DERNIER JOUR D'UN CONDAMNÉ
Bicêîre.
Condamné à mort !
Voilù cinq semaines que j'habite avec cette pensée, toujours seul av'tc eHe, toujours glacé de sa présence, toujours courlié sous son poids !
Autrefois, car il me semble qu'il y a plutôt des années que des semaines, j'étais un homme comme uu autre homme. Chaque jour, chaque heure, chaque minute avait son idée. Mon esprit, jeune et riche, était plein de fantaisies. Il s'amusait à me les dérou'er les unes après les aulrts, sans or^lre et sans fin, brodant d'inépuisables arabesques cette rude et mince étoffe de la vie. C'étaient des jeunes lilles, de splendides chapes d'évêques, des batailles gagnées, des théâtres pleins de bruit et de lumières, et puis encore des jeunes .filles et de sombres promenades la nuit sous les largfs bras, des marronniers. C'était toujours fête dans mon imagination. Je pouvais penser à ce que je voulais, j'étais libre.
Maintenant je suis captif. Mon corps est aux fers dans un cachot, mon esprit est en prison dans une idée. Une horrible, une sanglante, une implacable idée! Je n'ai plus qu'une pensée, qu'une conviction, qu'une certitude : — Condamné ) mort !
Quoi quftje fasse, elle est toujours là, cette pensée infernale, comme un spectre de plomb à mes côtés, seule et jalouse, chassant toute distraction, face à face avec moi misérable, et me secouant de ses deu\ mains de glace, quand je veux détourner la tête ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes où mon esprit voudrait la fuir, se mêle comme un refrain horrible à toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi afls grilles hideuses de mon cachot, m'obsède éveillé, épie mon sommeil convulsif, et reparait dans mes rêves sous la forme d'un couteau.
Je viens de m'éveiller en sursaut, poursuivi par elle, en me disant : — Ah ! ce n'est qu'un rêve ! — Eh bien I avant même que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pensée écrite dans l'horrible réalité qui m'entoure, sur la dalle mouillée et suante de ma cellule, dans les rayons piles de ma lampe de nuit, dans la trame grossière de la toile de mes vêtemens, sur la sombre figure du soldat de garde dent la giberne reluit à travers la grille (fu cachot, il me semble que déjà une voix a murmuri à non or<lll« : — Condamné à mort I
C'était par une belle matinée'"d'août.
Il y avait trois jours que mon procès était entamé ; trois jours que mon nom et mon crime ralliaient chaque malin unëhuée de spectateurs, qui venaient s'abattre sur les bancs de la salle d'audience comme des corbeaux autour d'un cadavre; trois jours que toute cette fantasmagorie des juges, dTs^ témoins, des avocats, des procureurs du roi, passait et rëpâisiit~devani moi, tantôt grotesque, tantôt sanglarite; toujours sombre et fatale. Les deux premières nuits, d'inquiétude et;de terreur, je n'en avais pu dormir; la troisième, j'en avâisdorrai d'ennui et de fatigue. A minuit, j'avais laissé les juresHélibérant. On m'avait ramené sur la paille de mon cachot, et j'étais tombé sur-le-champ dans uu sommeil profond," dans un sommeil d'oubli. C'étaient les premières heures de repos depuis bien des jours.
: J'étais encore au plus profond de ce profond sommeil lorsqu'on vint ;me réveiller. Cette fois il ne suffit point du pas lourd et des ^souliers ferrés du guichetier, du cliquetis de son nœud de clefs, du grincement rauque des verrous ; il fallut pour me tirer de ma léthargie sa rude voix à mon oreille^et sa main rude sur mon bras. — Levez-vous donc ! -I^Tj-ouvris les yeux ; je me dressai effaré sur mon séantEn ci moment, par l'étroîteet haute fenêtre de n>a cellule, je vis au plafo^ii(yu^orridoirj5^n,^ul ciel qii^il me fût don;;^ né d'entrevoir, ce j;eflet jaune où des >16'?'^Jy'4^3.5-âHi-l*l nèbres d'une prison savent si bien reconnaître le soleil. J'aime le soleil. ,- ■- - .^
— Ilfaitheau, dis- je au guichetier.— Il resta un moment sans me répondrej^onme^ne^cJiant s[ceJa valait la peine de dépêns'ër uné'parole ; puis' avec quelque effort il mui-mura brusquement : — C'est possible, «e*?!^?.^ ^
Je demeurais jmmobile.jjesprit à demi endormi , Ja bj?^chësôîîriantê," l'œil fixé sur cette douce réVerbératien dorée qui diaprait le plafond. — Voilà une belle journée, répétai-
je. — ',Oui, me répondit l'homme; on vous attend.
il Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta violemment dans la réalité. Je revis soudais, comme dans la lumière d'un éclair, la sombre salle des asr sises, le fer à cheval des juges chargé de haillons ensanglantés, les trois rangs de témoins aux faces stupides, les d«ux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robe»
VICTOR HUGO
iiûirps s'apiler, et les têtes de la foule fourmiller au fond dans l'ombre, et s'arrêier sur moi le regard lixe de ces douze jurés, qui a\aierU veillé pendant que je dormais !
Je me levai ; ines dents claiiuaieni, mes mains tremblaient et ne savaient où trouver mes vêiemens -, mes jambes étaient faibles Au premier p is que je Us, je trébuchai ,comme un porleraix trop chargé. Cependant je suivis le geôlier.
Les deux î^'-ndarmes m'alienilalenl au seuil de la cellule. Od me remit les nieiioites. Cela avait une petite serrure compl.quée qu'ils ftrmèreni utcc soin. Je laissai faire: c'était une machine sur une machine.
Nous traver.-âmes une cour intérieure. L'air vif du malin me ranima. Je levai la têie. Le ciel était bleu, et les rayons chauds du soleil, découpés par les longues cheminées, traçaient de grands angles de liimicre au faite des murs hauts et sonibrcs de la prison. Il faisait beau en effet.
IN'ous moniàmes un escalier tournant en vis; nous passâmes un 'oriiiior, puis un autre', puis un troisième; puis une porte basse s'ouvrit. Cn air chaud, mêlé di- bruit, vint me frapper au visage , c'était le souffle de la foule dans la salle des assises. J'entrai.
Il y eut à mon a'ijparilion une rumeur d'armes et de voix. Les ljan(|ueites se dcplacÈrenl briiyamm»nt, les cloisons craquèrent ; et,, pendant que je traversais la longue sa'.le, entre deux masses de peuple murées de soldats, il me semblait que j'étais le centre aui|uel se rattachaient les fils qui faisaient mouvoir toutes ce . faces bi antcs et penchées.
En cet instant je m'aperçus (|ue j'étais sans fer.î ; mais je ne pus me rappeleryoù ni quand on me les avait ôtés.
Alors il se l'.t un grand silence. J'étais parvenu à naa place. Au moment où 'e tumulte 'essadans la foule, il cessa aussi dans mes idées, .le cumpris lout-à-coup clairement v.i que je n'avais fiiit qu'entrevuir confusément jusqualois, que le moment décisif était venu, et que j'étais là pour entendre ma sentence.
L'exi'liqiie (jui pourra, de la manière dont celte idée me vint, elle ne me cùusa pas de terreur. Les fenêtres étaient ouvertes; l'air et le b.uit de la ville ariivaient librement du dehors : la jalle était oiaire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil traçaient çà et \ii la liguie lumineuse des croisées, tantôt allongée sur le plancher, tantôt développée sur les tables, tantôt brisée à l'angle des murs ; et de les losanges éclaians aux fenêtres chaque rayon découpait dans l'air un grand prisme de poussière d'or.
Les juges, au fond dr! la salle, avaient l'ai'r satislait^ probablement de i:î joie d'avoir bientôt lini. Le visage du présidetil, doucement éclairé par le reflet d'une vitre, avait quelque chose de calme et de bon ; et un jeune assesseur causiii presque gaiment, in chittûnnant son rat^at, av c une jolie dame en cliapeau rose, plai ée. par faveur derrière lui.
Les jurés seuls paraissaient blêmes et abattus, mais c'était spparemnKnt la fatigue d'avoir veillé toute la nuit. Quelques-uns baillaient. Uien, dans leur contenance, n'annonçait des hommes qui viennent de porter une semence de morî, et sur les ligures de C'-s bons bourgeois je ne devinais qu'une g^nde cuve de dormir. ■-
En lac; de moi, une fenèlre était toute grande ouverte. J'entendais rire sur le quai des marchandes de (leurs ; cl au bord de la croisée, une jolie petite phinlc jaune, toute pêuéirée d'un ray&n de soleil, jouait avec le vent dans Une fente de la (lierre.
COiiimenl une idée sinistre aurait-elle pu poindre parmi tant de gracieuses sensatiot s? Inondé d'air ei de soleil, il me fut impossible de pens r i autre chose qu'à la liberté; l'espérance vint rayonner <n moi, comme le jour autour de moi, et, coniianl, j'aitendis ma sentence comme on attend la dé ivrance et la vie.
Cependant mon avocat arriva. On l'; ttendait. 11 venait de déjeuner copieusement et de bon appétit. Parvenu à s:i place, il se pencha vers moi avec un sourire. — J'espère, me dit-il. — N'est ce pas? réponriis-je, léger et souriant aussi. — Oui, reprit-il ; je ne sais rien encore de leur déclaration, mais i's auront sans doute écarté la préméditation, et alors ce ne sera que \ei travaux forcé»^ù perpétuité. —
Que me dites-vous là, monsieur?- répliquai je indigné : plutôt cent fois la mort!
Oui, la mort ! — Et d'ailleurs, me répétait je ne sais quelle voix intérieure, qu'est ce que je risque à dire cela? Al-on jamais prononcé sentence oc mort aulrenient qu'à minuit, aux llambeaiix, dans une salle sombre et noiie, et par une froide nuit de pluie et d'hiver? Mais au mois d'noùt, à huit heures du malin, un si beau jour, ces bons jurés, c'est impossible! Et mes yeux revenaient se lixer sur la jolie fleur jaune au soleil.
Tout-à-coup le président, qui n'attendait que l'avocat, m'invita à me lever. La troupe porta les armes ; comme par un mouvement électrique, toute l'assemblée fut debout au même instant. Une figure insignifiinie et nulle, plaée à une t;:ble au-dessous du tribunal, c'était, je pense, le greffier, prit la parole, et lut le verdict que les jurés avaient prononcé en mon absence. Lue sueur froide sortit de tous mes membres ; je m'appuyai au mur pour ne iias toniber.
— Avocat, avezvous quelque c!:ose ' dire sur l'application de la peine ? demanda le président.
J'aurais eu, moi, tout à dire; mais rien ne me ^nt. Ma langue resta co lée à mon palais.
Le défenseur se leva.
Je compiis qu'il cherchait à atténuer la déclaration du jury et à mettre dessous, au lieu de la peine (lu'elle provoquait, l'autre peine, celle que j'avais été si blessé de lui voir espérer.
Il fallut que l'indignation fût bien forte pour se faire jour à travers les mille émotions qui se disputaient ma pensée. Je voulus répéter à haute voix ce que je lui avais dt'jà dit : Plutôt cent /ois la mort! mais l'haleine me manqua, et je ne pus que l'arrêter rudement par le bras, en triant avec une force convulsive : — ]Non !
Le procureur-général combattit l'avocat, et je l'écoulai avec une satisfaction slupide. Puis les juges soi tirent, puis ils renirèrent, et le président me lut mou arrêt.
— Condamné à mort ! dit la foule ; et tandis (|u'on m'emmenait, tout ce peuple se rua sur mes pas avec le fracas d'un édifice qui se démolit. Moi, je marcliais, ivre et stupéfait. Une révulution venait de se faire en moi. Jusqu'à rariêi. de mort, je m'étais senti respirer, palpiter, vivre dans le même milieu que les autres hommes; maintenant je di.>-tin;^uais clairement comme une clôture entre le monde et moi. Kien ne m'apparaissait plus sous le même aspect qu'auparavant. Ces larges fenêtres lumineuses, ce beau soleil, ce ciel pur, cette jolie fleur, tout cela éiait blanc et pâle, de la couleur d'un linceul. Ces hommes, ces femmes, ces enfans qui se pressaient sur mon passage, je leur trouvais des airs de fantômes.
Au bas de l'escalier, une noire et sale voiture grillée m'.iitendail. Au moment d'y monter, je rejiardai au hasard dans la place. — Un condamné ù mort ! criaient les passans en courant vers la voiture. — A travers le nuage qui me semblait s'être interposé entre les choses et moi, je distinguai deux jeunes filles qui ne suivaient avec des yeux avides. — Bon ! dit la pks jeune en battant des mains, ce sera dans six semaines !
Guiidamné à mort I
Eh bien I pourquoi non ? / es /lo/nme.i, je me rappelle l'avoir lu dans je ne sais ([uel livre où il n'y avait que cela de bon, les hommes sont tous condamnés à mort arec des sursis indéfinis. Qu'y a-t-il donc de si change à ma situation ?
Depuis l'heure où mon arrêt m'a été ijroiioneé, combien sont morts qui s'arrangeaient pour une longue v e ! Combien m'ont devancé, qui, jeunes, libres et sains, (Omptaient bien aller voir tel jour tomber ma tête en place de Grève ! Combien d'ici là peut-êire qui mar. lient et respirent au grand air, entrent et sortent à leur gré, et qui me devanceront encore !
Et puis, qu'est ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? Eb vérité, le jour sombre et le pain noir du cacbot,
LE EŒRNIER JOUR D'UN COiNDàMNE.
]a portion de bouillon maigre puisée au baquet des galériens, être rudoyé, moi qui suis raflinépar réducalion, être brutalisé des guichetiers et des gardes-cliiourmes, ne pas voir un être humain (|ui me croie digne d'une parole et ù qui je la rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai fait et de ce qu'on me fera : voilà à peu près les seuls biens que puisse m'enlever le bourreau.
Ali ! n'importe I c'est horrible !
La voiture noire me transporta ici, dans ce hideux Bicêtre.
Vu de loin, cet édifice à quelque m ajesté. 11 se déroule à l'horizon, au front dune colline, et à distance garde quelque chose de son ancienne splendeur, un air de château de roi. Mais à mesure que vous approchez, le palais devient masure. les pignons dégradés blessent l'œil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales façades : on dirait que 15s murs ont une lèpre, l'ius de vitres, plus de glaces aux fenêtres ; mais de massifs barreaux de fer entrecroisés, auxquels se colle çà et là quelque hâve figure d'un galérien ou d'un fou.
C'est la vie vue de près
A peine arrivé, des mains de fer s'emparèrent de moi. On multiplia les préeauiions : point de couteau, point de fourchette pour mes repas ; la camisole de force, une espèce de sac de toile à voilure, emprisonna mes bras ; on répondait de ma vie. Je m'étais pourvu en cassation. On pouvait avoir pour six ou sept semaines de celte affaire onéreuse, et il importait de me conserver sain et sauf à la place de Grève.
Les premiers jours ou me traita avec une douceur qui m'était horrible. Les égards d'un guichetier sentent l'échafaud. Far bonheur, au bout de peu de jours, l'habitude reprit !e dessus ; ils me confondirent avec les autres prisonniers dans une commune brutalité, et n'eurent plus de ces distinctions inaccoutumées de politesse qui me remettaient sans cesse le bourreau sous les yeux. Ce ne fut pas la seule amélioration. Ma jeunesse, ma docilité, les soins de l'aumônier de la prison, et suïJout quelques mots en latin que • j'adressai au uuneierge, qui ne les comprit pas, m'ouvrirent la promenade une fois par semaine avec les autres détenus, et firent disparaître la camisole où j'étais paralysé. Après bien des hésitations, oa m'a aussi donné de l'encre^ du papier, des plumes et une lampe de nuit.
Tous;les dimanches, après la messe, on me lâche dans le préau, à l'heure de la récréation. Là, je cause avec les détenus; il le faut bien. Ils sont bonnes gens, les misérables: Ils me content leurs tours, ce serait à faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils m'apprennent à parler argot, à rouscailler bigorne, comme ils disent. C'est toute un langue entée sur la langue générale comme une espèce d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une énergie singulière, un pittoresque effrayant : il y a du résiné sur le trimar{i\i sang sur le chemin); épouser la veuve (être pendu), comme si la corde du gibet était veuve de tous les pendus. La tête d'un voleur a deux noms : la sorbonne, quand elle médite, raisoniTe et conseille le crime ; la /;-o«c/ie,quand le bourreau la coupe. Quelquefois de l'esprit de vaudeville : un cachemire d'osier (une hotte de chiffonnier); la nunteuse (la langue) ; et puis partout, à chaque instant, des mots bizarres, mystérieux, laids et sordides, venus on ne sait d'où: le taule (le bourreau), la cône (la mort), la placarde (la place des exécutioi.s). On dirait des crapauds et des araignées. Quand on entend parler cette langue, cela fait l'effet de quelque chose de sale et de poudreux, d'une liasse de haillons que l'on seconeraii devant vous.
Du moins ces hommes-là me plaignent, ils sont les seuls. Les geôliers, les guichetiers, les porte-clefs, — je ne leur en veux pas,— causent et rient, et parlent de moi, devant moi, oemme d'nne chose.
Je me suis dit :
— Puisque j'ai le moyen d'écrire, pour([UOi ne le ferais-je pas? Mais (luoi écrire? l'ris entre quatre murailles de pierre nue et froide, sans liberté pour mes pas, sans horizon pour mes yeux ; pour unique distraction, machinalement occupé tout le jour à suivre la marche lente de ce carré blanchâtre que le judas de ma porte découpe vis-à-vis sur le mur sombre, et, comme je le disais tout à l'heure seul à seul avec une idée, une idée de crime et de châtiment, de meurtre et de moit! est-ce que je puis avoir quelque chose à dire, moi qui n'ai plus rien à faire dans ce monde? et que Irouverai-je dans ce cerveau flétri et vide qui vaille la peine d être écrit?
Pourquoi non? Si tout, autour de moi, est moi;otone et décoloré, n'y at-il pas en moi une tempête, une lutte, une tragédie? Cette idée tixe qui me possède ne se présenie-l-elle pas à moi à chaque heure, à chaque instant, sous une nouvelle forme, toujours plus hideuse et plus ensanglantée à mesure que le terme approche? Pourquoi n'essaierais-je pas de me dire à moi-même tout ce que j'éprouve de violent et d'inconnu dans la situation abandonnée où me voilà? Certes, la matière est riche ; et, si abrégée que soit ma vie, il y aura bien encore dans les angoisses, dans les terreurs, dans les tortures qui la rempliront de cette heure à ia dernière, de quoi user celte plume et tarir cet encrier. — D'ailleurs ces angoisses, le seul moyen d'en moins souffrir, c'est de les observer; et les peindre m'en distraira.
Et puis, ce que j'écrirai ainsi ne sera peut-être pas inutile. Ce journal de mes souffrances, heure par heure, minute par minute, supplice par supplice, si j'ai la force de le mener jusqu'au moment où il me sera physiquement impossible de continuer; celle histoire, nécessairement inachevée, mais aussi complète que possible, de mes sensations, ne porterat-elle point avec elle un grand et profond enseignement? N'y aurait-il pas dans ce procès-verbal de la pensée agonisante, daiis cette progression toujours croissante de douleurs , dans cettî espèce d'autopsie intellecluellc d'un condamné, plus d'une leçon pour ceux qui condamneat? Peut-être celte lecture leur rendia-l-elle la main moins légère quand il s'agira quelque autre fois de jeter une tèie qui pense, une tête d'homme, dans ce qu'il.'; appellent la balance de la justice! Peut être n'ont-ils jamais réfléchi, les malheureux! à cette lente succession de tortures que renferme la formule expédilive d'un arrêt de mort ! Se sont-ils jamais seulement arrêtés à cette idée poignante que dans l'homme qu'ils retranchent il y a une intelligence, une intelligence qui avait compté sur la vie, une âme qui ne s'est point disposée pour la mort? Non. Ils ne voient dans tout cela que la chute verticale d'un couleaii triangulaire, et pensent sans doute que pour le condamné il n'y a rien avant, rien après.
Ces feuilles les détromperont. Publiées peut-être un jour, elles arrêteront quelques mome*is leur esprit sur les souffrances de l'esprit; car ce sont celles-là qu'ils ne soupçonnent pas. Ils sont triomphans de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Hé! c'est bien décela qu'il s'agit! qu'est-ce que la douleur physique près delà douleur morale? Horreur et pitié, des lois faites ainsi ! Un jour viendra', et peut-être ces mémoires, derniers confidens d'un misérable, y auront-ils contribué...
A moins qu'après ma mfirt le vent ne joue dass le préau avec ces morceaux de papier souillés de boue, ou qu'ils n'aillent pourrir à la pluie, collés en étoiles ù la vitre cassée d'un guichetier.
Que ce que j'écris ici puisse être un jour 'itile à d'autres, que cela arrête le juge iirêl à juger, que cela sauve des malheureux, innocens ou coupables, de l'agonie à laquelle je SUIS condamné, pourquoi? à quoi bon? qu'importe? Quand mi tête aura été coupée, qu'est ce que cela me fait qu'on en coupe d'autres? Est-ce que vraiment j'ai pu penser ces fo-
VICTOR HUGO
lies? Jeter bas lïchafaud après que j'y aurai monté ! je vous demande un jieu ce qui m'en revi<-ndra?
Quoi ! le soif il, le printemps, les champs î>leins de fleurs, les oiseaux (ji.i scveilltnt !e malin, IfS iiuages, fesarlires, la nature, la lil erté, la vie. lO'ii cela nVst pl'.is à moi!
Ah ! c'est moi qu'il faudrait sauver !— Est-il bien vrai que cela nf se puul, qu'il faudra mourir demain, aujourd'hui pcut-(tro; fjuecela est aifisi ? 0 Di-u! l'horrible idée à se briser la lête au mur d.;- sou cachot !
CoH'ptons ce qui loe reste :
.Trois jours de délai après l'arrêt prononcé pour le pourvoi en Cjssalion.
Huit jours d'oubli au parquet de la cour d'assises ; après quoi les. piécf s, comrr.c ils disent, scntenvuvéesau mjnisire.
Quin7(; jours d'altrnie chez le minisl e, q"ui ni' sait sruletsent pas (|u'ellrs existent, et qui ccppndani est .supposé les transmettre, après examen, à la cour de cassation.
Lft, classement, nuniiTotage, enregistrement; car la guillotine est encombrée, et chacun ne doit passer qu'a son tour.
Quinze jours pour veiller à ce qu'il n:- vous soit pas fait de passe-droit.
Enfm, la cour s'assemble d'ordinaire un jeudi, rejette vingt pourvois en masse, en renvoie le tout au minisirc, qui renvoie au procureur-général, qui renvoie au bourreau. Trois jours.
Le matin du quatrième jour le substitut du pro -ureur-général se dit, en mettant sa cravate : — Il faut pourtant <fue cette affaire finisse^ Alors, si le substitut du grcflier n'a pas quelque déjeuner d'amis qui Icn empêche, l'ordre d'exécution est minuté, rédigé, mis au net, expédié, et le lendemain, dès l'aube, on entend dans la place de Grève clouer une charpente, et dans les carrefoars hurler à pleine voix des crieurs enroués.
En tout six semaines. La petite fille avait raison.
Or, voilà cinq semaines au moins, six peut-être, je n'ose compter, que je suis dans ce «abai on de Bicètre, et il me senb.e qu'il y a trois jours c'était jeudi.
Je viens de faire mon testament.
A quoi bon ? Je suis condamné aux frais, et tout ce que j'ai y suflira à peine. La guillotine, c'est fort cher.
.Te laisse une mère, je laisse une fenime, je laisse un enfant.
Une petite fille de trois ans, douce, rose, frêle, avec de grands yeux noirs et de longs cheveux châtains.
Elle avait deux cjis et ub nif is quand je l'ai vue pour la •dernière fois.
Ainsi, après ma mort, trois femmes sans fils, sans mari, sans père; trois orphelines de différente espèce; trois veuves du fait de la loi. •
J'admets que je sois justement puni , ces innocentes, qu'ontttlles fait? N'importe I on les déshonore, on les ruine; c'est la justice.
Ce n'est pas que ma pauvre vieille mère m'inquièie; elle a soixante-quatre ans, elle mourra du coup. Ou, si elle va quelques jours encore, pourvu que, jusqu'au dernier mon.ent, die ait un peu de cendre chaude dans sa chautJerette, elle ne dira rien.
Ma femme ne m'inquiète pas non plus, elle est déjà d'une mauvaise santé et d'un esprit faible, elle mourra aussi.
A moins qu'elle ne devienne folle. On dit que cela f»it vivre-, mais du moins l'intelligence ne souffre pas; elle dort; elle est comme morte.
Mais ma fille, mon enfant, ma pauvre petite Marie, (pii rit, qui joue, qui chanta à cette heure, e£ne pense à rien, c'est celle-là qui meïait mal)
Voici ce que c'est que mon cachot :
Huit pieds carrés ; quatre murailles de pierre de taille qui s'api;uient à angle droit sur un pavé de dalles exhaussé d'un degré au-dessus du corridi;r extérieur.
A droite de la porte, en entrant, une espèce d'enfoncement qui fait la dérision d'une aliûve. On y jette une botte de paille où le prisonnier est censé reposer et dormir, veto d'un pantalon de toile et d'une veste de coutil, hiver Comme été.
Au-dessus de ma tète, en guise de ciel, une noire voûte en ogive,— c'est ai;,si que cela s'appelle, — à laquelle d'épaisses toiles d'araignées pendent comme des haillons.
Du reste, pas de fenêtre.-, pas même de soupirail ; une porte où le fer cache le bois.
Je me trompe : au centre de la porte, vers le haut, une ouverture de neuf pouces carrés, coupée d'une grille en croix, et que le guichetier peut fermer la nuit.
Au dehors, un assez long corridor, éclairé, aérë au moyen de soupirirux étroits au haut du mur, et divisé en compartimensde maçonnerie qui cnmmuniqueni enire eux par une série de portes cintrées et basses; chacun de ces compartiments sert en quelque sorte d'anlic lambre à un cachot pareil au mien. C'est dans ces cachots que l'on met les forçats condamnés par le directeur de la prison à des peines de discipline. Les trois premiers cabanons sont réservés aux condamnés à mort, parce qu'étant plus voisins de la geôle, ils sont plus commodes pour le geôlier.
Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien château de Bicètre, tel qu'il fut bâti dans le quinzième siècle par le cardinal de Winchester, le même qui lU brûler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire cela à des curieux (|ui sonTvenus me voir l'autre jour dans ma loge, et qui me regardaient à distance comme une bête de la Ménagerie. Le guichetier a eu cent sous.
J'oubliais de dire qu'il y a nuit et jour un factionnaire de garde à la porte de mon cachot, et que mes yeux ne peuvent se lever vers la lucarne carrée sans rencontrer ses deux yeux fixes toujours ouverts.
Du reste, on suppose qu'il y a de l'air et du jour dans cette boite de pierre.
Puisque le jour ne paraît pas encore, que faire de la nuit' Il m'est venu une idée. Je me suis levé et j'ai promené raa lampe sur les quatre murs de ma cellule. Ils sont couvert» d'écritures, de dessins, de figures bizarres, de noas qui se mêlent et s'effacent les uns les autres. Il semble que chaque condamné ait voulu laisser trace, ici du moins. C'est du crayon, de la craie, du charbon, des lettres noires, blanches, grises, souvent rie profondes entailles dans la pierre, çà et là des caractères rouilles qu'on dirait écrits avec du sangf. Certes, si j'avais l'esprit plus libre, je prendrais intérêt à ce livre étrange qui se développe page à page sur chaque pierre de ce cachot. J'aimerais à recomposer un tout de ces fragmens de pensée, épars sur la dalle; à retrouver chaque honime sous chaque nom ; à rendre le sens et la vie à ces inscriptions mutilées, à ces phrases démembrées, à ces mots tronqués, corps sans tête, comme ceux qui les ont écrits.
A la hauteur de ino>n chevet, il y a deux cœurs enflammés, percés d'une flèche, et au-dessus .- Amour pour la vie. Le malheureux ne prenait pas un long engagement.
A cùté, une espèce de chapeau à trois cornes avec une petite figure grossièrement dessinée au-dessous, et ces mots : yive l'empereur \ 1824.
Encore des cœurs enflammés, avec cette inscription carae» téristique dans une prison : J'aime et j'adore Mathieu Danvin. Jacques,
Sur le mur opposé on lit ce nom : Papavoine. Le P niajuecule est brodé d'arabesques et enjolivé avec soin.
Un couplet d'une chanson obscène.
Un bonnet d« lib«rté sculpté assez (Hrofondéseiit dan» kl
LE DERNIER JODR D'UN CONDA.MNK.
pierre, avec ceci dessous;— JîonM. — /.o République. CVtait i un des quatre sous-officiers de La Rochelle. Pauvre jeune homme! Que leurs prélendues nécessités polititiues ssnl liifleises! |)our une idée, pour une rêverie, pour une abstraction, cette horrible réalilé qu'on appelle la puilloliue ! — Et moi, (|ui me plaignais, moi, misérable qui ai commis un véritable crime, qui ai versé du sang !
Je n'irai pas plus loin dans' ma recherche. —Je viens de voir, crayonnée en blanc au coin du mur, une image épouvantable! la ligure de cet échafaud qui. à l'heure qu'il est, se 'dresse peut-ê.Ve pour moi. — La lampe a failli me tomber des mains.
Je suis revenu m'asseoir précipitamment sur ma paille, la tête dans les genoux.-Puis mon cllVoi d'enfant s'est dissipé, et une étrange curiosité m'a repris de continuer la lecture de mon mur.
A côté ilu nom de Pspavoine, j'ai arraché une énorme toila d'araignée, tout épaissie par la poussière et tendue à l'angle de la muraille. Sous cette toile, il y avait quatre ou cinq noms parfaitement lisibles, parmi d'autres dont il ne reste rien qu'une tache sur le mur. — D.vutln, 4815. — Poulain, 1818. — Jea\ MAnriv, 1821. — Cast.uxg, 182.'5. J'ai lu ces noms, et de lugubres souvenirs me sont venus. Dautun, celui qui a cou|)é son frère en quartiers, et qui allait la nuit dans Paris jetant la tcte dans une fontaine, et le tronc dans un égout -, Poulain, relui qui a assassiné sa femme ; Jean Martin, cciui qui a tiré un coup <le pistolet à son père au moment oU le vieillard ouvrait une fenêtre; Castaing, ce médecin qui a empoisonné son ami, cl qui, le soignant dans cette dernière maladie qu'il lui avait faite, au litu de remède lui redonnait du poison ; et auprès de ceux-là Papavoine, Ihorrible fou qui tuait les cnfans à coups de couteau sur la tête !
Voilà, me disais-je, et un frisson de fièvre me nmntaitdans les reins, voilà quels ont été avant moi les hùtes de celte cellule. C'est ici, sur la même dalle où je suis, i|u'i!s ont pensé leurs dernières pensées, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur, dans ce carré étroit, (jue leurs derniers pas ont tourné comme ceux d'une bè:e fauve. Ils se sont succédé à de courts intervalles; il paraît que ce cachot ne désemplit pas. lis ont laissé la place chaude, et c'est à moi qu'ils l'ont laissée. J irai à mon tour les rejoindre au cimetière de Clamart, oii l'herbe pousse si bien! - Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux. Il est probable que ces idées me donnaient un accès de fièvre ; mais pendant que je rêvais ainsi, il m'a semblé tout-à-coup que ces noms fatals étaient écrits avec du feu sur le mur noir; un tintement de plus en plus en plus précipité a éclaté dans mes oreilles; une lueur rousse a rempli mes yeux; et puis il m'a paru que le cachot était plein d'hommes, d'hommes étranges, qui portaient leur tête dans leur main gauche, et la (lortaient par la bouche parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le poing, excepté le parricide.
J'ai fermé les yeux avec horreur, alors j'ai tout vu plus distinctement.
Rêve, vision ou réalilé, je serais devenu fou, si une impression brusque ne m'eût réveillé à temps. J'étais prêt à tomber à la renverse, lorsque j'ai senti se traîner sur mon pied nu un ventre froid et des pattes velues. C'était l'araignée que j'avais dérangée et qui s'enfuyait.
Cela m'a dépossédé. — Oh! ks épouvantables spectres! , — Non, c'était une fumée, une imagination de mon cerveau Tide et convulsif. Chimère à la Macbeth! les morts sont morts, ceux-là surtout. Ils sont bien cadenassés dans le sépulcre. Ce n'est pas là une prison dont on s'évade. Comment se fait-il donc que j'ai eue peur ainsi ? La porte du tombeau ne s'ouvre pas en dedans.
J'ai vu*ces jours passés une chose hideuse. Il était à peine jour, et la prison était pleine de bruit. On entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les
verrous et les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entrechoqués à la jieinture des geôliers, trembler les escaliers du haut en bas sous des pas prtHipi:és, et des voix s'appeler et so répondre des deux bonis des longs corridors. Mes voisins de cachots, les forçats eu punition, étaient plus gais qu'à l'ordinaire. Tout Ricêtre semblait rire, chanter, courir, danser.
Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tu* multe, étonné et attentif, j'écoutais, lin geôlier pas.sa.
Je me hasardai à l'appeler et à lui demander si c'était fête dans la prison. — Fête si l'on veut! me iépondi!-M. C'est aujourd'hui qu'on ferre les forçais qui doivcni pariir demain pour Toulon. Voulez-vous voii? cela voks amusera. C'était tn effet, pour un reclus solitaire, une bonne fortune qu'un spectacle, si odieux qu'il li'il. J'a^ceplai l'amusement.
Le guichetier prît les préciuiions d'usage pour s'assurer de moi, puis me conduisit dans une peiiie lellule vide, et absolument démenblée, qui avait une fenêire grillée, mais une véritable fenêtre à hauteur d'appui, et à iraVcTs laquelle on apercevait réellement le ciel.
— Tenez, me dit-il, d'ici vous verrez et vous entendrez. Vous serez seul dans votre loge, comme le roi.
Puis il sortit et referma sur moi serrures, cadenas et verrous.
La fenêlre donnait sur une conr carrée assez vaste, et autour de laquelle s'élevait des quatre ( ôlts, comme une muraille, un grand bâtiment de pierre de taille à six étages. Rien de plus dégradé, de plus nu, de p'us misérable à T'œil que cçfte quadruple façade peme d'uiie multiiudede fenêtres grillées, îuxqucUes se tenaient collés, du b.'^senhaut, une foule de visages maigres et bicmcs, pressés les uns audessus des autres, comme les pierres d'un mur, et tous pour ainsi dire encadrés dans les entrecroisenicns des barreaux de fer. C'étaient les prisonniers, spectateurs de la cérémonie en attendant leur jour d'être acteurs. On eût d;t des âmes en peine aux soupiraux du purgatoire qui donnci.i sur l'enfer. Tous regardaient en silence la cour vide encore. Ils attendaient. Parmi ces ligures é;einles et moi nés, çà et là brillaient quelques yeux perçans et vifs comme des poiuis de feu.
Le carré de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur lui-même. .Un des quatre pans de l'édili.e (celui qui regarde le levant) est coupé vers sou milieu, d ne se rattache au pan voisin que par une grille de ter. Celle grille s'ouvre sur une seconde cour , plus petite que la première, et, comme elle, est bloquée de murs et de pignons noiiâtres.
Tout autour de la cour principale, des bancs de pierre s'adossent à la muraille. Au miMeu se dresse une lige d« fer courbée, destinée à perler une lanterne.
Midi sonna. Une grande porte cochère, cachée sous un enfoncement, s'ouvrit brusquement. Une charrette, escortée d'espèces da soldats sales et honteux, en uniformes bleus, à épaulettes rouges et à bandoulièresjaunes, ( nira lourdement dans la cour avec un bruit de ferraille. Celait la chiourme et les chaînes.
■\u même instant, comme si ce bruit réveillait tout le bruit de la prison, les spectateurs des fenêtres, jusqu'alors silencieux et immobiles, éclatèrent en cris dt joie, en chansons, en menaces , en imprécations mêlées d'éciais de rire poignans ù entendre. On eût cru voir des masques de démons. Sur chaque visage parut une grimace, tous les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlèrent, tous les yeux flamboyèrent, et je fus épouvanté de voir tant d'étincelles reparaître dans celte cendre.
Cependant les argousins, parmi lesquels on distinguait, à leurs vêtemens propres et à leur effroi , quelques curieux venus de Paris, les argousins se mirent tranquillement à leur besogne. L'un d'eux monta sur la charrette, et jtla à ses camarades les chaîne», les colliers de voyage, et les liasses de pantalons de toile. Alors ils se dépecèrent le travail; les uns allèrent étendre dans un coin de la cour les longues chaînes qu'ils nomaiaient dans leur argol les fcel- Ifs; les autres déployèrent sur le pavé /es tajfeias, les chemises et les panial^nt; tandis que les plus sagaces examl-
SM
TICTOR HUGO.
naient un à un, sous l'a'il de leur ojtpilaine, pdit vieillard trapu, les carcans de fer, qu'ils éprouvaient ensuite en les faisant éiiiiceler sur le pavé. Le tout aux arclamalions railleuses (!es prisoiiniers. dont la voix n'elait dominée que par les rires bruyaiis des forçats pour qui cela se préparait, et qu'on voyait relégués aux croisées de la vieille prison qui donne mr la petite cour.
yuand ces apprêts fuient tcrrp.inés, un monsieur brodé en aigeiit, qu'in appelait wions/pi/r rins/xrteur , donna un ordre au direckurAt la prison; et un moment après, voilà que deux ou trois portes basses vomirent presque en même temps, et conime par bowlTees, dans la cour, des nuées d'hommes liideux, huilans et dét;uenillés. C'étaient les forçais.
A leur entrée, redoublement de joie aux fenêtres. Quelques uns d'enire eux, les i;raiids noms du laf;ne, furent .salués d'acclaniaiions et d'applaudissemens qu'ils recevaient a\ec une sorte de niodesiie Ccre. La plupart avaient des es- |)èces de chapeaux tressés d-e leurs propies mains, avec la caille du cactmt, et toujours d'une forme étrange, atin que, dans les villes oii l'on passerait, le chapeau fît remarquer la tête. Ceux-là étaient )>lus app'.iudis encore. Un, surtout, exiiiades transports d'enthousia.'^me : un jeune homme de dixs-cpl ans. qui avait un visage déjeune lillc. Il sortait du cacli(il,(ti il(l;,it au secret depuis huit jours; de sa botte de paille il s'élail fait un vêtemriil qui l'enveloppait delà téii' ai.x pieds, et il enira dans la cour en faisant la rouesur lui même avec l'agililé d'un serpent. C'était un baladin cond.iu né pour vol. Il y eut une rage de haitemens de mains et de i-iis de j"ie. Les galériens y répondaient, et c'était une cl ose effrayanie que cet échange de gailés entre les forçats €11 liirret les forçais aspirans. La société avait heai^'tre là, représentée par les geôliers et les curieux épouvaniés, le triuiela narguait en face, et de ce châtiment horrible faisait une !éie de famille.
A mesure qu'ils arrivaient, on les poussait, entre deux liiiies (le gardeiliiourmes, dans la peine cour grillée, où la ïifitedes médedns les attendait. C'fst là que tous tentaient vu (iernier cfTorl pour éviier le voyage, alléguant quelque ex'usi- de sainé : les yeux malades, la jaujbe lioiteuss, la niain nmiilée. Mais presciue toujours on les trouvait bons pour le bagne; et alorschaciin se résignait avec insouciance, oubliant en peu de minutes sa prétendue inlirmité de toute la vie.
La grille de la pi^lite cour se rouvrit. Un girdien fit l'appel par ordiealph. bétiiiuc; et alors ils sortirent un à un, et cha'iue forçai s'alla ranger l'ebout dans un coin de la grande ccui-, prés d'un compagnon donné par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi eha- un se voit réduit à lui-même; chacun porte sa chaîne pour soi, côte'à côte avec un inconnu; et si jiar hasard un forçat a un ami, la chaîne l'en sépare. Derniôre drs misères.
Quand il y en eut à peu près une trentaine de sortis, on releima la grilU'. Un argousin les aligna avec son bâton, jeta devant chacun d'eux uneiliemise, une veste et un pan- (alon de grosse loile, puis fit un signe, et tous commencèrent à sedeshaliiller. Un incident inaltMulu vint, comme à point nommé, changer celle humiliation en torture.
.Uisqu'alors le temps avait été assez beau; et si la bise d'ociohn; refroidissait l'air, de tem|is on temps aussi elle ouvrait çà et là dans les brunies grises du ciel une crevasse par où tombait uiirayon de soleil. Mais à peine les forçats I se furei.l-lls dépouillés de leurs haillons de prison, au nloment oii ils s'oiïraient nus et debout à la visite soupçonnfu>e des gardiens et aux regards curieux des étrangers, qui tournaient autour d'eux pour ex-miner leurs épaules, le ciel devint noir, une froide averse d'automne éclata brus- <)uemeiil, et se déchargia à torivus dans la cour carrée, sur les léies découvertes, sur les membres nus des galériens, sur leurs nii'-cTabU's sayons étalés sur le pavé.
Eu un clin d'œil le préau se vid.i de toui ce qui n'était pas argousin ou galérien. Les curieux de Paris allèrcKt s'abriter sons les auvMis des portes.
Cependant la pluie tombait il flots. On ne voyait plus dans )t cour que les lorçats nus et ruisselans sur le pavé noyé. Un
silence morne avait succédé à leurs bruyantes bravads. Ils grelottaient, leurs dents claquaient; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux, s'enirc-choquaii'nt, et c'était piiii de les voir appliquer sur leurs membres bleus ces chemises trempées, ces vestes, ces pantalons dégouttaus de p'uie. La nudité eût été meilleure.
Un seul, un vieux, avait conservé quelque gaîté. Il s'écria, en s'essuyanl avec sa chemise mouillée, (lue vtUi n'Hait pas dans le programme, puis se prit à rire eu moniraiit le poing au ciel.
Quand ils eurent revêtu les habits de route, on les meua par bande de \ iiigt ou trente à l'autre coin du pié.iu, eu les cordons allongé > à terre les attendaient. Ces curdoiis sont de longues et fortes chaînes coupées iraiisversaleiîMit de deux en deux pieds par d'autres chaînes plus courtes, à l'extrémité desquelles se rattache un caron carié, qui s'uuvie au moyeu d'une charnière prali(iuée à l'un des angles el se ferme à l'angle opposé par un boulon de fer, rivé pour tout le voyage sur le cou du galérien. Quand ces cordons sont développés à terre, ils figurent assez bien la grande arête d'un poisson.
Ou lit asseoir les galériens dans la boue, sur les pavés inondés; on leur essaya les colliers; puis deux forgerons de lachiouruie, aniiés d'em lûmes portatives, les leur liM-ient à froid à grands coups de masses de fer. (.'est un n.Oii.eiil affreux, où les plus hardis pâlissent. Chaque eoup ilc marteau, asséné sur l'enclume appuyée à leur dts, fait rcb^iidir le menton du paiient ; le mo nJre mouvement d'avant en arrière lui ferait sauter le ciàne comme une coquil e de uo^x.
Après cette opération, ils deviiirciil somliies. Ou n'iuiendaîi plus que le grelotiemenl des chaiiies, et i)ar înierv.illes un cri et le bruit sourd du bâlon des g.irde-cliîournies sur les membres des récalcitrans 11 y en eut qui pleur» reiit ; les vieux frissoniiaieiil et se mordaient les lèvres. Je re ;ardais avec terreur tous ces profils siiiis'.rïs dans leurs cadivs de fer. Ainsi, après la visite des médecins, la visile dos geôliers ; après la visite des geôliers, le ferrage. Trois actes à ce spectacle.
Un rayon de soleil reparut. On eût dit (lu'il iiu'ltait lu feu à tous les cerveaux Les forçats se levèrent à la l'ois, comme par un mouvement convulsif. Les cin(| cordons se rallachèrent |iar les mains, et toui-à-coup se loiiuèrenteii ronde immense autour de. la branche d»; la lanterne. Ils louniaiei.t à fatiguer les yeux. Ils chaulaient uiu: cîiansni du bagne, une romance d'argot, sur un air lantôi plainiif, laiilôt fi.iieux et gai, on entendait par intervalles des cris grêles, desêilats de rire déchirés et halelans se mêler aux mjstérieuses paroles; puis des acclamaiions furiboiidts, et les cluiîiies qui s'entrechoquaient en cideuce servaient d'orc lustre à ce chaut plus rauque que leur bruit. Si je cherchais une image du sabbat, je ne la voudrais meilleure ni pire.
On apporta dans le préau un large baquet. Les gardechiourmes rompirent la danse des forçats à coups de b;'iton, et les conduisirent à ce baquet, dans lequel on vovait nager je ne sais quelles herbes dans je ne sais (|uel liquide fumant et sale. Ils mangèrent.
Puis, ayant mangé, ils jetèrent sur le pavé ce qui restait de leur soupe et de leur pain bis, et se remirent à d,jnser et à chanter. Il parait qu'on leur laisse celte liberté le jour ''du ferrage et la nuit qui le suit.
J'observais ce S|)eetaele élrange avec une curiosité si avide, si palpitante, si attentive, que je m'étais oublié moi-Hiêrae. Un profond seiiiiuient de piiié me remuait jusqu'aux entrailles, et leurs rires me faisaient p'cuter.
"Tout-à-coup, à travers la rêverie profonde où j'étais tombé, je vis la ronde huilanle s'arrêter et se laiie. Puis t.ous les yeux se tournèrent vers la leiiêlre (|ue j'ocfupais. — I econdamné ! le condamné ! crièrent-ils tous en ra« montiani du doigt; et les explosions de jeie redeublèrent. Je restai pétrifié.
J'ignore d'où ils me conoaissaient et comment ils m'avaient reconnu.
— Bonjour! bonsoir! me crièrent-ils avec leur-ri anement atroce. Un des plus jeunes, condamné aux galères, ptrpé-