LE DERNIER JOUR D'UN CONPAMNÉ
extérieur. Quand je jetais les veux par la petite lucarne carrée, il nie semblait que le flot des passans s'arrêiail pour regarder la voilure, ei que les bandes d'ewi'ans couraient ^ur sa trace. Il m'a semblé aussi vnir de lemps en temps d^ns les carrefuurs çà et là un homme ou une vieille en baillons, quel.|uel'ois les deux ensemble, teiiaiit en ma'n une liasse de feuilles impriméis que les passans se disputaieni,en ouvrant la bourbe comme pour un {,'raKd cri.
Huit heures et demie sonnaient à l'horloge du Palais au montent ('Il nous sommi s arrivés duns la cour de la Conciergerie. La \ue de ce grani escalier, de cette noire chapelle, de ces guiclicls sinistres, m'a glacé. Quand la voiture s'est arrêiée, l'ai cru que les batti:raeus de mon cœur allaient s'arrêter aussi.
J'ai recueilli mes forces; la porte s'est ouvpr'.e avec la rapidité dei'çc'air; je suis sauté à bas du cachot roulant, et je me suis enfoncé à grands pas sous la voûte entre deux Laies de toldals 11 s'était déjà formé une foule sur mon passage 1
Tant que j'ai Hiarché dans les galeries publiques du Palais de .lusiice, je Mc suis s-nti presque libre clà l'aide; mais toute ma lésoluiion m'a abandoi ué quand on a ouvert devaiii moi des poites basses, lies escaliers secrets, des couloir:- intérieurs, de longs corridors étouffés et sourds, où il n'en.iu ([ue ceux qui condamnent ou ceux qui tont condaain> s.
L'liiii;,sier nraecompagnait toujours. Le prêtre m'avait quitté pour revniii dfin~ deux heures : il avait ses affaires.
On m'a cniiduit au culùnet du directeur, entie les mains duquel l'huissier m'a remis. C'éliil un échange. Le directeui l'a pi il- d'atieiulreuii instant, lui annonçaiit qu'il allait avoir dii (jihier à lui renielire, afin qu'il le conduisit sur-lechamp à Hicè le par le retour de la carriole. Sans doute le condaniiié il'aujouid'hui, celui qui doit coucher ce soir sur la botie de iiaille quejen'ai pas eu le temps d'user. — C'est bon, il dit l'huissiir au directeur, je vais attendre un moment; nous ferons les deux procès-verbaux à la fois, cela s'arrange bieK.
Eli atteiKlant, oh m"a dépesé dsns un petit cabinet attenant a (elui ilu dircijicur. Là on m'a laissé seul, bien verrouiile.
Je ne sais à quoi je iieiisais, ni depuis combien de temps j'ét; i- l:i, <|uanil un bui (jue et vioknt éclat de rire à mon oreil e ma re\eillé de ma rêverie.
J'ai levé les yeux en icessaillani. Je n'étais pins seul dans lacdlule: Un liomine s'-y trouvait avec nioi , un homme d'envii-ou ciiiqiiaute-cinq ans, de moyenne taille; ridé.voùlé, grisonnant, à membres trapus; avec un rej^ard louche dans des veux gris; un rire amer sur levisage;sale, en guenilles, demi-nu, ic] ouss ni à voir.
Il paaî; qu>' la porte s'était ouverte, l'avait vomi, puis s'était r(f;iuiée sans queje m'en fusse aperçu. Si la mort jiouv .il V. ijT aiil-i !
Nous nous sommes regardés quelques sccendes fixement, l'homme.! moi : lui, prolongeant son rire, qui ressemblait iuii rà'i'; moi, demi-étonné, riemi-effravé.
— Qui ëies-vous? lui ai-je dit enfin.
— brOlf il;- demande ! a-t il répi ndu. Un friauche.
— Un frianclir? Qu'isl ce que cela veut dire? Cette qiie-tion a redoublé sa gailé.
— Cela veut dire, s'est il écrié au milieu d'un éclat de rire, (|Ui- le taule jouera au panier avec ma sorbonne dans six sema. lies, coiiinie il va faire avec ta tronche dans six lïeure^. Il:i! ha ! il paiail que tu cnmpreiids maintenant.
En el'f-i, j'étais pSle, et mes cheveux sedressaient : c'était l'autr»- (oiiiiamiié, le condamné du jour, celui qu'on attendait à Bicéii|., mon héritier.
Il a coitiiniie :
— Que veux-lu I voilà m.on histoire, à moi : je suis fiis d'un
bon peigre ; c'est dommage (f«e Chariot (\) ait pris la peioe un jour de lui attacher sa cravate. Celait quand régnait la potence, par la grâce de Dieu. A six ans, je n'avais plus ni père ni mérc ; l'été, je faisais la roue dans la poussière au bord des routes, pour qu'on me jetât un sou par la portière des chaises de poste; l'hiver, j'allais pieds nus dans la boue en soiifllaiit dans mes di igts tout rouges; on voyait me§, cui^ses à tiavers mon pantalon. A neuf ans, j'ai commencé i) me servir de mes louches (2) : de temps en temps je vidais u I e foiiillouse (3), je filais une pelure (■<) ; à dix ans j'étais un marlou (.S). Puis j'ai fait des <;onnaissances; à dix-sept j'étais un grinche (G). Je forçais une boulanche, je faussais une tournante (7). On m'a pris. J'avais l'âge; on m'a envoyé ramer dans la petite marine (8). Le bagne, c'est dur : coucher sur une planche, boire de l'eau claire, manger du pain noir, traîner un imbécile de boulet qui ne sert à rien; des coups de bâtons et des coups de soleil. Avec cela on est tondu, et moi qui avais de beaux cheveux châtains!... IS'importe ! j'ai fait mon temps; quinze ans, cela s'arrache I J'avais trente-deux ans ; un beau malin on me donna une feuille de toute et soixante-six frarcs queje m'étais amassés dans mes quinze ans de galères, en travaillant seize heures par jour, trente jours par mois, el douze mois par année. C'est égal, je voulais*6iie honnête homme avec mes soixante-six francs, et j'avais de plus beaux sentimens sous mes guenilles qu'il n'y en a sous une serpilière de ratichoii (9). Mais que les diables soient avec le passeport! il était jaune, eton avait écrit de>sus/i'rça///ftt;ié : il fallait montrer cgla partout où je passais et le présenter tous les huit jours au maire du village où l'on me forçait de lapiquer (!(•). La belle recommanrtalion! un galérien ! Je faisais peur, elles pcliisenfans se sauvaient, et l'on fermait les portes. Personne ne voulait me donner d'ouvrage. Je mangeai mes soixante-six francs; et puis il fallut vivre. Je montrai mes bras bons au travail, OE . fei ma les portes. J'offris ma journée pour quinze sous, pour dix sous, pour cinq sous. Point. Que faire? Un jour, j'avais faim, y donnai un <:oup de coude dans le carreau d'un boulanger; j'empoignai un pain, et le boulanger m'empoigna : je ne mangeai pas le pain, et j'eus les galères ù perpétuité, avec trois lettres de feu sur l'épaule; — je te niontrtrai, si tu veux. — On appelle cette ^istiie-là ta ricUlhe. Me voilà d. ne cheval de leiour (H). On «e remit à Toulon; cette foi.s avec les bonnets verts (12). I! fallait m'évader. Pour cela je n'avais que trois murs à percer^ deux chaiues à couper, et j'aNais un clou. Je m'évadai. On tira le canon d'alerte; car, nous autres, nous sommes, lomme les cardinaux de Rome, babil!- s de rouèe, et on tire le canon quand nous paitons. Leur poudre alla aux moineaux. Cette fois, pas de passeport jaune, mais pas d'argent non plus. Je rencontrai des camarades qui avaient aussi fait leur temps ou cassé leur lii elle. Leur coire (13) me proposa d'être des leurs ; on faisait la grande soûlasse sur le triniar(14). J'accepiai,Bt je me mis à tuer pour vivre. C'élail tantôt une diligence, tantôt une chaise de poste, tantôt un marehand de boeufs à cheval. Ou prenait l'argent ; on laissait allerau has.'.rd la bête ou la voilure, et l'on enterrait l'homme sous un aibre, en ayant soi» que les pieds IjC sortissent pas; et pui.« on dansait sur la fusse, pour que la terre ne parût pas fraîchement renuée. J'ai vieilli comme cela, gitant dans les b^ouJsaille.^, dormant aux belles étoiles, traqué de bois en bois, mais du moins libre et à moi. Tout a une fin, et autant cellelii qu'une autre. Les marchands de lacets (IS), une belle nuit, nous ont pris au collet. Mes fanandels (16) se sont sauvés; mais moi, le plus vieux , je suis nsté sous la griffe de ces chats à chapeaux galonnés On m'a amené ici. J'avais déjà passé par tous les échelons de l'échelle, excepté un. Avoir volé un mouchoir ou tué un homme, c'était tout un pour moi désormais : il y avait
(1, Le bourreau. —(2) mes mains. — (3) Une poche.— (4) Je volais un mante.iu.- [h) Un fîleu. — (6) Un voleur. — (") Je fore-iis une liov.iique. Je faussais une cM. — (8) Aux galères. — >9; Une sou. lano d'.iljl)é.— (10) Habiter.- (Il) Ramené aubagne.— (JJiLeicondaniiu's ii i cr|iéluité. — (13) Leur ch^f. — (U) On âisiss'nsil sur les grands chemins. — (li) .Les gendarmes. —(16) Camarades.
VICTOR HUGO
encore une récidive à m'appliquer; je n'avais plus qu'à pas- S:-rparle faucheur (l|. Mon affaire a été courte. Ma foi, je commençais à \ieillir et à ii'ctrc plus bon à rien. Mon père a épous.- la veuve (2), moi je me retire à l'abbaye de Meni'-à- Regret (5).— Voila, camarade.
J'étais resté stupide en l'écoutant. 11 s't st remis i rire plus Laul encore qu'eiKOmraençant, cl a voulu me prendre la main. J'ai reculé avec lion eur.
— L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le siiivre devant lu rarline (5) : vois-tu? Il y a un mauvais moment à passer sur la placarde ('^]■, mais cela esl si tôt fait!. le voudrais être là pour le montrer la culbute. Mille dieux! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si Ton veut me faucher aujourë hui avec loi. Le même prélre noLS servira à tous deux : ca ni'esl.égal d'avoir les restes. Tu vois que je suis un bon gaivon. H. in ? di.-:, vcux-iu? d'amitié!
11 a encore lait un | as pour s'apprcclur de moi.
— Monsieur, lui ai je répondu en le repoussant, je vous remercie.
Nouveaux éclats de rire à ma réponse.
— Ha ! ha ! monsieur, vousailles(6) êtes un marquis ! c'est uu marquis!
Je l'ai i lerrompu : — Mon ami, j'ai leso'n de me recueillir, lais.'iez-œoi.
La gravi é de ma paro'e l'a rriiilu pensif tout-ù'coop. Il a remué sa Icte grise et presque chauve : puis, creusant avec ses ongle»sa poitrine velue, qui s'offrait nue sous sa chemise ouv rt»: — Je comprend-;, ai il murmuré entre ses dents; au fait, le sangler I7| !...
Puis, a, rcs (juebiLies minuies de silence :
— Tenez, m'a t-il dit preque liniidement, vous êtes un manjuis, c'est fort bien ; mais vous avrz là une belle ledingote q"i no vo'is servira plus îi grand'cl'.OH^ ! le taule la pren'lra. Donn z-!a-moi, je la vi-ndiai j-.our avoir du tabac.
J'ai ôié nu ridin^ote et je la lui ai Jtonnro. Il s'c-l mis à baîtrf d s mains avec une jo'c d'enfant. Puis, \oyint que j'é'ais en chcnise et que je grelottais : — Vous avez froid, raonrieiir, i; étiez ceci ; il pleut, et vous seriez mouillé; et puis il laul ê re d Ct-mnient sur la clurreite.
En patlAiii a-nsi, il ûlai0.<;a tn'sse vesie ûù laine grise et la passait djus mes bras ; je le laissais faire.
AlIoi-s j'ai été m'appuy-T contre le mur, et je ne saurais dire quel effit me tiisaii cet homme. Il s'était mis à examiner la redin;iOte que je lui avais doiiice, cl poussait à chaque iistjni des cris de joie. — Lfs pi clies sont touies neuve !... lu collet n'est pas usé'... j'en aurai au moins <|uiHze franc-. Quel bonheur! du tabac pour mes tix semaines!
La poite s'est rouverte On venait nous chercher tous deux, moi, liour nie conduire à la chambre où les condamnés attendent l'iieure ; lui, puur le mcu' r ii ISicëlre. 11 s'est pla é en riant au milieu du piqi-(H ijUi devait l'emmener, et il d sait aux gendarmes : — Ah v:"! ! "e vous trompez pas 1 lous avons changé de pelure, monsieur et moi ; mais ne me prenez pas à sa place. Diable ! cela ne m'arrangerait pas, uiaiolenanl que j'ai de quoi avoir du tabac !
Ce vieux scélérat, il m'a pris ma redingote, car je ne la lui ai pas donnée, et puis il m'a laissé cette guenille, sa veste infâme De qui vais-je avoir l'air!
Je ne lui ai pas laissé prendre ma redinsote par insouciance ou par charité. Non ; mais parce qu'il était plus fort que moi. Si j'avais refusé, il m'aurait battu avec ses gros poings.
Ah! bien oui, ithaiité! j'étais plein de mauvais sentimens. J'aurais voulu jouvoir l'étrangler de mes mains, le vieux voleur! pouvoir le pilr sous mes pitds.
Je me sens le cœur plein de rage et d'amertume. Je crois que la poche au liel a crevé. La mort rend méchant.
(1) Le boiirrenu. — (2) A été pendu. — (3) La guillotine. — {A) Le poltron devant la mort. — (5) Place de Grève.— (6) Vous. (7) Le piêire.
Ils m'ont amené dans une cellule où H n'y a que les quatre murs, avec beaucoup de barreaux à la fenêtre et beaucoup de verrous à la porte ; cela va sans dire.
J'ai demandé une table, une chaise, et ce qu'il faut pour écrire On m'a apporté tout cela.
Puis j'ai demandé un lit. Le guicbetier m'a regardé de ce regird étonné qui semble dire : — A quoi bon ?
Cependant ils ont dressé un lit de sani;le dans le coin. Mais en même temps un gendarme et venu s'installer dans ce qu'ils appellent ma chambre. Est-ce qu'ils ont peur que je ne m'étrangle avec le matelas ?
XXYI.
Il est dix heures.
O ma pauvre petite fille! encore six heures, et je serai mort! je serai quelque chose d'immonde qui traînera sur la table froide des amphithéâtres ; une tête qu'on moulera d'un cùlé, un tronc qu'on disséquera de l'atiire ; puis de ce qui restera on en mettra plein une bière, et le tout ira à Clamart !
Voi à ce qu'ils vont faire de ton père, ces hommes dont aucun ne me hait, qui tous me plaignent et tous pourraient me sauver. Ils vont me tuer. Comprends tu cela, Marie? me tHer de sang-froid, en cérémonie, pour le bien de la chose! Ah! grand Dieu !
Pauvre petite! ton père qui t'aimait tant, ton père qui baisait ton peiit cou blanc et parfumé, qui passait la maio sans cesse d.ns les boucles de tes cheveux cofltnie sur delà soie, qui prenait ton joli visage rond dans .'-a main, qui te faisait sauter sur ses genoux, et le soir joignait tes deux petites mains pour prier Dieu !
Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant? Qui est-ce qui t'aimera? Tous les enfans de ton âge auront des pères, excepté toi. Comment te déshabitucras-tu, mon enfant, du jour de l'an, des étrennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers? — Comment te déshabiiuerastu, malheureusi orpheline, de boire et de manger?
Oli ! si ces jurés l'avaient vue, aa moins, ma jolie peli-te Marie, ils aiirai ent compris qu'il ne faut pas tuer le père d'un enfant de trois ans.
Et quand elle sera grande, si elle va jusque-là, que d»- %icndra-t-elle? Son père sera un des souvenirs du peuple ("e Paris. Elle rougira de moi et de mon nom ; elle sera méprisée, repoussée, vile à cause de moi, de moi qi'i l'aime de toutes les tendresses de mon cœur. O ma petite Marie bien-aimée ! est-il bien vrai que lu auras honte et horreur[de moi ?
Misérable! quel crime j'ai commis et quel crime je fais commeitre à la société!
Oh! est-il bien vrai que je vais mourir avant la fin du jour? Kst-il bien vrai que c'est moi? Ce bruit sourd de cris que j'entends au dehors, ce flot de peuple joyeux qui déjà se hâte sur les quais, ces gendarmes qui s'apprêtent dans leurs casernes, te prêtre en robe noire, cet autre homme aux mains rouges, c'est pour moi ! c'est moi qui vais mourir : moi, le même qui est ici, qui vit, qui sèment, qui respire, qui est assis à celle table, laquelle ressemble à une autre table, et pourrait bien être ailleurs ; moi, enfin, ce moi que je touche et que je sens, et dont le vêtement fait les plis que voilà !
Encore si je savais comment cela est fait et de quelle façon on meurt là-dessus ; mais c'est horrible, je ne le sais pas.
Le nom de la chose est effroyable, et je ne comprends point comment j'ai pu jusqu'à présent l'écrire et le prononcer.
La combinaison de ces dix lettres, leur aspoct, leur physionomie est bien faite peur réveiller une idée épouvantable, et le médecin de malheur qui a inventé la chose avait un nom prédestiné.
LE DEllMER JOUR D'CN CONDA.MNE.
L'image que j'y attache, à ce root hideux, est, vague indéterminée, et d'autant plus sinistre. Ciiaque syllabe est comme une piiVe de la machine. J'en construis et j'en dénolis sans cesse dans mon esprit la monstrueuse charpenle.
Je n'ose faire une (|uestion là-dessus, mais il est affreux de ne savoir ce (lue c'est, ni comment s'y prendre. Il parait qu'il y a uiie bascule et qu'on vous couche sur le ventre... — AJi! mes cheveux blanchiront avant que ma tèic ne tombe!
Je l'ai cependant entrevue une fois.
Je passais sar la place de Grève, en voilure, nii jour, vers onze heures du matin. Tout-à-coup la voiture s'arrêta.
Il y avait foule sur la place. Je mis la lère à la portière. Une populace encombrait la Grève et le (|uai, et des femmes, des hommes, des enfans étaient debout sur le parapet. Audessus des têtes, on voyait une espèce d'estrade tn bois rouge que trois hommes cchafaudaient.
Un coBiIamné devait être exécuté le jour même, et l'on bâtissait la machine.
Je détournai la tête avant d'avoir vu. A côté de la voiture, il y avait une femme qui disait à un enfant : — Tiers, regarde! le couteau coule mal, ils vont graisser la rainure avec un bout de chandelle.
, C'est probabl.'nient là qu'ils sont aujourd'hui. Onze heures viennent de sonner. Ils graissent sans doute la rainure.
Ah I cette fois, malheureux, je ne détournerai pas la tête.
O ma grâce! ma grâce! on me fera peut-être grâce. Le roi ne m'en veut pas. Qu'on aille chercher mon avocat! vite l'avocat! je veux bien des galères Cinq ans de galères, et que tout soit dit, — ou vingt ans, — ou à perpétuité avec le fer rouge. Mais grâce de la vie !
Un forçat, cela marche encore, cela va et vient, cela voit le soleil.
Le prétrp est revenu. . .
Il a des cheveux blancs, l 'air très doux, une bonne et respectable ligure : c'est en effet un homme excellent cl charitable. Ce matin, je l'ai vu vider sa bourse dans les mains des prisonniers. D'où vient que sa voix n'a rien qui émeuve et qui soit ému? D'où vient qu'il ne m'a rien dit encore qui m'ait pris par l'intelligence ou par le cœur?
Ce malin, j'étais égaré. J'ai à peine entendu ce qu'il m'a dit. Cependant ses paroles m'ont semblé inuliles, et je juis resté iiiditlVrent : elles ont glissé comme celte pluie froide sur cette vitre glacée.
Cependant , quand il e:t rentré tout-à-l'heure près de moi, sa vue m'a fait du bien. C'est parmi tous ces hommes le seul qui soit encore homme pour moi, me suis-je dit. Et il m'a pris une ardente soif de bonnes et consolantes paroles.
Nous nous sommes assis, lui sur la chaise, moi sur le lit. Il m'a dit : Mon his...— Ce Kot m'a ouvert le cœur. Il a continué : ,
— Mon tils, croyez vous en Dieu?
— Oui, mon père, lui ai-je répondu.
— Criiyez-vous en la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine ?
— Volontiers, lui ai-je dit.
— Mon liis, a-l-il repris, vous avez l'air de douter. Alors il s'est mis à parler. 11 a parlé longtemps ; il a dit beaucoup de paroles; puis, quand il a cru avoir fini, il s'est levé et m'a regardé pour la première fois depuis le commen- «ement de sou discours, en m'interrogeant : — Eh bien?
Je proleste que je l'avais écoulé avec avidité d'abord, puis Vite dévoûment.
Je me suis levé aussi. — Monsieur, lui ai-je répendu, laissez-moi seul, je vous prie.
Il m'a demandé : — Quand reviendrai- je ?
— Je vous le ferai savoir.
DL
Alors il est sorti sans rien dire, mais en hochant la tête comme se disant à lui-même : Du impie I
Non, si bas (jue je sois tombé, je ne suis pas un impie ; et Dieu m'est témoin que je crois en lui. Mais que m'a-t U dit, ce vieillard ? rien de senti, rien d'aitendri, rien de pleuré, rien d'arraché de l'âme, rien qui vint de son cœur pour aller au mien, rien qui fùl de lui à moi. Au contraire, je ne sais quoi de vag.e, d'inaccentué, d'appli.able à tout et à tous; empliatique où il eût été besoin de profondeur, plat où il eiit la lu êire simple; une es|)èce de sermon sentimental et d'élégie Ihéologique. Ç'i et là, une citation lalioe eu latin. Saint Augustin, saint Grcgnire, que saisje? Et puia^ il avait l'air de réciter une leçou déjà vingt fois récitée, de repasser un llième oblitéré dans sa mémoire à force d'élre su. Pas un regaid dans l'œil, pas un accent dans la voix, pas un geste dans les mains. ^
Et comment en serait-il autrement? Ce prêtre est l'aumônier en lilre de la prison. Son étal est de consoler et d'exhorter, et il vit de cela. Les forçats, les patiens sont du ressort de son éloquence. Il les confcs.se et les assiiie, parce qu'il a sa place à faire. Il a vieilli à mener des hommes mourir. Depuis longtemps il est habitué à ce qui lait frissonner les autres ; ses cheveux, bien poudrés à blanc, ne se dressent pins ; le bagne et l'échalaud sont de tous les jours pour lui. Il est blasé. Probab'ement i! a son cahier ; telle page les galériens ; telle page les condamnés à murt. On l'avertit la veille qu'il y aura <|ueiqu'un à consoler le lendemain à telle heure ; il demande ce que c'csi, galérien ou supplicié; et relit la page, et puis il viint. De cette façon, il advient que ceux qui voHt à Toulon et ceux qui vont à la Grève sont un lieu commun pour lui, et qu'il <st un lieu commun pour eux.
Oh ! (|u'on m'aille donc, au lieu de cela, chercher quelque jeune vicaire, quehiue vieux caré, au hasard, dans la première paroisse venue; qu'on le prenne au coin de son feu, lisant son livre et ne s'altendant à rien, et qu'on lui dise: — Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soi! vous qui le consoliez. Il faut que vous soyez là quand on lui liera les mai.-.s, là quand on lui coupera les cheveux ; que vous montiez dans sa charrette avec voire crucilix pour lui cacher le bourreau ; que vous soyez cahoté avec lui par le pavé jusqu'à la Grève ; que vous traversiez avec lui l'horrible foula buveuse de sang : que vous l'embrassiez au pied de l'échafaud, et que vous restiez jusqu'à ce que la lête soit ici et la corps là. — Alors, qu'on me l'amène, tout palpitant, tout frissonnant de la tête aux pieils ; qu'on raejeiie enlieses bras, à ses genoux, et il pleurera, et nous pleurerons, et il sera éloquent, et je sciai consolé, et mon cœur se degocflera dans le sien, et il prendra mon ûme, et je prendtai son Dieu.
Mais, ce bon vieillard, qu'est-il pour moi? i;ue suis-je pour lui ? un individu de respèce.\malheureuse, une ombre comme il en a déjà tant vu, une uniié à ajouter au chilTie des exécutions.
J'ai peut être tort de le repouss'r ainsi ; c'est lui qui est bon et moi qui suis mauvais. Hélas! ce u'cst pas ma faute. C'est mon souflle de condamné qui gàie et fiélrit tout.
On vient de m'apporter de la nourriture ; ils ont cru que je devais avoir besoin. Une tabl- délicate et recherchée, un poulet, il me semble, et autre chose encore. Eh bien ! j'ai essayé de manger; mais, à la pren.ière biucliée, tout est tombé de ma bouche, tant cela m'a paru amer et fétide !
Il vient d'entrer un monsieur, le chapeau sur la têie, qui m'a à peine regardé, puis a ouvert un pied-deroi et s'est mis à KesHrer de bas eu haut les pierres du mur, parlant d'une voix très-haute pour dire tantôt: C'esi ce/«; tantôt : Ce n'est pas cela
J'ai demandé au gerdarme qui c'était. Il paraît que c'est une espèce de sous-architerte employé à la priscn.
De son côté, sa curiosité s'est éveillée sur mon compte. D a échangé quelque» demi-mots avec le porte-clefs qui Tac-
VICTOR HCGO.
compagiiait; puis a fine un iiistani Ifs yeux fur moi, a secoue U lèii- tliin air jiisdui iaiit, el s'ist remis à parler à baule voix rt à prendre des mesures.
Sa besogne linle. il s'est appioehé de moi en me disant vite sa voix éclatante : — Mon bon ami, dans six raois cette prison sera beaucoup mieux.
El son geste senjitlait ajouter: Vous n'en jouirez pas, c'est dommage.
Il souriait presque. J'ai cru voir le moment où il allait me miller doucement, comme on pldisaiite une jeune mariée le soir de ses noces.
Slon gendarme, vieux soldat à chevrons, s'est chargé de la réjjonse. — Monsieur, lui a-lil dit, on ne parle jias si haut dans la chanibri' d'un nio^t.
L'iirchiiecie .s'en est allé.— Moi, j'étais là, tomme une des pierres qu'il mesurait.
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Et puis, i! m'est arrivé une chose ridicule !
On est venu relever mon bon vieux gendarme, auquel. Ingrat égù'ste que je suis, je n'ai seulement pas serré la main. Un autre l'a remplacé: homme à front déprimé, des yeux de biruf, une (i^ure inepte.
Au reste, je n'y avais fait aucune attention. ,Ie tournais le «los ii la porte, assis devant la table ; je t;U-iii.is de rafraîchir mon front avec ma main, et mes pensées troublaient mon wpiit.
Un léger coup, frappé sur men épaule, m'a fait tourner la tfte. C'était le nouveau gendarme, avec q .i j'élais seul.
Voici à peu près de ijuclle façon il m'a adressé la parole :
— Criminel, a\e7.-vûus bon cœur ?
— Non, li:i ai-je dit.
La brusquerie de ma rép(US3 a paru le déconcerter. Cependant il a repris en lié.-ilanl :
— On n'csl pas nii chant pour le plaisir de l'être.
— l-'ourquoi non ? ai- e léiiliqué. .vi vous n'avez que cela * Bie dire, laissez-moi. Où voiile<-vous en venir?
— Pardon, mon criminel, a-t-il répondu. Deux mots seulement. Voici : si vous pouviez faire le bonheur d'un pauvre homifie, et que cela ne vous coûtât rien, est-ce que vous ne le r riez pas ? , -
J'ai haussé les épuules. — Est-ce que vous arriver de Charenlon? Vous choisi.ssez un sin.ijulier vase pour y puiser du honbcnr. Moi, faire le bonheur de (juclqu'un !
Il a baissé la voix et pris un air mystérieux, qui n'allait pas à sa li^nire idiote.
— Oui, criminel, oui, bonheur ! oui, fortune! Tout cela me sera venu devons. Voici : je suis un pauvre gendarme. Le service est lourd, la paye est lé.;('re ; mon cheval esta moi el me ruine. Or, je inelsà la loterie poui- coiitre-halancer. il faut Lien avoir une industrie. Jusciu'ici il ne m'a «iaii(|ué pour gï[riicr que d'avoir de bons numéros. J'en cherch'e parloiil d-' siirs; je tombe toujours ù coté Je mets le 70; il sortie 77. J'ai beau les nourrir, ils nevi'nnenl pas...— Un peu de pa!i<nce, s'il vouh plait: lesuis à la lin. — Or, voici une b( lie occasion pour moi 11 parait, pardon, criminel, que vcus passer aujouid hui II est (cnain que les morts ((u'oii fait périr com me cela voient la loterie d'avance. PromcUez-moi de venir denjain soir, qu'est-ce (iiie cela vous fait? me donner trois numéros, trois bons. Hein?— Je n'ai pas peur des revenans, soyez iran(iuiile. — Voiei mon «dresse : Casertu; Poiiincourl ; escalier A, n" 26. au fond du cor.Tdor. Vous me rec.onuaitrez bien, n'est-ce pas? Venez Ditme ce soir, si cela vous est pluscommi'de.
J'aurais (lé.la'giié de lui répon Ire, à cet imbécile, si une espérance folle il;', m'avait traversé l'esprit. Dans la position désespérée oli je suis, ou croit par momens qu'on briserait une ch.iineavci-, un cheveu.
— Ecoute, l:ii ai-je dit en faisant le comédien autant que 1« peut faire lelui qui va mourir, je puis tu effet te rendre plus ri.hcque k roi, te faire gagner d.s millions, à une condition.
Il ouvrit des yeux stupidcs. /
^Laquelle? laciuelle? tout pour vous plaire, m,'n criminel.
— Au lieu de trois numéros, je t'en promets quatre. Chaoge d'habits avec moi.
— Si ce n'est que ce)a ! s'esti! écrié en défaisan'. les premières agrafes de son uniforme.
Je m'étais levé de ma chaise. J'observais tous ses mouvcmens, mon cirur palpitait ; je voyais déjà 'es portes s'ouvrir devant l'uniforme de gendarme, et la place, et la rue, el le Palais-de Justice derrière moi !
Mais il s'est retourné d'un air indécis : — Ah çà ! ce n'est pas pour iorlir d'ici?
J'ai compns c,ue tout était perd;i. Cependant j'ni tenté un dernier effort, bien inutile et bien insensé!
— Si fail, lui ai-je dit ! mais la fortune est faite il m'a
interrompu.
— Ah bien non ! liens ! et mes numéros ! pour qu'iils soient bons, il faut que vous soyez n;ort.
Je me suis rassis, muet el plus désespéré de toute l'espérance que j'avais eue.
J'ai fermé les yeux, el j'ai mis les mains liesîus, et j'ai tâché d'oublier le présent dans le passé. 'J andis qw je rêve, les souvenirs de nicn enfance el de ma jeunesse nie rcNiennent un << un, doux, calnus, rians, comme des i es de (leurs sur ce gouffre de pensées nsircs (t confu.ses qui lOHibillonnent dans mon cerveau.
Je me revois enfant, écolier rieur e! frais, jouant, courant, criant avec mes frères dans la grande allée verte de ce jardin sauvage où ont roulé mes premières années, ancien enclos de religieuses que domine de sa tète de plomb le" sombre dùme du Val-de-tlràce.
Et pU'S, quatre ans plus tard, m'y voilA encere, t(j\i]ours enfant, mais déjà rêveur (t passionné. Il y a une jeune (ille dans le solitaire jardin.
La petite Espaj^nole, avec ses grands yeux et ses grands cheveux, sa peau Iwune el dorée, ses lèvres ronges et ses joues ro.scs, l'A'ndalouse de ipialoizeans, Pepa.
Nos n ères nous ont dit d'aller courir ensemble : nous sommes venus nous promener.
On nous a dit de jouer el nous causons, enfans du nicma âge, non du même soxc.
Pourtant, il n'y a encore (ju'un an, nous eouriems, nous luttions ensemble. Je disputnis ;^ Pefiila la plus belle )iommo *du pommier; je la frappais pour un nid d'oiseau. Elle pleurait; je disais: C'est bien f.ùt! el nous allions tous deux nous [.laindre ensemble l'un de l'autre ù nos mères, qui nous dunnaieni lort tout hautel raison tout bas.
Maintenant elle s'appuie sur mon bias, et je suis tout lier el tout émn. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tonii;(r son mou'.'hoir; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se louchant. Elle me parle des petits oiseaux, de l'étoile (|u"on wH lù-bïs, du couchant vermeil derrière les arbres, ou bien de ."-.es amies de pension, de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses iniiocenles, et nous roMgissons tous deux. La pe'.ile tille est devenue jeune lille.
Ce soir-lii, c'était nu soir d'clé. ^ûus étions sons les marronniers, au fond du jardin. A|iîès un de ces longs silences qui reniplis.saiénl nos promenades, elle quitta toul-à-coup mon bras el me dit : Courons!
Je la vois encore; elle était tout en noir, en deuil de sa grand'mère. Il lui passa pur la lèic une idée d'enfant, Pepa redevint Pépita, elle médit : Cvurensl
El elle se mil a courir devant moi avec sa taille fine comme le corset d'une abeille, el .ses pelils pieds qui relevaient sa robe jusqu'i mi-jambe. Je la poursuivis, elle fuyait ; le vent de sa cour.se sou'evait l'ar nio:!iens sa pèlerine noire, et me laissait voir son dos brun et fiais.
J'étais hors de moi. Je l'ai tci-nis près du vieux puisard en ruine; je la pris par la ceinture, du droit de vicioire, ei
LE DERNIER JOUa DLN CONDAMNK.
je la lis asseoir sur un banc de ga7.on ; elle ne résista pas Elle était essoufflée el riait. Moi, Jetais séiieux, et je regar dais ses prunelles noirt-s à travers ses cils noirs.
— Asseye/.-vous là, me dit-elle. Il l'ait encore grand jour, lisons qaelque ehce. Avez vous un livre?
J'avais sur moi le tome second des Voyayes deSpallanzani. J'ouvris au liasard, je me rapproeliai d'elle, elle appuya son épaule à mon épaule, et nous nous mimes ;"i Ire cliacun de notre côté, tout bas, la même page. Avant de tourner le feuillet, elle était toujours obligée de m'attendre. Mon es'firit allait moins vile (|uelesien. — Avez-vous fini? me disait-elle, que j'avais à peine eommencé.
Ce(iendant nos têtes se touchaient, nos cheveux se mêlaient; nos haleines peu à peu se rapprochèrent, et nos bouches toutà-coup.
Quand nous voulûmes continuer notre lecture, le ciel était étoile.
— Oh ! maman, maman, dit elle en rentrant, si tu savais comme nous avons couru !
Moi, je gardais le silence. — Tu ne dis rien, me dit ma mère, lu as l'air triste. J'avais le paradis dans le cœur. C'est une soirée que je me rapi>ellerai toute ma vie. Toute ma vie 1
Une heure vient de sonner, je ne sais laquelle : j'entends mal le marteau de Khorloge. Il me semble que j'ai un bruit d'orgue dans les oreilles; ce sont mes dernières pensées qui bourdonnent.
A. ce momei t suprême où je me recueille dans mes souvenirs, j'y retrouve mon crime avec horreur: mais je voudrais me repentir davantage encore. J'avais plus de remords avant ma condamnaiion: depuis, il semble qu'il n'y ait plus de place que pour les pensées de mort. Pourtant, je voudrais bien me repentir beaucoup.
Quand j'ai rê>é une minute à ce qu'il y a de passé dans ma vie,et que j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout à i'heu e, je frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance! ma belle jeunesse! étoffe dorée, dont l'extrémité est sanglante. Entre alors et à présent il y a une rivière de sang : le sang de l'autre et le mien.
Si on lit un jour mon histoire, après tant d'années d'innocence et de bonheur, on ne voudra pas croire -à cette année exécrable, qui s'ouvre par uu crime et se clôt par un supplice : elle aura l'air dépareillée.
Et pourtant, misérables lois et misérables hommes, je n'étais pas un méchant!
0!i ! mourir dans quelques heures, et penser qu'il y a un an, à pareil j)ur, j'étais libre et pur, que je faisais mes profflenad-s d'automne, que j'errais sous les arbres, et que je marchais dans les feuilles!
En ce moment même, il y a tout auprès de moi, dans ces maisons qui font cercle autour du Palais et de la Grève, et partout dans Paris, des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal, pensent àl urs affaires; des marchands qui vendent; des jeunes filles qui préparent leurs robes de bal pour ce soir; des mères qui jouent avec leurs enlans!
Je me souviens qu'un jour, étant enfant .j'allai voir le bourdon de Notre-Dame.
J'étais dé,ù étourdi d'avoir monté le sombre escalier en colimaçon, d'avoir parcouru la frêle galerie qui lie les deux tours, d'avoir eu Paris sous les pieds, quand j'entrai dans la cage de pierro et de charpente où pend le bourdon arec son battant, qui pèse un millier.
J'avançai en tremblant sur les planches mal jointes, regardant à .listan-e cette cloche si fameuse parmi les enfa^is et le peuple de Paris, et ne remarquant pas sans effroi que les auvens ceuverls d'ardoises qui enio-jreflt le clocher de. leurs
plans inclines étaient an nlvvnide mes pi'*!.-*. Dans les intervalles, je voyaij, en quebiue sorte à vol d'oiseau, la place du Parvis-'}iotfe-D:ime, et les passans eomnie des fourmis.
Tûut-à-coup l'énorme cloche tinta-, une vibration profonde remua l'air, lit osciller la lourde tour. I.e plancher sautait sur les poutres. Le bruit faillit me renverser; je t-hancelai, prêt à tomber, prêt à glisser sur ces auvens d'ar.loises en pente. De terreur, jh me couchai sur les planches, les serrant élroittment de mes deux bras, sans |)arole, sans haleipe, ave« ce formidable tintement dans les oreilles, et sous les yeux m précipice, cette place profonde, où se croisaient tant de passans paisibles et enviés.
Eh bien ! il me semble que je suis encore danS la tour du bourdon. C'est tout ensemble un étourdissenieiit et ut» éblouissement. Il y a comme un bruit de cloche qui ébranle les cavités de mon cerveau, et autour de moi je n'aperçons plus cette vie plane et traniiuilleciue j'ai i[uiitée, et ou le» autres hommes cheminent-encore, que de loin et à travers tes crevasses d'un abime.
L'I.Iôtel-de-VilIe est un édifice sinistre.
Avec son toit aigu et raiiie, son clocheton bizarre, son grand cadran blanc, ses étages a petites colonnes, ses niHItr croisées, ses escaliers uses {.-arlcspas, ses deux arc!ie.s à droite et à gauche, il est là, de plain-pied avec la tlrèvet sombre, lugubre, la face toute rongée de vieillesse, et si noir, qu'il est noir au soleil.
Les jours d'exécution, il vomit des gendarmes de toutes ses portes et regaide le condamné avec toutes ses fenêtres.
Et le Soir, son cadran, qui a marqué l'heure, reste lumineux sur sa façade ténébreuse.
Il est uneheure et quart.
Voici ce que j'éprouve maintenant:
Une violente douleur de tèie, les reins froids, le front brûlant. Chaque fois que je me levé ou que je me penche, il m* semble qu'il y a un liquide qui flotte dans mon cerveau.et (|iii fait battre ma cerve>le c:ont e les parois du crâne.
J'ai des tressail^emens convulsifs, et de temps en temps la plume tombe de mes malus comme par une secousse galvanique.
Les yeux me cuisent comme si j'étais dan» la fumée.
J'ai mal dans mes coudes.
Encore deux heures el quarante-cinq minutes, et je serai guéri.