LÉON GATAYES
Hélène était livrée à de délicieuses rêveries.
Quelqu'un qui eût pu lire dans son âme y eût vu toutes les sensaiions que dut éprouver la première femme quand, essayant la vie, elle trouvait dans tout, autour d'elle, un bonheur, et un bonheur nouveau, et de nouvelles modifications à cette nouvelle existence dont elle était encore surprise et étdurdie. Comme le soleil donne aux végétaux la sève, la couleur et le parfum, de même, pour Hélène, l'amour colorait et parfumait la vie.
Tout était changé pour elle; ses yeux, son espritet son âme s'étaii-nt ouverts à un plus vaste horizon. El'e respirait comme si elle n'eût jamais respiré ; elle re^iardait comme si, aveuglenée, elle eût vu pour la première fois.
Elle était heureuse de se sentir vivre, heureuse d'aia:er,
ALPHONSE KA.RR
heureuse d'attendre Maurice, de se rappeler ses paroles, le son de sa voix, ses gestes, le bruit de ses pas sur le parquet.
Tout cebentienr, elle l'attribuait à Maurice, et la reooiinaissance qu'elle en ressentait augmentait encore son amour elconséquenimcntsa félicité.
gt'E L'iXCOXSÉQrF.NCE EST I..\ COXSÉQi:EXCE NÉCESSAIRE DE I.'0m;AMS\T10\ DE LHOMME. — DOLÉANCES SLtl LADITE OnGAMS\TIO\. — IL NE FAIT PAS TOUOIRS Fï'MER LE MtME TABAC.
Maurice et Richard se rejoignirent à peu près à l'heure indiquée, c'est-à-dire que Richard n'arriva qu'à ouze heures etdemie.
— J'étais, dit-il, dans une maison d'où je ne pouvais m'esquiver brutalement; j'ai mieux aimé faire attendre un ami , avec lequel je n'ai pas besoin de me gêner, (lue de contrarier des étrangers, en interrompant une partie de cartes dans laquelle je m'étais laissé entraîner.
Maurice, qui sentait quelque embarras à faire à son ami l'aveu qu'il lui avait promis, profita de ces mots de Richard pour aborder un autre sujet.
— Grand merci de votre amitié, mon ami Richard ! et voudrie7.-vous m« dire pourquoi on n'a pas besoin de se cj^ner avec ses amis ?
Vous êtes comme ces chefs de maison qui, toute la semaine, font manger à leur femme et à leurs enfans du pain deseigleetdes pommes de terre, afin de pouvoir traitersplendidement, le dimanche, des étrangers et de simples connaissances.
A quel me servira votre amitié, ami Richanf-, si vous donnez aux autres le peu (jui peut se trouver de bon en vous, ^t fsi VOU.S me réservez, à moi votre ami, vos vices, vos défauts et vos ridicules? Je vous supplierai alors à deux genoux et les mains jointes de me vouloir bien traiter comme un étranger.
Si vos amis sont tels qu'ils doivent supporter vos inexactitudes, vos mauvaises humeurs, vos instans d'ineptie, vuus ne les aurez certes pas pou^rien, et il faut les acheter, comme on achète un mulet ou toute autre bête de somme.
Il ya longtemps, du reste, que je voulais vous chapitrer à ce sujet, et j'en ai maniiué une belle occasion, grâce au public qui nous entourait, quand, l'autre jour, vous avez laissé tomber, d'un air gracieux et tout-à-fail content de vous, une des plus lourdes soltises qui jamais aient été formulées fn aucune langue : < Je chante assez mal, disiezvous ; aussi je ne chante que devant mes amis. « Encore une fois, merci de votre amitié, ami Richard; si vous avez la voix fausse, pourquoi la faire suhir à vos amis? Comment! tous vos soins, toutes vos prévenances, toutes vos solliciindes sont pour ceux que vous n'aimez pas? Votre indilférence , voire oubli, ce que vous pouvez causer d'ennui appartient de droit iiicontestîri)le à ceux que vous aimez? Jurez-moi que vous me délestez, ami Richard, ou moi je vous jure, par les manches du seul habit neuf que je possède en ce moment, de ne jamais m'exposer à souper diez vous ;vous ne me donneriez que des os, sous prétexte que je suis voire plus ancien ami.
Comme les femmes qui gardent leurs pa|)illotcs,leur bonnet de i.uitet leurs pantoufles, lant (lu'ellcs sont avec leur mari, et (|ui ne se font belles (jue pour les étrangers.
— As tu du tabac' dit I\iihard.
El (|uand il eut rempli s;i pipe :
— Ce n'est pas ton labac ordinaire?
— Non, répli(iua Maurice , le meilleu'' labac perdrait sa saveur, si on n'avait soin d'en fumer d'autre de temps en temps, pour ne pas se blaser le palais ni le cerveau ; l'homme ne iieui prendre continuellement ni la même nourriture ni les mêmes plaisirs.
— Est-ce pour cela que tu veux te marier? dit Richard. Maurice s'était enferre, il ne pouvait plus éviter de parler
du sujet pour lequel il avait fa^t venir Richard ; il s'exécuta d'assez bonne grâce.
Il y a deux manières de faire un aveu pénible.
La première est celle qu'emploient les petites filles vis àvis de leur confesseur: — elle consiste à nommer, un à un, les petits péchés, pour arriver le plus tard possible à la déclaration du gros péché, du péché mortel : ce n'est là qu'une impulsion naturelle.
L'autre manière suppose plus d'art e( de réflexion, et cette fafon d'afrir ressemhie à celle du nageur, qui, craignant d'être saisi par l'eau froide, au lieu d'y descendre lentement, s'y jette la tête la première; — elle consiste à déclarer la chose sans 'détours, sans ménagemens, sans circonstances atténuantes, en l'exagérant m me, de manière à étourdir et à sutfoqucr l'auditeur.
Maurice fit donc comme un poltron qui ferme les yeux et sejeite au devant du feu, faute du courage nécessaire pour l'attendre. Il dit à Richard :
— J'épouse Hélène.
— Bah ! répoPidit Richard.
— Du moins, dit Ma\irice, je veux l'épouser, car je ne lui en ai pas encore dit un mot.
— Faut-il donc, reprit Richard, que je te répète tout ce que t'a suggéré ton éloquence pour me prouver qu'une femme vierge seule mérite l'amour d'un homme qui sent profondément.
As-tu découvert que tu te trompais en croyant sentir prcfondémcnt,ou Hélène l'a-t elle persuadé qu'elle était vierge et immaculée?
— Rien de tout cela, ami Richard , par la raison que votre esprit est le seul dans lequel puissent entrer de telles balivernes. Mais si tu veux que je t'explique mes raisons, abstiens-toi, pour quelques instans, des lourdes facéties dont lu as toujours été fort prodigue.
Toi et tous ceux qui avez vu Hélène, vous ne connaissez que sa beaulé physique; mais ce beau corps est aiiiaiCpar l'àme la plus noble et la plus céleste ; son corps m gracieux, si souple , si voluptueusement modelé, seule cause de la plate admiration dont vous la fatiguez, elle en est honteuse et humiliée, car il a été fiétri , il a été couché dans la fange.
Et sa belle âme soulTre et gémit.
Eh bien ! moi, je réiiarerai ce qu'a fait le sort, Hélène sera ma femme, tKeseia réhabilitée aux yeux du moiiiie et à ses propres yeux; elle s'enorgueillira des devoirs honorables qu'elle aura à remplir.
Je la tirerai de celte vie ignoble oà elle meurt, je lui donnerai une vie (r::mour.
Hélène, devenue ma femme, sera honorée et respectée.
— Qui sail ? dit Richard.
— ftJalheur à celui qui me ferait soupçonner le contraire!
— Tu le tueras, n'est-ce pas? mais après il en viendra un autre, puis cent autres , et ton épée pourra tout au plus te faire craindre, sans laire honorer la femme; et d'ailleurs, que ferais-tM aux femmes assez irrévérencieuses pour ne pas adorer ton idole?
— Aussi ne prnsé-jc jias à vivre dans le tumulte; je mènerai celle vie closf dont je l'ai quelquefois parlé; Hélène et moi, ce sera pour nous le monde entier.
J'aurai fait pour Hélène plus que Dieu. Dieu l'a créée pour une vie de douleurs et d'hnmiliaiions, je lui donnerai une vie pleine de joies célestes et d'un légitime orgueil.
— Est-ce donc toi qui me disais : " Il faut <|ue la femme qui» j'aim»rai m'ait donné toute sa vie ; je serais jaloux des fleurs dont le parfum l'enivre, etc. »
— Oui, mais je t'ai dit en même temps : « Mes idées à ce sujet sont de brillant'S illusions. «
— C'est vrai ; mais c'étaient, disais-tu, des illusions nécessaires à ton bonheur.
— Je le croyais.
UNE HEURE TROP TARD
— Nieras-lu que je ne te prenne en inconséiiiicncc flagrante?
— Et pourquoi nierais-je ce qui ne me semble pas un mal? pourquoi s'obstiner a nourrir des idées que l'on reconnaît fausses? Si la couleur et la forme d'un fruit mi- l'ont fait juger bon, et qu'après l'aroir mangé j'en aie ressenti des douleurs d'estomac, faut il que je persiste à le dire bon , et à m'enipôisonner eu en mangeant d'autres?
Si, la nuit, uneuisinier a cueilli de laeigué,pensantcueillir du cerfeuil, doit-il, quand il reconnaît son erreur, pour être conséquent, employer la ciguë et empoisonner ses maîtres? Ce n'est pas ma fijule, à moi, si les hommes, dans leur stupide vanité, on érigé leurs infirmités en vertus, leurs ridicules en qualités, s'ils ont appelé l'obslination conséquence, el s'ils ont donné comme \o\ d'dtre conséquent, c'est-à-dire obstiné.
Certes , les illusions dont je t'ai entretenu sont plus riches que la réalité, et je me serais bien gardé de rien faire qui Ui'c-xposàt aies perdre, si je pouvais espérer les conserver ifuie ma vie, si elles nede\aient nécessairement se flétrir, —comme les roses s'efteuillent au vent;— si je voyais les acacias jaunis et déponil es par l'hiver se couvrir encore de leurs grappes de fleurs blanches.
Il est éviient qu'il viendra pour moi un temps, s'il n'est pas encore arrivé, où je ne chercherai dans la vie que ce qu'elle contient; — où ayant perdu, — comme les acacias, leurs fleurs,— ces idées célestes, dont la comparaison a jusqu'ici gâté tous mes bonheurs, je m'efforcerai de recueillir tout ce que notrevie terrestre peut nous donner de joies et de plaisir; alors je n'exigerai pas de la femme qu'elle soit telle que mon imagination s'est avisé de la faire, je n'admettrai plus que des idées positives;— pouniuoi ne pas faireaujourd'hui ce qu'il me faudra nééessairtmenl faire plus tard'?
Et si je juge avec ces idées positives Hélène et notre situation relative, ef, d'autre part, les désirs que m'a créés mon imagination, ni moi ni personne, nous n'aurons rien à objecter à ceci :
« Le seul amour sur lequel on puisse compter, le seul dont on puisse s'enorgueillir, est l'amour d'une femme qui a eu des amans. »
Ici Richard laissa échapper un cri inarticulé de surprise et d'incrédulité.
— En effet, continua Maurice, le premier amour d'une femme lui est inspiré par une vague ^uriosilé, par des besoins indéterminés, par un penchant involontaire nui la porte à obtir au vœu de la naiure, ù la reproduction de l'espèce.
Toi, ou moi, ou un autre, elle nous habillera indiû'érerament des attraits que son impatiente imagination a prêtés à l'homme qu'e le dit aimer. — L'amour d'une jeune tille, à son insu, est plus pour le sexe que pour l'individu ; — plus tard, la femme sait discerner s-s sensations, elle ne confond plus les désirs pour le sexe avec sa préférence pour l'individu: cAe s'est acquittée envers la nature, elle apparlientà !a société.
La femme, telle qu'elle est, est une fiction.
La nature a créé la femelle, et la reproduction par la jouissance;
L'homme a créé la femme el l'amour ;
Deux belles fictions— sans lesquelles, après avoir satisfait à la loi de la reproduction, il nous faudrait comme les fleurs, et presque aussi rapidement qu'elles, jaunir et mourir.
La jeune fille vous aime, /je(4/e7/-e parce que vous êtes un homme agréable, ou plutôt parce que vous êtes le premier homme qui lui parle d'amour, ou plutôt encore et plus simplement,—parce que vous êtes un homme et qu'elle est une femme.
La femme qui a eu des aman', et qui peut comparer,— et qui n'a pas dans la rétine une image fantastique qui s'attache comme un masque sur le premier homme qu'elle regarde, et le pare d'un charme qu'il n'a pas,— celte femme vous aime, parce que vous êtes vous, parce qu'elle est e//c.
L'amour de la première est l'attrait d'un sexe pour l'autre. — Si elle ne vous aimait pas, rous, elle aimerait nécessairement un autre; cet amour est la satisfaction d'un besoin : la
jeune fille tous aime, comme elle aime l'eau qui la désallôFe, ICit-elle bourbeuse et désagréable au goût.
L'amour de la seconde est l'amour de l'individu ; — si ello ne vous rencontrait pas, il serait possible (lu'elle ii'aimàt jamais personne ; elle vous aime comme on aime la liqueur que l'on choisit au milieu de cent autres, et que l'on boit, non paice qu'on a soif, mais parce qu'elle est douce et agréable au goftt.
— .Te t'avouerai, dit Richard, que je suis plus touché des raisons que tu me donnes aujourd'hui, que des raisons con- IraJictoires que tu m'avais données précédemment, el que tu prétendais également irréfragables; mais puisque lu l'étais alors trompé, qui t'assure que tu n'es pas aujourd'hui aveuglé par une nouvelle erreur ?
— Cette observaiion, ami Richard, a plus de sens qu'il ne vous est accoutumé d'en mcllre dans vos idées; ce que vous dites est possible et même probable, mais alors vous mcverrez avouer, avec la même naïveté, — que l'homme est un sot animal, qui se creuse bêtement la tête i se faire la vie, quand la nature a pris soin de la lui tracer : — comme elle a fait les vers pour les oiseaux, les oiseaux pour l'homme, et l'homme pour les vers.
Qu'il n'a autre chose S faire dans cette vie que de naître, ce qui se fait sans sa participation, — boire, manger, dormir, besoins (jui sont plus forts que lui, et qu'il a reçus impérieusement ;— puis, re«:y<'( graine comme lesplanUs, c'est-à-dire faire des enfans, sans savoir comment, —et enfin mourir, ce pour quoi on ne le consulte guère,— sans avoir rien compris à la naissance, à la vie ni à la mort.
— Mais, dit Richard, tu as astucieusement éludé l'obstacle le plus difficile à combattre.
— L-'quel ?
— Tu justifies la femme qui a eu des amans, mais Hélène n'a pas aimé Leyen : elle s'est vendue à lui ; Hélène s'est prostituée.
— La justification n'en est que plus facile, dit Maurice; la prostitution, quand elle a pour cause les besoins les plus impérieux de la vie : la faim, est justifiée d'elle-même, le blâme retombe sur l'état social , que je ne me charge pas de défendre.
Je serai plus sévère pour cette sorte de prostitution appelée mariage, à laquell'e une fille se livre pour pouvoir satisfaire des caprices inutiles et coûteux.
Mais si ta face prosaïque n'était là vis-à-vis de moi, et qu'elle ne ritiut mon esprit, comme un plomb à la patte d'un oiseau, je chercherais comment on en est venu à ne laisser aux femmes qu'une vertu inutile el impossible: — la chasteté; comment on ne méprise pas l'homme qui vend son esprit, (juand on méprise la femme qui vend son corps, puisqu'il est reçu en vérité fondamentale et axiome indiscutable, que le corps est infiniment au-dessous de i'esprit.
Mais si Hélène, avec l'horreur de la proîtitution, s'e^t prostituée pour nourrir sa mère, qu'eussiez-vous dit, si Hélène fat restée chaste, et que sa mère fût morte de faim ?
Ce qui, à vos yeux, fait la honte d'Hélène, devrait à ics mêmes yeux faire sa gloire, bien plus qu'aux miens, puisque selon vous Hélène a fait un sacrifice plus grand qu'il ne me semble à moi.
On était devant la porte d'Hélène. Maurice quitta Richard.