‹ Le siècleChapitre 24 sur 216 · I.ES KGL.\\TIERS · texte numérisé non relu

I.ES KGL.\\TIERS

Tout en se promenant dans la foret, Maurice passa près lie l'étang oli, pour la picmière fois, nous l'avons vu avec Richard. Il aperçut la cabane de Marthe, et entra pour demander un peu de lait, i^lartiie sorlii une vieille petite tible, et pla(.a dessus du pain et du lait.

— Vous êtes iculo? dit .Maurice.

— Oui, monsieur.

— îN'avc/.-vous donc ni un hls ni unefilU?

— J'ai un lils et une fille Le fils est soldai; la fille m'a abandonnée, el je ne puis me souvenir d'elle ijuc pour la maudire.

— Je vous plains ; car il f.<ut qu'uue fille soiliiien coupable pour (|ue sa mère croie devoir la maudire.

— Oh! Gui, monsieur, elle est bien cûu|iablc! elle a fait mourir son pi're de chagrin, et elle ne tardera pas à niecondui:e aussi au tïjmhe.;U.

— Mai.':, ma bonne mère, vous me scmblez jouir d'une santé excellente, quoi(|uc vous ne soyez plus jeune, et vous ne paraissez p s devoir mourir de sitôt.

— Oii ! monsieur, je commence déjà à me senlir du caiarihe (jui a enlevé moii*»)auvre Eloi.

— (jui Vlaitcet Eloi?

— Mon mari.

— Celui que voliv fille a faii, miurir de dou'eur?

— liélas! oui, monsieur.

UNE JIEURE TROP TARD

US

— Mais vous paraissez dans l'aisance ; vous avez donc quel- <iue bien ?

— Non, la concluilc d" noire lille avait fail pei-iire à loloi sa place de garde l'oreslier.

— De (luoi vivez-vous ?

— D'une rente de 500 llo. ins iju'elle me fait.

— Votre maison est charmante. Ces églantiers ((ui la tapissent sont d'un effet ravissant.

— C'est mon lils Henreich (jui les a plantés. Le pauvre enfant! Tenez, en voilà de blancs. Il disait en souriant : » Ce sera jiour la couronne (.le mariée de ma sœur. « ,

— Eh bien?

— Eh bien ! sa sœur ne se mariera pas,

— Pour(|uoi ?

— Ou si elle se maiie, elle n'osera mcllre dans ses cheveux une couronne blanche.

Maurice lit un geste d'étonnement. IMarihe continu;i :

— .le puis vous le dire, car sa houle et la nuire ne sont (lue (roj) publi(|ues. Elle s'est vendue, monsieur; elle s'est prostituée-, mais la malheureuse râlerait et demanderait sa mère, (|ue je ne sais si je consenlirais h la voir.

— Pauvre fille! dit Maurice.

Marthe fut tellement surprise que la compassion de Maurice tombât sur sa fille au lieu de tomber sur elle, ([u'clle prit sa réponse pour une distraction.

— Pauvre femme ! voulez-vous dire? car je suis bien légitimement mariée, moi. Oh! oui, je suis bien malheureuse d'avoir une semblable lille!

Maurice laissa une pièce de monnaie sur la table, et s'enfonça dans le bois en rêvant à ce qu'il avait entendu ?

Les plaisirs aux(iucls se livraient Lcyen rt Fischerwald avaient p'erdu à peu près tous leurs charmes, quand Maurice, sortant d'une allée épaisse, fut reconnu par le docteur Fischerwald, qui alla à sa rencontre, et lit la présentation d'usage. — Monsieur le comte, je vsus présente un malade rebelle et fugitif, qui, conllé k mes soins, a pris la fuite depuis une semaine, sans que j'aie pu le rejoindre, pour errer seul dans les bois, comme Nabuchodonosor après sa transformation.

— C'est pour éviter celte transformation que je me suis enfui, dit Maurice.

Quand Maurice voulut continuer sa route, le comte et lé docleur insistèrent fortement pour qu'il restât avec eux. Ils redoutaient de retomber dans l'ennui et l'embarras du téle-à tête dont sa présence les avait tirés, car ce n'était pas à son mérite que Maurice aurait pu atlribi:er un tel accueil. Tout autre (|ui se fût présenté à sa place en ei"lt reçu un semblable.

— Je ne dirai pas pour te retenir, dit Fischerwald, que /i/tis on est de fous, plus on rit. D'abord parc-e <iu'il ne s'agit pas ici du plus ou du moins, attendu ([ue nous ne rions pas du (ont; ensuite, parce qu'aucun de nous n'a la prétention d'être fou, et ([ue, si tu l'es, ta folie n'a rien de jo\ial ni d'amusant.

— Il ne te reste alors qu'un seul argument, dit Maurice, et je suis surpris que tu ne l'aies pas encore employé.

— Lequel?

— Num ro Dcits impare gauclel.

— C'est vrai, c'est irrésistible.

Maurice se coucha sur l'herbe.

DES Li:Z\tlDS.

Il HO cioii pas en Dieu, cl n'ose sortir le vendre li.

fjCL'" U'".)

Nous nous sommes réservé de placer noire chapiire des lézards où, quand et comme nous le jugerions convenable. Néanmoins, nous ne nous conduisons pas en ceci purement d'après notre caprice; mais, au contraire, nous pensons que c'est ici la place qu'assignent à ce chapiire important la raison et la logique.

Maurice, Leyen et Fischerwald sont couchés sur l'herbe, et causent. Certes, le lecteur s'élant laissé conduire là, nous aurions le droit de lui faire subir leur conversalion . Nous n'abuserons pas de nos avantages, et nous lui offrirons une capitulation honorable.

A savoir : de lire le chapitre des lézards.

D'autre part, noue histoire va prendre une nouvelle face. Nos personnages vont avoir entre eux des relations nouvelles: Jusqu'id nous n'avons fait qu'exposer notre diame, comme quand Agamemnon arrive en disant :

Oui, c'est .\gameninoD, c'est ton roi qui l'éveille.

Nous pouvons nous permettre un entr'acte, et le remplir, comme on faisait autrefois, par un intermède.

Enfin, si quelqu'un n'approuvait pas la place que nous assignons à ce chapitre, il est libre de le passer, sauf à le lire k tout autre moment qui lui semblera le plus convenable ; car ce chapiire mérite d'être lu, en cela qu'il sape par la base un des plus vieux préjugés que nous connaissions.

Sérieusement, ù ce propos, si nous nous étions trouvé vivre en un temps où fussent restées ((uelqaes croyances, nous n'aurions pas plus osé porter la main sur la moindre d'elles, que les Hébreux sur l'arche d'alliance. Car, à dire vrai, il n'est pas encore bien établi combien nous avons gagné à la destruction des croyances et des préjugés. Loin de là, nous avons souvent pensé — qu'il n'y a de beau dans la vie que ce qui n'y est pas, — c'est-à-dire que la vie nue, dépouillée des riches couleurs que lui prêle le prisme de l'imagination, ne vaut guère la peine qu'on la vive, et ressemble à un papillon dont les ailes, froissées par une main maladroite, ont 'perdu leur brillante poussière écaillcuse.

Tuer les croyances et les préjugés, c'est borner le monde à voire horizon, c'est rétrécir le cercln de ves sensations à la largeur de vos bras étendus; c'est, à l'exemple de l'éphore spar;iate, couper deux cordes de la lyre; — c'est, comme le tyran de Syracuse, jeter à la mer sa plus belle bague; — c'est se mutiler comme Origène ; — et d'ailleurs, qui pourrait dire, sans risquer de se tromper, ce qu'il faut croire et ne pas croire? Où est le régulateur de nos croyances? Est ce notre intelligence? mais nous ne comprenons ni le soleil ni les étoiles, etjus(iu'iei pourtant on croit au soleil et aux étoiles.— Qui comprend la sève, qui chaque printemps, de la terre nue et du bois mort, jaillit en gerbes de verdure, en fleurs et en parfums ? Personne encore cependant n'a songé à nier l'ombrage des chênes, la verdure des prairies, l'odeur des roses et des jasmins. — A seize ans, nous étions incrédule et blasphémateur — pres(iue autant qu'un marchand de toiles de la rue Saint-Denis. Depuis, la Sililude et l'étude nous ont suflisamment démontré la faiblesse de l'homme et de son esprit, et nous avons pris le parti de ne nier presque rien, de ne pre- que rien affirmer; nous dont le génie ne peut analyser un hr.ii d'herbe, isous qui avons p;issé des journées devant une fleur des chamj.s, sans .ivwir vu ii ut ciMju'il y avail là de grand et d'incoicprelieiisible ; — nous, à qui monsieur Serville, le savant naturaliste, a fail voir autrefois, sur les élytres d'un scarabée, plus de miracles et de prodiges qu'il n'y en a dans la religion d'aucun peuple.

ALPHONSE KARR

Mais nous n'irons pas marcher seul (.ontre le courant, et nous ferons comme les autres : nous tacherons de détruire, — parce que nous ne sommes pas assez fort pour édifier. Un bûcheron abat, dans une année, ([ualre cents chênes. Tous les peuples du monde se réuniraient en vain pour créer un brin d'herbe. Il y a toute la puissance d'un Dieu dans celte feuille de saule ([u'eraporte leau du ruisseau.

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