Cilaro^U un regard de colère, mais avant qu'il lOl pu exprimer la pei.sée qui l'agitait:

— Sire, s'était écrié Richelieu, manieur Jr nous I L'une de TOs armées royales vienl d'être battue iJevant Tliionville! Feuquières, le brave marquis de l-'euquieres, ([ui la coniniandait, est mort trappe d'une monsquetade! Le maréchal daCbàlilion au lieu de lui porter secours, (on me il le devait, est resté inadif dans ses lignes! Picolomini, A la tfite di's Impériaux, s'avance sur \erdun! Le cardiniil-iiinml tente d'opérer une Jonction avec lui par la Meuse! J'en ai reçu la terrible nouvelle au milieu de la nuit. Sire, si i:ous ne faisons tel:' à' l'orage, avant quirizejours peul-êtrc on pourra voir du iiautjdes tours de Notre-Dame Ilotter les bannières espagnoles ! — Et «an< attendrf nno 'e r^i frti revenu do sn stupeur: — r>"i:'i

mes mesures sont prises, ajou:a-t-il ; il n'y a point un mo mi ni à perdre: iiue les gardas f.ftis;;es el les archers écossais soie nldirigés àrinslant sur Verdun ; de nouvtHes h-xées provin iales vont ê;re publiées ; d.isch; ngeniens sont U faire dans l'armée de Champagne. Voici les or lonnaines préparées; que voire .^lajesté daigne y a;)poser sur-le-champ sa signature.

— Feuquières battu! Feuquiéres mort ! .. niuimiira le roi, lerrilî ', ai;éanli, en relomliaiil s'ir son siège.

Puis, sai s plus songir ;1 ses griefs contre le ministre, il pan ourut les papiers que celui-c lui présenliii, cl quand il eut vi rifié'^dc s-js propres yeux .'aullieniicilé du récit de ce nouve:>.u désastre, il signa.

Un édair de joie et de triomphe brilla sur le front pà'e de lUclie'ieii. Par un nouvel acte de puissance, il s'était rattaché à la royauti : la date du jour a. lait attester à tous qu'il était minisire encore ! Lu souffle de sa bouche ; vait sidlî pour renverser ic vaste échafaudage péinhlcraeiii élevé par ses enncniis. Il ne lui restait plus qu'a se venger d'eux!

— Comte de Cliarost, dit-il, en se tournant \eis.|e capitaine des cardes, ijui, après s'élre irouvé placé entre l'enelume cl lemarlcau, commençait à reprendre couage, — portez ces ordres au secrétaire-d'étal Des Noyers, el qu'il en soit fait ainsi qu'il est dit.

Puis il déposa une autre liasse de papiers devant le roi en ajoutant :

— Ceci e.st l'arriéré, sire.

Charosi sortit Le ministre et le roi restèrent seu's.

FîUiiuières .s'était fut battre, s'était fait tuer bien à propos pour sauver l'ùmniiiotente du eardinal. Cependant les premières impressions subsistaient encore dansl'espritde Louis XIII. Il garda quelque temps un silence glacial, inierrompu seulement par une toux se lie loiii iléiaii tourmenté. Le cardinal ne se trouvait guère dans un meilleur état de s.'Ulé. Fatigué par tant de secousses, épuisé par le travail, par la lièvre, par le dernier effort ([uii venait défaire, il lestaiidebout devant le roi, à m^/iiié couibé par la sonlfrance, s'appuyanl d'une main sur le haut dossier d'un fauteuil, et de l'autre étiiichanl avec son mouchoir la sueur qui lui caulaii i-lu front.

Le roi lui lit signe de s'asseoir'. El lui adress:int aussitùi la parole:

. — Si l'état court des dangers aujourd'hui, à qui la faute? N'en peut-il retombei^une partie sur vous ?

— Sur moi, sire!

— t'i voiis vous étiez Irouvé à visiter nos armées du nor.l lors du désastre de Tliionville, loninie cela élail convenu, peut-é!re eiis>iez-vous prévenu ou réparé cet échec! Mais il vous a plu d-j perJie trois jours ù iSoyon, et de venir ensuite ....

— A ([ui la faule? interrompit le cardinal en prenant une altitude |)lus lière; — vous le demandez, sire! Est-elle à moi ou à ceux ijui, en voulant aitenierà ma [lersonn-», m'ont forcé deni'abiiier derrière les murailles deSaini-Gery, el qui par là ont mis empêchement à ce que j'exéculasse les ordres de NotieMajesié?

— Fort bien ! monsieurle cardinal, répliqua le roi avec vivaeiié; vous allez encore nous parler de conspiraiions, de complots ! je devais m'y allendre. Par la messe ! ne dirait-on pas que la France eniièrc n'est qu'un repaire d'assassins, occupés ù vous tenilre des embûches, el que nia noblesse elle] même ne tire l'épéedu fourreau que pour en diriger la pointe contre votre poitrine ! l'.eniettez-vous de cette panique, cardinal-;!ue, vous n'êtes point encore autant détesté que vous le croyez. Au surplus, tout complot suppose des chets. Ces chefs, qui sont-ils?

— Plus laid jepourrai les convaincre, répondit Richelieu, aujourd'hui je ne puis que les nommer.

El il articula lenlemeiil les noms de Tréville, de Tillaéel, et de Lasalle.

Et ù chacun de ces noms la physionomie du roi s'assombrissait do plus en plus, l ne expression de douleur se répéta ^rois l'ois sur ses traits. .Sa voix prit le tondu sarcasme, bien àl après de la colère.

^ — Vous ne pouviez, monsieur le cardinal, vous choisirdes ■ if limes parmi des s-rviteurs plus lidéles et plus dévoués à

UNE MA.1TRESSE DE LOIIS XIII

ma personne: ceux (|ue vous venez de nommer sont capitaines rie mes gardes. Ce seiait se tromper étrant'cnieiU une de croire (lue j'élolynerai de moi sur de vagues accusalions ce qui f«l inasilu'té. —Il aUaclia alors fixement ses yeux sur ceux du ardlial, et reprit: — Ceux-là vous gêiient-ils donc aussi ? dois-je enlin ajouter loi aux discours qui m'om été tenus sur vous?

— lit quels sont ces discours, sire ? dit le cardinal légèrement Iroublé , moins encore des [«rôles du roi et du (en don! il les prononvait, que de ce regard tixe contre le(|uel Rlcbelieu n'avait pas l'Iiabiiude de hiltcr ; car Louis \lll, conservant la timidité de ses manières jusque dans la vie. privée, Itvait rarement les yeux vers ses interlocuteurs.

— On m'a aOirmé, poursuivit le roi, et la personne qui m'a parlé ainsi n'avait aucun intérêt ;\ médire, que vous aviez formé le dessein de dovenii- mon maître, et peut-?tre bien aus^i le maître a|irès moi ! (jue c'était pour cila que vous m'aviez excité A déclarer la reine déchue dudroit de régence, (luevous m'animiiz contre mon frère Gaston!... pour cela encore que vous vous étiez opposé à ce que ma mère revint en France! Vrai Dieu ! rien de tout cela ne se passera comme vous l'entendez ! J'ai rendu maconliance à mon fière, mon alleclion à la reine, et ma mèKC reviendra ! Vous vouliez, dit-on, rester le personnage le plus considérable du royaume, ([uand je ne serai plus ; car vous avez aussi la piétenlion de me survivre. Mais liallc-là, mon cousin !.. nous sommes plus jeune -que vous'

Richelieu s'apprêtait à répondre. L'irritation nerveuse qu'il ressentit en ce moment lui comprima la gorge avec une telle force que les mots ne pnrent s'en fclia|)per, le spasme qui s'en suivit le laissa (luelque temps muet et sans force. Le roi de son côté, après ce mouvement de vigueur et d'audace, fut pris d'une toux si violente, ([uele sang lui vint h la bouche. Il en perdit tout-à-coup sa ferme contenance, tomba dans un profond aballement, ctcesdeux hommes rivaux, chargés des destinées d'un grand peuple, ces fiers athlètes, tout à l'heure se disputant la [luissance suprême po\ir l'avenir, semblaient deux moribonds arrivtsdu même |)as à la même lumbe, et qui se demandaienl lequel y descendrait le premier.

Quand le cardinal se fut remis de sa gène, il comprit que la crise maladiAe du roi avait dû fullîre pour éteindre en lui cette vigueur de volonté (|u'il venait de manifester. 11 pouvait oser, il osa.

— Quoi ! reprit-il en élevant la voix ^ son tour j'aurai consumé toutes les forces de mon àme et de mon corps à vous scrvirvousel l'Etat, ctvoili cpmmenlVotre .Majesté m'est en aide auprès de mes calomiiiaieiirs! l-.t ils n'auront qu'à m'a<cuser pour trouver votre on iile complaisante à les entendre! Dans toute autre circonstance un seul parti me resterait à prendre: celui de me retirer. — Il ne donna jias au roi le temps de l'interrompre, et poursuivit d'un ton plus ferme : — Mais le royaume est en danger ; il y va de votre goire, sire, et du salut du pays... jcdois restcrencore... je resterai!

Fn ertendaiU ce dfrnitr mot, Louis XIII se ra|)pela ses déterminations du matin, ses engagemens de la veille. Il releva la tête vers son interlocuteur; mais cette fois ce fut le roi qui se troubla sous le regard du ministre. Richelieu poursuivit :

— Je saurai de nouveau vous défendre contre tos ennemis, sire; mais contre les miens, qui me protégera, puisque vous m'abandonnez ?

-- Moi, vous abandoni;er! Ne vousai-jepas toujours été bon roi? murmura Louis XIII, dcjù courbant la tête et rentrant .«^ous son joug familier.

— Ah ! sire, voi s avez toujours été le meilleur des maîtres, el c'est pour cela que je liens à confondre, en votre présence, ouvertement, celui quia cherché à me pBrdre dans l'esprit de Votre MajesIé.Qu'il vienne! qu'il paraisse ! on mêle nomiijcra peut-être !

— Ce ne sera pas moi, monsieur le cardinaL

— On m'accuse- de travaillera mon intérêt privé lorsqu'il s'agit de l'honneur, du roi! de m'opposer au retour de uia bienfaitrice, votre auguste mère ! sire, n'aije point dej.i uni i ma voix à celles qui vous imploraient pour elle, -'e songe h !

LE sir.fLE. — m.

vous survivre! disent-ils. Eh! sire, il y a trois ans ne vous ai-je pas institue mon héritier?*

— Cela est vrai : ainsi lemeltez-vous, mon cousin ; nouH n'avons jamais douté de votre dcvoùment à notre pcisoune, et quand ces propos furent tenus, le roi a pris votre défense et déclaré que vous lui étiez un bon et fidèle appui dans les affaires de son royaume.

— Sire, el vous refusez de me nommer mon accusateur !

— Que vous importe son nom si nous n'avons pas prêté créance il ses discours ?

— Mais é'est uin^ guerre si lâche que me fait \\ celui <|ui frappe en se cachant, ([u'il est du devoir de toute àme chrétienne de me dire de quel cùté je dois renforcer ma cuirasse.

— Eh vrai Dieu! dit le roi déjà fatigué de la lutte, et ne cherchant plus qu'à en sortir, — vous prenez l'alarme trop vite, mon cousin. La personne qui m'a ainsi parlé de vous n'est point votre ennemie ; elle est étrangère aux cabales da la cour, et seulement soucieuse de ce qui regarde notre bienêtre et le repos de notre conscience.. Vous ne voudriez pas vous venger d'une ... femme?

— De la reine ! Dieu me garde d'en avoir la pensée ! s'écria le cardinal en épiant attentivement la contenance du roi.

— Ce n'est point la reine, interrompit Louis XIII avec vivacité.

Puis craignant d'en avoir trop dit :

— Au surplus, qu'importe ! la reine ou toute aulre ! La reine a-telle tant déraisons de vous aimer ? Voulez vous dune me forcer àme porter moi-même comme dénonciateur?

— Je n'insiste plus, répliqua Richelieu qui connaissait enfin, sans qu'on le lui nommât, le nouvel ennemi (|u'il avait en cour. — Si ce n'e>l qu'une femme, — je lui pardonne, Elle n'a fait que répéter sa leçon... Oui, je lui pardonne!

L'expression singulière dont sa figure s'anima alors fit éprouver au roi comme un frisson de terreur. Ce mot de pardon, en tombant des lèvres de Richelieu, avait toute la solennité d'un arrêt.

— Allons, dit Louis XIII en essayant de se lever, restonsen là pour aujourd'hui : le pardon doit clore notre séance.

— Sire, avant nenous séparer, reprit Richelieu, de l'airdu plus grand calme, nejettercz vous pas un coup d'œil sur les édils et [u-'ijets de loi de l'arriéré qui sont la devant vous. — lit commo le roi paraissait répugner ii prolonger renireticn : — Il nous va falloir songer aux choses de la guerre, sire. La nécessité vous forcera peut-être à vous mettre avant peu à la tête de vo.s armées du nord; i:ar votre présence sullit pour assurer le succès. — Le roi se redressa, et prêta attention. Il était brave de sa personne, et s'entendait même fort bieti à rjngcr des troupes en bataille.— Il est doue indis,)ensahle, ajiiuia le ministre, de n eltre ordreaux affaires de l'intérieur, tandis que le temps nous reste.

Louis XIII feuilleta la liasse de papiers que Richelieu avait précédemment déposée devant lui. Il y vit des édits bursaux sur les impots, la (aille et le taillon; puis des ordonnances à faire enregistrer au parlement, sur les altro;;pemens de laquais, de pages et d'écoliers. Il signa le tout. Puis un dernier édit se trouva sous sa plume.

— Qu'est cela ? dit-il ; une loi sur l'adultère"! Ne me l'avexvous pas déjà piésenlée?

— Oui, sire, lorsque vous vous disposiez à vous mettre en route et en chasse pour Chantilly.

— La mort! dit le roi, en lisant la conclusion de l'édit, la mort pour en finir d'une amourette! Cela n'est il pis trop sévère ?

— Le conseil étroit n'a fait ici que reaiettre en vigueur les ordonnances de votre illustre aïeul saint Louis, celles même de votre augusts i)ère.

— Elles ont revu p'us d'un démenti jusqu'à ce jo'ir, ce me semble.

* il fit pi ier te rei a'.uci>pter une donation qu'il voulait lui faire : c'élail de son liMel île nicUelieu, dr sa cli;i|ielle de d aniiii>, du S03 buff'l il'aigenl ciselé et de s-on yros diaaraut. Le roi acecpi-a e.lte doi!.Tlii-n, cl l'.ce en fut p.issé le 6 .iuin 163G.

Vis du cardina'.de likhelieu, par Leclerc, t. i, p, 7.

SAINTINE

— Il esi vrai, le parlement de Parh lui-même n'est, sur le rapt et sur l'adullrre, d'accord avec aucun autre parlement du royaume. A peine l'est-il avec ses propres arrêts. Une femme a dernièrement clé pendue en Grève, pour cause d'inlldélilé envers son mari ; vingt autres, coupables coniBie elle, h'avaieiit été condamnées qu'à un simple emprisonnement.

— Mais, dit le roi en croisant les bras et paraissant réficdiir, — la prison ne suflit-cl!e pas, et feroi;s-uous de mon règne un règne de sang?

Et sa main qui tenait la plume tremblait. . de remords, presque de pitié, car il songeait qu'il n'avait plus !c droit de se montrer sévère pour un crime que lui-même avjil eié sur le point de commelire.

— Au suj-pius, reprit avec une feinte indifférence le cardinal i|ui voyait son indécision, — l'édit peut se rcmellre à «l'autrcs temps. C'est par mégarde qu'il s'est trouvé mêle aux différentes ordonnances sonmisesaujourdliui à l'approbation de Votre Majesté; qu'il n'en soit plus question; en insistant, j'aurais l'air de vouloir me venger.

— De vous venger! et de qui? dit Louis XIII, se re:ournant lout-à-coup vers le minisire placé debout à son colé.

— De qui? répondit Uiclielieu d'une voix grave; — de celle qui a chercbé à détruire dans votre cœur l'affeclion que vous portiez à votre serviteur fidèle, de ce le (jui m'a calomnié auprès de Votre Majesté. Celte lui pourrait l'altcindre peutêtre! Qu'il n'en soit pas ainsi, it le pardon que j'ai prononcé sur çlle sera complet!

— Mais qui donc voulez-vous désigner?— s'écria le roi dans un;' violente émotion.— Dites I répondez ! je l'ordonne!

— Eh bien ! puisque vous l'ordonnez, sire, colle que je désigne comme mon ennemie et comme épouse adultère, c'est la lomtesse de Marillacl

— Cardii-.al-duc, vous êtes un raécbant bomrae, et vousmême venez de cakmnier votre roi.

Id Louis XIII se leva: son agilalion était au comble II fil quelques pas dans la chambre, presque en chancelant el en s'appnyant contre les meubles et les tapisseries. Richelieu le suivit du regard, et s'inc insnt avec respect.

— Je jure Die«, dit il, que Votre Majesté a mal interprété le sens de mes paroles.

— Et moi, — dit le roi en s'arrêlant et avec un geste d'emporlemenl, — je jure Dieu aussi que mon amitié pour madame de Maril ac l'a laissée pure, et que celui .,ui l'accuserait, et que les juges qui la condamneraient, seuls auraient mérité la n)orl !

— Qui jamais a songé à mêler volrejroyale personne à c^llc question d'adultère? répliqua vivement le cardinal. — Voire vertu, sire, ne courait pas risque de faillir auprès de la comtesse; votre amitié pour madame de Marillac rùt êic de l'amour, qu'elle avait dans le coeur de quoi vous résisTcT' Ses autres Icndre.sses la protégeaitnl trop bien !

— Quoi donc !... dit le roi.

— Ce n'est plus moi^qui l'accuse, poursuivit Ricbilicu Vous connaissez son écrilure, sire; lisez. Et il remit eeile lettre ainsi conçue:

au roi

' Monsieur de Marillac m'est un étranger ; je n'aime et n'ai » jamais aimé que vous: alors comment'aurai.s-je pu apparu tenir à un autre, cet autre fùt-il le roi '/ Exigez-vous que je » jure devant Diou? Croire en mes paroles serait mieux A u vous Difs que vous y croyez.

3" Votre LoiiSE. »

Louis XIII tomba de nouveau sur le siéiie qu'il venait de quitler. Sa pûleur et son émotion le rendaient méconuaissable. Il furela parmi les papiers épars sur sa lable pour v retrouver cet edil qui punicsail de mon le crime d'.ndult'Te En reprenant la plume, sa main Ircmblaii encore ; n-ais cefe fois ce n était ni de remords ni de piiié : c'était de coicre et d indi^'nalion. >->"i.ii-ii

Rendaiil l'édit,', Richelieu: - Que celle loi allcii;,.e ou non la comlc.se, dU-il, elle ne doil plus rester A notre oT Qu elle relou-ne... à son mari ! - A son mari n Iviu w teste ! .jouta-l-il d'une voix éteinte eloiccniré^^ ^'

Le cardinal sut mellrc à profit les eraportemens du maître. Peu de jours après, La Salle, Trévi le, Tilladct, Guiiaut, i entrailles, taint-Ibal, avaient partagé la disgrâce de la comt£ssp. Gaston était retourné à BIcTs; Anne d'Autriche maudissait de nouveau la tyrannie de Richelieu, et il ii'clail plus quesiion de faire ri'vcnir b teiiic mère de sou exil.

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