‹ Le siècleChapitre 205 sur 216 · LES RECHERCHES · texte numérisé non relu

LES RECHERCHES

Tandis que ces choses se passaient au Louvre, Marillac ne pensait qu'a mettre à excculion son rajit projeté. Il avait parcouru la ville dai.s tous les sens; uie voiture était prête, des chevaux retenus, de l'or mis en sac. Dans celte audacieuse entreprise d'un mari qui veut enlever sa fi'mmc, ce n'était ni la coicre ni les faveurs du roi ([ui faisaient broncher sa résolution ; mais Louise! quelle ne serait pas sa frayeur lorsqu'elle se verrait tout-à-coup abordée par des hommes Mrasqués, inecnsibles à ses cris, ù ses larmes, violemment séparée de sa lanle ou de sa vieille camériste, jetée dans un carrosse, et entraînée loin de Paris et de la cour ! Cependant en pouvait-il être autrement? Se laisserait-il arrêler par les premiirs obstacles qui se préscnlaient à lui ? iS'onl Il fallait franchir Icsbarrières qu'on ne pouvait tourner, briser ce les qu'on m^ pouvait franchir; puis, au milieu d's; s iiiil'ans, des ravisseurs, Marillac serait là, invisible d'abun!, mais prési lantii l'allaiiuc, li modérant ou r.ictivaiit, selon la nécessité, et doni.ant à la violence même un cerlain air de geiililhommeric. Puis encore, uRe fois hors des enceintes de Paris, il deviendrait le compagnon de Louise ; i: la rassurerail, il la calmerait par de douces paroles, par ses témoignages de respect, par sa soumission à ses autres volontés, ù ses refus même; il lui ferait bientôt comprendre (jue c'e:.t poi T .>auver son honneur, sa vie peut-être, qu'il l'arrache aux aiiiour.-. du roi et aux vengeances du cardinal !

11 ne restait plus au comte qu'à trouver des honmies dignes de le seconder dans cet enlèvement bizarre. Se confier à ses amis de cour, c'était compromettre la comtesse et la réussite de l'affaire. Il lui fallait des gens forcément dévoués, forcément discrets, de ces gens dont on reçoit les services sans devenir leur oblig'-, et qui, comme les comparses de la comédie^ligurent dans une piè<e sans en connaître l'intrigue.

11 savait les trouver parmi ces gentilshommes de brelan, ces marquis du palemail et de la longue paume, nobles âmes que la vue d'une poigui'C d'or fait tressaillir d'audace et de dévoùmen!. Marillac avait été longtemps à même de les étudier et d'apprécier leurs bonnes qualités. Pour les rencontrer, il parcourut aussitôt quelques tavernes, quelques maisons de j'-u, el, moyennant tinaiice, il eut bientôt recruté ses Iwmmes ; el lanriis qu'il se tenait là, dans un de ces Iripots, distribuant des à-compte à sa Iroupe, du coin de l'ail il avisa le tapis vert ; il entendit de ses deux oreilles soimir les dés dans le cOrnel : il redressa toui-à-c oup la téic comme un vieux cheval de guerre mis à la reforme, quand après un long temps de repo^ he son de la Irompcile éclale près de lui.

Marillac ne voulait jias jouer ccpe:;dant; figurer c«|jime acteur dans un pareil bougé était indigne de son rang, de sa position, des nobles idées qui lui travaillaient le cerveau, m lis il se rapprocha des joueurs pour juger des coups, risqua

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIIL

des conseils, fit preuve d'un grand savoir dans la sciencp. des combinaisons nunK^riiines; puis, fatigué de sp, tenir deliout il prit un sii'ge-, piiisenlin, songoaiil ;"i son escarc'Mle dt'gonflée par les ;i-c .iij|i!e, voyant l'or nièuie (p.i'il veuaii rlc donner lombcr sur le lajiis, la tentation lu I piit d'en redevenir possesseur, et de reconquérir par adresse et savoir-faire ce qu'il avait cédé par nécessité. BreT, ù trois inures du matin, monsieur le comte de Mari. lac, premier f-'eniilliomme de Sa Majesté, sortait du tripot, désolé, désespéré, la bourse vide, les poches dévastées de fond en comble, et forcé de recourir à des emprunts pour enlever sa femme.

yuand il lentra chez lui, il trouva son page qui avait veillé pour lui remettre un message arrivé depuis douze heure;, et scellé aux aimes du roi. Ce fut d'abord d'une voix émue que Marillac tourna et retourna la missive royale, se promettant d'avance de i ésister à la volonté du maître, si, comme il le craignait, on avait le dessein de l'éloigner de Louise. Enfin, il rompt le cachet, prend connaissance du contenu de la leitre, et se frotte les yeux, croyant êireribusé par un rêve. Il ordonne sur-lec!ia:i>p ù ;l/o?(sc'(/»p«r d'allumer tous ses flambeaux, ses candélabres, ses chandelles de toutes couleurs I et, aux clartés de celle illuniiuaticn, il relit de nouveau, à haute voix, pour que les mots enchanteurs du message viennent frapper son oreille, comme ils ont ébloui ses regards et remué délicieusement son cœur !

Qu'était-ce donc?... Un ordre d'exil.

Mais l'exil en paradis terrestre, l'exil comme il n'eût osé l'espérer, l'exil avec Louise, dans leur beau domaine d'Attichy, loin de la cour, à l'abri des entreprises du roi. Enfin il était disgracié: il allait être mari, sans avoir besoin d'un enlèvement !

Sa première pensée fut de courir auprès de sa femme ; mais l'heure était-elle convenable pour se présenter? Au milieu de la luiil, l'arracher au sommeil et l'épouvantel- peut-être par cette heureuse nouvelle, cela était impossible. Il fallut attendre le jour. Il ne pouvait dormir: pour tuer le temps, il consacra cinq heures ù sa toilette. .laniais Monseigneur et son valet de chambre n'avaient eu si tude besogne que celle qu'il ■ leur donna en ce moment ; il essaya tous ses habits, tous ses pourpoints, flotta une heure, indécis, entre la cravate et la collerette. Plulôt amant que mari, c'était en bonne fortune qu'il allait se rendre auprès de sa femme. Eniîn, l'instant arriva : Monsfigneiir, d'un pied leste, le précéda chez la comtesse, et bientôt Mariilac en'.endit ces mots ([u'il eût payés de tout son sang:

— Que monsieur le comte soil le bienvenu !

Oh ! qu'alors ce cœur, si calme au milieu des périls et des plaisirs, battit avec force dans sa poitrine ! Ses jiml.es tremblaient, et sa respiration, coupée par iiiterva les inégaux, lui fit craindre un instant de ne pouvoir s'exprimer. Pourtant il se fimit de ce trouble, et développant touie l'élégance de sa taille, beau, brillant, répandant autour de lui une odeur de jasmin, il entra.

Marillac s'était avancé avec empressement jusqu'au milieu du sa'on ; mais il s'arrêta inquiet et surpris, eu apercevant là tous ceux qu'il ne cherchait pas, et non celle qu'il croyait y voir. La vieille demoiselle de compagnie, la baronne et le pèrePradines se trouvaient seuls devanllui, le visage allongé, les yeux ébahis, dans l'aililude de gens saisis encore à la pensée d'un désastre imprévu.

— Qu'est-ce donc ? demanda le comte, et que se passe-t-il ?

— Ignorez-vous la disparition subite de madame de Marillac? répondit la baronne. Depuis hier, ù l'heure oU lui fut remis cet ordre fatal de la part du roi, nous ne l'avons pas revue. Mais cet ordre, nous le ferons lévoquer ; il n'a pu être arrath-^ au roi que par l'intrigue et la calomnie! Vous réclamerez aussi de votre côté, n'est il pas vrai, monsieur le conile? Qii'avez-vous fait l'un et l'autre pour encourir le chûtimenî d'exil?... Il faut que vos ennemis soient confondus : ils le seront ! '

Sans .iltend e l.i fia des doléances de niadam;^ de Saint- Cernin, Maril ac, ù peine revenu de rétourdisscn;ent que lui a causé cette nouvelle, tsl sorti du salon : il s'est éloigné du Louvre, et se trouve en quelques minutes devant le logis d

la comtesse de Maure. C'est U qu'il espère rencontrer Louise ; mais Louise n'a pas paru cIipz la sœur de Maril 'ao.

Il court chez mademoiselle de Chémerault- Au nom de la comtesse, celle-ci se trouble, se déconcerte; des pleurs lui viennent dans 1rs yeux ; une sorte de renior Js semble l'agiter ; elle accuse le cardinal ; elle s'aci^use elle même, mais en discours tellement embrouillés, que la seule ccrliiude que Marillac empoile en la quittant, c'est que mademoiselle de Chémerault, non plus que les autres, ne connaît le lieu de la retraiie de Losiise.

A son tour, le brave pelletier-haubannier de la rue Saint- Denis reçoit la visite de sou beau neveu, le noble comte de Marillai-, mais vainement encore pour le malheureux époux.

Enfin, après avoir épuisé nue partie de sa journée en courses infructueuses, une idée pénible, une idée cruelle, qu'il a d'abord essayé de repousser, s'empare de son esprit, plus forte, plus impérieuse. Il va se rendre chez Lesueur ; et malheur à l'artiste si ses soupçons se réalisent I

— Cependant, se dit le comte, irai-je donc me battre contre lui, lorsque son bras affaibli est incapable de soutenir une épée? La moit (k I.esuçur, de cet homme qui fut mou ami, sauverail-elie la réputation de Louise? Non : ce serait 'a lié- Irir à jamais: chacun remonterait bienlôi à la cause de ce duel, de ce meurtre !... Mais quoi 1 celui qui m'aura enlevé le bonheur, qui aura brisé dans mon sein cette dernière espérance dont j'allais voir éclore les fruits ; celui qui m'aura privé de la seule gloire ambitionnée par moi, celle de conserver Louise à la vertu, vivra-t-il heureux, paisible, tandis que moi, dévoré d'amour et de jalousie, je ne pourrai même répondre à ceux qui lUe reprocheront ma honte: --Elle fut lavée dans du sang i — Par ma mère! cela ne peut être, cela ne sera pas! — Et les idées les plus dissemblables se succcdapit aussitôt dans sa tête, il en vint à se reprocher les soupcoiis dont il était tourmenté : — Allons, pensa t-il, insensé que je suis ! où vais-je chercher celte femme si pure, si timide, qui a su résister à l'amour même d'un roi ? N'est-c« lioint là une calomnie que j'ajoute à celles dont Louise fut l'objet, et dont je prétendais la défendre? Elle a pu, le sachant ma'a le, souffrant, lui venir en aide, pourTfe plaindre, pour le consoler, pour répandre sur sa blessure des paroles de pitié et des pleurs adoucis^ans; mais l'amour, dans un cœur de Tierge, a-t-il donc cette audace qui fait braver l'opinion du monde, qui pousse les êlres ardemment passionnés dans les périls de leur faule, avec transport, avec orgueil, comme un soldat dans la mêlée? Louise ne peut être chez Lesueur; ce n'est point là que j'irai chercher!

Et con.me il achevait cette réflexion si douce, si tranquillisante, il se trouvait devant la porte de l'artiste. Après quelque hésitation, il entra.

La nuit était venue : une petite lumière, faible et pâle, éclairait seule l'atelier. Dans la demi-obscurité de la chambre, Marillac vit se mouvoir une femme. Le cœur lui battit avec violence : il avança. Assise, courbée sur elle-même, enveloppée dans une mante dont la cape lui recouvrait en partie la ligure, celte femme paraissait s'abandonner à la douleur ou à la rêverie. Par un mouvement rapide, irréfléchi, le comte court à elle, la saisit par le bras, l'attire brusquement à la lumière, renverse la cape dont sa tête est couverte... De longs cheveux noirs s'en échappent aussitôtet tombent en se déroulant sur ses épaules. C'est Jeanne la Brabançonne, Jeanne, les yeux rougis de larmes, et qui se recule épouvantée à la vue de Mari lac.

En la reconnaissant, celui-ci respira plus à l'aise.

— Ah !... c'est vous, ma belle fille, lui dit-il, et se remettant lout-!i-fait de son émoi; — vive Dieul je suis ravi de vous voir : jamais un visage ne ru 'a plus réjoui que le vôtre en ce mouient. — Et comme Jeanne le regardait toujours avec une sorfe de terreur : — Ne craignez rien, ajouta t-il, je suis incapable aujourd'liiii de distinguer du bleu ou du noir dans les yeux de la plus jolie fille du monde... Allons, ni'impuîez-vous encore ù grief notre dernière entrevue dans cet atelier... lorsque \otfe bonnet' houiine de père vint si bien arranger les choses? Maintenant comme alors, je aie

Sl^INTINE.

sens disposé à vous en ileDNHidir pardon -, mais avant tout, je suis venu pour maître Eustache Lcsueur... Où esl il ?

— Il est sorti, répondit Jeanne après avoir balbutié qudqucs paroles inintelligibles. ,

— Comment ! est-il donc déjà en si bon étal de santé (|u"il puisse courir les rues ù cette lieure? Par saint Christopbe, le fc'rand guérisseur, je l'attendrai céans, pour qu'il en ivvoive mon cOùipliment sincère avant de se mettre au lit I

— Vous l'attendrez ! s'érria Jeanne avec un accent plein d'anxiété... mais vous ne pouvez l'atten'lrc; il faut que ju parle, (jue je ferme la porte...

— ouoi donc! reprit Marillac d'un ton plus grave, et laissant percer sv;r ses traits l'inquiétude qui commentait à l'agiter de nouveau. — Ne doit-il pas rentrer?

— Non .. ne vous l'ai-je point dif? Il est à la carapa^-ne... au bon air... pour quelque temps... jusqu'à guérisou complète. C'est le médecin. . <iui l'a voulu.

— Le médecin ! murmura Marillac, frappé de cette concordance singulière entre le départ de Louise et celui de Lesueur; et se rapprochant de la lirabanvonne dont le. trouble croissait de plus en plus : — - Où est-il ':■ s'écria le comte d'une voix forte et impéralive.

— A la campagne, vous dis je.

— Dans quel lieu?

— Je l'ignore.

— Vous l'ignorez! — Il la saisit violemment par les deux bras, et l'étreignanl à lui fair." rellucr le sang au visage, flxanl sur elle un regard plein d'une invincible volonté : — Non, vous ne l'ignorez pas ! il me faut la vérité ! — Où est-il ? — Est-il parti seul 1 — Depuis quand ? — Quelle route a t-il prise':"

F.t à chacune de ces questions articulées avec le Ion de remportemeni et de la fureur, Jeanne garde un silence obstiné; et CL'pcndanl les mains vigoureuses de l'interrogateur comprimaient graduellement avec plus de force ses bras faibles et presque nus.

Enfin: — Vous ne saurez rien! réplique-telle; et un cri de douleur lui échappe en même tenjps.

Marillac ce.vse aussitôt de la retenir, de la torturer; il a honte d'avoir si rademcnt maltraité la pauvre lille. Il lui en demande pardon d'une voix émue, désolée, avec des imprécations contre lui-même. Puis, dans le besoin qu'U éprouve d'édaircir le mjstère qui l'environne, et dont .leanne parait avoirconnaissance, il la conjure de lui révéler l'asile de Lesueur, descendant avec elle jusqu'aux prières , aux supplications, cherchant mémo à la tenter i)ar de riches promesses. Puis il en revient aux emporlemens, aux menaces.

La lirabançcnne alors s'avança résolument vers le comte, et lui présentant ses deux bras déjà meurtris :

— Brispz-les, lui dit-elle, si bon vous semble. Ni pour or, ni pour argent, par force, ni par violence, vous n'ohiiendrcz riin de moi ! Une fois il fut blessé par vous! Qui sait ce iiue vous méditez encore contre lui! Sachez le, monsieur; si ma langue devait le meltre en i)assedu plus petit danger, Jésus! je la couperais avec mes dents !

Marillac s'éloigna la tète bouleversée, ne doutant plus de son malheur ; et il se mit ù battre le pavé de Paris, sans but, sans projets, seulement pour laire diversion au grand trouble qu'il avait dans l'âme.

11 n'était pas à la lin des aventures de sa journée.

Comme il se trouvait devant le cabaret de Puyvcrt, situé prés de la porte Sainl-Ilonoré, au milieu des rires et des cris qui parlaient du premier éiage, alors noblement éclaiié, il entend prononcer son nom ; il s'arrête, il écoute.

Là, depuis trois heures attablés, entourés de bouteilles vides et de bouteilles qui se vidaient, les yeux brillans, la voix enrouée, Voilure, de lUeux, Montglat, Cinq-Mars, et toute la haute volée des coureurs de tripots et de ra!)arets, réunis dans un joyeux souper, glosaient à qui mieux mieux sur les nouveaux mécomptes de cour, sur le complot de Noyon, sur la résurrection du cardinal. Plusieurs de-i convives s'apprêtaient à lejoindre l'armée. de la Meilleraieà Hesdin; les briiides et les rasades se multipliaient en guise d'adieux, on se donnait d« l'esprit et de la joie à pleines gor-

gées, et le vin d'Arbois aidant, les malicieux propos s'entrechoquaient comme les verres. On eut bientôt passé toutes les feaim s de la cour en revue : madame de Marillac ne pouvait être oubliée; ou parla de son renvoi, on en rechercha les causes.

— Ccmmenlla comtesse s'était-ellejusqu'à présent dérobée à la surveillance du cardinal?

— En se cachant dans le lit du roi! répondit de Rieux. Quelques uns des convives piirent f:iit et cause pour la

comtesse. Excité par la contradiction, le jeune marquis répéta son dire en élevant la voix de plus en plus, ajoutant vingl railleries à la première, frappant sur la table à faire danser un 6;-n?(/e général aux assiettes, et buvant à chacun de ses bons mots! Puis d'autres propos vinrent à la traverse de ceux-là. Et l'on pensait à toute aulre chose, lorsque Voiture, qui, le dessert approchant, avait été faire un tour d'inspection à l'office, rentre dans la salle du festin en annonçant gaînient à l'assemblée un joyeux convive de plus.

A la vue (le Marillac, .s'avançant derrière Voilure, une Sf- (lamalion d- plaisir et de surprise nteniit; on le salue par un rirai i\e bienvenu ; et chacun quiHant sa place à la bâte, court au devant du comte pour faire bon accueil à sa disgrâce, (il manteau est jeté devant ses pas en signe d'honneur.

— Pourquoi n'es-tu pas venu plus toi? lui crie-l-on. — Nous l'avons appelé Irois fois sous la table.— Nous avons fini de la victuaille et de la bonne chère ; mais maugrebleii ! nous resouperons! pourcfue nos assiettes ne restent jias froides tandis que la tienne fumera!

Et un murmure d'assentiment répond à celle bizarre proposition.

Tandis qu'autour de Marillac, ses dignes compagnons ss démènent ainsi pour lui faire fête, traversant, silencieux, les rangs pressés des convives, repoussant les mains qu'on lui présenle en témoignage de bon accord, évilant les accolades, il promène sur tous un regard de mépris, et l'air hautain, mesurant de Rieux des pieds à la tète :

— Quelqu'un ici, dit-il, s'est permis d'allaquer, par maii; vais discours, l'hoiineurde celle qui porte mon nom : ce quIT (ju'un, je le déclare un lâche!

— Vertu de ma mère! s'écrie de Rieux, je crois qu'il s'adresse à moi ! Quelle sotie comédie vient nous jouer là ce triste boutfon? Et depuis quand, mon galant chevalier, es-tu si soucieux de l'honneur de ta dame?

— Est ce donc vous, monseigneur de Rieux , — reprend le comie tremblant de fureur, et, les yeux ardens, l'avisant sous le ne?, — est ce donc vous qui avez parlé si haut et si bienl' Si cela est, c'est donc à vous que je dirai : — Vous êlcs un un infime ca'omniateur!

A celte foudroyante apostroplic, le marquis, ivre et p'ile, étourdi par la colère aulanl que par le vin, recule d'un pas, va pour porter la main à son épée ; mais ne la trouvant jioint à son coté, il lire vivement l'un des gants qui iiciulent à sa ceinture et le fait sonner sur la figure de Marillac.

Aussitôt ch::cun se précipite entre eux. Dans le tumulte, la table heurtée se renverse, les chaises sont culbutées. Puyverl, attiré par le bruit, entre prècipitammeni dans la salle.

— Du calme, du ca'me, messires! dit il; pas de duel! songez aux ordonnances! Le guet rôde à dix pas d'ici : voulez-vous me faire perdre ma maison?

D'au'.res voix répètent : — Pas de duel ! pas de duel I Cin([-Mars alors s'interpose comme médiateur, et s'adressani à î\Iarillac

— Mon ami, lui dit-il, êtes-vous tellement en faveur dans ce moment que d'oser braver les édits?Jene le crois pas. Je suis prêt à soutenir avec vous, envers et contre tous, l'honneur de madame de Marillac; mais soyez prudent, ou vous courez à votre perle. Songez (|ue la lête de Boutevillc-Montmorenry, •celle du comte des Cha|>elles, ont roulé sur l'échafaud sans autre motif iiue celui-ci.

— Les jugcmens de Dieu doivent céder aux jugemens du cardinal ! ajoute Voiture en riant.

— Pas de duel ! lias de duel ! répètent les aulrcs.

Et sinon la paix, du moins un peu de calme commence à se rétablir parmi les disputcurs. Du Rieux par un geste, Ma-

UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

rillac par son silence, somblent eonseiUir à s'en rapportera i'iirbi liage des eoiivivef.

ru'unis t'^ii conseil, les moins fous el les moins ivres Je l;i bande adopleiil un mode de réparation qîfi n'entr^inera ni li'S chantes d'un conil)at, ni les dani;eis d'un procès criminel Voiture, nommé rapporteur, moule sur une cliaise, et porte la parole :

— Dans ces pénibles circonstances, — dit-il d'un Ion moitié grave, moitié plaisant, — voulant concilier à .la fois, le respect dû aux ordonHances royales el les exigences du (loint d'honneur; considérant que les deux parties adverses ont déjà fait leurs preuves de courage et de prud'hommie, nième l'une contre l'autre, nous avons décidé et décidons : —Mousieur le comte de iUarillac se contentera des excuses de monsieur le marquis de Rieux ; et ledit marquis, après s'être excusé, lavera, nous présens, avec un linge imbibé d'eau tiède, la joue dndit comte de Marillac, pour en etïacer toute macule visible ou invisible. '

Un nouveau virât accueillit cet arrêt, à la suite duquel le rire reparut sur tous les visages, à l'exception de celui de Marillac.

Il écouta cependant avec assez de sang- froid l'espèce d'a- Kende honorable que de Rieux tit ft la réputation de la comt''sse, quoique le ton du maninis ne fût pas toujours d'accord avec le sens des paroles qu'il iirouonçait. Tint ensuite l'abluliôn réparatrice. La troupe des convives se rangea en cercle; tous Ke coudoyant, se lançant des regards ironiques, en pensant à celle facéiieuse simagrée par laquelle on allait résoudre une terrible question dinsulie et de point d'honneur.

On avait apporté une aiguière, une sorte de plat ù barbe. Voiture et Monglat tenaient les chandelles pour mieux éclairer le tableau; Cinq-Mars présenta le linge et versa l'eau dans-le bassin ; enlin, le marquis de Rieux, se mettant à l'œuvre, passa el repassa plusieurs fois complaisamment son linge humide sur la joue oti'ensée, mais non sans une forle apparence de moquerie; car, à diverses reprises, il faillit faire éclater un acd:s bruyant de gaîlé parmi les témoins de celle scène.

Le comte paraissait se prêter volontiers à cette singulière réparation : pourtant sa physionomie expressive se rembrunissait de plus en plus , et c'était spectacle que de voir, au milieu de cette salle enfumée, tous ces visages diversement "éclairés par le reflet des lumières, contractés par le rire, tenir atteniivenient leurs yeux attachés sur cet autre visage grave, sévère, et sur le front duquel chacun, si les vapeurs du vin ne lui eût obscurci le cerveau, aurait pu lire une pensée de vengeance.

La cérémonie terminée, Marillac, relevant fièrement la tête, dit:

— Messieurs, croyez-vous la trace bien effacée?

— PaifaUemcut! lui répond-on de toutes f.arls.

— C'est bien.

Se retournant slors brusquement vers de Rieux, il lui applique un si vigoureux soulllel, que le malheureux, peu solide sur ses jambes avinées, va rouler au milieu des débris du souper.

Un cri général s'élève ; mais la voix retentissante de Marillac dominant toutes les voix :

— Je vous défie de me faire laver celui-là I

Il n'y avait plus à reculer : on décida des armes, du lieu et de l'heure du combat, qui fut lixé au lendemain, à la pointe dujoiur.

ni.

LA SI\ISO\ DE l'.E.VWROY.

A cinquante pas enviion du nouveau couvent des bénédictines de Koire-D.ime de-Liesse, entre le moulin d'Olivet et le vaste espace déterres cultivées qui s'éleudait delà rue de Vaugirard au laiisrz-pa&\er de l'abbaye de Port Royal-

d es-Champs, il n'y avait alors d'autre habitation qu'un liau' pavillon carré, à murs noircis et lézardés ; on le noRimaitla maison de Btaiifioy, du nom de son premier propriétaire. Ses (ontrevens , depuis longtemps fermés, ainsi que sa porte toujours close, annonçaient aux rares promeneurs de ce quartier perdu que les diables de Yauvert seuls avaient hanlc ce manoir durant plusieurs saisons.

Cependant, un malin, les conlrevens glissèrent sur leurs gonds rouilles , le veni frais de l'aube pénétra dans les pièces, privées d'air depuis bien des mois, et les vieux meubles, lustrés à neuf, reprirent leur service.

Près d'un cabinet donnant sur des jardins , une vaste chambre lambrissée, autour de laquelle régnait, encadré dans les panneaux, un cuir, autrefois dore, gonllé par l'humidité et se roula:.t dans ses angles; des fauîwiils en tapisserie, une alcôve cintrée, quelques cassettes et un miroir : tel s'olîrait eu fésumé l'étage supérieur de cette habitation, jadis ItVmoin de folle joie sans doute; car la maison de Bcaufroy avait éftV maison de plaisance sous le dernier règne. Aujourd'hui, iiii logeur \a. tenait en garni pour les bourgeois de la ville qui défiràient p.;iidant quelque temps jouir de l'air pur de la campagne, dans un des faubourgs de Paris.

Devant la fenêtre de celte chambre, sur un large fauteuil double, étaient assis alors un jeune homme et une jeune ■ femme, respirant la fraîcheur du malin, les mains enlacées, se souriant l'un à l'autre, et tous deux comme étonnés de leur bonheur.

Mais bienîùt un souvenir pénible sembla faire tressaillir la jeune femme; la rougeur lui monta au visage, et le front pûle et languissant Ju jtune homme se colora par un sentiment d'inquiétude.

— Qu'as-tu donc, ma Louise'? A quoi penses tu? dit Lesueur. Ohl plutôt que de nourrir d'affligeantes idées, songe à ces projets si doux que nous verrons bienlOt réalisés.

— Oui... murmura Louise; notre fuite en Italie, n'est-ce pas ? b rupture de mon mariage...

— Et la célébration du nôtre, Louise; car il faut que tu sois mon épouse devant les hommes comme tu l'es devant Dieu!

Elle garda un moment le silence; puis le sourire de la joie revint se mêlera sa rougeur pudique, et appuyant sa tète sur l'épaule de son ami :

— Tu m'aimes donc encore? lui dit-elle.

— Si je l'aime! ([uand c'est par toi que j'existe! quand, pour me rendre au bonheur, à la santé, à la vie, tu as foulé à tes pieds tout ce qui séduit celles de Ion âge, le luxe, l'opulence, les titres! Louise, ma Louise! Non ! s'écria-t-il avec transport, non, tu n'es plus œmtesse! tu es la femme du pauvre peintre! Ah! quelle ne fut pas ma surprise, de (|uel enivrement mô'é d'effroi ne me suis-je pas senti saisi, lorsque dans mon misérable atelier d'artiste, encore abattu iiar la douleur, par les regrets, je vis apparaître lout-à-coup devant moicfiitejeune tille si timide, celle jeune femme si brillante, qui, bravant les droits indignes d'un époux, les tendresses même d'un roi, venait demander amour et protection au seul cœur capable de comprendre le sien !

— Qu'il m'a fallu de courage ! dit Louiseavec un léger soupir; mais c'était pour l'arracher 5 ce doute qui me désolait, pour te convaincre, pour me justifier à tes yeux, pour fuir celui là qui frauduleusement portele nom démon mari!... Dieu ne me punira jioint de l'aimer, n'est-ce pas? car mou amour pour toi a fait ma force! C'est dans le mariage seul que je devais trouver la honte! Aussi.,, je suis venue. — Puis, attachant sur lui un tendre regard : — Ta ne sais pas, ajouîa-l elle, quel autre secours m'a aidée dans cette grande résolution?— Et lui appuyant sa main sur la bouche :— Oh ! ne me le demande pas... Je te le dirai,,, en Italie,

Lesueur baisa la main ainsi offerte à ses caresses; il attira Louise contre sa poitrine; leurs cœurs, placés près l'un de l'autre , battirent d'un mouvement égal, et les doux projets revinrent. Elle se voyait déjà à PvOme, aux pieds du Saint- Père, relevée dj ce serment d'épouse qu'elle avait échangé contre des promesses trompeuses. L'artiste, prenant sa part de ce ,rêve d'avenir, la conduisait en pensée sous un aaitre

SÀiNrnsE.

toit nuptial, éclairé p't le soleil napolitain, ou rafraîchi par les ombrages de la Toscane. Pour lui, Èesueur, pour lui, peintre, l'amour en Italie! l'amour au milieu de tout le prestige d.-s arts ! Louise et Raphaël! Pourrait-il donc supt'Oi tertant de bonheur! il y croyait cependant; il forçait Louise d'y croire, et déj^ leur destinée future rayonnait à leurs yeux dans tout son éclat : ils se décrivaient l'asile qu'ils devaient habiler, distribuaient le logement, marquaient la pla.jc de l'atelier où Louise passerait une partie de ses journées, en s'otcupant de ses travaux de femme sous les yeux de son époux! Et dans leur jardin, ces belles fleurs qui s'épanouiraient poareux, et ci-s beaux fruits qui mûriraient pour leur table, et l'allée couverte, où le soir, quand les étoiles scintilleraient au ciel, ils se répéteraient leurs sermer.s d'amour, en respirant le parfum des citronniers !

Ils en étaient lU de leurs songes, et leur jeune imagination s'évertuait à les brillanler encore, quand le bruit de la trompe du crieur public s'élève derrière ]Solre-Dame-de- Liesse, et arrive jusqu'à eux.

Louise, penchée au bras de Lesueur, frissonna, et jeta sar lui uncûupd'œil inquiet.

— Qu'est ce donc';:' demanda celui ci en partageant, sans pouvoir s'en expliquer la cause, i'ctlroi dont elle semblait asitée. Il prêta l'oreille, et entendit distinctement la voix du crieur, récitant le préambule d'uu édil.

— Eh bien! d't la jeune femme, — eu essayant de surmonter ou de déguiser sa terreur, — n'as-tu jamais assisté à la publication d'une ordonnance royale? Et que nous font à nous, a'ûul,i-t-elle en lâchant de souriie, leurs lois et leurs proc amalii^s, quand il n'y a plus de puissance au monde assez forte pour nous désunir I

— Ecoute! écoule!... reprit Lesueur; mais une rsITale éteignit la voix du crieur public, qui se perdit dans les bruits du vent.

Ils n'entendaient plus rien, et tous deux s'c&'orçaient, mais en vain, de reprendre leurs doux propos si fâcheusement iuterrumpus ; Louise, . affectant dans son mainiien et ses paroles un air de tranquillité et d'enjouement, demandait quasi pardon à son ami d'un effroi qu'elle ne savait motiver que par le trouble involûnlairc de sa conscience, quand le son de la trompe, plus rapproché, vint la faire tressaillir.une seconde fois.

La raffale ne soufflait plus; la voix da crieur mrmia vers eux forte et terrible; et comme un glas de mort, elle frappa les amans d'épouvante, brisant une à une les riantes espérances d'avenir qui tout ù l'heure les berçaient-

On proclamait en ce moment la loi contre l'adultère!

Lesueur chancela.

— Louise ! s'écria-t-il, dois je donc causer li perte? Cette loi, cette loi de sang!...

— Je ne l'ignorais pas, — répondit-elle avec plus de calme qu'elle n'en avait montré d'abord, comme si la certitude du danger apportait, aussi la fores nécessaire pour le braver.— Kon, je n'ignorais pas les condilious de cet édit qui te fait trembler pour moi. J'en avais été instruite avant ni'M) départ du Louvre. C'est l'edit lui-même peut-être, autant que K-a haine pour... unauire... qui m'a poussée dans te.s bras! et puis il fallait te rendre à la vie, et je risquais la mieiiwe ! La iioute devait disparaître devant le péril ! C'est là le secret que je n'aurais voulu te révéler que loin d'ici! Mais rassure toi, Lesueur, reprit-elle en élevant la voix jusqu'au ton de l'enthousiasme. — Avais je prétendu me melire à l'abri des lois ! La mort ou la prison, qu'imporiei n'ciions-nous pas toujours séparés! Que me font aujourd'hui lesjugemens des hommes ! ma conscience est tranquille ; où donc est le crime? que suis-je à monsieur de Marillac? il m'avait vendue, et moi je me suis donnée! que Dieu nous juge! •

— Oui, répondit Lesueur en relevant noblement la télé; peut-êtie n'était-ce pas assez de tant d'amour et de. tortures pour le mériter! le ciel a voulu que je ne fusse digne de toi qu'après l'avoir sauvée! Eh bien! merci, mon I)itu, de la ta lie que tu m'as imposée ! Je la remplirai avec orgueil ! J'ai trop de b-.nheur pour niar.qud' de courage!

Et tous deux se livraient à cette exaltation puisée dans la

force de leur amour, quand leurs regards, ramenés vers la plaine située du cùlé de Porl.Royal-dcs-Champs, s'arrêtèrent sur quelques cjjalicrs qui semblaient arrivera eux.

.Va'grc leur fièrc résululion, soiigeant l'un à l'autre, ils sentirent tout-i-coup leur «me faililir, et se rapproihèrent vivement, avec un geste de terreur. Mais ils s'aperçurent bienièl que ces hommes n'étaient venus là que pour sa battre.

— Les nîa'hcureu\ ! dit Louist; ils bravent aussi des édits de mort ! Oh ! mon Dieu ! quels qu'ils .'-.oient, veillez sur eux et sur nous! Puis soudain elle poussa un cri, et désignant du doigt un des cavaliers à Lesueur :

— Mais c'estlui !... ne le reconnais-iu pas? s'éciia-t-elle.

— C'est... le comte de Marillac ! murmura Lesueur avec une horrible angoisse.

Il se hâta de clore la fenêtre. Louise était tombée à genoux...

A la suite de la querelle chez Puyveit, il avait été décidé que chaque champion amènerait deux seconds, et que le duel aurait lieu à cheval, au pistolet et à l'estocade, la longue épée de combat.

ArPïvés dans une petite pfiine, entourée de haies vives de tous cotés, et dominée seulement par la maison de Beaufroy, les cavaliers mirent pied à terre p.'air discuter les conditions de la lutte , mari|uer l'esp^ice, mesurer les armes ; puis ensuite ils remontèrent sur leurs chevaux, et se préparèrent à prendre champ. les seconds de Marillac élaier.t Cinq- Jlarset le comte de Mjure; ceux du martiuiî deRieux, Mont glat et Tristan l'Hermile, poète el gentilhomme, au service de Gaston d'Orléans. G

Tandis que ces intraitables adversaires s'apprêtaient à vider ainsi leur différend ; tandis iiu'à travers le vitrage de sa croisée Lesueur observait avec aiixiété Us préparatifs du conibat, et que Louis?, ù genoux, priait Dieu avec ferveur pour cet homme <lont elle portait le nom, et dont la mort cependant eût tout changé dans sa destinée, ce du 1 avait encorcun autre témoin.

Derrière une haie vive, qui marquait la limite de la voie publique, un jeune homme, couché ù mi-corps sur la roule, écartait péniblement les branches d'épines, au lisqued'ensanglanîer ses mains, el, les yf ux avides, attendait, dans des tpnses cruelles, les résultats de celle lutte.

Il vit les champions se partager en deux bandes, et gagner, trois par trois, el à dieval, les bords opposés de la petite plaine; puis il entendit pousser ce cri : — En avant! Aussitôt, la bride et l'épée d'nnt main, un pistolet de l'autre, le marquis de Moniglat contre le marquis d'Elliat Cinq-Mars, le comte de Maure contre Tristan lllermitc, Marillac contre deRieux, s'avancèrent l'un sur l'autre au trot de leurs chevaux. Lors(iu'ils se trouvèrent à vingt pas, face à face, l'écho répéia six coups de feu.

La fumée déroba les combatlans aux yeux du jeune speclalcur, dont le cœur bondissait dans la poitrine à la briser. Enfin, il revoit les six lutteurs, encore droits sur leurs arçons, s'attaquer à grands coups d'estocade, et les Ismes, frappées par le soleil, se croisent dfv.nt lui au milieu des éclairs. Les champions font alor.^ une passe de traverse, comme pour échanger leurs premières positions, cl fournir la seconde course, les armes rechargées; mais tout-à-coup l'un d'eux tombe de cheval et roule dans la poussière.

Un cri lamentable p'aitit de la petite maison de Beaufroy.

Le page, qui avait jusque-là maintenu la haie entr'ouverte, la sentit se resserrer sous ses mains tremblantes et déchirées. Il lit un dernier effort pour voir dans la plaine. Les branches épineuses se séparèrent de nouveau; mais un nuage couvrait les yeux du jet-né homme. Cependant sa vue s'éLiaircit, et parmi les cinq adversaires éehapi>és aux chances terribles du combat, ilonseigneur reconnut le comte do Marillac!

l.i^ marquis de Rieux était mort, percé d'un coup dépée au cœur.

Le premier mouvement du page, en apercevant son maître, fui de; se prosterner, et l'e laiser la terre, comme action de glaces envers le ciel, et quand il se relève, il en, end des

UNE MMTRESSE DE'lOUIS Xffl,

voix partir non loin tle lui, <îe l'autre côté d« la liaic, et l'une (la ces voix prononçait le nom de Marillac. Il prfita l'oreille.

Jacques Siro"is et quelques arcliers se tenaient U, abrites derrière une louiïe d'arlrcs. Ils élaicnt accourus au bruit des armes à feu, mais sans intenlion apparente d'empiVlier le combat de recommencer, si tel était lo bon plaisir des combaltans.

— CorJicu ! disait Sirois à ses compagnons, cela ne vous réjouit-il pas d'assisier à celte belle partie de pistoletade? Ce sont des doubles bravés ces raffinés d'honneur, qui marchent ainsi à la fêle entre l'estocade d'un ennemi et la hache du bourreau. Leur mettra la main dessus qui voudra; mais, parles yeux de ma chatte! je m'en défends. Kos ordres ne sont point pour le comte, mais pour la comtesse de Marillac! Cordieu! si nous voulions, nous aurions aujourd'hui dans la ratière le ménage complet !

— Oui, dit un des archers, il semble que, par façon galant&, le messire est venu se battre sous les fenêtres de sa femme, pour lui dooKer l'agréable passe- temps de le voir luer.

Le page n'entendit plus que quelques mots encore ; et en grande hâte il tourna la [lelite plaine pour rejoindre son mailre.

On avait transporté le corps du marquis de Rieux dans une voiture, et déjà Marillac s'éloignait en compagnie de son beau frère et de Cinq-Mars, l:)T!,(\\.ie Monseig/ieur [)avulk sa rencontre. Empressé qu'il était de lui donner des nouvelles de la comtesse, le page le saisit vivement par le bras; mais le comte, le repoussant avec rudfsse, j?ta un cri de douleur ; et le i)auvre enfant resta muet, interdit, en voyant la pâleur de son visage, et le sang qui bouillonnait sous sa chemisette. Marillac avait eu l'épaule fracassée par un coup de feu; et Monseimevr , baissant la tête, n'ayant plus d'autre pensée que la blessure de son maître, le suivit silencieux jusqu'au moulin d'Olivet, où le valet de chambre de Cinq-Mars, élève barbier-chirurgien, s'était tenu, prêt à la circonstance, avec nn appareil de pansement.

Depuis quelques minutes, les champions avaient disparu; mais Louise et Lesueur, encore terrifiés par le spectacle du combat, ne trouvaient plus un mot t se dire. Cette jeune femme, lout-à-l'heure si forte dans ses résolutions, si fière même d'un danger qui donnait à son amour le caractère sacré du dévoûmen t, sentait naître dans son àme coBime une impression de remords. Elle comprenait que, même victime d'un devoir impoié par la fraude, la femme, se courbant sous l'opinion du monde , doit subir toute sa part de malheur; que le ciel n'a pas voulu qu'elle pût à son gré changer sa destinée, puisqu'il a réservé une palme pour la vertu qui souffre cl se résigne; et qu'enfin, devant le tribunal de Dieu, comme devant celui des hommes, il n'est pas permis de se faire justice à soi-même.

Lesueur éprouvait le besoin de rendre le calme à son amie; mais où pouvaient frapper ses paroles d'amour , quand le fatal édit retentissait encore aux oreilles de Louise, et que l'écho semblait n'en avoir pas fini de répéter le bruissement des armes de son mari?

— Eh bien ! lui dit-elle, voulant à tout prix rompre ce silence; eh bien ! crois-tu encore aux longs jours de repos et de bonheur que nous nous étions promis?

— Qui peut nous en ôler l'espoir'? répondit Lesueur, — s'armant d'un visage tranquille pour la rassurer.— Louise, on ignore notre retraite, et ce n'est pas ici qu'ils viendront nous chercher !

— Et pourtant, c'est là, sous nos yeux, qu'il est venu, lui I Ton père te l'avait dit, et tu me l'as répété : — Le hasard marche souvent dans les voies de la Providence.— Si c'est le

' hasard (jui l'a conduit devant nous, qui sait si Dieu n'a pas fait naître ce singulier rapprodiemcnt pour nous inspirer le remords de notre faute !

— De notre faute ! réiiéta Lesueur avec tristesse : ainsi donc tu te rcpens de mon bonheur!

— Non, j'en atteste le ciel ! mais je me repens de l'avoir

entrailé dans mon mauvais sort! Dis-moi, rcprit-ell

avec un grand trouble, une idée me poursuit : es- lu bien sur qu'il n'a pas succombé dans ce combat? L'as-tu bien vu toimême s'éloigner avec les autres? Tu me l'as dit.... si^iu t'étais abusé!... S'il était là, gisant dans la poussière!... attendant dos secours... Lesueur, il y faudrait courir!... car j'ai porté son nom 1 ... — Quelle est cette nouvelle rumeur qui s'élève?... Oh! je ne puis vivre ainsi!... il faut que je voie!

Elle s'avance précipitamment vers la fenêtre, et tout-àcoup, reculant de deux i)as, se cachant la-figure entre ses mains, d'une voix presque inarticulée :

— UcgarJe à ton toui', et invoquons Dieu ! dit-elle. Lesueur, sans la comprendre, suivit de l'œil la direction

qu'avait prise le regard de Louise : une sueur froide glaça tout son corps, et il resta saisi de stupeur.

Jae-4ues Sirois, accompagné de quelques hommes portant l'arquebuse, s'était déjà emparé de tous les abords de la maison, et semblait n'attendre qu'un signal pour envahir leur asile. Lesueur reconnut, marchant auprès d'eux, un jeune garçon qui d'abord paraissait tes conduire, et qui ensuite disparut rapidement : c'était i^/wwcijwfur! Louise aussi avait cru l'apercevoir guidant les archers de la prévôté de Parîs.

— Marillac!... murmura Lesueur avec un accent de haine. -•■ Oui, dit Louise, il nous a découverts, il nous a livrés !

il se venge!... Ce n'était donc point un hasard!"

Quelques iiistans se passèrent encore dans une cruelle perplexité, pendant lesquels la rumeur s'assoupit; la petite bande de Jacques Sirois faisait même en apparence mine de s'éloigner; mais tandis que Lesueur, aus^désespoir, sans se tromper lui-même, essayait encore de rassurer Louise, une nouvelle troupe de gens armés, débouchant des environs du couvent des bénédictines, se montra devant la maison de Beaufroy. Un homme en robe noire la précédait. C'était lui que Jacques Sirois avait attendu. .

— Mourir! mourir pour moi ! s'écria Lesueur en tombant sur un siège, accablé par sa douleur et par sa faiblesse; — mourir! parce que tu m'as aimé !

Louise fait un dernier effort pour montrer un courage qu'elle n'a plus ; elle tend sa main vers Lesueur, mais c'est une main qui liemble; elle veut parler, les larmes et les sanglots lui étei.gnent la voix.,

— Quoi! dit l'artiste retrouvant des forces dans la fièvre qui le brûle, ne tenlerai-je donc rien pour la sauver!

Soudain une dernière espérance brille à ses yeux.

— Ecoute, dit-il , la croisée de ce cabinet qui lient à notre chambre, donne sur le petit enclos de la maison. J'attacherai solidement le rideau au balcon, lu te laisseras glisser jusqu'à terre, et en quelques secondes tu gagneras le couvent des bénédictines, où l'on ne te refusera pas un asile.

Il n'y avait point un moment à perdre. Déjà l'on frappait à coups redoublés ù la porte extérieure.

Lesueur court au cabinet; mais au même instant des voix confuses montent à lui, et l'extrémité d'une longue échelle tombe sur l'appui de la fenêtre qu'il vient d'ouvrir. Atterré, anéanti, il ne doute point que les archers qui cernent le logis ne tentent l'escalade de ce côté. A peine en est-il sorti, à peine a-t-il fait glisser le verrou dans sa gâche, qu'un bruit sourd fait gémir et crier le plancher du cabinet : on y a pénétré I

— Ils sont là! s'écrie-t-il avec désespoir.

Louise épouvantée, mue par le seul instinct de la terreur, se précipite vers l'escalier, sans idée, sans autre volonté que celle de fuir les hommes qui sont là. Elle-même ouvre la porte du palier, et Jacques Sirois et ses archers, suivis d'un conseiller aux enquêtes, se présentent devant elle.

L'homme en Fobe s'avance vers Louise, tandis que Lesueur, épuisé par ces secousses horribles, s'ap'^uyant à la muraille, ouvre des yeux hagards, cherchant autour de lui une arme que son bras affaibli ne pourrait même plus soutenir.

— Pardonnez à la pénible mission dont je suis chargé, madame la comtesse,— dit le conseiller, son chaperon fourré à la main, en honorant d'un salut profond l'ex-favorite; — vous êtes sous puissance de mari, et depuis deux jours et deux nuits, celte maison vous sert d'asile, et vous n'y logez pas seule ! Monsieur de Maiilkc n'a point paru ici ; donc,

SATNTINE.

c'est au nom du roi et de la loi, madame, que je vous somme de me suivre, pour voas jusiiûer devant qui il appartient du trime d'adultère dont vous êtts accusée.

— Au nom du roi!... du roi Louis XIII! n-pèlcla comtesse dans ui.'e sorte de délire, on passant rapidement sa main sur son îVonl tt dans ses cheveux, csmme pour rapi'cler sa raison t|ui lui échappe. — Du roi ! Ohl qu'il n'a pas tenu à lui que je ne fusse coupable plus tôt !

— Ainsi, vous avouezleciimeàvousimpulé? dit l'iiorame de justice, habile a transformer en aveu une parole imprudente.

— Oui, répond la jeune femme avec égarement, oui... javoue... Enimen£z-moi... Je veux mourir! Je suis prête à rendre compte de ma conduite au roi... et à Dieu !

El!e essaie de faire un pas, ses jambes plient, son corps s'affaisse ; elle tombe les genoux en terre. ♦

Lesueur s'élance vers elle et l'étreint dans ses bras avec trani^pûri, avec rage. — Marillac! Maiillac! s'écric-l il; et dans son cœur, c'est une nalédiclion jetée sur celui qu'il croit l'auteur de leur perte, lorsque tout-à-coup la porte du cabinet, ébranlée sous une secousse violente, cède, et le verrou vole au milieu de la chambre.

Un homme, le visage livide, son pourpoint coupé et ensan- };laniéè l'épaule gauche, s'avance, et promenant tièremcnt son regard sur lesassislans, il ('tend sa main sur la têle de Louise en signe de protection.

— Celte femme est la mienne, messieurs, dit il; quel autre que moi aurait le droit de l'accuser? Dieu m'en garde! car elle est innocente du crime qu'on lui inipule. Si elle est ici, c'est par mon ordre! par mon ordre qu'elle y est venue! par mon ordre qu'elle y a demeuré depuis deux jours !

Tous étaient restés i;nmobiles de surprise ;"i celle soudaine apparition ; et Louise, relevant la têle vers Rlarillac, aitacliait sur lui un regard encore, indécis.

— Cependant, dit l'homme noir en s'adrcssant au comte,

— madame, de sun propre' aveu, a reconnu sa fiule!

— Oui, — reinit l'iiéroique offensé, le creur navré de ne p3uvoir mi'mejius meltre en doute la culpabilité de Louise;

— elle vous l'a avouée, mais pour vous forcer de l'emmener, pour vous éloigner de cette maison où j'étais caché... làl — et d'un geste il indique le cabinet;— car, s'il esiici un coupable que la loi puisse atteindre, ce coupable, c'est moi ! ])Oursuivit-il, moi qui viens de me battre pour venger son iionneur insulté! moi qui viens de punir son calomniateur! Par ma mère! eussé-je risqué de mourir pour elle sous la main d'un adversaire ou sous le glaive de la loi, si je ne l'avais suc innocente?

L'homme de robe hésitait encore; cependant les discours de Marillac, sa présence dans In maison habitée par la comtesse, semblaient devoir annuler l'ac^ usalion.

Le comte aida Louise à se relever : — Remettez-vous, madame, lui dit-il, ctcesstz de trembler pour moi. —Et la ])ressant contre sa poitrine, s'adressanl au conseiller : — Où donc prélendez-vous trouver la femme adultère? Est-ce entre les bras de son mari ?

Lesueur ne sait s'il rêve ou s'il veille: en admiration devant tant de générosité, dans l'attitude d'un coupable, il sellent les yeux baissés devant cet homme qui a su racheter si noblement tous ses torts.

Quant à Louise, l'âme paralysée par trop d'émotions, elle demeure mu»tte, insensible ; penchée sur le sein de Marillac, comme la statue de marbre contre la colonne (|ui lui sert d'appui, elle ne comprend pas encore qu'il vient de dévouer sa vie i)our sauver la sienne, et que ce sang qui le couvre a coulé pour elle. Trop longtemps die l'avait reaudit dans son cœur pour le concevoir toul-ù-coup tel (|u'il se montrait en ce moment!

Si le conseiller aux enquêtes ne pouvait faire usage de la loi sur l'adultère, du moins l'édit contre les duels lui livrait une capture assurée. Jaciiues Sirois se^oit l'ordre de se saisir du comte de Marillac. Il obéit presque à regret.

— Monsieur le comte, lui dit-il, gardez bon courage! Cordieu! la loi est-elle donc plus forte que le canon, et celui qu'ont resiiecté les boulets des Espagnols se verra-t-il abattu

par un chilTon de papier? Nous sommes d'anciennes connaisances, reprit Sirois; et, foi de soldat, j'aimerais autant vous suivre comme mon capitaine, que vous précéder comme mon prisonnier.

— Marchons! dit Marillac, qui se sentait au bout de ses forces. Il fit un dernier geste vers la comtesse.

Alors seulement, et «luand déjà le comte, entouré de soldats, franchissait le seuil de la chambre, Louise entrevit la grandeur du sacrifice : elle se précipita sur la main (ju'il lui tendait, la porta à ses lèvres, et, malgré l'av(«'r sombre qui s'ouvrait devant lui, malgré ses soutirâmes qui se réveillaient plus aiguës, le signe du triomphe biilla sur les traits de l'époux : il venait de sentir une larme tomber sur sa main !

La comtesse, anéantie, se soutenant à peine, essayait del« suivre, quand elle entendit une voix émue et défaillante murmurer tout bas, près d'elle :

— Adieu, Louise!

— Adieu, Lesueur! dit elle avec un sanglot; adieu ù toujours! C'est maintenant que notre amour serait impur devant Dieu!

l IIL

LA B.VSXILLE.

Huit gro.-ses tours réunies par un nombre égal de massifs de pierre, soiidemojit assises dans les profondeurs d'un laige fossé, foi tiliées d'une courtine fl,;nquée de bastions, protégées par les yeux vigilans des sentinelles et par la bouche menaçante des canons', telle était k l'extérieur la Hasulle Saint Antoine. Lugubre perspeclive, elle se dressait ù l'extrémité de la ligne des, boulevards comme un vieux sépulcre de famille au bout de la riaule allée d'un parc.

C'est là , dans une chambre vet-rouillie et barmiiillce, mais oU pouvaient pé'iX'lrer du moins l'air frais et (juelques rayons de soleil, que depuis deux jours, étendu sur un lit d8 douleurs, logeait le comtede.Marillac.

Les efforts qu'il a (Als pour franchir les murs de l'enclos de Beaufroy, pour soulever, aidé de son page, la longus échelle, pour pénétrer entih auprès de Louise, cl la i-aiiTcren se dévouant lui-même, tant d'émotions qui l'ont torturé dans celte cruelle matinée, avaient irrité, envenimé sa blessure. Une lièvre ardente s'était déclarée; elle se;ile lui donnait encore des forces factices, mais en épuisant en lui les principes de la vie.

Les pensées qui l'agitaient n'étaient pas de nature à lui rendre le calme. Louise était coupable-, il n'en pouvait plus douter!

— Allons! se disait-il, je n'aurai accompli ma t5clie qu'à moitié, en la dérobant au chûlimenl, mais non à la faute I Pauvre jeune fille! qu'il nous a fallu de persévérance à tous pour la perdre! Monsieur le cardinal, et vous, roi très cbr4tien, nous répondrons pour elle tous trois là-haut, je l'espère !... Mais qu'est-elle devenue?... que devicndra-t-cile?

11 demeurait absorbé dans ces réflexions désolantes, (|uand son page, qui l'avait suivi jusque sous les verrous de la Bastille, placé alors près de la fenêtre, examinant avec Hna curiosité d'enfant et les sentinelles en vcdelte le long des parapets, et plus loin les gens du peuple, libres et joyeux, qui descsndaient le faubourg ou traversaient le boulevard , poussa tout-à-coup un cri de surprise, et de joie.

— Qu'est-ce, garçon? lui dit son maître ; viens lu d'entendre sonner l'heure de ton déjeuner?

— Monsieur le comte! monsieur le comte! — balbutia le page on frappant daas ses mains, et tenant toujours ses regards fixés entre les barreaux de la croisée, —c'est elle!... c'est bien elle!... madame la comtes.sel... qui passe en ce iKomrnt devant le jardin des arquebusiers, et sedirli-e vers lechAteau!

— Louise!... Mais lu t'abuses, mon enfant : pour ceux de ton âge, toutes les femmes se ressemblent.

DNE MAITRESSE DE LOUIS XIII

Page 1