‹ Le siècleChapitre 26 sur 216 · Sii^i^se des nations · texte numérisé non relu

Sii^i^se des nations

Il faut avoir deux cordes à son ar-.

(la même Sagesse.;

Maurice raeonla à Richard sa rencsntre avec Hélène.

— Tues pris, dit lUchard, et d'une façon d'autant plus. remarquable ([ue tu aimes une prostituée. Toi, qui me disais i! n'y a pas lon'j,lcm[is : Je ne comprends l'amour cjue pour une femme vierge. - .

Quoique Maurice dût èire un peu accoutumé à ses inconsé<iuences, il se troina honteux de celle ci, et ttnt pourJuimême que pour Itieliard, s'elforça de traiter légèrement un sujet qui l'intéressait plus qu'il ne le voulait.

— Non, dit il; celte lille est belle, et son âme n'est pas moins bille que son corps; mais je le répète : ,/i?He comprends l'amour que pour une femme vierçie. Aussi ne pensé-je nullement à lui donner ma vie, et à lui demander du bonheur. Je lui consacrerai iiucbiucs jours, cl je ne lui demanderai que des plaisirs.

Il faut queje lui écrive.

-Déjà?

— Fischerwald m'assure qu'elle est lort occupée (kf moi. Maurice prit une plume et du papier, et lomba dans une

profonde rêverie.

— Ami Maurice, dit Richard, le jdaisir n'est pas habitue!lement si grave, et lu es étrangement préoccupé.

— Nullement, dit Maurice, qui l'ar hasard,, ce jour-là, avait mis dans sa tête d'être ou de paraître conséquent.

Et pour le prouver, tout en écrivant sa lettre ft Hélène, il continua sa conversation avec Richard.

— 11 y a quelques jours, dit-il, j'ai trouvé -Ahel Saldorf fort occupé; il avait à la fois chez lui un maître d'escrime et un professeur de langue irancaise. Quand j'arrivai, il prenait sa leçon d'escrime; je m'assis, pensant (ju'il s'arrêterait bientôt, d'autant que la sueur ruisselait sur lui.

Ici Maurice s'arrêta et énivil la première pkrase d'une lettre banale, et d'une légèreté qui ne lui convenait guère :

(I Mademoiselle, 11 II dépend de vous que le jour où je vous ai renconlrce so'il le plus heureux ou le plus malheureux de ma vie. "

<2fi

ALfHONSE KÂRH.

Puis il continua :

— En effet . il ne larda pas à lofnl)cr accablé sur les coussins (l'uif canapé; je m"a;'|HOLliai de lui, et j'attendais qu'il eiit repris haleine pour causer avec lui. >Iais alors le n.aîire de lapgue s'approcha, (jui commenta sa leçon. Je pris un livre, un peu surpris de celle manière d'agir,' mais cependant, l'allriliuanl à la liberté que j'exige que mes amis gardent avec moi, pour avoir le sîroii de la prendre avec eux. Le mai trede langue s'arréla. Abcl seleva, remit son .masque, il la leçon d'armes recemmcnça.

« L'impression que vous avez prod^iite sur moi es! tellequ'il faudrait pour la peindre, -etc., etc. »

Après un quart d'heure, on apporta ledéjeuiier. Je pensai aloiji que les deux professeurs allaient partir. Maisii y avait quatre couverts, et ils se mirent à table avec nous. '

Quoiqu'il ne soit guère d'usage de garder ù déjeuner son niailre d'esciime et son niaitre de langue , qui probablnncnt ont autre chose à faire, et d'ailleurs ne pîuvenl déjeuner chez tous leurs élèves, je n'y lis guère d'altcniion que parce que le maître de langue et Abcl, pendant tout le temps du déjeuner, ne cessèrent de parler français , chacun de son mieux, tandis que le maître d'escrime jetait de temps en temi)s quel- ([ues précei)tes de son art, entre deux bouchées.

Comme j'avaisgrand appciil, je pris le par.i de ne pas dire un mot, et de ne r.-.'uccaper que de nourrir mon misirable corps, comme disent les sages, quand ils n'ont pas de ([uoi diner.

Je mangeais encore, (|uand on enleva la table; et tour à tour, reccramencèrent la leçon d'esciime et la leçon de langue française.

Je me crus victime d'une mystification. — D'où vient, dis-je à Ahel, ce goût subit pour l'exercice etrétude?

Il Si j'étaisassez heureux, etc., etc.

» Ce serait avec un ravissement inexprimable que je mettrais à vos pieds, etc., etc. »

— Depuis deux jours, me répondit Abel, ces messieurs ne me (luitlcnl pas : ils mangent et ils dorment ici. Je n'ai plus que tiu(i jours .'i prendre leurs leçons, et il faut que j'en profile.

Je crus qu'il voulait faire un voyage. Je lui manifestai mon étoniK ment de l'emploi ([u'il faisait des derniers inslans qu'il avait à passer avec nous; je lui lis également observer qu'il trouverait partout des maîtres d'escrime tt des maîtres de langue française

Il sourit et me dit : — Je n'ai aucune intention de voyager, cl voici ce qui m'arrive :

Il Non, vous ne repousserez pas inhumainement un amour que vous savez ti bien inspirjr. Vous ne réduirez pas au désespoir un homme qui, etc., etc. »

— Je me tuis trouvé, continua Abel, il y a trois jours, à souper dans une maison où se trouvait égalemmit le baron de Solm, jeune homme assez i.iperlinent, et fort bien vu de l'élccleur ([ui le protège en lou.e occasion.

Tu sais que je suis naturelle 'ient peu bruyant dans un cer- (le, cl qneje n'aimepasà ocru|)fr les autres de moi. Le baron prit mon silence pour delà limidilc, et ma modestie pour la conscieniede masollise. Au^si lui icliappa-l-il à mon égard (jnelquesunes de ces ([uasi impertinences, qui fontd'aulant plusrfe mal qu'elles ne sont pas assez marquées pour qu'on puisse )es relever sans paraiire un esprit difiicile et querelleur. Je me contins le puisqu'il me fut possible, tout en adressant Unit bas des vieux fervens à tous les saints du paladis pouripi'ils inspirassent à monsieur le baron la pensée d'fire imperlinenl loiil-à fait.

u Ne me laissez pas languir dans la plus cruelle inccriilude. Répondez-moi, siée n'est pas par amour, etc , elc. »

J'eus à me louer tie l'intervenlion du ciel. .Monsieur le baron, encouragé par mon calme, donna dans le piège et se laissa aller a une bo;iiie imperliiience.

Monsieur le bLuon, lui disje à l'oreille, vous êtes un

sot ; êles-vous aussi un biche?

— Monsieur, mercpondit-il un peu étoinié, je vous mettrai volontiers à même de vous en assurer.

— Jedou'.e, répondis-je, que ce soit aussi pleinement que de votre sottise.

Il m'entraîna dans l'embrasure d'une croisée, et me dit :

— J'ai une affaire à terminer dans une semaine. A pareil jour, sovtz à sept heures du malin derrière les murs du parc ; mon arine est l'épee.

—Depuis ce temps, on m'a fail avenir de deux choses, continua Abel:

La premièreque le baron manie parfaitement' l'épée ;

La seconde, (|ue si, contre touie probabilité, il m'arrive de le tuer, l'électeur poursuivra le meurtrier avec persévérance.

C'est pourquoi j'apprends l'escrime, pour tuer mon homme, s'il est possible, et le fraïu.iis , i)our trouver à qui parler si je suis forcé de prendie la fuite.

Allons, messieurs, dit Abel en finissant, u; perdons pis delenips.

Excuse-moi, me dit-il, mais je n'ai plusiiue cinq jours.

Il Le plus sincère et le plus dévoué de vos admirateurs.

» M.Vl'KICE. "

Ainsi finit à la fois Maurice et son anecdotf, et l'une des h lires les plus ridicules qui jamais aient été écrites.

BliUX .\MIS .1I0RTEI.S.

— Décidé;rcnt, dit Maurice, je suis bien liche et bien veule de rester ainsi à la ville, moi qui ne vis qu'à la campagne; de marcher sur uno terre que l'on cuirasse de grès, dans la crainte qu'elle ne s'avise de produire quelque brin d'herbe, moi qui préfère au plus moelleux lapis un long gazon vert.

Je dors el j»" vis dans une maison de pierre, et pourtant il n'est rien de si beau pour moi que ces tentes mobiles ([ue forment sur la tèle les châtaigniers touffus , les sycomores au feuillage rougeûtre et découpé comme la vigne, les tilleuls aux formes transparentes, les ormes aux feuilles étroites et d'un vert sombre.

Je me laisse entraîner aux Ihéàtres et aux réunions, oii je dors et m'ennuie, taudis (|ub les cham;ïs m'oiîrent une multitude de plaisirs variés et sans cesse reuaissaus :

Ces fleurs, qui, sortant toutes de la même terre, prennent des couleurs différente-;, et exhalent dilTérens parfums ; — ces insectes, qui vivent sur les fleurs, sont nés avec elles — et mourront avec elles , au premier souHle des vents froids de l'hiver, qui balaient, eu lourbillounaut, les dernières feuilles des arbres dépouillés, et eniporlenl à la fois les graiui's et les œufs (|ui doivent reproduire les fleurs el les papillons.

— C'est pourquoi, dit Ricliar.l, il m'est venu une idée.

— Ami Uicliard, reprit Maurice, je me délie beaucoup de vos idées : — de trois idées ijuc je me souvi.uis vous .avoir vues, l'aulépénuliième m'a fait passer une soirée entière dans une caverne de musiciens ([ui jouaient faux; — l'avant-dernièrc.a failli me fiire rjimprc le cou dans des chemins que vous prétendiez connai.re, — el h dernière m'a fail perdre deux heures à vous l'entendre laborieusement développer, sans y pouvoir rien comprendre, sinon que vous ne la comlireniezpas plus que moi.

— Jesuisblasé sur tcsimperiinences, elles roulent sur mon ttjpril comme la pluie sur un manteau de toile cirée. '\'oici mon idée ; demain, il se fait, la nuit, une charmante i)romenade sur la rivière: il y aura deux dames, le comle Leyen, Fischerwald et moi; c'est, il me semble, une société quelque peuséduisauie, et il dépend de loi d'y joindre (a personne et les agrémcns (le Ion esprit.

— Le comle Leyen, se dit Maurice, l'une des deux dames est Hélène. — Il ouvrit la bouche pour le demander, mais il lui sembla voir déjù le sourire de Riciiard; il hésita, puis se décida à le demander, avec un air de grande négligence. — Lccomte Leyen, dii-il, accompagnc-t il... il allail dire: Sa

UNE HEURE TROP TAUD

mail resse, celle idée lui (il mal, il se reprit eldil : iVIadenioiselle Hélène?

— La maîtresse du comte y sora, dit Riiliard, l'avitre dame tsl son amie, et je si is foit amoureux d'elle.

— Tu la connais?

— Je ne l'ai jamais vue.

— 'J'n est fou.

— C'est possible, car en ce momcnl je me sciS de la sagesse.

— Ah!

— C'est loi qui m'as dit : « L'amour, dépouillé des riciies couleurs ([ue lui prête l'iniaginatioii, n'est qu'un plaisir que l'on ne peut prendre qu'à deux,— tvmnie une partie d'iclitcs ou de dominos. 11 serait sage, peut-être, de ne demander aux femmes que des plaisirs: ■> c'est (>> que je fais. Vieudras-lu?

--Tout ce monde me gâtera ma nuit, mes arbres, uiûu vent dans le feuilbge; car c'est là surtout le grand charme de la nuit, que toule cette voùle étoilée, celte eau qui roule en murmurant, ce rossignol qui e.bante, ces lucioles qui luisent dans l'herbe comme des étoiles au ciel, ces arbres qui frémissent barnionieuseu:ent, ces grenouilles qui coassent dans les joncs; on a cela sai.s partage pour soi tout seul, tandis que les autres hommes, par leur sommeil, vous laissent 'eur part. On est roi du monde, le monde n'exisle que peur le poèie qui veille; pour lui, la lune monte derrière les peupliers et se mire dûiis rea\i ; pour lui, le vent emporte les parfums i U;s ccneentrés du dièvrefeuille et des églantines;ou pluiùt il s'idtnlifle à cette grande harmonie de la nature, son àa'.e se mêle au frémiisementdes feuilles, et aux parfums, et au vent, et au chant des oiseaux. Il *il de toutes ces vies, il est i'âmc du'monde : il est Dieu !

— Viendras-tu?

— J'irai.

On se réunit vers la flii du jour. Leyen reçut avec de grandes prévenances ilaurice, dont on lui avait parlé avantageusement.

Hélène laissa errer sur ses lèvres un sourire amical.

Quand on fut arrivé au bateau, la dame qui accompagnait Hélène hésiia beaucoup, ailéguaxt une iuvineible craiate de l'eau. Chacun s'efforça de lui donner du courage, à l'exceplion de Maurice, qui \il dans celte terreur une g-ande aûectation, d'autant que le but de la promenade était connu dès la veille, et que celte dame, si ses craintes n'eussent été nulles, était parfaitement libre de s'en dispenser. Richard, fort mauvais nageur, assura la lelleefl'rayce qu'en cas d'accident il répondait de ses jours précieux. Maurice, qui nageait liés bien, se contenta de sourire.

Hélène vit ce sourire cl le comprit : les moiiiures mouvcmens de Maurice avaient pour elle un intérêt auiiuel elle ne cherchait pas à se dérober. Les paroles consolantes de Maurice, lors de leur première entrevue, était restées sur son cœur. Salie par le vice, elle était lièr.î de celte approbation d'un honnête homme, de celte sorte d'affinité qui s'était établie entre elle et lui; elle ressentait un certain orgueil, qua.-,d, sur sa physionomie mobile, elle pouvait saisir au passrge une pensée qu'il ne coiiimuniquait pas aux aures, cl dont elle s'emparait pour elle seule.

Maurice aussi, ifuoiqu'il se livrât de moins bonne giâce à rinlliienee qu'elle exerçait sur lui, cherchait dans les moindres paroles d'Hélène un sens caché pour les autres et intelligible pour lui seul. Il ressenla't un secrets méeontcnlen;eni quand elle parlait sans tourner les yeux de son côté. Il lui sçmblait déjà avoir des driiits sur elle, sur ses pensées, sur son âme. Il ne s'avôUâitpas qu'il l'aimait, mais il lui semblait qg\il avait à son amour des droits qu'on ne pouvait lui di>puler sans injustice. Une parole d'Hélène qui ne lui étaii pas adressée, un regard qui ne cherchait pas son regard, lui faisaient éprouver une sensation pénible et un sentiiccnt haineux. Pauvre raisonneur, qui ne comprenait pas quecoi droits qu'il croyait avoir, il les avait en eif,t, mais qu'A les achetait l)ar san amour pour Hélène.

On glissa le long de la rive, Riebanl s'élait emparé de Gabiielle, et causait avec elle comme s'il eût été dans un salon-, Leyen, pendsnt quelques instaas, céda à l'inlliiencc Ue la

nuit et de l'eau , puis s'ennuya et se mit à é.'outer Fischer, vvald, non pour s'ennuyer moins, mais pour changer d'ennui. Maurice et Hélène resiôrer.t silaacieux ; mais, si quelque accident de lumière, si quelque arbre balançant son feuillage noir jusqu'au ciel, et paraissant porter les étoiles comme des fruits d'or, attiraient leur attention, leurs regards se r>ncontraieiit pour se communiquer leurs sensations, et un fiémissement simultané leur courait par tout le corps.

Il ne leur fut pas longtemps possible de se laisser aller aux impressions de la nuit et de ses mystérieuses harmonies. Fischerwald, Piichard et Gabrielle parlaient haut. Richard pria Gabrielle de chanter. Après avoir longtemps résis'é, elle chanta la romance la plus nouvelle et la phis à la mode.

11 y a telle musique qui plaît dans un salon et qui est insupportable la nuit, sous la feuiilée. Gabrielle, <iui n'avait iongé qu'à faire briNer une assez jolie voix, acheva de dssenchanler la promenade. Hélène refusa de chanl-r.

— >'auraii-elle pasunebelle voix?se dit .Maurice ; ce serait une ridicule injustice de la nature, car au moins elle mettrait de l'âme dans son chant; mais un regard d'Hélène lui (it comprendre que le chant était pour elle, comme pour lui, une langue sacrée qu'on ne parle pas devant les profases.

— Je suis, ditFischervvaUl, un homme fort original. Voici que je laisse, depuis noire dépar., traîner dans l'eau les pans de mon habit. Enlre autres singularités qui me caractérisent, je n'ai jamais pu m'occuper de toilette. J'ai, à ce sujet, d'insupportabks distractions. Il n'y a pas quinze jour.s, mon ami Jlaurice peut dire si c'est la vérité, je suis sorti d'uns maison oubliant mon chapeau,

Frigido sub Jove.

Avant-hier, j'avais mis un de nies bas à l'envers ; et ce ma ■ tin même, apiès avoir bu un verre d'eau sucrée, j'ai mis le verre à côté de la table, et le reste de l'eau est toinbé sur mai.

Gabrielle assura que tous les hommes de génie étaient sujets à de semblables distractions, et que tous les gens d'esprit qu'elle connaissait mettaient leurs bas à l'envers.

Cependant Fischerwakl s'occupait, ave.: toute l'attention dont il était capable, de tordre les pans de son habit pour en exprimer l'eau, et de les essuyer avec un mouchoir, bien dans le sens du drap, pour ne pas le délustrer.

Richard prit à son tour la parole :

— n Je suis, dit-il, bien veule et bien lâche,'de rester à la ville, moi qui ne vis qu'à la campagne-, de den.eurer dans des maisons de pierre, moi qui préfère aux plus riches palais les tentes mobiles quQ forment sur la tête les touffes de chàlaiiuiers, les sycomores au feuillage découpé et rougeâtrc conime celui de la vigne, et les ormes à la verdure étroite et sombre.

■i,Je :ie puis réellement comprendre commeut je me résigne à marcher sur une terre que l'on cuirasse de grès, dans la crainte qu'elle ne s'avise de produire (luelques brins d'herbe, , quand les plus riches tapis ne sont rien pour moi auprès d'un luag et épais gazon vert ; quand tout, aux champs, occupe et charme mou esprit, quand je passe des journées entières à contempler ces lleur^ qui, sorlaiil de la même terre, se pai ent de diverses couleurs, et exhalent ditférens parfums ; et ces insectes qui naissent, vivent et meurent avec elles, au pr^^mier souille du vent froid qui balaie en tourbillonnant les feuilles jaunies des arbres dépouillés, et emporte à la fois les graines des fleurs et les œufs des papillor.s. "

Maurice regardait Richard avec stupéfaction. — Voilà, se disait-il, une prodigieuse mémoire.

Richard continua :

— « Ce qui peut expliquer le eharme de la nuit, c'est que la nalure semble appartenir tout entière à l'homme qui veilli; pendant que les aulres, livrés au sommeil, semblent lui abandonner leur pan ; c'est qu'il jouit sans partage des sensations qui, le jour, sont divisées entre tous les hoairaes; c'est que, pour lui seul, les étoiles bnllent au ciel ; pour lui seul briji lent dans 1 hiT'ce les lu ioles semblables aux étoiles ; pour lui seul la lune monte, mystérieuse, derrière les peupliers: i\

'^ est le roi du inonde,

ALPHONSE KARR

Rien plus, riionmie alors s'identifie a la iinluve. Il vil de la vie di's ailirfs, <lii vent et du dièvivfeiiille ; il rassemble en lui-aiême toutes ces existences: il est Dieu! «

Tout le niCinde s'ennuyait, on s'arrêîa. Maurice, Richard et Fisclierw.ild prirent con^é de I.eyen et des deux dames.

Quand les trois amis furciit seuls : — lîousoii-, dit ^laurice, je vais niainten;iiit coiinneiicerma promenade.

— .Te .suis or ginal, dit FiseherwaM, mais réellement je ne pousse pas encore la liizairerie aussi VAn qiie toi.

lUcliard, i|ui avait ses raisons pour ne pa; se trouver avec Maurice, lui souhaita le bonsoir, el partit avecFischerwald.

Maurice, presque involùntairemenl, se dirigea du cùté de la maison de I.eyen ; bientôt il l'aperçut avec Hélène et Gabrielle, comme trois ombres ; car la lune, ijui était à sou dernier i|U2rii'-r, n'éiait pas encore levée. Son cœur bailaii comme s'il eut fait une mauvaise action ; il lui semblait dislin{;uer le frôlement de la mbe d'Hélène de celui de la robe do ta compagne, et reconnaître !e biuii de ses pas, — el il frissonnait.

Ln petit bouqu>lde buis à traverser iui permit de s'apprcclier davantage; I.'eyen avait peine :'i étouffer ses bâilleuieus, on n'eulendail (jue (;al)rie'Ie.

— Ce médecin tst un original très amusant, disait-elle; l'autre a di' l'âme cl sent vivement; as-tu entendu avec quel eiifrainemeiit el quelle poésie il nous a parlé des cbaiips et de la nuit? Il y aurait dr, bonheur à être aimée d'un homme qui sent ainsi.

Pour le troisième, s'il y a quelque chose au dedans de lui, il a la peau bien épaisse, car rien ne parait au deho's.

Maurice lit un geste de dépit, non qi.'il Uni beaucou:) à l'opinion de Gabrirlle, mais il craignait qu'elle u'exervàt (piclque iniluence sur Hélèiie, d'autant qu'Hélène, par son silence semblait parlagcT' l'opinion de sa compagne.

Leyeii entendit du bruit dans les feuilles.

— Qui va lù?cria-t-il.

Ou ne répondit, jias. Maurice était parti.

— Ce n'est rien, dit Hélène, c'est le vent.

Et son cQ'ur ballail. — Il y a des momens dans la Vie où l'on se devine si bien.

XLM.

m\ OMRRCS.

— Allons, dit .Maurice en soi tant du bois, ii n'y a pas moyen d'aimer kw femmes; il n'y a rien dans ces âmes là; elles ne voient qu'avec les yeux, elles n'entendent qu'avec li>s oieilles; le cueur ne voit ni n'entend; — voici deux femmes; toutes deux belles et spirituelles, c'est-ù-d'u-e, réunissant les qualités les plus désirables ; pas une des deux n'a compris mon S'ience, ni le bavardage de Fisclierwald et de Richard.

Fischcrvvakl, avec ses idées communes et rebattues, ses trivialités el ses pensées traduites avec le texte en regard, est pris au mot quand il s'annonce original.

Richard décrivant, avec les paroles dont je ni2 suis servi ce matin, un spectacle qu'on a sous les yeux, — comme ces peintres qui mettent au bas d'un tableau de Heu; s : iris, pivoine cl ncaiia, se déliant, ou de la fidélité de leur imitalion, ou de l'intelligence de leurs specla'eurs, — passe pour un liom;i;c qui sent vivement cl poétiquement

Pas une de es deux fcmires n'a compris qu'on n>i décrit qu'iiprès la scnsaiion, ((u'on ne peint l'amour que loisqu'on n'aime plus. — l\i.liard avait rai-on (|uaud il me rappelait mes paroles ;

'. H ne faut demander aux femmes que du plaisir. ■>

.!e suis fiché de. n'avoir pas donné ma le.tie .'i Hélène.

Il faul dire qu'au momcnrd'ariivera;i bateau, Maurice avait mis dans la poclic de son gilet la ietlre (ju'il avait écrite pour nélèi;e, pliéc très petite, poui- pouvoir plus facilement la lui glisser dans la main, mais ;i la \ue d'IIélèiu', au son de sa vo'.x, il avait conquis combien sa lettre était ridicule, et il

l'avait, sans qu'on s'en aperçût, froissée et enfouie dans une autre poche.

Sans s'en apercevoir, et i)ar un détour, il élail airivé au pied de la maison.; il y avait de 'a lumière dans la chambre d'Hélène, il y porta les yeux, il aperçut deux ombres sar le rideau blanc.

— Non, non, dit-il, elle comme k^ autres ! ni finie ni poésie; elle est l;"i, avec lui. -

Il s'en alla à giands pns. Au moment de perdre la maison de vue, il se détourna et regarda:

— Encore les deux ombres !

Il fit un pas et s'appuya contre un tronc d'arbre.

— Je suis fatigué, se dit-il, autant reprendre h:ileine icF qu'ail'eurs.

Il resta les yeux fixés sur le rideau, puis la lumièie disparut: il regarda aux fenêtres pour voir si la lumière passait, et si une des deux personnes avait quitté la chambre. — Il aitfndit ioustemps: ou pouvait être passé dans une pièce au fond.

î-a lumière ne reparut pas.

— Il est évident que les deux personnes dont j'ai vu les ombres sont couchées dans celle chambre.

Pas d'âme ! répéla-t-il: — après cette soirée, elle eilt voulu être seule, elle n'ci'it pas consenti :'i passer la nuit dans ses bras.

— Je partirai demain malin.

Il se rappela ((u'il avait alTaire :'! c"ni|uanle lieues de 1:\ pour un procès dont dépendait une partie du peu de bien que son père avait ;'i lui laisser, 1 1 qu'il avait toujours négligé d'y aller, depuis un mois que sa présence était nécessaire.

Le matin, il alla trouver Richard.

— Je vais à M"*.

— Pour quoi faire? dit Richard.

— Pour mon proies.

— Alors, rapporleniùi deux lignes :'i pêcher ; c'esl le seul endroit où on sache les faire.

— Adieu.

— N'oublie pas mes lignes.

Comme il parlait, Richard le rappela :

— Tu es fou, lui (!i(-il, tu pars et tu as loué un appartement vis-S-vis des fenéires d Hélène, lequel doit êlre prèi aujourd'hui même.

— Je ne m'occupe jilus de citle femme, dit IMaurice

— Eh bien ! moi je m'en occuperai ; préie-moi l'apparlemenf.

Ici Jlaurice fut désagréablement impressionné. — H voulait bien renoncer à Hélène, mais il ne voulait pas ipie Richard la possédât.

Néanmoins, comme il craignait cpie celui-ci ne le mit encore eii contradiction avec lui-même, en lui rappelant les excellentes raisons qu'il lui avait données pour n'aimer qu'une femme vierge,

Il lui dit:

— Volontiers, je vais l'cuvoycr la clef.

— N'oublie pas mes lignes, répéta Richard.

— Ne crains rien, répondit Maurice.

Mais i! eut soin d'oublier d'envoyer la i\cf.

Hélène cependant, celle nuil-l'i, ainsi que celle qui avait suni sa première rencontre avec Maurice, -avait refusé de recevoir l-eyen dans son appartement.

Kl Gabrielle avait partagé son lit ; c'élail Gabrielle la seconde personne dont Maurice avait vu l'ombre sur le rideau.

Elle lit semblant de dormir pour pouvoir se livier tout entière aux pensées q li lui gonll.ieiit l'esprit et le CiTUir :elle aimait Maurice.

l'.lle ne le connaissait pas, mais elle l'avait deviné, el d'ailleurs deux âmes avaient rendu uii sou —semblable au sou de

deux harpes, dit Scliilléi

UNE HECUE TROP TARD

IlailLUlôQe iii l'iiiaodcr scielcn Itt der himmclvollea hormouic.

<• De (liîux harpes ([ui s'iinissenl pour une liaimoiiio divine. » Il suflit qu'une note ait ret.nii à l'unisson, pour qu'on

sache que les deux instruinens sont d'accord , et prtHs à

s'unir « Pour une divine harmonie. »

Le comte Leyen fut investi d'une charge honorifique près de l'électeur; il annonça à Hélène qu'elle le rejoindrait à la résidence un mois après qu'il y serait arrivé.

On commença tout de suite à s'occuper des préparatifs de son départ,.

COUME\T MAtBICE N'OUBLIA PAS LES LTG\ES A PECHER.

Les routes étaient assez mauvaises.

Maurice mit deux jours à arriver à M"*.

En sortant de voilure, il demanda à dîner, et se dit :

— 11 est assez désagréable de faire cent lieues dans un vilain pays.

Le pays n'était pas plus vilain qu'un autre; mais on pare de tant d'attraits le pays, la ville, la maison, la chambre où est la femme que l'on aime, qu'il ne reste aucun charme au reste du monde.

— C'est pourquoi, continuaMaurice, il ne faut rien oublier de ce que j'ai à y faire. •

Et il écrivit sur un morceau de papier:

i° Aller chez mon avocat ;

2° — chez mon avoué -,

3" — chez mon huissier ;

4" — ;hez ma partie adverse;

,">° — chez mon oncle Holler ;

6» - chez mon cousin Holler.

— Ah diable! dit-il, et lesltgnes de Richard ; il n'ya rien de si diOBcile à faire que les choses peu importantes: —c'est ainsi que tel homme qui brave en souriant les plus grands malheurs, tombe sous la plus petite contrariété.

Et il mit les lignes en grosses lettres :

.\CUST£R DES UGKES POEU RICHARD.

Puis il passa encore une demi-heure à chercher s'il n'oubliait rien.

— Allons, dit-il, pour ne pas oublier les maliieureuses lignes, je vais commencer par elles.

Il s'informa de l'adresse du plus célèbre fabricant et se mit en route.

— Monsieur, vous emportez la carte.

En effet, c'était sur la carte du restaurant qu'il avait écrit ce qu'il avait à faire, il la rendit et continua son chemin.

Mais il ava il mis tant de temps à chercher où il devait aller, qu'il trouva la boutique fermée; il était également trop tard pour faire ses autres visites, il rentra à rhôtellerie, calcula qu'il aurait assez de quelques heures pour faire ses affaires et retint sa place pour le lendemain à midi. '

Le matin en se levant, il relit la liste qu'il avait faite la veille.

Voyons :

Il est sept heures, le temps de m'habiller, une heure-

Il sera huit heures. '

Aller chercher les lignes, une demi-heure;

Aller chez mon avocat et c,;user avec lui, une demi-heure-

Chez mon avoué, une demi-heure; c\st-à-dire, comme j'ai plus de choses à lui dire qu'aux autres, une heure,

LE SIÈCLE. — Itl.

Chez mon huissier, un quart d'heure;

Chez mon adversaire, une heure. — Là, on ne peut traiter l'affaire sèihcmeiit : il faut employer certaines formes;

Chez les Holler, une demi-heure.

Il me reste justement un quart d'heure pour revenir Ici.

Ce sera une matinée bien pleine, et j'aurai fait en cinq heures plus de besogne que je n'en ai jamais fait en cinq mois.

La vie active n'est pas sans quelque attrait, et peut-être est-elle, sous certains rapports, préférable à la vie contemplative.

Elle doit user l'homme moins vite.

Elle est plus conforme au vœu de la nature.

Si Fischerwald était là, il aurait mille citations à me faire pour me prouver qu'elle vaut mieux sous tous les rapports.

Quelle heure est-il?

Huit heures.

Diable! voici tous mes calculs dérangés.

11 faut recommencer et rogner.

Je ne mettrai qu'une demi-heure à ma toilette;

Un quart d'heure seulement pour aller chercher les lignes;

Trois quarts d'heure seulement chez ma partie adverse.

Quand il eut fini ce second calcul, Maurice s'aperçut qu'il avait encore perdu un quart d'heure à le faire; il se dépêcha tellement de s'habiller, qu'il y employa trois fois le temps qu'il y mettait d'ordinaire.

Puis il se mit en route.

— Commençons par les lignes, car je les oublierais.

Il arriva che? le marchand de lignes ; il n'était pas à sa boutique, un voisin assura qu'il reviendrait dans un instant.

Maurice attendit, il ne fut de retour qu'au bout de vingt minutes.

— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer, donnez-vous la peine de vous asseoir.

— Je vous remercie, je suis pressé.

— Je ne serai pas plus longtemps à servir monsieur quand il sera assis, et cela le reposera quelques instans.

Que désire, monsieur?

— Des lignes, probablement, puisque je viens dans votre boutique.

— La réponse de monsieur est inllniment juste ; si je demande cela à monsieur, c'est que je suis encore préoccupé de la cause qui me retenait dehors quand monsieur est arrivé. — Gardez donc votre chapeau. — Figurez-vous qu'un homme, il y a deux jours, entre ici. — Une bouteille de vin! — Mon ami, lui dis je poliment, ce n'est pas ici un cabaretier. — Je ne suis pas ton ami, me dit-il; le seul ami de 1 homme, c'rst le bon vin, donne m'en.

— Mon cher monsieur, repris-je, toujours très poliment, faites-moi le plaisir de regarder autour de vous, vous verrez que je suis fabricant de lignes et non pas marchand devin.

— Alors, me dit il, péche-moi un poisson et accommodem>i-\e.

— Mon cher monsieur, dis-je, faites moi le plaisir de passer votre chemin; dans l'état où vous êtes, vous serez mieux an lit que partout ailleurs.

— Mon état vaut cent fois mieux que celui d'nn malheureux marchand de lignes.

Je voulus le mettre à la porte; il me frappa, et aujourd'hui, je l'ai fait paraître chez le juge; il ira huit jours en prison. C'est un vice bien honteux...

— Monsieur, dit Maurice, obligez-moi de me servir un pea vite, je suis extrêmement pressé.

— Quelles lignes désire monsieur?

— C'est une commission, et l'on ne m'a pas donné d'autres explications.

— Ceci devient embarrassant; car nous avons: Les lignes à un et à plusieurs crins ;

Les lignes en soie; Les lignes en racine; Les lignes en cordo; Les lignes en laiton ;

Sans parler de trois cent trente hameçons différens. Je vais cependant vous donner le genre de lignes qui s'ap- -pli'iue au jilus grand nombre de poissons possible. Le grand

IT

AiPHO>"SE KA.RR.

défaut de la plupart des pêcheurs est de s'exagérer la force aécessaire aux hameçons ; avec les hameçons des lignes que je vais vous donner, on prendra :

Des ablette»;

Des éperlans;

Des goujons;

Des perches ;

Des barbillons ;

Des gard«ns.

Avec des hameçons pas plus gros, moi qui vous parle, j"ai pris une tanche, dont voici, au fond de ma boutique, le portrait d'après nature par un peintre de mes amis. C'est un garçon de tklent et d'esprit, qui vient de faire un excellent mariage ; c'est une histoire fort bizarre. Un jour il se rendait cbei un parent...

— Pardon, monsieur ditMaurice, mais des affaires...

— C'est trop juste : je vous disais donc que j'ai pris cette tanche qui pesait sept bonnes livres, avec un hameçon pas plus gros que ceux que j'ai l'honneur de vous vendre ; c'était par un grand vent, et avec bienpeu d'espoir que je jetais ma ligne à l'eau ; un homme du rang de monsieur, qui a reçu sans aucun doute une excellente éducation, ne peut manquer de savoir que le vent i:st extrêmement défavorable pour la pêche à la ligne.

Maurice se leva.

— Mais j'oubliai» que monsieur est pressé. Dans quelle rivière monsieur se propose-t-il de pêcher?

— Je vous ai dit que ces ligues ne sont pas pour moi ; la personne qui m'a chargé de les acheter demeure à A'".

— Très bien; cela me confirme dans l'idée de vous donner de fort petits hameçons; j'ai encore péché, avec ces haûieçons, un brochet énorme ; il faut dire qu'ils étaient empilés sur un m de Uitoii auquel moi seul Jusqu'ici ai su donner toute la souplesse nécessaire.

— iMock, dit-il à son cemmis, va là-haut me chercher le cadre doré.

Mock se fit répéter l'ordre deux fois, puis revint dire qu'il u'avait pas trouvé le cadre.

[,e niailre s'emporta.

— Monsieur, dit Maurice, combien vous dois je?

— Coquin, dit le maître, remontez de suiie, ou plutôt j'y vais moi-même.

— Monsieur... dit Maurice.

Mais il ne put achever sa phrase, le marchand était monté.

Maurice allait s'enfuir sans les ligues, (|uand le marchand redescendit avec le cadre.

Comme il était couvert de poussière, il passa ((uelque temps à l'essuyer.

— Teneï, dit il i Maurice, ce portrait est celui d'une femme (|u'aimait beaucoup un de mes amis -, cet ami éiail le pnipriéiaire de l'élaiig où je pris ce brochet monsiieux, dont J'ai eu l'honneur de vous parler. Si je vous ai apporté ce portrait, c'était pour vous donner une preuve de ce que j'avançais ; car je sais que les pêcheurs, comme les chasseurs, passent pour mentir aisément; et, en fait d'histoire de pêche, je ne raconte rien sans en donner immédiatement la preuve irrécusable.

Aussi ai-je un grand chagrin. .l'avais fait peindre une perche fort grosse, (|ue j'avais prise dans ce même étang; je dounai le portrait à mon ami ; à sa mort, elle fut vendue ; eh bien ! un droguiste l'a a(;lietée à vil prix et n'a pas voulu me la revendre, quelcjue prix (lue je lui en aieofléri, cet homme, du reste, est un sot, comme on peut le voir à son crâne cNcessivemcnt déprimé. Monsieur, quelle est voire opinion sur la phrénologie?

— Morbleu! monsieur, s'écria Maurice, dite.s-moi ce <|up je vous dois et laisse/.-moi partir.

Comme il sortait de la houLitpie, il entendit sonner une horloge, c'était onze heures.

— Allons I dit-il haut, je n'ai plus qu'uni; heure.

— Monsieur, dit un passant , cille horloge retarde d'un quart d'heure.

— Maudite» lignes! s'écria Maurice, je n'aurai pas le temps de «'occuper d'autre chose.

Et il les jela à terre; elle tombèrent dans une cave.

— Cependant, dit-il, si je ne puis m'occui)er d'autre chose, an moins faut-il les emporter.

Quand on eut fait ouvrir la cave et trouvé les lignes, un homme passa en courant , il cherchait Maurice, la voiture n'attendait que lui.

— Il est assez ridicule, dit Maurice en montant en voiture, d'avoir fait cent lieues, dans le plus horrible pays, pour aller chercher des lignes à pêcher.

Remar(]uez que Maurice avait dit d'abord que le pays oi'i il voyageait était un rilain pays.

Mais alors, au tort de n'être pas celui où était Hélène, il joignait celui d'être le théâtre d'une bévue de Maurice, et il le trouvait le plus horrible pays.

OU SI.VIJRICE TROl Vlî D'EXCtLLEMES RAISONS POUR KK P.\S SE PnÉSE\TER CHEZ ntLÈ.NE.

Comme la voiture marchait, Maurice, seul dans la partie où il se trouvait, se mita penser, faute demieux, et à raisonner avec lui-même.

— Au fait, dit-il quand il fut à quelques lieues delà ville, j'aurais mieux l'ait de laisser partir la voilure sans moi ; je n'aurais perdu (|ue le prix de ma place, tandis que ma négligence risque fort de me faire perdre mon procès, et conséquemmenl plus des deux tiers de ma trts petite fortune.

Comment n'ai-je pas penséplus tôt .1 cela'?

Uui peut m'atlirer si fort aux lieux que j'ai quittés il y a trois jours?

Est-ce Hélène?

Non , celle lemeie est comme toutes les femmes, et d'ailleurs...

Ici Maurice se répéta tous les argumens qu'il avait autrefois d(jnnés à Richaid , pour prouver qu'on ne peut aimer raisonnablenient (ju'une femme vierge, argumens que chaun est libre de retrouver au chapitre W de ce volume.

— Puis avec I.eyen. se dit-il, elle est riche et accoutumée' au faste et à la dépense; m'aimera-l elle assez pour reuoncer a ces habitudes 'f

A t-elle assez de noblesse dans l'.-ime pour y renoncer sans soulTriry car je ne pourrais lu voir souffrir, j'aurais envie de la- tuer.

Si elle me l'ait sans regret un pareil sacrifice, n'est-ce pas prendre uu en^'agem.'nt sacri (]ue de l'accepier? Si elle abandonne tout pour mon amour, mon amour ne doit-il pas remplacer tout ce qu'elle m';il andonne? ne suis-je pas il elle pour toute ma vie'/ C'est etl'rayant. Il me semble voir uu torrent dans lequel je vais me plonger et qui va m'entrainer; Jesuis encore sur la rive, je puis encore ne pas entrer dans l'eau.

Il vaut mieux ne pas revoir Hélène.

Ici Maurice regarda sur la route et dit :

— Ces chevaux ne vont guère vile.

Et, continua-i-il, si Hélène n'abandonne rien pour moi, si elle ne sent pour moi qu'un goût passager qu'elle veut satisfaire, si je m'avise de prendre un amour sérieux pour une femme (|ui ne m'aime pas, d'adorer une idole de pierre.

Je n'irai pas plus loin , je ne chercherai pas à la voir.

— Postillon , dit-il , dormez-vous, ou craignez-vous d'user votre fouet? I.e chemin est n)aguiliquc, et les roues semblent rouler d'elles-mêmes.

.Sais-je seulement, poursuivit il , si elle a même pour moi ce goùl passager? ne l'ai je pas entendue approuver par son silence ce que sa compagne disait de moi ?

Oui sait si elle ne s'est pas laissé séduire par les plumes que Richard m'a ar.'acliées de l'aile, ou parla feinte originalilé de Fiscbeiwald'

Non, non, ce n'es l|jas .'i une fille eiitreliniie ijue j'irai demander de l'amoiir; autant demander du u)i« I aux frelons, on n'emporterait que des piqûres.

UNE HEURE TROP TaRD.

Comment! encore des genêts! nous ne sortirons pas de telle maudite forêt! il me semble que voilà une journée entière que nous sommes dedans. — Postillon, te serais tu trompé de route?

— Monsieur, ce serait difficile, il n'y en a qu'une, et il y a huit ans que je dors, bois et mange sur cette route.

— Alors, mon ami, tu as de bien mauvais chevaux.

— Mais , mon maître , nous faisans deux lieues à l'heure ■. c'est, il me semble, fort raisonnable.

— As-tu un briquet?

— Un excellent briquet.

— Prête-le-moi,

Maurice alluma sa pipe, fuma et s'endormit bercé par les vagues pensées que le tabac semble produire et emporter.

Au bout de quelques heures il se réveilla. On était à la couchée.

Le lendemain, il fat le premier levé, réveilla tous les voyageurs, gourmanda les palefreniers, aida à seller les chevaux, à les atteler, et ne permit à personne de déjeuner.

Puis, aussitùtque la voiture roula, il se remit dans soa coin, et se dit:

— C'est fini, il ne faut plus penser à Hélène.

El il se déduisit si longuement une foule d'excellentes raisons pour ne plus penser à Hélène, que toute la journée fut employée à penser qu'il ne fallait plus pensera elle,— de sorte qu'elle ne cessa d'occuper son imagination.

Et de temps à autre il appelait le postillon.

— Ohé ! postillon ! pour toi cette pièce de douze kreutzers, si tu presses un peu tes chevaux.

Et le pauvre Maurice eût élé bien embarrassé si Richard se fût trouvé là, qui lui eût demandé : — Où est-ce donc, mon ami Maurice, que vsus êtes si pressé d'arriver?

Est-ce près de votre père?

Ou près de moi ?

Ou près du doiteur Fischerwald?

îse serait ce pas près d'Hélène?

Près d'Hélène à laquelle il ne faut plus penser?

Maurice descendit dans la forêt , près de la maison de la vieille Marth».

Elle dînait à sa porle, au soleil couchant.

Rompre n'est pas reculer.

GRISIBR.)

Maurice, une heure après, était devant la porle d'Hélène. Comme il allait frapper, la porte s'ûuvril. ■ Hélène sortait à pied, suivie d'un domestique. Elle s'arrêta.

— Soyez le bienvenu, monsieur Maurice, lui dit-elle, ma promenade peut se remettre.

Il faut dire que Mautice était venu pour passer près d'Hélène le plus longtemps possible. Mais son sourire, le son de sa voix, l'aspect de son corps souple et gracieux, de sa démarche noble et légère, l'émurent à un tel point qu'il ne pouvait respirer, et qu'il lui dit :

— Pardon, madame, j'arrive de voyage ; mon retour chez moi est nécessaire. Je ne voudrais pas interrompre votre promenade; je venais seulement vous apporter celte branche d'églantier que j'ai cueillie — où vous savez.

— Vous êtes bien bon, dit Hélène.

Elle regarda la brauihe, et, feignant de sentirune fleur, y déposa un baiser; des larmes roulaient daiîs ses yeux.

— Je ne sortirai pas, dit-elle.

Elle attendit un moment, pourvoir si Maurice demanderait la permission do lui tenir compagnie.

Malgré lui, son émotion était loin d'avoir diaiinué. 11 salua et partit. Hélène le regarda aller avec surprise. 11 avait l'air de s'enfuir.

H allait respirer.

Mais, pour ne pas s'avouer à lui-même son émotion ou sa timidité, il se dit : — J'ai bien fait, je ne la verrai plus.

El il alla se coucher dans le logement qu'il avait Icué visà-vis des fenèties d'Hélène.

LU

COMMENT LES PETITES CHOSES FONT LES GR.V\DBS , SI TAXT EST qu'il Y AIT DE CRAA'DES CUOSES.

Maurice s'endormit en se confirmant dans ses inuntions par tout ce qu'il put imaginer de plus fort et de plus irréfragable.

Le matin, Richard arriva, qui demanda ses lignes, et reprocha ù Maurice de ne lui avoir pas laissé sa clef.

Maurice, qui craignait les observations malignes de Richard, et qui d'ailleurs avait tout-à-fait pris son parti, lui dk:

— Il y a longtemps que j'ai envie de voyager.

— Et tu vas voyager néanmoins.

— Je ne plaisante pas.

— Ni moi.

— Eh bien ! je ne connais rien de sot comme de passer sa vie là où l'on est né, semblable aux cygnes captifs sur nos étangs, tandis que les autres oiseaux de leur espèce voyagent dans les plaines de l'air, fuyant les bises glacées, et trouvant partout des ondes entourées d'herbes vertes, de vergiss vicin nieht bleues, ds nénuphars blancs ou jaunes , et ombragées de saules bleuâtres; partout un vent tiède et parfumé pour enfler leurs ailes cn'.r'ouvertes.

— Qu'adviendra-t-il de l'envie que tu portes aux oies ei aux canards sauvages?

— Avant de vous répondre, ami Richard, permeltez-raoi de vous convaincre d'absurdité et de niaise intolérance.

Comme chaque oiseau a son envergure, chaque homme a ses limites qu'il ne dépasse guère.

Chaque homme a son cenle d'idées et de sensations, et chaque homme est bien tant qu'il reste dans sa sphère; mais malheureusement, beaucoup, et je suis forcé de vous comprendre dans cette classe, méprisent ou nient les idées al les sensations qui se trouvent en dehors de leur cercle, persuadés qu'ils aiment à être qu'ils sont ce que la nature a créé de plus accompli ; qu'ils sont le type le plus parfait de l'homme, et que les autres sout plus ou moins bien, à proportion qu'ils s'approchent plus ou moins de leur ressemblance ; si vous n'avez pas leurs défauts, ou leurs ridicules, ou leurs vices, ils vous croient inutile; si vous avez du talent ou du génie plus qu'eux ils vous considèrentcomme affligéde quelque superfluilé. telle qu'un goitre ou une gibbosité ; il me semble voir un aveugle-né nier les couleurs et traiter d'infirmes ceux qui voient clair. Ln orateur sacré a dit : « Personne ne se contente d'être fou , mais veut faire partager sa folie aux autres. '

— Tu n'es ni modeste ni flatteur , dit Richard ; petl^être faudrait-il examiner quel est le fou de nous deux.

— Probablement tous les deux, reprit Maurice; mais moi, je te laisse ta folie sans te la prendre ni vouloir t'en priver et la retrancher de toi comme on émonde les branches stériles.

Si je t'entretiens de mes idées et de mes projets, c'est le plus souvent pour me les expliquer plus clairement à moimême.

Car, lorsqu'on se laise aller aux charmes de la rêverie, les pensées voltigent à peine dessinées, et glissent devant les yeux comme de légères vapeurs chassées parle vent; mais, quand je veux communiquer ces pensées, il faut que je les arrête, que je les fixe devant mes yeux, assez longtemps pour bien saisir leurs formes et les traduire en langage humain.

Revenons à mes projets,

J'ai le cœur et l'esprit vides.

ALPHONSE KÂ.RR.

Il me semble que j'ai dévoré et ruminé tout ce qui alimentait Dia>if, ei que je suis semblaljle à une lampe qui va s'éteindre laule d"huile. Il me f.iut de nouvelles choses f t de nouvelles sensations; il y a d'autres tieux, d'autres végétations, plus poétiques, plus riches En A.niéti'iue, les arbres ont des feuilles larges assez pour cacher un homme ; des arbres hauts comme nos collines; les oiseaux ont d'autres plumages et d'autres chants ; les fleuves semblent n'avoir qu'une rive, tant ils sont larges; la terre est couverte d'une autre herbe et parée d'autres fleurs; le rent porte d'autres parfums.

Les forêts sont habitées par des animaux inconnus k nos climats ; là, tout est plus grand et plus éloiiuent ; lu, les orages sont vraiment la voix d'un Dieu irrité ; des nuages cuivrés recèlent un tonnerre plus meurtrier; les hommes ont une autre couleur et d'autres passions.

Sous ce ciel, j'irais recommencer la vie, je retrouverais ces douces sensations »!e ma première enfance , ces sensations semblables à celles du premier homme essayant la vie ; mon âme retrouverait sa virginité.

Je veux al'.er en Amérique.

Tout en parlant ainsi, Maurice s'était approché de sa fenêtre; il avait pris la ferme résolution de ne pas se montrer, mais il voulait savoir si son absence était remarquée.

Pauvre Maurice! c'est une faible résolution que celle qui' n'est inspirée que par le dépit.

'Arrivé à la fenêtre, il eiitr'ouvrit le rideau, et resta les yeux fixés sur les fenêtrfs d'Hélène; sans doute quelque chose occupa entièrement ses yeux et son esprit, car il oublia la présence de Richard, tt resta un quart d'heure sans parler : quand il se retourna, Richard était parti.

Maurice e» fut ravi et se remit ù la fenêtre.

Voici ce qui se passait à la fenêtre.

Hélène elle-même mettait dans l'eau fraîche la branche d'églantier que lui avait donnée Maurice.

Elle coupait avec des ciseaux l'extrémité inférieure de la branche, et la brûlait à la bougie avant de la mettre dans l'eau, c'est-à-dire prenait tous les soins connus pour conserver longtemps celle fleur, comme on fait à l'égard d'un bouquet donné par une main chère.

Maurice, qui ne s'était donné tant de peine pour découvrir des raisons de fuir Hélène que parce qu'il trouvait ou croyait trouver des obstacles à se laire aimer d'elle, perdit de vue ses meilleures raisons et ouvrit la fenêtre — pour prendre l'air.

Un mendiant passait : Maurice lui jeta quelques groscbens. —Hélène jeta de l'argent au même pauvre.

Maurice sentit une émotion extraordinaire; il comprit ce qu'il y avait d'amour dans l'idée d'Hélène de s'unir ainsi à lui pour un acte de bienfaisance et d'humanité.

Tous deux ne s'étaient pas encore regardés.

Maurice avait jusque-là baissé les yeux sur les gens qui passaient dans la rue.

Hélène n'avait pas ôté les siens delà branche d'églantier.

Néanmoins, aucun n'avait rien perdu des mouveniens de l'autre, car lorsijue Maurice, ajournant probablement son départ pour l'Amérique, salua Hélène, Hélène lui rendit son salut comme si elle l'eût attendu depuis Itnglemps.

C'est i)Ourquoi si nous avions i refaire le présent chapitre, ou sf nous n'avions pour efi'acer une répugnance presque invincible, nous l'intitulerions :

COMMENT M.VlJniCF, PARTW POim L'AMKRIQIE, ET \ ALLA QUE JL'SQL'a sa FENÈTIIF..

Maurice s'endormit, etc.

Lin.

Maurice mit proœptement son habit et son chapeau, et emporta sa cravate, qu'il attacha en descendant l'escalier.

On annonça Maurice. Hélène le reçut comme si sa visite eût été l'accûmplissement d'une promesse. On approcha un fauteuil , mais Hélène fil une place à côté d'elle sur le divan ; Maurice s'assit et lui dit :

— Ma visite est un peu brusque : j'ai à vous parler. Hélène répondit par un sourire gracieux et engageant. Maurice continua :

— Je ne ferai pas d'exorde, je n'emploierai ni détours, ni précautions oratoires; je vous crois capable de me comprendre.

— Voici déjà l'exorde et les précautions oratoires, dit Hélène.

— E-outez-moi, continua Maurice, sans remarquera sourire d Hélène, j'ai remarqué qu'il y avait en nous quelque chose d homoiiène ..

— 01] ! monsieur, dit Hélène, vous êtes trop savant. Maurice ne comprit pas qu'Hélène ne l'inlerroippait ainsi

que pour prendre une conlenan'C et cacher le trouble que lui causaient ses paroles.

Il lui prit la main.

— >e m'interrompez pas; nos âmes sont sœurs, il doit y avoir entre e le» un lien quel qu'il soit. Je vous demande une alfeclion : amour ou amitié, il me l'aul une aû'ection de vous.

— El, dit Hélène, en fixant sur Maurice ses grands yeux, où cette fois il n'y avait (ilus de sourire, que me donnerezvûus en échange?

— Mon amour, mon ime, ma ^io.

— Si je vous connais bien, comme je le crois, vous m'offrez beaucoup.

— Si vous ne pouvez, poursuivi! Maurice, m'ainier de toute votre âme, comme un amant, aiuuz-moi comuiC un ami, comme un frère : loin de vous, je fens comme une mutilation, je ne respire pas bien dans l'air auquel votre haleine ne s'est pas mêlée; la n,)ture est morte partout hors de l'horizon que peuvent parcourir vos regards.

— Mon amitié ! monsieur, dit Hélène, — répondant seulement aux premiers mots de Maurice, qui l'avaient assez frappée pour l'empêcher (l'entendre le reste, — mon amitié I me conscilltz vov.s donc de partager ainsi mon âme, et pensezvous que ce soit trop de \'Ame tout entière pour l'amour? Si j'aime un homme, je veux me donner tout entière à lui ; je veux garder pour lui mes pensées, mes regards, mon haleine ; je n'ai rien pour l'amiiié; je ne vis plus pour le reste du monde.

Maurice p.'ilir.

— Aimez vous donc quelqu'un? dit-Il ; et il attacha ses yeux mordans sur ceux d'Hélène.

— Je le crois, dit Hélène, si c'est aimer que de ne plus trouver son cœur dans sa poitrine, et de le sentir battre dans la poitrine d'un autre.

Si c'est aimer que de n'avoir plus d'yeux que pour lui, plus d'oreilles que pour lui ; de voir ses traits devant moi le jour etia nuit; de ne voir que lui, même quand je me regarde dans mon miroir; de n'entendre, quand d'autres parlent ou exécutent une musique harmonieuse, que sa voix pénétrante ; de ne me souvenir de rien , que de quelque* paroles que je lui ai entendu prononcer.

— Madame ! madame! dit Maurice avec une voix sévère et un regard sombre, vous jouez là un jeu cruel pour moi et dangereux pour vous, de m'ouvrir ainsi votre âme si ce n'est pas moi que vous aimez.

— Aussi, dit Hélène, est-ce vous qu« j'aime.

Après ces paroles, elle avait caché son visage dans ses deux mains et sur les coussins du divan, et des larmes abondantes s'échappaient de ses yeux.

Maurice s'était jeté à terre et baisait ses genoux et ses pieds.

UNE HEURE TROP TARD

Après un Ions silence, Hélène lui dit :

— Allez-vous-en, revenez plus tan), j'ai besoin (r(Hre seule.

— Quaiifl reviendrai-je? dit Maurice, qui, autant qu'ilélùne, dt^sirdit être un peu abandonné it ses pensées.

— Je me mettrai ft la fenêtre.

COROLLAIRE DU CHAPITRE LII. — UNE PARENTHÈSE. — l'auteur avoue SV SECRETE AMBITION.

Comme nous écrivions le LII' chapitre de ce volume, et ^ue nous rapportions comment Maurice gourmanda UicliarJ, il nous vint en l'esprit, à propos de queli|ues paroles échappées au premier, un souvenir que nous voulûmes mettre entre deux parenthèses, de sorte que nous traçâmes sur le papier ce signe menaçant ( — mais nous pensâmes aussitôt ([ue notre parenthèse serait infiniment trop longue, et nous primes le sage parti de la réserver pour un autre moment.

La voici :

( — Feu madame deGenlis, entre autres prétentions, avait celle assez étrange d'avoir inventé la rose mousseuse.

Il faut dire à ceux qui ne connaissent pas la rose mousseuse, que c'est peut-être la plus belle variété de rose, après l'églantine.

Son bouton est couvert dune fine mousse verte, et quand la rose sort de ce bouton, elle étale au soleil la plus fraîche Huance de rose qu'on puisse voir.

Madame de Genlis ne s'arrêta pas e"ii si beau chemin, elle voulut inventer encore, et dans un livre in ilul'^-Vrt(.so« ;•('.<!• tique^ elle apprit au monde trois choses :

L'art de fricas er les citrouilles;

Que J.-J. Rousseau n'a rien fait qui vaille;

Et enfin, la manière de faire nailre des roses noires et des T'oses vertes.

Un horticulteur de nos amis lut par hasard la Maison rustique, et se mit dans la tête d'avoir des roses vert-.s et des roses no-'res.

Il suivit religieusement les conseils de son auteur.

A savoir : il lit transporter en bonne terre

Un houx.

Un cassis;

Puis grelïi en écusson sur l'un et sur l'autre sujet un rameau de rosier blanc, entoura sa greffe d'étoupe, enferma le houx et le cassis d'un treillis d'épines, défendit sévèrement à sa femme et à ses enfans de fréquenter cette partie du jardin — et attendit.

Or, il fallait le voir avec son air mystérieux et capable, quand il annonçait à ses amis qu'il aurait procbainement à leur montrer quelque chose qui méritait quelque attention .

L'hiver se passa

Comme l'exemplaire de la Maison rt/sfiqtie qu'il possédait

était le seul qui fût dans la ville, il déchira la page où était enseigné le grand secret.

Car pour l'horticulteur il ne suffit pas de posséder, il faut que les autres ne possèdent pas. Un fleuriste de Harlem avait une tulipe. 11 passait des journées à contempler sa tulipe.

Chaque jour il y découvrait de nouvelles nuances et de nouvelles beautés.

Quand la fleur était passée, il la déterrait, débarrassait la bulbe des petits cailloux <iui l'entouraient, la plaçait dans un endroit sec, et passait l'hiver dans l'espoir du printemps.

Un jour, un autre fleuriste auquel il avaitmouM-ésa tulipe lui apprit que la pareille existait à Paris, au faubourg du Temple.

La vie de notre homme fut dès lors empoisonnée. Sa tulipe avait perdu tous ses attraits.

Il partit pour Paris, paya la tulipe trois raille francs, l'écrasa sous ses pieds, et revint heureux.

La sienne était unique.

L'horticulteur, notre ami, vit donc arriver avec une satisfaction inusitée le mois de mai, le mois des roses.

— Il faut faire tapisser à neuf le petit salon, dit-il à sa femme, il viendra du monde voir mes roses, il faudra les recevoir décemment.

Un de ses voisins vint le trouver qui lui dit : — 11 m'est fleuri une oreille d'ours qui mérite votre suffrage.

— Je ne méprise pas l'oreille d'ours, dit notre ami. — Mais son voisin s'aperçut qu'il prenait avec lui un ton de supériorité qui ne lui était pas ordinaire.

Au commencement du mois de juin.

Le cassis produisit d'excellent cassis ;

Le houx, de superbes feuilles de houx.

Soit dit sans manquer au respect que nous professons pour les horliculteurs.)

S'il nous est resté une passion, c'est pour la campagne, > pour l'herbe, le vent, le soleil, bs arbres et les fleurs-.

Nous avons d'abord aimé tout cela par instinct, puis par sagesse. La nature est une bonne amie. Toujours la même, toujours belle.

Et un jour, si quis Deus hxc otia feeerit, nous deviendrons horticulteurs, et nous serons peut-être assez heureux pour donner, nous aussi, notre nom ù une rose ou à un œillet.

Après avoir vécu et étudié la vie, c'est le seul désir de gloire qui nous soit resté.

Nous n'avons pas désiré le sort d'Alexandre.

Mais nous portons quel(|ue envie à monsieur Soyer, qui, vieux aujourd'hui, et presque aveugle, sait qu'il n'y a pas en Europe un horticulteur qui ne se fasse un devoir de ranger dans sa collection l'œillet feu Soyer.

Voici pour l'avenir notre ambition. Il est bon delà faire connaître. Elle ne gène celle de personne ; la terre, l'eau, l'air et le soleil se chargeront de perpétuer notre gloire, et les jeunes flUes nous devront les bouquets qui embaumeront leur chevelure.

ALPHONSE KARR

Deiiiilènie Partie.

LA XVIT Al' JARDIN.

II l'écouic, uon pour ce qu'elle dii, mais pour sa roix.

'FRÉDÉniC SOBLIÉ.

Il y avait dans le jardin d'IIt'Iène une soitc de lonneljejjernu'o par ((ualre ou cinq grands ac^icias, qui nu'Iaient par le hamjeurs branches mobiles, leur feuillage éli'Oit^et découpé... ft dijù jauni par^lekileil dunioisdc jiun.^nlreies acacias, des lilas d'un vert sombre fcrmaie:it de leur feuillée épaisse les espaces vides. Un lioublon^erpenlait autour d'un "acacia, et étendait ses branchesj:t'ses feuilles semblables à des feuilles de vigne, niais d'un vert presque noir, sur les arbres voisins, — trois ou quatre chèvrefeuilles grimpaii:nt aussi dans les arbres, et retonbaienl en guirlandes partumées.-^i:^ ■■ ^ : ■ :« SL3^^û^i:ï'i ■ '--.-M

Par l'entrée étroite laissés à la tonnelle on ne voyait rien, si ce n'est, à trente pas enviion, un rideau de peupliers serrés les uns contre les autres, et ss balançant au moindre vent. Devant les peupliers, quelques saules au feuillage bleu servaient à masquer enliérenicnt la vue. , ■ tii-'-i- ■ ..'!i - ■ - P Dans IVspace compris entreje s peupliers et la tonnelle, il n'y avait rien qûe dejriierbe, quijcâchait p'resque eiïtiè'renieht un'pelit ruisseau, de telle sorte^què les'yeux ne voyaiept que de la verdure, mais variée de toutes les formes et de toutes lesjiuances. —Seulement, JeUseron grimpait après les joncs les plus élevés, et étalait >es grandefclochés blancires,— u^ sorie de plante marine, dont le nom nous est inconnu, élan- ^it une touffe de verges vertes, terminées parjinépijle fleurs violctles, qui se découpaient avee une inconcevable richesse sur le fond vert de l'horizon.

Nous aimons les horizons bornés; un horizon ti'op vaste nous écrase et nous rend trop petits à nos propres yeuxjjvisàvis d'un horizon somblable à celui de la mer, on est saisi par l'idée du vague et de l'inllni, et les pcnséesse pr^ssenj^, rapides, vagabondes, sans se présenter sous aucune forme convenue et dont on puisse se servir pour les communiquer. Il nuus serait impossible de travailler, ou même de méditer sur un seul sujel, avec un hoiiznn aussi vaste; noire imagination alors s'échappe ol s'étend jusqu'aux bornes les |)lus larges qui lui sont permises, —et les rênes dont nous nous servons d'ordinaire pour la maintenir sur tel ou tel sujet perdent promptement de leur force par la longueur qu'il faut leur donner, ainsi qu'il est connu en physique, et ne lardent pas à être rompues.

Maurice et Hélène sont assis sous la tonnelle, près l'un de l'auire, les mains dans les mains, les yeux sur les yeux.

.lusqn'ici ils ont parlé de choses presipu- iuililTérenles ; il fait trop jour encore; — denicre les peupliers, à travers leur feuillage, immobile alors,— car le vent se tait en même temps que les oiseaux, !i l'heure majeslueiise uii le soleil secuuche, on voit encore une bainle d'un or pâle ; au-dessus pèsent Iri»tement des nuages gris ; au-dessus ics nuages gris le ciel est blelSlair et parsemé de petits nuages blancs en légers llocons.

Mais au zéni4h, le ciel est d'un bleu sombre et presque noir et à l'horizon opposé, sur un fond noir commencent à scintiller les étoiles encore blanches.

C'est ce moment rapide, difficile à saisir, où le jour et la nuit se parlaient notre horizon, le jour à l'ouest, la nuit à l'est; la nuit s'avance et gagne du terrain, et à mesure qu« le ciel noircit, les éloiles se multiplient à l'intini, et perdent leur clarté blanchâtre, pour en prendre une plus intense et plus bleue.

Maurice et Hélène parlent peu, et cha'un d'eux aimerait mieux ne pas parler du tout, tant est puissantuji'inlluence de cette heure, oli l'eau même semble rouler plus douccsieul sur le gravier, où l'on ne peut s'empêcher de parler plus bas, tant l'homme a peu de force contre le bonheur et s'en laisse écraser. S'ils disent quelques mots, c'est que ce ravissement inexprimable du cœar, qui se replie et se renferme dans la contemplation de son bonheur, chacun d'eux ne sait pas qu-e l'autre l'éprouve seul, et qu'il doit s'efforcer de le traduire en langage humain, pour le faire partager à l'autre.

Ces paroles inutiles, si pâles, si décolorées, ne sont qu'un effort impuissant que fait l'homme tians ces momensoU l'amour lui fait entrevoir un bonheur plus granJ que la nature; il voudrait confondre ainsi ses sensations avec celles de la femme (lu'il aime; il voudrait réunir les deux âmes, il voudrait que chacun put jouir de son bonheur et de celui de l'autre, et s'identifier ensemble, se perdre l'un dans l'autre, comme deux gouites d'eau, comme deux flammes.

Mais alors, comme l'ange déchu, c'est aux attiibuts de Dieu qu'il ose prétendre, en voulant confondre avec soi l'objet de son amour, en voulant tout renfermer en soi.

Ou peut-être, parcelle de la divinité, comme tout ce qui est, il aspire k se réunir aux aulres parcelles.

Désir qui suit l'iioaime partout, et qui se manifeste dans tous ses amours, dans tous ses bonheurs, dans toutes ses souffrances.

Quand l'homine aime et désire la femme, quand il contemple le ciel et le soleil, quand il s'enivre du parfum des llcurs et du feuillage, ce sont autant d'amours qui tendent au même but, 'Ji se compléter, — comme les tronçons séparés du ser- |)ent tendent a se réunir.

Car on dit : Dieu est partout, il fallait dire : Dieu est tout. — Dieu est l'air et le soleil , les arbres et les fleurs, et les hommes, et les terribles lions, et les crocodiles du Nil, et le vent, et les parfums (|ue lèvent recueille dans les prairies le soir.

Dieu est à U fois l'étoile qui brille au ciel et le ver luisant qui brille dans l'herbe.

Dieu est aussi cetle herbe et les violettes qui l'embaument, ainsi que les cèdres du Liban et les plus hautes montagnes.

Dieu renferme tout dans son sein, et surtout tous les amours; ces amours si multipliés, dont chacun est si fort pour nous, qu'il nous écrasi', — ces amours des papillons qui font ensemble frémir leurs ailes et ressemblent à des eglanlieio duiit les pétales se doublent par les soins du jardinier, — ces amours de fleurs qui se fi-cûnilent en mêlant kurs parfums, — ces amours des tigres qui rugissent et se donnent avec leurs lienis blanches et aiguës des baisers sous lesquels le sang ruisselle , — ces amours harmonieux des oiseaux, — et aussi des demoiselles qui, semblables à des sa-

UNE HEURE TROP TARD

pbirs, à des topazes, à des émeraiidcs vivantes, se poursuivent et se caressent, emportées par le vent sur leurs frêles ailes de gaze.

Dieu a tout cela en lui. — Dieu est tout cela.

Ft l'homme est UHe pai celle de I)ieu; et dans les momens •ù l'amour le grandit, alors ses yeux un instant s'ouvrent à la grandeur (\e Dieu, il la comprend, il la désire; mais bientôt cet éclat tro p fort réiourdit, lui l'ait fermer les veux, et il retombe corn nie foudroyé, et il reste ce qu'il élail, — parcelle de Dieu, — sans avoir la conscience de ce qu'il est.

Nous ne vous dirons pas ce qu'éprouvèrent Maurice et Hélène dans cette soirce ; si vous avez des souvenirs, éveillez-les en vous représentant leur situation.

La nuit obscure, les arbres et leurs feuilles noires, parmi lesquelles brillent les étoiles, l'air embaumé, la solitude, le silence et l'amour qui embellit tout cela, comme le soleil qui donne à tout la couleur, le mouvement et la vie.

Il s'éleva un vent frais. Hélène eut froid et demanda à rentrer. Maurice fut choqué qu'elle s'aperçiU de cette incommodité, lui qui fiit resté toute la nuit sur le pic d'une haute montagne, couché sur la neige, sans savoir qu'il fit froid, pourvu qu'Hélène fût auprès de lui.

Il sentit qu'il fallait la quitter, et, comme elle s'appuyait sur son bras pour traverser le jardin, il marchait le plus lentement possible-, de temps ù autre, s'arrêtait pour la regarder, soupirait, et recommençait à marcher.

— Pourquoi nous quitter ce soir"? pensait-il. Elle m'aime, die est à moi; pourquoi nous séparer quand nous sommes si heureux ensemble!

Cependant, il ne voulait rien dire, car, s'il eût demandé à Hélène à rester près d'elle, et qu'elle l'eût refusé, ce refus l'eût profondément blessé, et d'ailleurs, tant qu'il n'avait rien demandé, il pouvait espérer ce qu'il désirait; en parlant, il craignait d'avoir trop tôt la certitude d'une séparation qui lui éiait si douloureuse.

Il alleiidait, et cependant lirait du moindre mouvement d Hélène des inductioits favorables ou contraires. Il remarquait si le côté de l'allée qu'elle prenait était plus près de la maison ou plus près de la porte (|ui conduisait dehors ; — en approchant, un léger frisson d'Hélène fut par lui interpiélé de deux manières différantes.

Elle partageait son r.'gret de cette séparation.

Ou elle éprouvait cette émotion mêlée de crainte que toute femme ressentau moment de s'abandonner aux caresses de l'homme même qu'elle aime le plus.

Comme ils étaient arrivés au pied de l'escalier de pierre qui conduisait à la maison, Maurice s'arrêta, serra la main d'Hélène, et les yeux lixés sur les siens, avec un regard suppliant, il ne prononfa qu'uB mot :

— Hélène!

Mais dans ce mot, il y avait et l'aveu de ses craintes et de ses désirs, et une prière éloquente.

— Qu'avez-vous? dit Hélène.

— Faut-il nous séparer? dit tristement Maurice.

— Et pourquoi? dit-elle; me croyez- vous une femme coquette et sotte qui, considérant comme une défaite le moment oit elle se donne à son amant, le retarde par mille petits artifices, et se donne en déiail, aujourd'hui ia main, demain les joues, ensuite le cou, puis les lèvres !

Pour de telles femmes, l'amour n'a pas d'excuse, puisqu'il est si peu puissant qu'il leur permet de semblables gradations; ce sont d'ignobles créatures qui donnent facilement leur àme et marchandent pour donner leur corps.

Du moment où je vous ai dit . Je vous aime ! j'étais i vous, mon corps et mon âme, ma vie tout entière. Vous appartenir est un triomphe pour moi autant que pour vous, loin de refuser de vous donner quelque chose, je voudrais être plus belle; je voudrais réunir en moi les charmes de toutes les femmes, non par vanité, mais pour te donner plus de plai-

sirs : je ne mettrai pas ma gloire à te résister, mais à l'appartenir, mais à le voir heureux. Quand je t'aurai tout donné, je gémirai de l'avoir tout donné... mais parce que je n'aurai plus rien ù te donner. Cherche, imagine, invente des bonheurs que je puisse faire pour toi, et te sera moi qui serai heureuse et lière, et (|ui te remercierai.

Ils entrèrent dans la maison ; Maurice marchait en suspendant ses pas pour empêcher le parquet décrier. Une femme de chambre entra. Maurice voulut se lever poar qu'elle ne le vit'pas ; Hélène le retint tout doucement et donna quelques ordres sans aucun embarras.

On. servit une collation; puis Hélène passa dans un cabinet ûii une .autre femme la déshabilla; ensuite elle entra avec Maurice dans sa chambre à coucher. La femme de chambre plaçâmes bougies et se retira.

Maurice ne comprenait pas qu'Hélène ne prit pas plus de précautions. Il s'attendait à entrer la nuit mystérieusement, par-dessus les murailles, etc'était'à la connaissance des domestiques qu'il passait la nuit dans la chambre d'Hélène.

Les bougies s'éteignirent, et la chambre ne fut plus éclairée que par la clarté douteuse que jetait la lampe' d'albâtre suspendue au plafond.

Xous ne sommes pas ici pour nous amuser, — mettoDs-Boos à table.

{ÉDOCAaS FBBEV.

Il y a ceruines choses que nous regrettons des. temps qui

nous ont précédé.

Ce n'est

ISi la pûudr,",

Ni les paniers,

IVi les culottes,

Ni les. boucles d'or aux souliers ,

Ni les épagneuls,

Ni les carlins.

Ni les petits vers sous la régence et sous Louis XV.

Ni les grands vers, sous Louis XIV et soas Napoléon-le- Giand;

Nous regrettons les soupers.

Les autres repas sont la satisfaction d'un besoin, le souper seul est'un plaisir. Il n'y a rien qui trouble le souper. On peut souper sans souci, et avec une entière nonckalance de corps et d'esprit. Au moment où vous soupez, la maison est close; e!e ne s'ouvre ni aux iaiporiuns, ni aux huissitrs, m aux parens. — Le reste de votre journée est renterraé avec vous; — vous n'avez plus ù sortir, votre plaisir n'est pas empoisonné par les affaires qui vont suivre, vous vous réjouissez a la fois d'être sorti des tracas de la journée et d'entrer dans votre lit.

Et vous pouvez ôter votre cravate.

Ainsi nous soupons — et nous prions nos deux ou tiois amis de venir quelquefois souper avec nous.

Nous ne leur promettons pas, comme Horace <• A Mécène, chevalier romain, « un vin mis en bouteille à l'époque où ledit Mécène fut par trois fois salué des applaudissemens. du peuple.

Nous excluons de nos soupers toute idée de politique, de gloire ou d'ambition.

Ils auront, comme dit l'Allemand :

Ein gericht iind in frundlieh g?sicbt,

Un seul plat et un visage ami.

Et encore de bonnes causeries sortant de cœurs ouverts • de gais et de trisles^souvenirs;

— Des pipes, — et du tabac, dont il ne hous appartient pas de faire l'éloge, — à discrétion.

ALPHONSE KARR

(JtE LI.S RrClUs PEl,\i;.\T PASStn. — OL IL SE DIT DLS CHOSES IKOEITABLES AtX OE\S QLI ONT PEl DE FOU- TUiXE, ET AUX GE\S Qll \E.\ ONT PAS Dl TOLT.

Richard trouva Slaurice très occupé, ayanl devant lui du papier, de l'enrre et une plume, qu'il tailialt depuis une demi-lieure.

— Mon procès est perJu, dit Maurice: (es lignes à pèclier me coûtent préciséiDcnt, y compris les frais de justice et les dépense» de la route, 15,600 florins 30 kreuizers, et qui pis est, la plus ennuyeusf journée de ma vie que j'ai passée à "** pour les aller chercher. Je suis en train de calculer ce qui nie reste pour vivre après la perle dudit procès; n ais je na connais au monde rien d'aussi fatigant et d'aussi difhciie que de compter. On dit que dans l'étal social on doit se rendre utile ou agréable ; tu ne peux guère m'éire agréable en ce moment, mais lu peux m'èlre utile.

Je vais établir mon actif et mon passif, tu me feras les additions et les soustractions.

Ui<-hard prit la plume. Maurice fouilla dans un tiroir dont il tira plusieurs mémoires passifs.

— Je dois :

A mon tailleur, 418 florins; A mon bottier, 157 florins 20 groscliens; A mon chapelier, 60 florins; A Josué l'usurier, 2,530 florins; Pour intérêts de ladite somme, 4,900 florins; Pour frais de poursuites exercées contre moi, 3,450 florins. "

— C'est à peu près tout, dit Maurice en finissant fe dernier papier.

— Passons à l'actif, dit Richard. .

— Passons à l'actif, dit Maurice.

Il s'i-cûula dix minutes, après lesquelles Richard dit :

— Tu sais que je l'attends.

— Écris en grosses lettres actif.

— C'est fait.

— Bien.

— Après?

— Après? Attends un peu : je cherche.

Quelques minutes s'écoulèrent encore.

— .Mais, dit Maurice, tu n'as pas fait l'addition du passif.

— Je vais la faire.

Ton passif se monte ù 10,13.5 florins 20 groscliens.

— Ah! ah! il faut maintenant que je t'explique pourquoi je fais ce travail. Je ne veux pas te faire travailler sans li' dre ce que tu fais, et les lausts de ceciue tu fais, ainsi ([ue l'on en use à l'égard d'uu mercenaire.

— Et avec d'autant plus de raison, répli(iua Richard, que probablement je travaille gratis.

— Voici mes raisons, dit Maurice, qui le plus souvent ne daignait guère écouler ce que disait Richard.

— D'abord, je pose comme maxime fondamentale cet axiome :

Il faut être riche.

— Bien commencé, dit Richard.

Maurice poursuivit sans remarquer ou peut-être sans entendre cette interruption. "

— Il faut être ri( lie.

J'entends par être riche, vivre sans aucune privation; c'està-dire — tenir un équilibre juste et constant entre ses besoins ou ses désirs, et les moyens de les satisfaire. — En effet, la vie de privations est intolérable, quand on regarde autour de soi, avec quel luxe et quelle apparente prodlga'ité procède la na-ture.

Les chèvres, les hommes et les chen/lles vertes qui, plus tard, se transforment en papillons blancs, mangent les choux. Peu paniennent à monter en graines; quand ils sont en graines, les oiseaux en mangent une partie, et cependant les choux ne niamiucnl pas de ec nuilliplicr, et l'csjièce n'en

manquera pas. On cueille en fleurs unepaitie des cerisiers la plus grande partie des noyaux, c'est-à-dire, des graines destinées ù la reproduction, est anéantie ou plutôt délournée de sa destination naturelle, et on en a fait du kirschenwasser. L'espèce des cerisiers ne parait cependant pas diminuer, et le vent (lui traverse la forêt Noire emporte encore au printemps le parfum amer de leurs fleurs.

Tandis que dsns notre état de société, l'homme qui a prétendu tout perfectionner ne peut vivre sans vendre une partie de sa vie pour acheter sa subsistance. Les hommes mêmes qui passent pour riches ne prévoient ni leurs caprices, ni des besoins nouveaux, et quelle que soit leur fortune, ils ont tellement agrandi leurs besoins, qu'ils n'ont que justement de quoi les satisfaire; tandis que — pour avoir assoî, il faut avoir trop.

C'est pourquoi lorsiuejedis : Il faut être riche, j'entends deux manières de le devenir, quand on ne l'est pas ou par droit de conquête ou par droit de naissance.

Le premier est d'augmenter son revenu jusqu'à ce qu'il se trouve en équilibre avec les désirs et les besoins.

C'est le plus commun, le plus difiicile, et le seul que l'on essaie.

Le second est de diminuer ses besoins et ses désirs, jusqu'à ce qu'ils se trouvent en équilibre avec le revenu.

Ce moyen est simple, facile, «t personne n'y pense.

Le premier moyen est connu de tout le monde; il faut se faire négociant, voleur, héritier, ou liomaie politique incorruptible. Je ne parlerai (f.ie du second.

Des dépenses que fait un homme, il faut retrancher :

1" Les dépenses qui ne sont pas pour lui;

2" L(s dépenses qui, étant pour lui, ne contribuent cependant en rien à son bonheur ni à ses plaisirs;

3» Les dépenses qui, étant pour lui, et contribuant sous certains rapports à ses plaisirs, ne donnent cependant pas de plaisirs qui puissent balancer le travail et la sollicitude auxquels il faut se condamner pour les acquérir ;

!" Examiner si des plaisirs réels, et rachetant bien le travail qu'ils coûtent, peuvent se remplacer par des plaisirs gralaits, et alors faire celte substitution.

Par exemple :

Nous allons procéder par ces retranchemens sur mon passif que nous allons mettre en regard avec la pension annuelle que me fait mon père.

10,433 florins 20 groschens.

1,000 florins.

La diflerence est de 9,435 florins 20 groschens.

— Tu as fait cette soustraction, dit Richard, avec un rare habilelé; mais, comme dans Tannée qui s'est écoulée il faut compter les 1,000 florins de ton père, que probablement tu n'as pas enfouis, il faut mettre en regard de celle somme de 1 ,000 florins 1 1 ,433 florins 20 groschens que tu as dépensés dans l'année.

— Tu as raison ; donc ma différence se trouve de 40,435 florins 20 groschens.

Retranchons les dépenses inutiles de la première espèce.

Si je n'avais voulu briller aux yeux des autres, il m'eût suffi, pour me vêtir pendant toute l'année, de deux sarraux, l'un de toile, l'autre de drap, et de deux pantalons, la toat pour 50 florins.

De gros souliers, deux casquettes de cuir, m'eussent coiffé et chaussé toute l'année, ."îo florins.

L'argent de Josué a été employé en soupers, en gants, en voilures, en fantaisies; les fantaisies cl les soupers appartiennent aux dépenses de la première espèce-, les voilures à celles de la troisième espèce, c'est-à-dire aux dépenses qui , contribuant en quelque sorte à nos plaisirs, ne donnent pas des plaisirs tels qu'ils balancent la sollicitude qu'ils coûtent. Relrandions l'argent de Josué. Ensuite, pour mon logement et ma nourriture personnelle, une chambre de 50 florins par an, et par jour deux repas pour une pièce de 2-1 Isreutzers.

— Cela fait 250 florins, dit Rii hard.

— Total, pour ma dépense d'une année? dit Maurice.

— 200 florins, dit Richard.

UNE HEURE TROP TARB

— Donc, continua Maurice, avec les 1,000 florins de mon père, j'eusse ou de reste?

— 7t0 florins.

— TtOllorins ù consarrirà mes caprices personnels, j'eusse été riclie, et encore n'avous-nous pas f.iil subir à mes dépenses li's quatre sorlos de retraiulicmens que j'ai iii(li(|nées

Quand j'ai dit : On doit (''Ire rieiie, c'est que je suis convaincu qu'il dépend de l'Iioniniede n'être jamais pauvre.

— Mais, dit Hiiliard, tout homme ne possède pas un revenu de 290 florins.

— Alors il .faut adaptera ses dépenses les deuxième et troisième sortes de retrauclieniens, et en dernier recours la quatrième espèce, c'c^t-àdire supprimer rigoureusement toutes le."! choses coûteuses, plaisirs ou nécessités, qui peuvent être remplacés par des plaisirs ou des nécessités graluils.

Par exemple, sur les côtes de la mer, en Bretagne, la mer apporte des coquillages; des forêts giboyeuses offrent des animaux pour la nourriture de l'Iiomme: quelques peaux de bêtes dont on se nourrit servent de vêteraens.

Et on peut être logé pour o ou C florins par an.

— Mais, dit Richard, beaucoup de gens ne possèdent pas en revenu ces S ou 6 florins, et il est probable que dans un pays où on peut être logé pour cette somme, l'argent est extrêmement rare, et qu'il est plus difticile de gagner ces 6 florins qu'ailleurs ,'iOO.

— On pourrait à la rigueur se construire soi-même une cabalie ou consacrer un peu de temps à se faire un petit revenu avant de se retirer ainsi. Un homme qui a queUiue éducation peut gagi;er à une occupation quelconque 1 ,000 florins dans une année. Nous avons calculé que les dépenses d'une année, dépenses qui pourraient être considérablement diminuées, ne semontaientqii'à 290 florins ; donc, en trois mci<, un homme peut^ après avoir payé ses dépenses, avoir à lui 150 florins pour toute sa vie.

— Fort bien, dit Richard, mais ce serait là une triste vie.

— Elle te parait telle parce que tu y cherches les plaisirs qui occupent la tienne, et (pie tu es niaisement semblable à l'enfant qui ne croit pas qu'il y ait d'autre terre au-delà de son horizon, an sauvage (|ui pense que le soleil est éteint quand il n'en est plus éclairé.

Même telle que tu la conçois, ce serait une vie moins ridicule que celle du bureaucrate, qui vend sa vie à d'autres, et ne garde pour lui que le temps du sommeil, temps qui peut à chaque instant être limité pir une ordonnance ministérielle, temps pendani lequel on ne se sent pas vivre, c'est-à-dire peudanl le(iuel on ne vit pa^; moins ridicule que celle des hommes qui travaillent toute Itur vie pour faire fortune, et n'obtiennent, pour résultat de leur dépendance, de leurs fatigues, de leurs privations, qu'une fortune inutile: une bonne table, quand ils n'ont plus de dents; des forêts, quand ils n'ont plus de jambes ; des propriétés qui s'étendent au loin, quand ils n'ont plus d'yeux.

Gens qui travaillent miséiableniput toute îçur vie, pour subvenir aux frais d'un riche enterrement, et payer le cercueil de plomb dans lequel ils ont l'espoir de pourrir quinze jours plus tard.

Mais cette vie est tout autre que lu la vois. Ce qui occupe la vie, ce sont :

Pour que'ques hommes, les passions ;

Pour d'autres, plus faiblement organisés ou fatigués, les plaisirs.

Eh bien! il y a dans cette vie que lu es libre d'appeler sauvage, des plaisirs quej'ai éprouvés plus suaves qu'aucun de ceux que donne la vie sociale.

L'aspect du ciel, des arbres, de la terre ;

Les harmonies naturelles du vent et de l'eau ;

Les parfums des fleurs et des feuilles.

Tout cela grandit par l'habitude, contrairement aux plaisirs de la vie sociale, et étend notre vie, qui s'immisce, par un effort divin, à toutes ces diverses existences.

Et encore celte vie est remplie par des passions, plus fortes sans doute que le jeu ou l'ambition ;

La chasse, passion si puissante, que le chasseur, pour la satisfaire, est toujours prêt à risquer insoucieusement sa vie,

LE .^lÈCLE. — ni.

L'Indépendance absolue, qui mêle un noble orgueil à tout ce que fait l'homme, ù tout ce qu'il éprouve, qui se marque dans son refiard et dans sa démarche, (jui assaisonne ses r»pai simples, qui donne du charmoà ses privations et m<5mea ses souffrances ;

Et encore la contemplation, la rêverie ;

El surtout la paresse, la p'us voluptueuse de toutes l£S passions, la seule ([ni n'apporte ni fitigue ni désespoir.

— Monsieur le rhéteur, dit Richard, permettez-moi de vous arrêter ici. Vous avez parlé des passions, et vous avez éludé l'amour

Soutirez, sophiste de mauvaise foi, que je répare cet oubli prémédité, et que je le rappelle à votre mémoire complaisante.

Dans celte vie satn^age, j'use de l'autorisation que vous m'avez libéralement accordée, les liens de quelque durée sont les seuls possib'es-, il faut donc une sorte de mariage. Que fera d'une femme votre homme riche de 7 florins par an?

— Je l'ai dit qu'il n'y avait d'autre dépense que pour le logement; le même peut servir à tous deux.

iMais nous n'avons raisonné que sur une situation d'extrême pauvreté ; songeons un peu combien de gens, qui pourraient réaliser cent ou deux cents florins de revenu, languissent dans la misère, au milieu des plaisirs foui dispendieux (pi'offre la vie sociale, et pourraient être riches en changeant de pays et en faisant subir à leur budget les opérations <iue je t'ai indiqutcs.

— Et penses-tu qu'il soit si facile de quitter son pays , sa patrie?

— La patrie est la terre qui nous nourrit. La patrie est tellement un mot, qu'il manque tout sou effet si on emploie un synonyme moins sonore, ce que tu as senti toi-même en te contentant du mot pays.

L'amour de la patrie..".

— Arrêtons, Maurice, dit Richard; c'est assez pour le moment d'une disserlatioii, et je te quitte.

— Nous n'avons pas compté mon actif.

— Ce sera pour un autre jour.

— Tâche d'y penser, parce que ce calcul a quelque importance. — Je songe à me marier.

— Contre qui?

— Ceci pourrait amener une dissertation.

— La curiosité me fera braver la dissertation.

— Eh bien ! ce soir, à onze heures, ici.

— J'y serai.

Richard alla à la salle d'armes, où son ami refusa de l'accompagner.

Maurice alla chez Hélène.

Entre le» variétés de l'e.spèce Luiuaiue, il faut compler : l° l'homme vraiment amoureux, qui est au-dessus de l'homma et participe de la nature de Dieu ; 2" l'Iiomme noQ amoureux, qui est au-dessous de l'huître, et participe de la nature du polype.

Page 1