XIX
Le hasard conduisit Maurice au parc où il avait, quelques jours auparavant, passé la soirée avec Hélène. La porte était ouverte; le jardinier n'y était pas. Il entra et alla s'asseoir sur la rive du petit étang.
Il y avait en cet endroit une fraîcheur et un calme délicieux. Les oiseaux, après quelques gazouillemens pour se disputer leurs nids, s'étaient endormis dans la feuillée. Un silence profond régnait au loin. C'est ;i cette heure que réellement l'homme peut se croire le roi de la nature. Car, tandis que tous les animaux sont engourdis par le sommeil, lui seul veille, el la terre prend une nouvelle parure; les parfums deviennent plus pénétrans; les étoiles se mêlent au feuillage noir; les lucioles luisent dans l'herbe comme un reflet des ^toiles.
LE SÎKtXE — 111.
Et l'homme pourrait croire que tout cela est fait pour lui, s'il ne sentait la présence invisible de quelqu'un plus grand que lui, qui lui inspire une myslérieu<e terreur, telle qu'il n'ose élever la voix, et que le bruit de ses pieds sur les feuilles sèches le fait tressaillir.
— Ici, se dit Maurice, seul avec Hélène, J'oublierais sa flétrissure et je serais heureux.
A ce moment, il vit encore deux robes blanches glisser dans un taillis, et se diriger vers la maison.
— Le hasard, continua .Maurice, ne pouvait-il pas mettre Hélène à la place d'une de ces deux femmes, qui, peut-être pures, donneront toute leur vie à quelque idiot qui vendra ce séjour eiuhanté pour aller à la ville livrer sa femme à des sédui tious (|ui feront le malheur éternel de l'un ou de l'autre.
l'ûurquoi Hélène n'est-elle pas dans cette situation? moi, je ne gaspillerais pas un semblable bonheur.
C'est beau, ajouta-t-il, une fille chaste et pure, qui livre à la fois son corps et son âme, et toute sa vie. C'est plus beau encore de vivre seul avec elle, sous ces arbres, sur ces rives fleuries, sous ce ciel étoile : comme une vie semblable, une vie toute d'amour doit couler douce el paisible ! On mourrait sans avoir rien su des guerres, des haines, des soupçons.
Mais Hélène, je vivrais ici seul avec elle, que d'horribles souvenirs, comme des fantômes nocturnes, peupleraient malgré nous notre solitude!
Parraomens j'ai comme un pressentiment que le lieu ([ue nous voulons former fera noire malheur à tous deux.
A moi surtout; n'aurai-jc pas d'horribles désespoirs?
Et si je souffre, pourrai-je le lui cacher? ne seuffrira-t-flle pas de me voir malheureux ?
Il eût mieux valu ne pas lious rencontrer, Hélène eût été plus heureuse de rester avecLeyeii, leijen qui /'aivirrncorc.
Il clait tard, Maurice se leva, mais la grille était fermée; il sortit par-dessus la muraille ,
Et rentra chez lui, emportant cette idée funeste :
" Si je n'épousais pas Hélène, si je la quittais, elle rf trouverait près de Leyen toutes les séductions de la richesse; elle serait heureuse! "
Si Hélène avait écrit à i^Iaurice de ne pas venir dîner ce jour-i:'!, c'est ((ue le juif auquel elle vendait depuis longtemps ses bijoux n'était |)ss à la ville; qu'el'e n'avait pu se procurer d'argent pour ajouter quelque chose à sou ordinaire, et qu'elle craignait que Maurice ne soupçonnât sa pauvreté.
PE.\D.V\T l^E XtlT DE DÉCK.MBRE.
La Deipe a Idanclii la vallée.
Les arbres noDt plus de feuillèè, L'oiseau reste triste et muet :
Autour de làtreon passe la ssiréc;
Et la croLx d'or dont la vierge est parée Et son cou plus blanc que le hit.
Tout est caché sous un fichu discret.
C'était nue belle aition que celle d'Hélène se coupant le bras poar enlever le chiffre de Leyen ; et si l'impression que la vue de ce chiÛVe produisait sur îlaurice eût été du ressentiment lie la faute d'Hélène, celle faute eut été cent fois expi-x-, et le pardon mérité, non par le fait même, car il n'est pas de femme peut-être qui, pour augmenter l'amour de son amant, ne consentit à se laisser enlever un peu de chair : il y en a qui souffrent dix fois davantage pour paraître plus min- ^ ces; mais peu de femmes auraient eu cette pensée.
Mais comme cette impression n'était [lour Maurice qu'un témoignage qui lui rappelait malgré lui qu'Hélène avait été à un autre, et qu'il ressentait ce rhagrin autant pour elle que pour lui, l'aspect delà cicatrice, [dus ineffaçable que le chiffre,
ALPHONSE KA.RR
que l'atleinle profonde du rasoir avait laissée, produisait sur son esprit exactement le rafme effet qu'avait produit la vue du chiffre tracé par le comte.
Cette sensation se révéla une nuit qu'Hélène avait ressenti les premières douleurs de l'enfantement, et s'était endormie de fatigue.
Sa belle tête pâle, sur laquelle restait une impression de douleur, était tout enveloppée dans ses cheveux détachés; son bras, blanc et rond, était plié sous la téie, et laissant voir cette cicatrice.
— Qu'elle est belle! dit Maurice, qui, assis près du feu, la contemplait à la lueur de la lampe; et en même temps il vit la cicatrice.
Il resta quelques insiaus absorbé, puis il se dit:
— Ma situation est cruelle.
Oui, cruelle pour moi, mais ridicule pour les autres. Je veille avec sollicitude une femme près de mettre au monde l'enfant dun autre!
Mais, c'est peut-être mon enfant !
Quand ce ne serait pas le mien , dois-je l'abandonner quand elle souffre? Dois-je faire moins pour elle que je ferais pour Richard ; — s'il était blessé, demasderais-je si la querelle était juste? .
Au diable la justice avec les passions !
Hélène se réveilla avec d'horribles souffrances. Mais quand elle vit Maurice; elle retint ses cris.