UN CHA^E VF.UT
— Madame, une lettre
— Madame, leci.asseurde monsieur le comte. Hélène mit négligemment la lettre près d'ell--.
— Faites entrer le chasseur.
Le chasseur était suivi dune femme qui portait des cartons. Celte femme étala li's plus riches châles.
— IMadjme, dille cljasseur en s'inclinant j rofo:;dêiiicnl, i"ai fa't 1 !;icer dans vos écuries un n(uvel aiiclage blanc. Monsieur !e comte désire (juc madame sorte avec aujourd'hui, lit aille se promener au parc. La baron; e de Soltzbui-y y sera, et j'ai donné au co^-h r de madame les inslrucii us de monsieur le comte.
^oici pourquoi il était question de la b.iroiine de.SolIzburv.
LrsiKCf.n
A la promenarle, elle avait ordonné à son codier de passer devant la voiture d'Hélène, et au moment oii les deux voitures étaient près l'une de l'aulre, se tournant vers un ofiieier qui l'accompagnait :
— H est singulier, dit-elle haut, que de pareilles femmes osent paraître au grainl jour. Cette femme se croit comtesse, parce qu'elle s'est prostituée au comte de Leyen.
Hélène lit tourner bride et rentra ea pleurant.
Le comte fut saisi d'une fureur difleie à décrire.
H fit ordonner au rocher d'Hélène de couper la voiture de la baronne dix fois dans la promenade, dùt-il renverser ses chevaux ; el si les gens de la baronne se plaignaient, de leur donner du fouet au travers du visage.
— Ah! madame la baronne, disait Leyen," qu'êtes-vous donc, pour qu'Hélène s'humilie devant vous?
Hélène est belle et spirituelle; vous êtes laitle et sotte.
"Vous cachez vos intrigues sous le manteau officieux de votre mariage avec le vieux baron, et Hélène s'est donnée à moi pour nourrir sa mère.
Croyez-vous ne vous être pas prostituée, quand vous êtes entrée au lit du vieillard pour avoir de plus beaux cliiles et des diamans mieux montés?
Tandis que la marchande étalait sescbâles, Hélène ouvrit la lettre; et qunid elle eut vu la signature, elle la lut rapidement.
— Madame, dit la marchande, voici un cachemire vert; on n'en voit presque jamais. C'est la couleur du prophète, el tout ce qui s'en fait est vendu dans le pays.
— Laissez-moi , laissez-moi, dit Hélène ; vous reviendrez dans un autre moment.
Tout le monde sortit : Hélène était pâle el tremblante. La lettre qu'elle avait reçue était de son frère Henreicli.
IIENREICII A ntLÈNE.
Voici ce qui m'est arrivé : quand j'ai ^-eçu votre lettre avec de l'argent, dont j'attribuais l'origine à quelque présent de votre parrain, j'ai invité les bas officiers, mes camarades, à un diner.
Au des ert, j'ai dit à tous:
— Mes amis, nous autres soldats ne sommes pas riches, el l'argent qui me procure le plaisir devons réunir ici esl une libéralité d'une sœur que j'aime plus que mes deux yeux ; buvons à sa santé.
— A la santé de la sœur d'Henieich ! cria tout le monde un peu-échaulfé par le vin.
— A la san é de toutes les (illes de joie! — cria un de mes lamarades, notre voisin Lewald, que la landwehr a emmené avec moi, el qui était plus ivre que les autres. — Ce sont les seuls pareils qui soient bons à quelque chose.
J'ai deux iœurs honnêtes femmes, ajouta-t-il; elles me laisseraient manger mon baudrier avant de m'envoyer un pfenning ; je les donnerais toutes deux pour une fille d'esprit comme la tienne, Henreich, el je t'offrirais encore une paire de guêtres neuves par-dessus le marché.
Je devins rouge et me levai.
— Lewald, dis je, que signifie cette folie?
-— Allon*, allons, dit-il, ne sais-je pas que la sœur est la maîtresse en tilre d'un riche seigneur? Je l'ai vue, lors de mon congé, dans une belle voiture; je la connais assez pour avoir joué avec elle quand nous étions enfans.
Echaulfé moi-même par le vin, je \u\ jetai à la tête une bouteille ([ue je tenais à la main. Il ripos'a.
— Tu as menti! m'écriai-je en le secouant vigoureusement, tu a. menti, loi el ions ceux ([ui diront comme loi, et je vous ferai rentrer les paioles dans la gorge avec la lame de mon sabre.
— Soit, dit Lew.ild ; mais je n'ai rien dit que de vrai. Ta sœur est la concubine d'un grand seigneur, el je l'en fais mon comiilimenl.
ALPHONSE KARR
Le lenJemain, non; tirâmes l.i sabre, ol je lui donnai m coup i\c poiiile dans le basvtnlre; on l'iniporla à lliOpilal df mi-morl. Il nie Oi appeler.
— Henrcicli, me dit il, lu m'as lue; et pourlanl j'avais dit vrai. Si je li'avKJs pas éié ivre, je n'aur.;is pas ainsi parlé devant nos camaïadis; niai.> je le jure t-n mourant «lue la sœur est laftailrtssc d'un conile.
Il mourut dans la nuit d'Iiier.
Moi, Je reste dishonoré et assassin de mon meilleur camarade.
Je vous renie i oi:r œa saur -, je ne veux plus entendre parler de vous.
Toi, celte jolie pciite Hélène aux cheveux blonds, si pure, si naïve, aujourd'hui une prosliluée! c'est inliime! >'e m'écrivez pas, je ne recevrais pas vos Iclires.
\\N.vni.
K la lecture de celte l.'Ure, Hélène arracha et jela loin d'elle avec horreur son collier et les bijoux que lui avait donnés le i omte.
Puis elle pleura longtemps.
Lecomtene.iui, apporicr (lueliiueadoucisseinenlà son désespoir qu'en lui proposant d'aller voir sa mère.
La maison de Marthe et lit à quelques lieues de celle du comte. Il lut convenu qu'Hélène irait seule voir sa mère, et qu'elle rejoindrait ensuite h' comte, qui l':iC,ûmpagnerait jusqu'à une peiite disiar.c.
Fischerwald, que l'on avait Lit venir pour Htiène, fut du vovage.
ilélène descendit de voiture à une demi-licue de la maison, et ne voulut être suivie d'aucun domestique.
Elle était vêtue simplcuieiil, et porlail quelques présens d« stinés ;1 sa mère.
Le comte et Fischirwalù s'élablireiit sur liiCibe et déjeunèrent.