XXX I.X
Fisch' ivvald sortit de sa poche un foulard qu'il étendit sur l'herbe; puis il s'assit vis-à-vis du comte et s'écria :
Qu'il est doux de s'étendre sur l'herbe ! In ccxpilc lirhli,
eorame dit Tibulle. ^
Palulae... sub l*-ginine fagî.
Sous l'ombrage touffj d'un hêtre, corn .i: ùil "* irgile.
— O nature!... s'écria-t-il.
A ce moment il s'arrêta; car il ne trouvait dans aucun au'eur un passage qui piU achever sa pensée. Il craignait d'être sur le point de penser nue rhose que personne n'avait encore pensée. Mais lieureusomenL il se rappela eni'.ûre Virgile.
— 0 nature! dit-il, j'aime la riche lable de velours verl cl tes festins sans ain>rcts,
Duk'la poma
^.asla^C'n^ mollis, et picssi copia lactis
a Des pommes, des châtaignes cl du fromage. »
— Passez-moi, je vsus pile, celte cuisse de volaille, mon-" sieur le conile, j'ai un horrible a|ipéiit; et si vous n'aviez 9'bondanimcnt |ioiirvu aux vivrez, je serais leiilé, comme les fi'Oyens, l.avina ad liltora, de manger nos tailles.
-r Monsieur, dit le comte, nous n'avons d'aulre table que l'herbe.
Quand le tcle-à-tèle n'est consacré ni aux é, aiielicmens de l'amour, ni ù ceux de l'aiiiiii', il ne peut se salidiviser qu'en deux classes :
i" Les tête à tête ennuyeux; — 2" les tête à-tétc insupportables. — Celui du comle et de Fischerwald, qui avait commencé naturellement par être de la première espè .e, après ([u'oii eût épuisé ([uelques lieux communs, commença à approcher de la seconde.
Le comle étiiit ce qu'on appelle d'ordinaire un homme d'e.sprii, c'est-à dire qu'il joignait il un grand u>age du monde une certaine grâce de manières et de langage, et que, s'il- n'avait, le plus souvent, rien de neuf ni d'aitrayanl à dire, il savait parfaitement ce qu'il ne fallait pas dire. C'est un esprit négatif avec lequel beaucoup de gens se tirent d'autant mieux d'affaire, qu'il n'offense et ne blesse personne
Ou trouve fréquemment lel liomme qui passe pour très spirituel dans une maison, et mérite en effet celle répulalion tant (|ii'il est entre les murailles de ladite mai>on, mais qui compromet celle renommée aussiiôl qu'il en a passé le seuil. C'est que son esprit consiste dans une connaissance approfondie de certaines formes, de certaines convenances, de certaines relations adoptées dans cette maison.
Il en est de niêuv:; des différentes classes de la so 'iéié. Un maçon ne fera pas rire des gens rassemblés dans un salon ; mais vous pouvez être silr que l'esprit le mieux orné du salon ennuiera le maçoji ?i la mort.
C'était la situation réciproque de Leyen et de Fisclierwald. Tous deux étaient hors -e leur monde et dépaysés,- chacun comprenait parfaitement qu'il n'amusait pas son compagnon, et, ce (|ui est pis, qu'il n'y avait aucune prûb:;bilité que la chose changeât.
Aussi Leyen §»• mit à pétrir dans ses doigts des boule! tes de pain pour son léviier; Fischerwald compta les pétales d'une pitite fleur qui se trouvait jnès de lui.
Puis, quand chacun eut lire de son oceupation particulière tout le plaisir qu'il jugea en pouvoir tirer, Fisclierwald dit :
— Nous avons eu une belle journée.
— Magnilique, reprit le comte.
Et il recommen^-a à jeter au lévrier des bouleil s de pain.
Et Fischerwald cnerllit une seconde fleur p-our voir si le nombre des pétales égalait celui des péiales de la première.
Comme ceci dura qnchiue icr.ps, et (ju'il n'est personne à qui il ne soit arrivé d'eu faire auiant, le lecteur peut facilement e passer de plus longs détails à ce sujet.