LE LÉZARD AMI DE L'|I»MME
Il n'est pas que vous n'ayez entendu dire, el même que vous n'ayez dit vous-mêmes ; Le Uz-ard est l'ami de l'homme. C"e.«l un axiome, une vérité fondamentale, que l'on accepte sans examen. 11 y a même, à ce sujet, des histoires fort toucJiantes conslaianl la sensibilité du .lézard. Il est des gens qui, étouffés des vertus qui leur rempUssent le cœur, en imposent une partie aux animaux.
Cest ainsi que l'on a étrangement abusé du chien.
Or, le lézard n'est nullement ami de l'homme. Du plus loin que l'homme manifeste sa présence par le plus léger bruit, le lézard pread la fuite avec une rapidité incroyable, et se réfugie dans fg tentes dt: nierres. Si cependant vous êtes assez leste pouf mettre la ;...in dessus, il rompra sa queue et vous la laissera dans les ma'ns; si vous le saisissez par lecor;-s, il vous mordra, et la force seule lui manouera pour ne pa? vous couper le doi?t ; essuite, <#liOTs avons pour garant, outre noire expérieni-e, monsieur de BulTon, qui cependant considérait le lézard comme son ami, gardez-lc pendant un méis, il rt'fusera obstinément toute nourriture ; il se desséchera et mourra.
Nous ne savons |)as que le lou]) ni le tigre, eu égard à leur force, lénioignent à l'homme moins {l'amitié.
Et remarquez (|ue ceci ne nous e.l inspiré par aucun sentiment de haine personnelle contre le lézard. Loin de M, nous passions au collège pour donner à ceux que nous possédions des soins beaucoup jdus assidus qu'il ne semblait convenable à nos professeurs.
— Je pa^'t", dit ninn pcre, f|iieTriniin n'attache II cet arlirle du Décalojjue aiieim sens déterminé. — Caporul, dil Yorirk, qu'cil-ce qu'honorer son fiera «>WM- . lucre;'— Monsieur, lé ondilTrimm.c'est leur dnnner Irnis sous par joiirilep» paie ' quand ils sont vieiiv.— Kl l'as-tu hiii:' —
Oui, inon>ieur, il l'a fait, dit mon lii' !.■ Tobie. — Kli bii'ii.dilVorii k, en se le\ant ■fle dessus sa chaise el prenant le caporal «Uns ses doux inaius, tH es le meilleur roniiiicalatcur que ja connaisse de ce commaiulrinent, l'ije ff'sliine pliiscpie si lu avais mis la main au Taliiind.
jSTBBJiE.)
Il se lit un tressaillement dans le feuillage des noiseii-rs. Leyen ot FistlierwaUl se relournérent brusquement.
— Ce n'est pas elle, dil le comte.
— C'est le vent, dil Fisriierwald,
Venlus lev«s permurmurat unibias
— Vouis attendez quelqu'un? dit Maurice; et il se leva.
— Ce n'est que ma maîtresse, dli le comte ; vous m'obligerez de ne pas vous déranger. Je iie suis pas fâché que vous la voyiez. C'est la plus belle créature que vous puissiez rencontrer.
— Je ne le puis, dit Maurice , une affaire me rappelle ..
— La voici, dit le comte. A la faveur de ce sentier si droil, j'ai aperçu sa robe blanche. Attendez-moi.
Quand le comte fut parti :
— C'est, dil Fischerwald, m Objet de luxe ([ui lui coule 4,000 llorins par mois.
— Adieu.
— Tu n'attends pas le comte?
— Non, je n'aime pas à rencontrer cette ^orle de femme.
— C'est réellement une très belle fille.
— C'est une raison de plus que tu nie donnes de m'en aller. Il me semblerait voir une belle rose rongée par un ver.
Et ici Maurice commença une dissertation sur ce qu'avait de triste pour lui la vue d'une belle nalure flétrie el salie. La dissertation fjt assez lorgue, comme presque toutes les dissertations de Maurice.
Le comte rejoignit Hélène. -
Elle marchait rapidement. Ses yeux étaient fixes cl ardens ; elle ne voyait pas Levés qui l'arrcia.
— Où allez-vous donc ?
— C'est vous?
— Oui ; qu'avezvous?
— Je ne vous reconnaissais pas.
— Répondez-moi. Nous êtes souffrante; qu'avez-vous?
— Il faut partir loin, très lo n.
— Calmez-vous. Auriez-vous été exposée à quelque insulte? Je vous jure que celui qui vous a ofTensée ne sortira pas vivant de cette forêt. Je vais appeler.
— ;\lonsieur, monsieur, dit Uelène, que personne ne me voie; je mourrais de honte. Ma mère m'a chassée, ou plutôt m'a défendu d'entrer dans la maison où je suis née; elle m'a appelée lille perdue, monsieur ; elle m'a dii que ma présence la faisait rougir; que mes pas salissaient la chambre où est mort mon père. Alors deux grosses larmes tombèrent desyeur. d'Hélène.
— Mon Hélène, reprends la raison, méprise le délire d'une vieille folle. Remets-toi : nous apiwochons. Il y a un étranger; essuie tes yeux.
— Pôurciuoi y a-t il un étranger? reprit Hélène, Qu'ai-je besoin de voir un nouveau visage, un nouveau témoin de ma houle? Et surtout, pourquoi faire croire que je la supporte sans désespoir? Vous me dites d'essuyer mesyeux : pour voire vanité, il faut que je paraisse belle, n'est-ce pas? vous faites de moi comme de votre cheval, que vous faites piaffer et caracoler quand il y a du monde. Je ne veux pas voir cet étranger.
— Hélène, vous êtes folle.
— Ali ! c'est vrai ; vous avez tous les droits; je me suis vendue. Voici mes yeux essuyés; menez- moi devant cet étranger; je vais- lâcher d'éire belle pour vous faire honneur, pouri|u'oii dise : Son Excellence le comte Leyen a de beaux clit'\aiix, de beaux chiens, une belle maiiresse et un beau c'ii; s>e. Allons, monsieur.
(juand ils arrivèrent, Maurice était encore à sa péroraison ; il achevait de prouver qu'il ne pouvait rester,— mais il n'était plus temps (le se retirer. Il salua silencieusement Hélène. Hélène rendit le salut froidement, cl ne regarda pas Maurice.
On se remit en pla(e.
On servit des fruits, des g.'ileaux, des vins lins.
Longtemps Hélène fut sombre et préoccupée, et garda les yeux baissés.
Mauricedit bas.*! Fischerwald : — Elle est bien belle!
Alors Hélène leva la tète et regarda Maurice pour la première fois. Maurice rougit, et parut contrarié et embarrassé qu'elle l'eût entendu. Ilélèiie ne put cûiiiijreiidie pouniuoi, conlraireineni à tous les hommes qu'elle voyait d'ordinaire, il renonçait à la petite reconnaissance que tonte femme ne peut s'empêcher de ressentir pour l'homme qui lui fait un compliment.
Alors elle jeta sur lui (luelqnes regards furtifs, et vit un sourire de mépris eircr sur ses lèvres, quand f eyen et Fischerwald vinrent à parler de l'amourcomme ils pouvaient en parler.
Il ne prit aucune pari à la conversation tanl (|u'clle roula sur ce chapitre.— A-l-il donc, pen-a Hélène, quelque chose à dire que ces gensnecemprcudraient pas'?
— Tu ne dis rien, mon Hélène? dit le comte.
— Eh ! monsieur, reprit-elle avec une profonde amertume ; sais-je rien de ce que vous dites, moi ?
UNE IIEDRE TROP ^TARD
V.t dans son iv;i!ai'(l,(laiis l'acconl iloiavoix, il y avait di^ la iloiiloiii' et ilii (li'st's|)oii-. l'x'iJOiifsi'C par sa mire, ollo avait jcli' les yeux sur ('lli.>-iii(''iiu', et sentait Otuilonrcuseiiioiil smi lininilialioii. Elle resjretlait la pauvre petite niiiison et l'amitié d'ilenreicli, cl elle se rappelait les iiaroles deson IVére : Ti' ('l'OKneras un brare fidiroii.
i\Ianriee i\ son tour la regarda ; leurs yeux se rencontrèrent et se détournèrentaussitot.
— Ma helle malade, dit Fiselier^said, je suis, comme vous savez,, assez original, et mes idées sont l)ien îi moi, et ne me sont suiîi^érées par personne.
Je ne pense pas comme Ivs bo'iifs ruminent, ainsi que s'exprime un écrivain. J'ai imaginé (J(' substituer des drogues morales et mélapliysiiiues aux drogues végétaUseï ptiarmaeeuti(iues, en (juci je suis approuvé par lieaucoup de savans et de philosophes, qui conseilleHt au médecin de guérir l'esprit avant le corps. C'est pourquoi je vous ordonne fonr.ellement un peu d'oulili des idées tri!>li's qui semblent vous préoccuper, ft une légère dose de cette aimable gaîlé que je vous vois queU|uettiis.
— A l'approbation des savans et des iihilusoplies, le docleur peut joindre la niienne, si toutefois il la juge digne de quelque ;.tlep.lion,dit le comte Leyen.
— C'est ce qui vous consolera facilement de ne pas obtenir la mienne, docteur Fischerwald , dit Hélène; ma gi-ité est d'ordinaire exempte dt préméditations, et les idées tristes (pii me préoccupent sont trop profondément enircesilans mon ànie pour i|ue je les puisse secouer , ainsi que vous secouez avec les doigts les miettes de gâteau (pii sont tombées sur votre jalto!.
— Cioiriez-vous, dit Leyen en se tournant vers Maurice, i\wcclle. pr<>f«n('e (loa/air n'a d'autre cause (jue d'avoir été mal reçue par sa mère, vi .;l!e folle, iiue cette pauvre tille accable de soins et de prévenances ?
— Non, non, dit Hélène, s'adressant aussi h Rlauricc; ma mère a tort, j'aime à le croire ; car, si je me suis prcstituécet vendue...
— Hélène!., dit sévèrement le comte, lui raiipelaii! par un signe des yeux la présence de Maurice.
- — OUI monsieur , reprit elle en haussant les épaules, à quoi bon ce mystère? monsieur ne sait-il pas qui je suis. Si je me suis prostituée et vendue , c'était pour nourrir ma mère. Vous le savez, monsieur le comte, et je vous adjure de le dire liantenient- J'étais pauvre et j'ai résisté à vos offres brillantes et ;'i votre persévérance. J'étais mourante à l'hôpital, cl je vous ai vu pleurer sur m.es pieds et sur mes mains, en me suppliant d'accepter vos bienfaits, et j'ai refusé, aimant mieux mourir de faim et de misère, jeune et belle, sans avoir encore vécu : je n'ai cédé ([u'à la voix de ma mère ipii me demandait du pain. Est-ce Vrai, monsieur le comte?
— Oui, dit Leyen; et pourquoi n'avez-vous pas dit cela à votre mère, quand elle a osé vous chasser de chez elle?
— Parce que cela aurait été trop atTieux pour elle, de voir quec'c ait elle qui m'avait jetée là,— dans eet abime de honte et d'opprobre, comme elle dit;— iiu'il lui aurait fallu traîner sa tète grise âmes pieds, dans la poussière, pourmedemaiider pardon; car je lui ai donné plus (jue ma vie. J'ai fait plus qu'ouvrir mes veines et lui donner mon sang à boire; j'ai (ait plus que d'arracher mon cœui»de ma poitrine, et le lui donner à manger. Car alors je serais morte, tandis ([ue jevis pour porter le deuil de mon bonheur et de ma vie.
^laurice regardait Hélène sans presque respirer, pour ne pas perdre une seule de ses paroles qu'elle prononçait avec une véhémence extraordiflaire, avec une voix profonde et déchirante.
— Ma mère a eu tort, continua-t-el!e ; car, même ignorant ce que j'ai fait pour elle, elle ne devrait pas repousser sa fille, parce qu'elle est malneureuse. Qu'est-ce donc que l'amour et l'amitié, si l'on ne vous aime plus quand on est coupable? Mais ce qui fait que je pleure, ifest que j'ai senti là mon malheur, malheur irréparable, et qui durera autant que moi. C'est que j'ai vp les guirlandes blanches et parfumées de ces églantiers, dont mon frère Henreicb voulait tresser ma couronne de
ancéc. C'est que j^ai vu, sous les arbres à l'ombre desquels
j'ai passé mon enfance, fomme Sertir de l'herbe, ml nwifissent encordes violettes (|ue je cueillais, et voltiger autour de moi les rians fanlômes de ma jeune imagination. C'est que j'ai reconnu mes joies pures et mes donccs f i>|)éraiii es, et qu'elles n'ont pu rentrer dans mon cœur, semblables fi l'oiseau <|ui fuit les marécages fétides.
— Madame, 'dit iMaurice, ce que vous avez fait pour vol ic mère est bisn beau! Si onnepiulvous appeler veitueusc, qu'est-ce ipie la vertu !'
— Monsieur, monsieur, s'é<ria Hélène eu lui saisissant la main, dites-vous vrai? Répondez-moi, ajnula-t elle en plongeant, de ses yeux dans ceux de Maurice, répondez moi : (|ui vous fait parler ainsi? est ce une sotte complaisance ccmmc on en a tant i)0ur moi ? ou vos paroles sortv nt (lies de votre cœur?
— Madame, dit Maurice avec le calme de la conviction, j'ai dit ce que je sentais. Pour moi, vous êtes la femme la plus vertueuse queje connaisse.
— HéUne ne répondit pas; mais il y avait dans son regard la leconnaissance qu'elle aurait ressentie, si Dieu lui avait dit :
Pauvre lillc, dépouille ta vie flétrie, — comme les frêles demoiselles sortent de leuri larves qui vivaient dans la bourbe des ruisseaux, et s'clar:j.nt balancées sur leur.i ailes de gaze, semblables à des émci judes, à des sajibirs, i des topazes vivantes, pour voltiger dans l'air et sur les (leurs des prairies ; — dépouille la vie flétrie, et recommence, pu-'' ei. innocente, une vie de bonheur et d'amour.
Ne coun /, pas d''ii\ lièvres ji la lois.